Histoire de Knut (Verdier, 25 août)

Yoko Tadawa · Chapitre 1 sur 3 · partie 1/3

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Histoire de Knut (Verdier, 25 août)

Première partie - La grand-mère : une théorie de l’évolution

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

PREMIÈRE PARTIE

 

La grand-mère : une théorie de l’évolution

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Quelqu’un me chatouille derrière les oreilles, sous les aisselles, je me mets en boule, me transforme en lune pleine et roule par terre. Peut-être en poussant de petits cris enroués. Puis je tends mon postérieur vers le ciel et rentre la tête sous le ventre : encore trop jeune pour imaginer un danger, me voilà maintenant croissant de lune. Je dilate sans hésitation mon anus vers le cosmos que je sens dans mes intestins. Si j’avais parlé de « cosmos » à l’époque, sûrement qu’on aurait souri de moi tellement j’étais alors petite, ignorante, nouvelle en ce monde. Sans ma moelleuse toison, je ne serais pas si différente d’un embryon. Même si mes mains-pattes sont déjà assez fortement développées pour saisir et tenir fermement quelque chose, je ne marche pas encore bien. À chaque trébuchement, j’avance, certes, mais peut-on appeler cela marcher ? Mon champ de vision est constamment recouvert d’un brouillard, ma cavité auriculaire résonne. Rien de ce que je vois et entends n’a de contours nets. Ma volonté de vivre se loge principalement dans mes griffes et sur ma langue.

Ma langue se rappelle le goût du lait maternel. Je prends dans ma bouche l’index de cet homme, je le suçote et cela m’apaise. Les poils qui poussent sur le dessus de ses doigts sont comme les crins d’une brosse à chaussures. Le doigt rampe dans ma bouche comme un ver, ça pique. Puis l’homme me donne une bourrade et m’invite à lutter.

Épuisée par l’heure passée à jouer, je pose mes deux mains-pattes à plat sur le sol, le menton dessus — ma posture préférée dans l’attente du repas tout proche. Plongée dans un demi-sommeil, je me pourlèche, la saveur du miel me revient même si je n’y ai goûté qu’une seule fois dans ma vie.

Un jour, l’homme fixe à mes pieds de curieux objets. Je les secoue pour essayer de m’en débarrasser, mais en vain. Mes mains-pattes nues ont mal comme si le sol les piquait. Je lève la main-patte droite, et juste après, la gauche, mais incapable de garder l’équilibre, je bascule en avant. Le contact avec le sol ravive les douleurs. Je repousse le sol à nouveau, mon tronc s’arque vers le haut et vers l’arrière, je parviens à rester quelques secondes à la verticale. Une inspiration, et je retombe, cette fois sur ma main-patte gauche. J’ai mal, et je repousse encore une fois le sol. Au bout de plusieurs tentatives, j’arrive à tenir en équilibre sur deux pattes.

Écrire : occupation aux effets curieux. À force de fixer des yeux la phrase que je venais d’écrire, j’avais été prise de tournis. Où suis-je, là ? Entrée dans mon histoire, j’ai disparu d’ici. Pour y revenir, il m’a fallu arracher mon regard du manuscrit et le promener en direction de la fenêtre jusqu’à ce que je finisse par revenir ici, dans le présent. Mais où est-ce, ici, et quand est-ce, le présent ?

La nuit avait déjà atteint la profondeur qui lui est propre. Debout à la fenêtre de ma chambre d’hôtel, je regardais vers la place ; elle me rappelait une scène de théâtre ; peut-être à cause du rond lumineux projeté par un réverbère. De ses pas élastiques, un chat coupa en deux ce cercle de lumière. Un silence limpide régnait dans le voisinage.

Je participais ce jour-là à un congrès à l’issue duquel tout le monde était convié à un banquet somptueux. Le soir, rentrant dans ma chambre d’hôtel, prise d’une soif extrême, je bus goulûment de l’eau au robinet. Mais pas moyen de faire disparaître le goût des anchois. Je vis dans le miroir l’œuvre des betteraves, ma bouche barbouillée de rouge. Je n’étais pas du genre à affectionner les légumes racines, mais il suffisait qu’ils flottent dans du bortsch pour que je veuille les embrasser. Avec ses allures de viande grasse qui excitaient mes papilles, la betterave était irrésistible.

Les ressorts couinaient sous mon poids d’ourse. Assise sur le canapé de l’hôtel, je me disais qu’une fois de plus ce congrès était dénué d’intérêt, mais qu’il m’avait ramenée en enfance de manière inopinée. En outre, la discussion de la journée avait porté sur le sujet suivant : de l’importance des bicyclettes pour l’économie nationale.

Quiconque était invité à un congrès, en particulier s’il s’agissait d’un artiste, devait partir du principe que c’était un piège. C’est pourquoi la plupart des participants refusaient de s’exprimer, ou alors il fallait les y contraindre. Mais moi, je me manifestais de mon plein gré, levant ma main-patte droite avec assurance, élégance, naturel, sans détours. Dans la salle de conférences, tous les yeux se tournaient vers moi. J’étais habituée à attirer sur moi l’attention des spectateurs.

Mon buste souple et opulent était enveloppé d’une précieuse fourrure blanche. Il suffisait que je me penche en avant et tende un peu le bras droit pour que l’air scintille d’une étourdissante poudre lumineuse. Je me trouvais au centre de l’action alors que les tables, les murs ainsi que le reste de l’assistance s’estompaient et passaient à l’arrière-plan. L’éclatante couleur blanche de ma toison se détachait du blanc ordinaire. Elle laissait la lumière du soleil traverser ma fourrure et atteindre ma peau, sous laquelle elle était soigneusement conservée. C’est la couleur à laquelle étaient parvenus mes ancêtres afin de survivre sous le cercle arctique.

Pour exprimer une opinion, il faut être vu du président de séance. Il faut s’empresser de lever la main et devancer les autres. Presque personne ne levait la main aussi vite que moi lors d’un congrès. « Vous aimez exprimer votre opinion, on dirait. » J’eus droit un jour à ce commentaire ironique. Je répliquai sobrement : « Ce n’est pas ça, la démocratie ? » Mais je compris ce jour-là que si je dressais la patte, c’était par une sorte de réflexe, et pas délibérément. Ce constat me transperça la poitrine, j’essayai de chasser cette douleur pour retrouver mon rythme, celui d’une mesure à quatre temps : le premier temps fut le « Oui, s’il vous plaît » retenu que m’adressa le président de séance, le second, le mot « Je ». J’assénai ce mot sur la table. Au troisième temps l’auditoire entier avala sa salive, et au quatrième, osant un pas plein de témérité, je prononçai distinctement le mot « pense ». Pour que tout cela garde son swing, j’accentuai bien sûr le deuxième et le quatrième temps.

Je n’avais pas l’intention de danser, mais ma hanche commença à se trémousser sur la chaise. Tout de suite la chaise joua le jeu et se mit à grincer d’aise. Chaque syllabe accentuée était comme un coup frappé sur un tambourin qui rythmait mon discours. Les auditeurs prêtaient l’oreille, comme ensorcelés, oubliant leurs devoirs, leur vanité et jusqu’à eux-mêmes. Les hommes avaient les lèvres qui pendaient, leurs dents luisaient d’un blanc crémeux.

« La bicyclette est sans nul doute la plus grandiose invention de l’histoire de notre civilisation. La bicyclette, c’est la fleur du cirque, l’héroïne de la politique écologique. Dans un avenir assez proche, toutes les grandes villes du monde seront conquises par les bicyclettes. Et pas seulement cela : chaque foyer possédera son propre générateur branché à une bicyclette. On produira du courant tout en s’entraînant. On pourra aussi monter sur son vélo pour aller voir spontanément ses amis au lieu de les appeler depuis son portable ou de leur envoyer un courriel. Il suffira d’utiliser la bicyclette de manière multifonctionnelle pour que la plupart des appareils électroniques deviennent superflus. »

Je vis de sombres nuages passer sur quelques visages. Mettant plus de force encore dans ma voix, je poursuivis : « Nous irons à bicyclette laver notre linge à la rivière. Nous irons à bicyclette en forêt ramasser du bois de chauffe. Plus besoin de lave-linge, plus besoin de courant ni de gaz pour chauffer notre appartement ou faire la cuisine. » Quelques visages s’amusaient du fil de mes élucubrations et affichaient les plis d’un sourire discret tandis que d’autres, gris foncé, se pétrifiaient. Pas grave, me dis-je à moi-même pour me donner du courage, ne te laisse pas intimider. Ne fais pas attention à ces raseurs. Détends-toi. Ignore ce public fourbe qui te fait face, imagine des centaines de visages radieux et continue à parler. Tu es au cirque. Tout congrès est un cirque.

Le président de séance toussa d’un air revêche comme s’il voulait montrer qu’il n’avait pas la moindre intention de me laisser mener la danse. Après quoi il échangea des regards entendus avec un fonctionnaire barbu assis à côté de lui. Je me souvins que les deux hommes étaient entrés ensemble dans la salle. On n’était pas un enterrement, mais le fonctionnaire, maigre comme un clou, portait un costume d’un noir terne. Il prit la parole sans l’avoir demandée : « Rejeter l’automobile et adorer les bicyclettes : voilà bien un culte sentimental et décadent que nous connaissons déjà par les pays occidentaux. Les Pays-Bas sont un bon exemple. Or l’urgence, c’est de promouvoir la culture de la machine. C’est de relier d’une façon logique les lieux de travail et les domiciles. On s’illusionne si l’on croit pouvoir aller partout à sa guise et à tout moment à bicyclette. Une culture de la bicyclette pourrait avoir une influence néfaste sur notre société. » Je levai la main pour contester cette argumentation. Mais le président de séance ignora mon geste et annonça la pause du déjeuner. Je quittai la salle sans avoir échangé un mot avec quiconque et sortis du bâtiment en courant, comme une écolière qui s’élance dans la cour de récréation.

Enfant, j’étais toujours la première à bondir hors de la classe. À l’époque, élève du cours préparatoire, je courais jusqu’au coin le plus reculé de la cour et faisais comme si ce petit endroit du globe représentait pour moi quelque chose de particulier. En réalité, il s’agissait seulement d’un emplacement ombragé et humide sous un figuier. Nul autre enfant que moi ne s’approchait de cet endroit et cela me convenait. Un jour, un enfant se posta derrière le figuier pour m’épier et me jouer un tour en me surprenant par-derrière. Je le fis passer par-dessus mon épaule. J’avais agi par instinct de défense, sans la moindre intention mauvaise. Mais comme j’étais vigoureuse, l’enfant fit un vol plané.

Les autres enfants, appris-je plus tard, me surnommaient secrètement « museau pointu » ou « enfant de neige ». Ces sobriquets ne seraient jamais arrivés à mon oreille si l’un d’entre eux n’avait pas mouchardé. Cet enfant semblait être de mon côté, ou alors ce petit cœur prenait plaisir à m’offenser. Jusque-là, je ne m’étais jamais demandé comment les autres me voyaient. La forme de mon nez et la couleur de ma toison se distinguaient de celles de la masse. Je n’en avais pas pris conscience avant d’entendre ces surnoms.

Près de la salle de congrès se trouvait un paisible jardin public avec des bancs blancs. J’en choisis un à l’ombre. Dans mon dos murmurait un ruisseau. Les saules, dans leur ennui, trempaient leurs longs doigts dans l’eau avec une élégance sournoise. Leurs branches étaient ponctuées de pousses d’un vert frais. Je sentis sous la plante de mes pieds la terre ameublie, non pas l’œuvre bâtisseuse d’une taupe, mais celle des crocus. Les plus turbulents d’entre eux s’aventuraient à copier la tour de Pise. Mon oreille me démangea. Surtout ne pas se gratter ! Les démangeaisons dans l’oreille n’étaient pas causées par le cérumen, mais par les pollens et le chant des oiseaux picorant inlassablement des doubles croches dans l’air. Le printemps rose me surprenait en arrivant tout d’un coup. Quel stratagème avait-il donc utilisé pour atteindre Kiev si vite et ne pas se faire remarquer, avec une telle délégation d’oiseaux et de fleurs ? Étais-je la seule à ne pas m’en être rendu compte, trop occupée que j’étais par l’hiver qui avait pris possession de ma conscience ? Je n’aime pas beaucoup causer du temps qu’il fait et je suis rarement au courant des changements météorologiques annoncés. Le Printemps de Prague aussi, à l’époque, était survenu pour moi inopinément. À la pensée du nom de Prague, je sentis mon cœur battre. Qui sait ? Peut-être allais-je dans un instant être surprise par une brusque évolution météorologique encore plus radicale et serais-je la seule ici à n’avoir rien senti venir !

La terre gelée se mit à fondre et à geindre gadouilleusement. Les larmes sourdaient de la muqueuse enflée de mes yeux. Le printemps est un temps de deuil. D’aucuns prétendent que le printemps les rajeunit. Mais quiconque rajeunit retourne en enfance, et cela peut être douloureux. L’enfance, miel amer, me picotait la langue. C’était toujours Ivan qui me préparait à manger. Je n’avais aucun souvenir de ma mère. Où donc s’en était-elle allée ?

Tant que je pouvais être fière d’être la première à exprimer mon opinion à tous les congrès, je me portais bien. Peu m’importait de savoir d’où me venait ce preste mouvement de la main.

À l’époque, je ne savais pas encore désigner cette partie de mon corps. Quand je la rétractais, plutôt par réflexe, les douleurs brûlantes disparaissaient. Mais je n’arrivais pas à garder longtemps l’équilibre. Je rebasculais vers l’avant. Dès que cette partie du corps était en contact avec le sol, j’avais mal de nouveau.

J’entendais Ivan crier « aïe » dès qu’il se cognait le tibia ou qu’il était piqué par une guêpe. C’est ainsi que je compris que « aïe » correspondait à une certaine sensation. C’était au sol de changer pour que les douleurs cessent, pas à moi.

Éperonnée par les douleurs, je repoussais le sol afin de redresser le haut de mon corps. Pour cela, je contractais ma colonne vertébrale comme on bande un arc, mais je ne pouvais pas maintenir longtemps la tension. Je cédais et me retrouvais vite sur mes quatre points d’appui. Si je me redressais plus énergiquement, je culbutais en arrière. Que de fois j’avais dû m’y reprendre avant d’être enfin capable de me maintenir un moment sur deux pattes !

Le dîner officiel terminé, j’avais regagné ma chambre d’hôtel et j’en étais arrivée là dans mon manuscrit. Écrire n’était pas une activité coutumière. La fatigue m’était tombée dessus et je m’étais endormie sur le bureau. Le lendemain matin, au réveil, je sentis que j’avais vieilli en l’espace d’une nuit et que la seconde partie de la vie venait de commencer. Dans une course de fond, ce serait le moment de faire demi-tour. Je devais rebrousser chemin, mon but était la ligne de départ. Les douleurs finiraient là où elles avaient commencé.

Ivan piquait un petit bout d’anchois dans la boîte, le broyait dans un mortier, y ajoutait un filet de lait et me présentait le tout. Une préparation tout exprès pour moi. Quand je déposais une petite déjection, il accourait avec balayette et pelle pour l’enlever. Jamais il ne me grondait, pas la moindre lamentation ne sortait de sa bouche. Avec Ivan, propreté rimait avec priorité. Il arrivait chaque jour muni d’un long tuyau ramolli et d’une brosse spéciale pour laver le sol. Parfois, il dirigeait le tuyau vers moi. Rien ne me plaisait plus que d’être aspergée d’eau glacée.

De temps en temps, Ivan n’avait rien à faire. Il s’asseyait alors par terre, prenait sa guitare, pinçait les cordes et chantait. À une triste mélodie venue du recoin le plus retiré d’une ruelle humide succédait une musique de danse bien rythmée qui finissait par se jeter dans le précipice d’une plainte interminable. J’étais tout ouïe, cela éveillait quelque chose en moi, peut-être le premier mal du lointain pays. Les lieux encore jamais vus m’attiraient, je me sentais déchirée entre là-bas et ici.

Parfois, le regard d’Ivan croisait par hasard le mien, et un instant plus tard j’étais dans ses bras. Il pressait ma tête contre son cou, frottait sa joue contre la mienne. Il me chatouillait, faisait rouler mon corps par terre et se jetait sur moi.

Depuis mon retour de Kiev, je restais cloîtrée dans ma chambre à Moscou, à gratter mon texte sans relâche. Ma tête s’inclinait sur le papier à lettres que j’avais volé à l’hôtel. Je peignais et repeignais la même période de mon enfance et je n’avançais pas. Mes souvenirs allaient et venaient comme les vagues sur la plage. Chaque vague ressemblait à la précédente, et pourtant aucune n’était identique à une autre. Je n’arrivais pas à faire autrement que représenter plusieurs fois la même scène au lieu de me décider pour une description définitive.

Longtemps, j’avais ignoré ce que tout cela signifiait. Étant assise dans ma cage, j’étais moi-même en scène, et jamais spectatrice. S’il m’était arrivé d’être dehors de temps en temps, j’aurais vu le poêle installé sous la cage. J’aurais vu Ivan placer du bois de chauffe dans le poêle et y mettre le feu. Peut-être aussi aurais-je vu le gramophone, avec sa tulipe noire géante, placé sur un piédestal derrière la cage. Une fois le sol de la cage devenu brûlant, Ivan laissait tomber l’aiguille sur le disque. Une fanfare fracassait l’air comme un poing une vitre, déjà les paumes de mes pattes sentaient des douleurs brûlantes. Je me redressais et les douleurs disparaissaient.

Ce jeu dura des jours et des semaines. À la fin, il me suffisait d’entendre la fanfare pour me redresser automatiquement. À l’époque, je n’attachais aucune signification particulière au fait de se tenir debout, mais je comprenais quelle position du corps soulageait ma douleur, et ce savoir se grava dans mon cerveau en même temps que l’ordre d’Ivan : « Debout ! », et que le bâton qu’il brandissait.

J’appris des expressions telles que « Debout », « Bien » ou « Encore ». Je suppose que les curieux objets fixés à mes pieds étaient des chaussures faites exprès pour ne pas laisser passer la chaleur. Tant que j’étais debout sur les deux pattes arrière, même si le sol était brûlant, je n’avais pas mal. Une fois que la fanfare s’était tue et que j’étais stable sur mes deux pattes, arrivait le moment du morceau de sucre. Ivan prononçait tout d’abord soigneusement les mots « morceau de sucre », puis il m’en plaçait un dans la gueule. Les mots « morceau de sucre » furent la première expression désignant à la fois cette douce volupté qui fondait sur ma langue après la fanfare et la position debout.

Soudain, à côté de moi, Ivan, regardant mon texte par-dessus mon épaule. « Ivan ! Comment vas-tu depuis le temps ? Que deviens-tu ? » J’aurais voulu lui poser ces questions, mais ma voix s’y refusa. J’inspirai et expirai plusieurs fois profondément : la silhouette d’Ivan disparut sans un bruit, laissant une chaleur corporelle familière et une légère sensation de picotement sur ma peau. J’eus du mal à retrouver une respiration normale. Ivan, qui avait été mort en moi pendant si longtemps, revenait à la vie parce que j’écrivais sur lui. Les serres d’un aigle invisible me saisirent par la poitrine, je fus incapable de respirer. Il fallait, me dis-je, pour me débarrasser de cette pression insupportable, que j’avale vite de cette eau transparente, sacrée. À cette époque, la vodka était surtout réservée à l’exportation, pour faire rentrer des devises, et il n’était pas facile de s’en procurer une bonne dans la ville. La concierge de l’immeuble miteux dans lequel j’habitais était fière de ses relations, qui lui valaient d’obtenir de temps en temps certains produits coûteux. Je savais qu’elle avait parfois une bouteille cachée dans son armoire.

Je me précipitai hors de mon appartement, déboulai l’escalier et me jetai sur la concierge en lui demandant si elle avait chez elle de ce liquide particulier. Un étrange sourire, m’évoquant l’écriture sumérienne cunéiforme, se dessina sur son visage. Frottant avec indécence son index contre son pouce, elle me demanda : « Est-ce que tu aurais reçu… ? » Je répondis avec une irritation à fleur de peau : « Non ! Je n’ai pas de devises sur moi ! » En utilisant cette expression terne et prosaïque de « devises », j’avais mis en pleine lumière le secret excitant qu’elle voulait partager avec moi en toute intimité : offensée, elle se détourna. Il ne fallait pas lâcher prise ! « Vous avez une nouvelle coiffure. Ça vous va à merveille. — C’est de cette tignasse que vous parlez ? J’étais couchée de travers cette nuit. — Et vos nouvelles chaussures ? Elles sont superbes. — Ah ? Les chaussures ? Vous les avez remarquées ? Je ne les ai pas achetées neuves. Ce sont des parents qui m’en ont fait cadeau. Je les aime bien. » Il avait dû être évident que mes compliments n’étaient que de maladroites flagorneries, mais la concierge était encline à les prendre en bonne part. Son regard rampa de nouveau dans ma direction comme une chenille grasse et velue.

« Vous qui ne buvez presque pas, qu’est-ce qu’il vous prend de vous intéresser tout d’un coup à ma vodka ? — J’avais tout oublié de mon enfance mais tout vient de resurgir, et maintenant cela me pèse. J’ai du mal à respirer. — Vous vous êtes rappelé quelque chose de désagréable ? — Non, enfin, je ne sais pas encore si ce sera désagréable ou non. Pour l’instant, c’est seulement un problème de respiration. — Vous devriez éviter de boire pour oublier. Sinon, vous finirez comme ce vieux fonctionnaire qui habitait au-dessus de chez vous. » Un jour, quelque chose de lourd, qui semblait bien plus lourd que le corps d’un homme adulte, s’était abattu sur les pavés devant la maison. Ce choc me revint à l’oreille et j’eus la chair de poule.

« Si vous éprouvez le besoin de consigner vos expériences quelque part, tenez plutôt un journal. » Ce conseil que me donna la concierge avait un côté intellectuel qui ne lui correspondait pas. Je l’interrogeai un peu, et elle avoua avoir lu la semaine précédente la traduction russe du Journal de Sarashina, un chef-d’œuvre de la littérature japonaise du Moyen Âge. Grâce à une bonne relation, elle avait pu se procurer un exemplaire malgré le tirage modeste de cinquante mille exemplaires épuisé d’avance à cause des commandes déjà passées. La fierté d’avoir de telles relations sociales devait avoir été son unique raison de lire ce livre. « Ayez donc le courage d’écrire, comme l’autrice de ce journal ! — Mais je croyais qu’on écrivait dans son journal ce qui s’était passé dans la journée. Moi, en écrivant, je veux faire revenir quelque chose dont je n’arrive pas à me souvenir. » La concierge m’écoutait et me fit incidemment une autre proposition : « Alors, écrivez une autobiographie ! »

Je n’avais pas renoncé sans raison à ma carrière scénique pour passer mon temps précieux à des congrès d’un ennui étouffant. À l’époque où j’étais l’astre de notre cirque, nous avions eu l’occasion de monter un programme avec une troupe de danseurs cubains. Initialement, il était prévu que nous nous produirions en alternance sans chercher une véritable synthèse. Mais notre collaboration avait évolué dans une direction inattendue. Je tombai amoureuse de la danse sud-américaine et voulus l’apprendre pour l’inscrire à mon répertoire. Je suivis un cours intensif de danses latino-américaines et m’entraînai avec ardeur. Après m’être déhanchée pendant des heures et des jours, mes genoux furent tellement abîmés que les acrobaties me furent désormais impossibles. J’étais perdue pour le cirque. Normalement, on aurait dû m’abattre, mais j’eus la chance d’être mutée comme employée de bureau dans l’administration de notre cirque.

Jamais je n’aurais cru être douée pour un travail de bureau. Le service du personnel ne négligeait pas la moindre compétence de ses employés quand il pouvait la mettre à profit et l’exploiter. J’irais jusqu’à dire que le sens de l’organisation était chez moi quelque chose d’inné. Mon odorat était capable de distinguer entre factures importantes et secondaires. Mon horloge intérieure était toujours à l’heure, si bien que je n’avais jamais à regarder une montre pour être ponctuelle. Je n’avais jamais à me torturer pour chiffrer quoi que ce soit puisque je lisais sur le visage des personnes concernées la somme qu’elles devaient percevoir. Si je le voulais, je pouvais faire approuver par mon supérieur hiérarchique n’importe quel projet, fût-il complètement utopique. Ma bouche maîtrisait l’art de mâcher une idée indigeste et de la faire passer sous une forme convaincante.

J’étais capable d’assurer un grand nombre de tâches pour notre cirque et le ballet : préparation des tournées à l’étranger, relations avec la presse, publication de postes à pourvoir, paperasserie administrative courante et, surtout, je pouvais assister à des congrès.

Cette nouvelle vie me convint jusqu’à ce que je commence à écrire mon autobiographie. Je perdis soudain l’envie d’aller à des congrès. Quand j’étais assise dans ma chambre à lécher la pointe de mon crayon, je ne souhaitais rien davantage que continuer à lécher, ne voir personne de tout l’hiver et travailler à mon autobiographie. Écrire ne se distinguait pas beaucoup d’hiberner. Peut-être donnais-je aux observateurs extérieurs l’impression de dormir, mais dans la tanière de mon cerveau, c’était ma propre enfance que je mettais au monde et que j’élevais en secret.

J’étais justement en train de sucer mon crayon en rêvassant lorsque je reçus un télégramme me convoquant à une réunion le lendemain. Le sujet de la discussion serait : « Les conditions de travail des artistes ».

Les réunions, c’est comme les lapins : en général, on constate lors d’une réunion qu’une autre réunion est nécessaire et les réunions se reproduisent à toute vitesse. Si on ne fait rien contre, elles seront bientôt tellement nombreuses que même si chacun de nous sacrifiait chaque jour la plus grande part de son temps à des réunions, nous n’arriverions plus à couvrir les besoins. Il faut que nous trouvions quelque chose pour abolir les réunions. Sinon, nos derrières s’aplatiront à force de garder la position assise, et par-dessus le marché, toutes les organisations et les institutions s’effondreront sous le poids de nos derrières. De plus en plus de gens finissent par utiliser leur tête principalement pour imaginer une excuse crédible pour sécher la prochaine réunion. Le virus du prétexte se répand plus vite que n’importe quelle grippe dangereuse. De fait, tous les parents réels et fictifs doivent mourir plusieurs fois dans leur vie pour que leur enterrement puisse servir d’excuse. Je n’ai pas de famille que je puisse expédier vers une mort fictive. Ma constitution physique est, par nature, incompatible avec la grippe, donc je n’ai aucun prétexte. Le temps passait, je me perdais dans mon agenda attaqué par la moisissure noire des rendez-vous inscrits.

Outre les réunions et les congrès, je devais assister à des réceptions, m’occuper des invités officiels du cirque et participer à des repas d’affaires. Ces tâches me rendaient de plus en plus potelée, et c’était bien le seul aspect positif de ma nouvelle existence. Au lieu de me trémousser en piste, je me prélassais dans un confortable fauteuil de salle de réunion, après quoi je me salissais les doigts avec des pierogi à l’huile, mangeais un bortsch bien nourrissant, engloutissais à la louche du caviar d’un noir luisant, thésaurisant dans mon corps une fortune en graisse.

Si je n’avais pas été surprise et chamboulée par l’arrivée du printemps, j’aurais pu continuer cette vie. Ce n’est pas le contrôle de routine de la toiture aux premiers jours du printemps qui doit faire craindre que la maison entière s’effondre. Un pays impeccablement organisé, l’autoportrait héroïque coulé dans le bronze, l’humeur égale sans hauts ni bas, le rythme de vie régulier : tout cela allait s’écrouler et je n’en soupçonnais rien. Je me retrouvai comme quelqu’un qui a chuté du haut d’une échelle. On serait mal avisé de rester assis dans un navire qui coule, mieux vaut sauter dans la haute mer et tenter de rejoindre le rivage. Pour la première fois, je refusai une invitation. J’avais peur que ce refus cause ma perte, car on perdait sa raison d’être quand on n’accomplissait pas son devoir. Mais, déjà à cette époque, mon désir de poursuivre la rédaction de mon autobiographie était trois fois plus grand que l’angoisse de voir mon existence réduite à néant.

C’était une curieuse sensation que d’écrire son autobiographie. Jusque-là, je m’étais servi du langage avant tout pour transporter mon opinion vers l’extérieur. Désormais, le langage restait auprès de moi et touchait des endroits endormis en moi. J’avais l’impression de m’adonner à des actes interdits. J’avais honte, je ne voulais pas que l’histoire de ma vie soit lue par quiconque. Mais quand je vis toutes ces lettres proliférer sur le papier, je ressentis le besoin de les montrer à quelqu’un. Besoin peut-être comparable à la fierté d’un petit enfant qui exhibe son caca. Un jour, j’étais entrée dans l’appartement de la concierge juste au moment où sa petite-fille présentait aux adultes l’étron marron qu’elle venait de produire. Il était encore fumant. J’avais été choquée mais je comprends maintenant la fierté de l’enfant. L’excrément était le premier exploit accompli sans l’aide d’autrui et il n’y avait aucune raison de reprocher à l’enfant sa fierté.

Mais moi, à qui montrerais-je mon exploit ? La concierge n’était pas une personne digne de confiance, à mes yeux. Dans l’amitié qu’elle avait pour moi, une bonne part était sincère, certes, mais son métier était d’espionner les habitants de l’immeuble. Je n’avais pas de parents, mes collègues n’entraient pas en ligne de compte car ils m’évitaient autant que possible. Je n’avais aucun ami.

Je pensai alors à un homme qu’on surnommait « Lephoque ». Il éditait une revue littéraire. Il avait été l’un de mes fans à l’époque où ma carrière au cirque était à son zénith et m’avait souvent rendu visite dans ma loge avec d’énormes bouquets de fleurs.

Lephoque avait beau ressembler davantage à une otarie qu’à un phoque, son surnom était quand même « Lephoque » et je suis obligée de l’appeler ainsi car son état civil m’a échappé au fil du temps. Dès la première fois qu’il m’avait vue en piste, il avait été saisi, paraît-il, d’une forte fièvre. Il prétendait être incurablement épris de moi. Après être venu x fois dans ma loge, il m’avoua son désir de partager un oreiller avec moi. Or il savait bien que la nature avait construit nos corps d’une manière telle qu’ils étaient incompatibles.

Moi aussi, j’avais compris au premier coup d’œil que nos corps ne pourraient pas s’accorder dans des rapports sexuels : le sien était humide et glissant, le mien sec et rêche. Chez lui, tout ce qui était dans les environs de la barbe était d’une superbe facture, tandis que les extrémités de ses quatre membres étaient misérablement chétives. Chez moi, à l’inverse, l’énergie vitale se concentrait dans le bout des doigts. Lui était chauve de naissance, tandis que j’étais couverte d’une épaisse toison de la tête aux parties les plus intimes. Jamais nous n’aurions pu former un bon couple. Cela dit, il nous arriva une fois de nous embrasser. J’eus l’impression qu’un minuscule poisson se tortillait dans ma bouche. Lephoque avait une dentition irrégulière, mais cela ne me dérangeait guère, car son authentique virilité se révélait dans l’absence de caries. Et cela, je l’appréciais. Quand je lui demandai comment il se faisait qu’il n’ait pas de dent gâtée, il me répondit qu’il ne mangeait pas de sucreries. Moi, en revanche, j’avais du mal à m’en passer. Sans les sucreries, quelle métaphore emploierais-je pour désigner la meilleure part de ma vie ?

Je ne l’avais pas revu depuis longtemps. Il me donnait régulièrement signe de vie en m’envoyant son dernier catalogue, où figurait l’adresse de son bureau. Rassemblant mon courage, je décidai de le surprendre, sans m’annoncer à l’avance.

Le bureau des éditions L’Étoile du Nord se trouvait en bordure de la ville, au sud. De l’extérieur, on n’aurait jamais soupçonné que l’immeuble puisse abriter une maison d’édition. Un jeune homme debout dans le hall fumait une cigarette. Il me demanda d’un air sévère ce que je venais faire là. À peine eus-je prononcé le mot « Lephoque » qu’il me pria de le suivre et, comme un automate, s’engagea dans un couloir. Des papiers peints à moitié décollés pendaient aux murs du couloir comme des peaux mortes. Pénétrant de plus en plus dans l’intérieur du bâtiment, nous arrivâmes, au bout du couloir, devant une porte verte qui s’ouvrit sur une pièce sans fenêtres. Le plafond était bas, des manuscrits jaunis s’y entassaient.

Lephoque me regarda et détourna la tête aussi brusquement que si je lui avais donné une gifle. « Qu’est-ce que tu viens faire ici ? », me demanda-t-il froidement. Je comprenais pour la première fois que rien au monde n’est plus dangereux qu’un ancien fan. Trop tard. Moi, misérable star déchue du cirque, je me trouvais, sans protection, avec mon œuvre vierge, devant l’éditeur sanguinaire. J’avais souvent dansé juchée sur un énorme ballon ou chevauché un tricycle ou une moto de cirque. Publier une autobiographie était une acrobatie autrement périlleuse.

J’ouvris prudemment mon sac, en sortis les feuilles de papier à lettres noircies et les posai sur la table sans un mot. Son regard interrogateur se fixa sur mon nez. Voyant les caractères du manuscrit, il ajusta ses lunettes et se mit à lire. Les verres de ses lunettes étaient ronds, il se tenait le dos voûté au-dessus du manuscrit. Il lut la première page, puis la deuxième. Au fur et à mesure qu’il avançait dans sa lecture, ses yeux luisaient d’un ravissement croissant, mais peut-être était-ce moi qui l’imaginais. Après quelques pages, il caressa sa barbe et ouvrit grand les narines. « C’est toi qui as écrit ça ? », me demanda-t-il d’une voix tremblante. Je fis oui de la tête. Il fronça les sourcils puis afficha un masque de lassitude. « Je vais garder le manuscrit ici. Franchement, je suis un peu déçu que ce soit si court. Peut-être pourrais-tu continuer et m’apporter la suite la semaine prochaine ? » Je me taisais et Lephoque fut enhardi par mon silence : « Et est-ce que je peux te dire encore une chose ? Tu n’as pas de meilleur papier que celui-là ? Tu l’as volé dans un hôtel ? Ma pauvre ! Prends celui-là, si tu veux. » Il me tendit une pile de papier à lettres suisse avec les Alpes en filigrane, ainsi qu’un bloc-notes et un stylo-plume Mont-Blanc.

Je me précipitai chez moi et, sur une feuille de ce noble papier à lettres que je venais d’obtenir, j’écrivis : « Quand j’étais dressée sur deux pattes, j’arrivais déjà à la hauteur du nombril d’Ivan. » De la pointe métallique du stylo-plume, je grattais la structure délicate des fibres végétales du papier. C’était aussi bon que de se gratter le dos.

Un jour, Ivan arriva juché sur un étrange véhicule. Il fit quelques tours dessus, en descendit et le plaça entre mes jambes. Il donnait à ce véhicule le nom de « Dreirad », un tricycle. Je mordis la poignée du nouveau véhicule, dont la matière était encore plus dure qu’un de ces quignons de pain gris que me lançait parfois Ivan. Je m’assis par terre et examinai le Dreirad. Ivan me laissa jouer un moment, puis il me le remit entre les jambes. Cette fois, je restai en selle et j’eus droit en récompense à un morceau de sucre. Le lendemain, Ivan plaça mes pieds sur les pédales. J’appuyai en suivant les indications qu’il me donnait de la main et le véhicule roula un peu vers l’avant. À la suite de quoi je reçus un morceau de sucre. J’appuyai et j’eus droit à un sucre. Une fois encore et de nouveau un morceau de sucre. Je ne voulais plus m’arrêter, mais à un moment, Ivan me retira le tricycle : sa journée de travail était terminée. Le lendemain, notre jeu recommença, les jours suivants aussi, et le moment arriva où je m’assis de moi-même sur le tricycle. Une fois compris les principes de base, les cours de conduite ne furent plus très compliqués pour moi.

Je n’en fis pas moins avec ce tricycle une détestable expérience. Un matin, Ivan empestait, c’était un mélange répugnant de parfum et de vodka. Me sentant trompée et avilie, je jetai le tricycle sur Ivan qui l’évita adroitement et me cria dessus tandis que ses bras se mirent à tourner comme des moulinets. Cette fois-là, ce n’est pas à du sucre que j’eus droit, mais au fouet. Il me fallut encore du temps pour comprendre que les activités se répartissent en trois catégories. Les activités de la première catégorie me valaient du sucre. La seconde catégorie ne m’apportait rien : ni sucre ni coups de fouet. Pour les activités de la troisième catégorie, j’étais abondamment récompensée en coups de fouet. Tel un employé de la poste triant le courrier, je répartissais ces activités en trois catégories.

Ayant clos ainsi cette partie de mon autobiographie, je portai mon manuscrit à Lephoque. Il soufflait dehors un vent frais, tandis que dans l’air immobile de sa maison d’édition flottait toujours l’odeur du tabac froid de cigarettes soviétiques. J’aperçus sur le bureau une assiette pleine d’os, apparemment des ailes de poulet, derrière laquelle Lephoque était assis, maniant son cure-dents avec agilité, comme un oisillon agite le bec. En dessert, je lui servis mon manuscrit couvert de lettres serrées. Il les engloutit avidement, se racla la gorge, bâilla et dit : « Mais tout ça est beaucoup trop court. Écris davantage ! » Je fus exaspérée par ce ton arrogant. « Combien de pages j’écris, c’est mon affaire à moi. Et puis qu’est-ce que tu me donneras si j’écris davantage ? » Mon ancienne fierté de star du cirque se manifestait à nouveau. Lephoque était décontenancé, n’ayant apparemment pas escompté que j’exige quoi que ce soit de lui. De ses doigts nerveux il ouvrit un tiroir, prit une tablette de chocolat, me la remit en glissant ce commentaire : « Un excellent produit de RDA. Je ne mange pas de sucreries. Donc tu peux le garder. » Je n’en crus pas un mot, car l’emballage coloré qui enveloppait le chocolat comme une armure métallique rutilait d’une façon qui ne me semblait guère est-allemande. Lephoque avait dû obtenir ce chocolat grâce à sa filière à l’Ouest. Je pourrais le dénoncer ! Mais, sans laisser paraître que j’avais tout percé à jour, je cassai la tablette en deux, emballage compris. Une séduisante peau de cacao couleur de perle noire apparut toute nue. Trop amère à mon goût, hélas. « Tu en auras d’autres si tu continues à écrire. Enfin, pour être franc, je ne suis pas trop sûr que tu aies vraiment encore quelque chose à dire. » Lephoque remit son masque d’éditeur affairé et renvoya son esprit se glisser dans les paperasses.

Agacée par sa provocation facile, je rentrai vite chez moi et me précipitai à ma table. L’énergie hautement inflammable de la colère est propice à la production d’un texte. Elle permet d’économiser la force qu’il faudrait pour aller chercher cette énergie ailleurs. Le combustible qu’est la rage ne se trouve pas dans les forêts. Aussi suis-je reconnaissante à quiconque me met en rage. J’avais dû écrire avec trop de pression dans mes doigts. Le bout de mon porte-plume ne la supporta pas et se tordit. Le sang du Mont-Blanc, couleur bleu-des-cimes, jaillit et colora mon ventre blanc. J’avais commis l’erreur de me dévêtir complètement à cause de la chaleur. Une autrice ne devrait jamais travailler nue. Je me lavai, mais ne pus faire disparaître la tache d’encre.

J’appris à porter, ou plutôt à supporter, une jupe de fillette à volants de dentelle sans me l’arracher immédiatement. Je tolérai aussi de grands nœuds sur ma tête. Ivan disait que j’étais une fille et que je devais m’y faire. À la différence des morceaux de sucre que je pouvais avaler sans fin, son argument me restait en travers de la gorge. On m’attachait sur la tête divers bouts de tissu, je finis par m’y faire, tout comme aux effroyables rayons lumineux des projecteurs. Je ne perdais jamais contenance, même face à une masse humaine en ébullition. La fanfare annonçait mon entrée et, en selle sur mon tricycle, j’arrivais sur la piste baignée de lumière, les hanches enveloppées de la jupe à volants, un gros nœud papillonnant sur ma tête. Je descendais du tricycle, puis je tendais à Ivan ma main-patte droite et montais sur un ballon sur lequel je me balançais un moment. Sous les tonnerres d’applaudissements j’apercevais du sucre qui jaillissait de la paume d’Ivan comme de l’eau s’écoulant d’une source. Le goût sucré sur la langue et les vapeurs d’allégresse exhalées par les pores des spectateurs m’enivraient.

Il m’avait fallu une semaine pour écrire péniblement jusqu’ici avant de retourner chez Lephoque. Il lut mon manuscrit avec avidité, mais sans oublier un seul instant d’afficher une expression d’indifférence. À la fin, il livra un commentaire bourru : « Nous publierons peut-être ton texte un jour où nous aurons un trou dans la production. » Puis il me mit dans la main-patte une nouvelle tablette de chocolat de l’Ouest et se détourna rapidement, comme s’il voulait me cacher ses pensées. « Par principe nous ne versons pas de droits d’auteur. Si tu as besoin d’argent, essaie de devenir membre de l’Union des Écrivains. »

Un jour, je pris l’avion pour Riga où je devais assister à un congrès. Une fois là-bas, je m’aperçus bientôt que quelques congressistes me lançaient des regards de côté, non pas avec méfiance, comme les autres fois, mais différemment. Quelque chose n’allait pas dans l’air que je respirais, ou bien j’avais manqué quelque chose. Pendant la pause, de petits groupes se formèrent et l’on se mit à chuchoter. Je m’approchai d’un groupe, qui s’empressa alors de parler en letton, si bien que je ne compris plus un mot. Je me réfugiai dans le couloir, près de la fenêtre. Un homme à lunettes s’approcha gentiment de moi et me déclara : « J’ai lu votre œuvre ! » Un autre homme l’entendit et s’approcha de nous, le visage un peu rouge. « Je trouve ce que vous écrivez absolument passionnant. J’attends la suite avec impatience ! » Une femme, apparemment son épouse, se blottit contre lui et me sourit en chuchotant à son mari : « Tu en as de la chance. Tu peux échanger quelques mots avec l’autrice en personne. » En un rien de temps, je me retrouvai entourée d’une haie humaine. Je compris peu à peu que Lephoque avait publié mon autobiographie dans sa revue sans m’en informer. J’étais outrée.

Le congrès s’acheva plus tôt que prévu et je n’avais qu’une idée en tête : me précipiter à la librairie de la principale rue commerçante et demander la revue. Le vendeur répondit que, s’il s’agissait bien du dernier numéro de cette revue, qui était sur toutes les lèvres, ce numéro était épuisé. Il me toisa du front aux genoux et me glissa un tuyau : « Tous les soirs, le théâtre là en face donne La Mouette d’Anton Tchekhov. Le comédien qui joue Treplev a acheté un exemplaire tout à l’heure. Il joue ce soir. »

Je courus de la librairie au théâtre et frappai si violemment à la porte vitrée fermée qu’elle se fêla. Heureusement, personne ne m’avait vue, sauf un jeune homme au visage tordu sur une affiche. Il m’adressa un clin d’œil de son œil droit, je fus la seule à m’en apercevoir.

Juste à côté se trouvait un jardin public. Je bus un gobelet de kwas et passai le temps grâce aux journaux qui tapissaient la surface du kiosque comme du papier peint. Une heure pile avant le début de la représentation, je retournai au théâtre. « Je dois parler à Treplev », dis-je à la femme au guichet. « Le spectacle commence dans une heure. Vous ne pouvez pas parler à un comédien maintenant. » Le refus était sec et sans fard. Je n’eus pas de meilleure idée que d’acheter un billet pour le spectacle et de retourner au jardin public boire un autre gobelet de kwas. Une heure s’écoula et je franchis d’un air altier le seuil du vaste hall du théâtre avant de prendre place dans la salle. Tout était nouveau pour moi. Absorbée que j’avais été par mon travail au cirque, je n’avais jamais eu l’occasion de voir d’autre scène, et surtout pas du côté des spectateurs. De plus, le monde du théâtre était, comme l’Est de l’Ouest, séparé du monde du cirque par un mur épais. Mais j’avais fait erreur en rejetant le théâtre tel un enfant qui déteste un légume sans même y avoir goûté. Le théâtre aurait pu m’apprendre beaucoup, par exemple à varier le rythme du déroulement d’un programme ou à conjuguer mélancolie et humour. Si j’avais su cela à l’époque où je me produisais encore au cirque, je me serais souvent accordé une soirée au théâtre.

Le spectacle était délicieux, particulièrement savoureuse me parut la mouette morte sur la scène.

La pièce terminée, je me faufilai vers la loge des artistes où flottait une mauvaise odeur de talc. Des cosmétiques colorés étaient éparpillés devant une rangée de miroirs fixés au mur. Les comédiens n’étaient pas encore revenus. Je découvris la revue que je cherchais, la pris, la feuilletai fébrilement et trouvai le texte que j’avais écrit. Il était même pourvu d’un titre. Je ne me rappelais pas lui en avoir donné un ni avoir été priée d’en fournir. Il n’y avait que Lephoque pour avoir dégoté un titre aussi quelconque, Tempête d’applaudissements dans les larmes. Et il n’avait pas eu honte d’ajouter : « Premier épisode. » Sans avoir demandé à l’autrice, il annonçait une suite ! Il y allait un peu fort dans l’autoritarisme.

J’entendis un brouhaha dans le couloir, puis sentis la sueur des comédiens mêlée à un parfum de roses. Actrices et acteurs eurent un brusque mouvement de recul en me trouvant plantée au beau milieu de la loge des artistes. Brandissant la revue, je déclarai : « C’est moi l’autrice de Tempête d’applaudissements dans les larmes ! » Ce qui aurait pu sonner comme un prétexte maladroit produisit son effet : la frayeur quitta les visages pétrifiés des comédiens et céda la place à l’éclat de la vénération. Ce changement s’opéra d’abord autour de la bouche puis remonta lentement jusqu’au front. Les cils se mirent à papillonner avec coquetterie. « Je vous en prie, de grâce, asseyez-vous donc ! » Ils me proposaient un minable tabouret. Je n’eus pas plus tôt déposé sur lui une partie de mon poids qu’il menaça de se fracasser. Je renonçai à ma place assise. « Puis-je vous demander un autographe ? » C’était Treplev qui me posait cette question. Son corps dégageait une odeur de savon, de sueur et de sperme.

Le soir même, je repris un vol pour Moscou où, plongée dans l’odeur familière de mon lit, je songeai que j’étais devenue une autrice et que cette destinée était irréversible. Je ne trouvai pas le sommeil, et même une coupelle de lait chaud avec du miel n’y changea rien. Enfant, j’étais toujours sous pression, je devais me coucher tôt pour pouvoir me lever de bonne heure le lendemain et commencer aussitôt l’entraînement. Avant l’enfance, il y avait eu dans ma vie une période encore antérieure où aucune horloge ne faisait tic-tac, où je distinguais la lune, sentais les rayons du soleil sur ma fourrure et percevais avec précision la lente alternance de clarté et d’obscurité et ses petits décalages. M’endormir et me lever n’était pas mon affaire privée mais celle de la nature. Le début de l’enfance fut la fin de la nature. Je veux découvrir ce qui m’arriva avant l’enfance.

Allongée dans le creux de mon lit et regardant fixement le plafond, j’y découvris une crevette qui n’était en réalité qu’une tache. Le fin visage de Treplev apparut, bien qu’il n’eût aucune ressemblance avec la crevette. Dans les jours, les semaines, les mois et les années à venir, il se démènera sur scène, il s’éprendra de quelqu’un et un jour il mourra. Et moi ? Je mourrai avant. Et Lephoque ? Lui, il mourra avant moi. Quand meurent les êtres vivants, leurs souhaits non exaucés et leurs mots non exprimés continuent à flotter sans eux dans l’espace, ils se mêlent les uns aux autres et restent sur terre comme un brouillard. Que voient les yeux des vivants dans ce brouillard ? Est-ce que, ne se souvenant plus du tout des morts, ils tiennent de banals propos sur le temps : « Il y a du brouillard, aujourd’hui, n’est-ce pas ? »

Il était presque midi quand je me réveillai. J’allai surprendre Lephoque à son travail. « Donne-moi le dernier numéro de ta revue ! — Nous n’avons plus d’exemplaires, épuisé ! — Tu as imprimé mon autobiographie. — C’est bien possible. — Pourquoi ne m’as-tu fait parvenir aucun exemplaire d’auteur ? — Tu sais, les envois postaux risquent souvent la censure. Je voulais t’apporter personnellement un numéro, mais tu vois bien, je ne sais pas où donner de la tête, et l’exemplaire que j’avais mis de côté pour toi a disparu je ne sais trop comment. Mais tu n’as pas besoin de relire ce texte. Tu sais quand même ce que tu as écrit, non ? » Pas la moindre goutte de mauvaise conscience ne perlait sur son visage. Il avait raison : je n’avais pas à relire mon texte.

Continuer : partie 2 sur 3