Histoire de la Révolution française, Tome 08

Adolphe Thiers · Chapitre 1 sur 4 · partie 2/3

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Histoire de la Révolution française, Tome 08

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Ainsi on rassurait le public sur la quantité des nouvelles émissions. On consacrait aux 30 milliards émis un milliard écus de biens nationaux.

Par conséquent, l’assignat qui, dans la circulation, ne valait réellement que le cent cinquantième et beaucoup moins, était liquidé au trentième; ce qui était un assez grand avantage fait au porteur du papier. On consacrait encore un milliard écus de terres à récompenser les soldats de la république, milliard qui leur était promis depuis longtemps. Il en restait donc cinq, sur les sept dont on pouvait disposer. Dans ces cinq se trouvaient les forêts nationales, le mobilier des émigrés et de la couronne, les maisons royales, les biens du clergé belge. On avait donc encore cinq milliards écus disponibles. Mais la difficulté consistait à disposer de cette valeur. L’assignat, en effet, avait été le moyen de la mettre en circulation d’avance, avant que les biens fussent vendus. Mais l’assignat étant supprimé, puisqu’on ne pouvait ajouter que 10 milliards aux 20 existans, somme qui, tout au plus, représentait 100 millions écus, comment réaliser d’avance la valeur des biens, et s’en servir pour les dépenses de la guerre? C’était là la seule objection à faire à la liquidation du papier et à sa suppression. On imagina les cédules hypothécaires, dont il avait été parlé l’année précédente. D’après cet ancien plan, on devait emprunter, et donner aux prêteurs des cédules portant hypothèque spéciale sur les bien désignés. Afin de trouver à emprunter, on devait recourir à des compagnies de finances qui se chargeraient de ces cédules. En un mot, au lieu d’un papier dont la circulation était forcée, qui n’avait qu’une hypothèque générale sur la masse des biens nationaux, et qui changeait tous les jours de valeur, on créait par les cédules un papier volontaire, qui était hypothéqué nommément sur une terre ou sur une maison, et qui ne pouvait subir d’autre changement de valeur que celui de l’objet même qu’il représentait. Ce n’était pas proprement un papier-monnaie. Il n’était pas exposé à tomber, parce qu’il n’était pas forcément introduit dans la circulation; mais on pouvait aussi ne pas trouver à le placer. En un mot, la difficulté consistant toujours, aujourd’hui comme au début de la révolution, à mettre en circulation la valeur des biens, la question était de savoir s’il valait mieux forcer la circulation de cette valeur, ou la laisser volontaire. Le premier moyen étant tout à fait épuisé, il était naturel qu’on songeât à essayer l’autre.

 

On convint donc qu’après avoir porté le papier à 30 milliards, qu’après avoir désigné un milliard écus de biens pour l’absorber, et réservé un milliard écus de biens aux soldats de la patrie, on ferait des cédules pour une somme proportionnée aux besoins publics, et qu’on traiterait de ces cédules avec des compagnies de finances. Les forêts nationales ne devaient pas être cédulées; on voulait les conserver à l’état.

Elles formaient à peu près 2 milliards, sur les 5 milliards restant disponibles. On devait traiter avec des compagnies pour aliéner seulement leur produit pendant un certain nombre d’années.

 

La conséquence de ce projet, fondé sur la réduction des assignats à leur valeur réelle, était de ne plus les admettre qu’au cours dans toutes les transactions. En attendant que par la vente du milliard qui leur était affecté, ils pussent être retirés, ils ne devaient plus être reçus par les particuliers et par l’état qu’à leur valeur du jour. Ainsi, le désordre des transactions allait cesser, et tout paiement frauduleux devenait impossible. L’état allait recevoir par l’impôt des valeurs réelles, qui couvraient au moins les dépenses ordinaires, et il n’aurait plus à payer avec les biens que les frais extraordinaires de la guerre.

L’assignat ne devait être reçu au pair que dans le paiement de l’arriéré des impositions, arriéré qui était considérable, et s’élevait à 13

milliards. On fournissait ainsi aux contribuables en retard un moyen aisé de se libérer, à condition qu’ils le feraient tout de suite; et la somme de 30 milliards, remboursable en biens nationaux au trentième, était diminuée d’autant. Ce plan, adopté par les cinq-cents, après une longue discussion en comité secret, fut aussitôt porté aux anciens.

Pendant que les anciens allaient le discuter, de nouvelles questions étaient soumises aux cinq-cents, sur la manière de rappeler sous les drapeaux les soldats qui avaient déserté à l’intérieur; sur le mode de nomination des juges, officiers municipaux, et fonctionnaires de toute espèce, que les assemblées électorales, agitées par les passions de vendémiaire, n’avaient pas eu le temps ou la volonté de nommer. Le directoire travaillait ainsi sans relâche, et fournissait de nouveaux sujets de travail aux deux conseils.

 

Le plan de finances déféré aux anciens reposait sur de bons principes; il présentait des ressources, car la France en avait encore d’immenses; malheureusement il ne surmontait pas la véritable difficulté, car il ne rendait pas ces ressources assez actuelles. Il est bien évident que la France, avec des impôts qui pouvaient suffire à sa dépense annuelle dès que le papier ne rendrait plus la recette illusoire, avec 7 milliards écus de biens nationaux pour rembourser les assignats et pourvoir aux dépenses extraordinaires de la guerre, il est bien évident que la France avait des ressources. La difficulté consistait, en fondant un plan sur de bons principes, et en l’adaptant à l’avenir, de pourvoir surtout au présent.

 

Or, les anciens ne crurent pas qu’il fallût sitôt renoncer aux assignats. La faculté d’en créer encore 10 milliards présentait tout au plus une ressource de 100 millions écus, et c’était peu pour attendre les recettes que devait procurer le nouveau plan. D’ailleurs trouverait-on des compagnies pour traiter de l’exploitation des forêts pendant vingt ou trente ans? En trouverait-on pour accepter des cédules, c’est-à-dire des assignats libres? Dans l’incertitude où l’on était de pouvoir se servir des biens nationaux par les nouveaux moyens, fallait-il renoncer à l’ancienne manière de les dépenser, c’est-à-dire aux assignats forcés? Le conseil des anciens, qui apportait une grande sévérité dans l’examen des résolutions des cinq-cents, et qui en avait déjà rejeté plus d’une, apposa son veto sur le projet financier, et refusa de l’admettre.

 

Ce rejet laissa les esprits dans une grande anxiété, et on retomba dans les plus grandes incertitudes. Les contre-révolutionnaires, joyeux de ce conflit d’idées, prétendaient que les difficultés de la situation étaient insolubles, et que la république allait périr par les finances.

Les hommes les plus éclairés, qui ne sont pas toujours les plus résolus, le craignaient. Les patriotes, arrivés au plus haut degré d’irritation, en voyant qu’on avait eu l’idée d’abolir les assignats, criaient qu’on voulait détruire cette dernière création révolutionnaire qui avait sauvé la France; ils demandaient que, sans tâtonner si longtemps, on rétablît le crédit des assignats par les moyens de 93, le maximum, les réquisitions et la mort. C’était une violence et un emportement qui rappelaient les années les plus agitées. Pour comble de malheur, les événemens sur le Rhin s’étaient aggravés: Clerfayt, sans profiter en grand capitaine de la victoire, en avait cependant retiré de nouveaux avantages. Ayant appelé à lui le corps de La Tour, il avait marché sur Pichegru, l’avait attaqué sur la Pfrim et sur le canal de Frankendal, et l’avait successivement repoussé jusque sous Landau. Jourdan s’était avancé sur la Nahe à travers un pays difficile, et mettait le plus noble dévouement à faire la guerre dans des montagnes épouvantables, pour dégager l’armée du Rhin; mais ses efforts ne pouvaient que diminuer l’ardeur de l’ennemi, sans réparer nos pertes.

 

Si donc la ligne du Rhin nous restait dans les Pays-Bas, elle était perdue à la hauteur des Vosges, et l’ennemi nous avait enlevé autour de Mayence un vaste demi-cercle.

 

Dans cet état de détresse, le directoire envoya une dépêche des plus pressantes au conseil des cinq-cents, et proposa une de ces résolutions extraordinaires qui avaient été prises dans les occasions décisives de la révolution. C’était un emprunt forcé de six cents millions en valeur réelle, soit numéraire, soit assignats au cours, réparti sur les classes les plus riches. C’était donner ouverture à une nouvelle suite d’actes arbitraires, comme l’emprunt forcé de Cambon sur les riches; mais, comme ce nouvel emprunt était exigible sur-le-champ, qu’il pouvait faire rentrer tous les assignats circulans, et fournir encore un surplus de trois ou quatre cents millions en numéraire, et qu’il fallait enfin trouver des ressources promptes et énergiques, on l’adopta.

 

Il fut décidé que les assignats seraient reçus à cent capitaux pour un: 200 millions de l’emprunt suffisaient donc pour absorber 20 milliards de papier. Tout ce qui rentrerait devait être brûlé. On espérait ainsi que le papier retiré presque entièrement se relèverait, et qu’à la rigueur on pourrait en émettre encore et se servir de cette ressource. Il devait rester à percevoir, sur les 600 millions, 4oo millions en numéraire, qui suffiraient aux besoins des deux premiers mois, car on évaluait à 1,500

millions les dépenses de cette année (an IV—1795, 1796).

 

Certains adversaires du directoire, qui, sans s’inquiéter beaucoup de l’état du pays, voulaient seulement contrarier le nouveau gouvernement à tout prix, firent les objections les plus effrayantes, Cet emprunt, disaient-ils, allait enlever tout le numéraire de la France; elle n’en aurait pas même assez pour le payer! comme si l’état, en prenant 400

millions en métal, n’allait pas les reverser dans la circulation en achetant des blés, des draps, des cuirs, des fers, etc. L’état n’allait brûler que le papier. La question était de savoir si la France pouvait donner sur-le-champ 400 millions en denrées et marchandises, et brûler 200 millions en papier, qu’on appelait fastueusement 20 milliards. Elle le pouvait certainement. Le seul inconvénient était dans le mode de perception qui serait vexatoire, et qui par là deviendrait moins productif, mais on ne savait comment faire. Arrêter les assignats à 30

milliards, c’est-à-dire ne se donner que 100 millions réels devant soi, détruire ensuite la planche, et s’en fier du sort de l’état à l’aliénation du revenu des forêts et au placement des cédules, c’est-à-dire à l’émission d’un papier volontaire, avait paru trop hardi.

Dans l’incertitude de ce que feraient les volontés libres, les conseils aimèrent mieux forcer les Français à contribuer extraordinairement.

 

Par l’emprunt forcé, se disait-on, une partie au moins du papier rentrera; il rentrera avec une certaine quantité de numéraire; puis enfin on aura toujours la planche, qui aura acquis plus de valeur par l’absorption de la plus grande partie des assignats. On ne renonça pas pour cela aux autres ressources; on décida qu’une partie des biens serait cédulée, opération longue, car il fallait mentionner le détail de chaque bien dans les cédules, et que l’on ferait ensuite marché avec des compagnies de finances. On décréta la mise en vente des maisons sises dans les villes, celle des terres au-dessous de trois cents arpens, et enfin celle des biens du clergé belge. On résolut aussi l’aliénation de toutes les maisons ci-devant royales, excepté Fontainebleau, Versailles et Compiègne. Le mobilier des émigrés dut être aussi vendu sur-le-champ.

Toutes ces ventes devaient se faire aux enchères.

 

On n’osa pas décréter encore la réduction des assignats au cours, ce qui aurait fait cesser le plus grand mal, celui de ruiner tous ceux qui les recevaient, les particuliers comme l’état. On craignait de les détruire tout à coup par cette mesure si simple. On décida que, dans l’emprunt forcé, ils seraient reçus à cent capitaux pour un; que dans l’arriéré des contributions ils seraient reçus pour toute leur valeur, afin d’encourager l’acquittement de cet arriéré, qui devait faire rentrer 13 milliards; que les remboursemens des capitaux seraient toujours suspendus; mais que les rentes et les intérêts de toute espèce seraient payés à dix capitaux pour un, ce qui était encore fort onéreux pour ceux qui recevaient leur revenu à ce prix. Le paiement de l’impôt foncier et des fermages fut maintenu sur le même pied, c’est-à-dire moitié en nature, moitié en assignats. Les douanes durent être payées moitié en assignats, moitié en numéraire. On fit cette exception pour les douanes, parce qu’il y avait déjà beaucoup de numéraire aux frontières. Il y eut aussi une exception à l’égard de la Belgique. Les assignats n’y avaient pas pénétré; on décida que l’emprunt forcé, et les impôts, y seraient perçus en numéraire.

 

On revenait donc timidement au numéraire, et on n’osait pas trancher hardiment la difficulté, comme il arrive toujours dans ces cas-là.

Ainsi, l’emprunt forcé, les biens mis en vente, l’arriéré, en amenant de considérables rentrées de papier, permettaient d’en émettre encore. On pouvait compter en outre sur quelques recettes en numéraire.

 

Les deux déterminations les plus importantes à prendre après les lois de finances, étaient relatives à la désertion, et au mode de nomination des fonctionnaires non élus. L’une devait servir à recomposer les armées, l’autre à achever l’organisation des communes et des tribunaux.

 

La désertion à l’extérieur, crime fort rare, fut punie de mort. On discuta vivement sur la peine à infliger à l’embauchage. Il fut, malgré l’opposition, puni comme la désertion à l’extérieur. Tout congé donné aux jeunes gens de la réquisition dut expirer dans dix jours. La poursuite des jeunes gens qui avaient abandonné les drapeaux, confiée aux municipalités, était molle et sans effet; elle fut donnée à la gendarmerie. La désertion à l’intérieur était punie de détention pour la première fois, et des fers pour la seconde. La grande réquisition d’août 1793, qui était la seule mesure de recrutement qu’on eût adoptée, atteignait assez d’hommes pour remplir les armées; elle avait suffi, depuis trois ans, pour les maintenir sur un pied respectable, et elle pouvait suffire encore, au moyen d’une loi nouvelle qui en assurât l’exécution. Les nouvelles dispositions furent combattues par l’opposition, qui tendait naturellement à diminuer l’action du gouvernement; mais elles furent adoptées par la majorité des deux conseils.

 

Beaucoup d’assemblées électorales, agitées par les décrets des 5 et 13 fructidor, avaient perdu leur temps, et n’avaient point achevé la nomination des individus qui devaient composer les administrations locales et les tribunaux. Celles qui étaient situées dans les provinces de l’Ouest, ne l’avaient pas pu à cause de la guerre civile. D’autres y avaient mis de la négligence. La majorité conventionnelle, pour assurer l’homogénéité du gouvernement, et une homogénéité toute révolutionnaire, voulait que le directoire eût les nominations. Il est naturel que le gouvernement hérite de tous les droits auxquels les citoyens renoncent, c’est-à-dire que l’action du gouvernement supplée à celle des individus. Ainsi, là où les assemblées avaient outrepassé les délais constitutionnels, là où elles n’avaient pas voulu user de leurs droits, il était naturel que le directoire fût appelé à nommer. Convoquer de nouvelles assemblées, c’était manquer à la constitution, qui le défendait, c’était récompenser la révolte contre les lois, c’était enfin donner ouverture à de nouveaux troubles. Il y avait d’ailleurs des analogies dans la constitution qui devaient conduire à résoudre la question en faveur du directoire. Ainsi, il était chargé de faire les nominations dans les colonies, et de remplacer les fonctionnaires morts ou démissionnaires dans l’intervalle d’une élection à l’autre.

L’opposition ne manqua pas de s’élever contre cet avis. Dumolard, dans le conseil des cinq-cents, Portalis, Dupont (de Nemours), Tronçon-Ducoudray, dans le conseil des anciens, soutinrent que c’était donner une prérogative royale au directoire. Cette minorité, qui secrètement penchait plutôt pour la monarchie que pour la république, changea ici de rôle avec la majorité républicaine, et soutint avec la dernière exagération les idées démocratiques. Du reste, la discussion vive et solennelle ne fut troublée par aucun emportement. Le directoire eut les nominations, à la seule condition de faire ses choix parmi les hommes qui avaient déjà été honorés des suffrages du peuple. Les principes conduisaient à cette solution; mais la politique devait la conseiller encore davantage. On évitait pour le moment de nouvelles élections, et on donnait à l’administration tout entière, aux tribunaux et au gouvernement, une plus grande homogénéité.

 

Le directoire avait donc les moyens de se procurer des fonds, de recruter l’armée, d’achever l’organisation de l’administration et de la justice. Il avait la majorité dans les deux conseils. Une opposition mesurée s’élevait, il est vrai, dans les cinq-cents et aux anciens; quelques voix du nouveau tiers lui disputaient ses attributions, mais cette opposition était décente et calme. Il semblait qu’elle respectât sa situation extraordinaire, et ses travaux courageux. Sans doute elle respectait aussi, dans ce gouvernement élu par les conventionnels et appuyé par eux, la révolution toute puissante encore et profondément courroucée. Les cinq directeurs s’étaient partagé la tâche générale.

Barras avait le personnel, et Carnot le mouvement des armées; Rewbell, les relations étrangères; Letourneur et Larévellière-Lépaux, l’administration intérieure. Ils n’en délibéraient pas moins en commun sur toutes les mesures importantes. Ils avaient eu longtemps le mobilier le plus misérable; mais enfin ils avaient tiré du Garde-Meuble les objets nécessaires à l’ornement du Luxembourg, et ils commençaient à représenter dignement la république française. Leurs antichambres étaient remplies de solliciteurs, entre lesquels il n’était pas toujours aisé de choisir. Le directoire, fidèle à son origine et à sa nature, choisissait toujours les hommes les plus prononcés. Éclairé par la révolte du 13 vendémiaire, il s’était pourvu d’une force considérable et imposante pour garantir Paris et le siége du gouvernement d’un nouveau coup de main. Le jeune Bonaparte, qui avait figuré au 13 vendémiaire, fut chargé du commandement de cette armée, dite armée de l’intérieur. Il l’avait réorganisée en entier et placée au camp de Grenelle. Il avait réuni en un seul corps, sous le nom de légion de police, une partie des patriotes qui avaient offert leurs services au 13 vendémiaire.

Ces patriotes appartenaient pour la plupart à l’ancienne gendarmerie dissoute après le 9 thermidor, laquelle n’était remplie elle-même que des anciens soldats aux gardes-françaises. Bonaparte organisa ensuite la garde constitutionnelle du directoire et celle des conseils. Cette force imposante et bien dirigée était capable de tenir tout le monde en respect, et de maintenir les partis dans l’ordre.

 

Ferme dans sa ligne, le directoire se prononça encore davantage par une foule de mesures de détail. Il persista à ne point notifier son installation aux députés conventionnels qui étaient en mission dans les départemens. Il enjoignit à tous les directeurs de spectacle de ne plus laisser chanter qu’un seul air, celui de la Marseillaise. Le Réveil du peuple fut proscrit. On trouva cette mesure puérile; il est certain qu’il y aurait eu plus de dignité à interdire toute espèce de chants; mais on voulait réveiller l’enthousiasme républicain, malheureusement un peu attiédi. Le directoire fit poursuivre quelques journaux royalistes qui avaient continué à écrire avec la même violence qu’en vendémiaire.

Quoique la liberté de la presse fût illimitée, la loi de la convention contre les écrivains qui provoquaient au retour de la royauté, fournissait un moyen de répression dans les cas extrêmes. Richer-Serizy fut poursuivi; le procès fut fait à Lemaître et à Brottier, dont les correspondances avec Vérone, Londres et la Vendée, prouvaient leur qualité d’agens royalistes, et leur influence dans les troubles de vendémiaire. Lemaître fut condamné à mort comme agent principal; Brottier fut acquitté. Il fut constaté que deux secrétaires du comité de salut public leur avaient livré des papiers importans. Les trois députés, Saladin, Lhomond et Rovère, mis en arrestation à cause du 13

vendémiaire, mais après que leur réélection avait été prononcée par l’assemblée électorale de Paris, furent réintégrés par les deux conseils, sur le motif qu’ils étaient déjà députés quand on avait procédé contre eux, et que les formes prescrites par la constitution à l’égard des députés, n’avaient pas été observées. Cormatin et les chouans saisis avec lui comme infracteurs de la pacification, furent aussi mis en jugement. Cormatin fut déporté comme ayant continué secrètement de travailler à la guerre civile; les autres furent acquittés, au grand déplaisir des patriotes, qui se plaignirent amèrement de l’indulgence des tribunaux.

 

La conduite du directoire à l’égard du ministre de la cour de Florence, prouva plus fortement encore la rigueur républicaine de ses sentimens.

On était enfin convenu avec l’Autriche de lui rendre la fille de Louis XVI, seul reste de la famille qui avait été enfermée au Temple, à condition que les députés livrés par Dumouriez seraient remis aux avant-postes français. La princesse partit du Temple le 28 frimaire (19

décembre). Le ministre de l’intérieur alla la chercher lui-même, et la conduisit avec les plus grands égards à son hôtel, d’où elle partit, accompagnée des personnes dont elle avait fait choix. On pourvut largement à son voyage, et elle fut ainsi acheminée vers la frontière.

Les royalistes ne manquèrent pas de faire des vers et des allusions sur l’infortunée prisonnière, rendue enfin à la liberté. Le comte Carletti, ce ministre de Florence qui avait été envoyé à Paris, à cause de son attachement connu pour la France et la révolution, demanda au directoire l’autorisation de voir la princesse, en sa qualité de ministre d’une cour alliée. Ce ministre était devenu suspect, sans doute à tort, à cause de l’exagération même de son républicanisme. On ne concevait pas qu’un ministre d’un prince absolu, et surtout d’un prince autrichien, pût être aussi exagéré. Le directoire, pour toute réponse, lui signifia sur-le-champ l’ordre de quitter Paris, mais déclara en même temps que cette mesure était toute personnelle à l’envoyé, et non à la cour de Florence, avec laquelle la république française demeurait en relations d’amitié.

 

Il y avait un mois et demi tout au plus que le directoire était institué, et déjà il commençait à s’asseoir; les partis s’habituaient à l’idée d’un gouvernement établi, et, songeant moins à le renverser, s’arrangeaient pour le combattre dans les limites tracées par la constitution. Les patriotes, ne renonçant pas à leur idée favorite de club, s’étaient réunis au Panthéon; ils siégeaient déjà au nombre de plus de quatre mille, et formaient une assemblée qui ressemblait fort à celle des anciens jacobins. Fidèles cependant à la lettre de la constitution, ils avaient évité ce qu’elle défendait dans les réunions de citoyens, c’est-à-dire l’organisation en assemblée politique. Ainsi, ils n’avaient pas un bureau; ils ne s’étaient pas donné des brevets; les assistans n’étaient pas distingués en spectateurs et sociétaires; il n’existait ni correspondance ni affiliation avec d’autres sociétés du même genre. A part cela, le club avait tous les caractères de l’ancienne société-mère, et ses passions, plus vieilles, n’en étaient que plus opiniâtres.

 

Les sectionnaires s’étaient composé des sociétés plus analogues à leurs goûts et à leurs moeurs. Aujourd’hui, comme sous la convention, ils comptaient quelques royalistes secrets dans leurs rangs, mais en petit nombre; la plupart d’entre eux, par crainte ou par bon ton, étaient ennemis des terroristes et des conventionnels, qu’ils affectaient de confondre, et qu’ils étaient fâchés de retrouver presque tous dans le nouveau gouvernement. Il s’était formé des sociétés où on lisait les journaux, où on s’entretenait de sujets politiques avec la politesse et le ton des salons, et où la danse et la musique succédaient à la lecture et aux conversations. L’hiver commençait, et ces messieurs se livraient au plaisir, comme à un acte d’opposition contre le système révolutionnaire, système que personne ne voulait renouveler, car les Saint-Just, les Robespierre, les Couthon, n’étaient plus là pour nous ramener par la terreur à des moeurs impossibles.

 

Les deux partis avaient leurs journaux. Les patriotes avaient le Tribun du Peuple, l’Ami du Peuple, l’Éclaireur du Peuple, l’Orateur plébéien, le Journal des Hommes Libres; ces journaux étaient tout à fait jacobins. La Quotidienne, l’Éclair, le Véridique, le Postillon, le Messager, la Feuille du Jour, passaient pour des journaux royalistes.

Les patriotes, dans leur club et leurs journaux, quoique le gouvernement fût certes bien attaché à la révolution, se montraient fort irrités.

C’était, il est vrai, moins contre lui que contre les événemens, qu’ils étaient en courroux. Les revers sur le Rhin, les nouveaux mouvemens de la Vendée, l’affreuse crise financière, étaient pour eux un motif de revenir à leurs idées favorites. Si on était battu, si les assignats perdaient, c’est qu’on était indulgent, c’est qu’on ne savait pas recourir aux grands moyens révolutionnaires. Le nouveau système financier surtout, qui décelait le désir d’abolir les assignats, et qui laissait entrevoir leur prochaine suppression, les avait beaucoup indisposés.

 

Il ne fallait pas à leurs adversaires d’autre sujet de plaintes que cette irritation même. La terreur, suivant ceux-ci, était prête à renaître. Ses partisans étaient incorrigibles; le directoire avait beau faire tout ce qu’ils désiraient, ils n’étaient pas contens, ils s’agitaient de nouveau, ils avaient rouvert l’ancienne caverne des jacobins, et ils y préparaient encore tous les crimes.

 

Tels étaient les travaux du gouvernement, la marche des esprits, et la situation des partis en frimaire an IV (novembre et décembre 1795).

 

Les opérations militaires, continuées malgré la saison, commençaient à promettre de meilleurs résultats, et à procurer à la nouvelle administration quelques dédommagemens pour ses pénibles efforts. Le zèle avec lequel Jourdan s’était porté dans le Hunds-Ruck à travers un pays épouvantable, et sans aucune des ressources matérielles qui auraient pu adoucir les souffrances de son armée, avait rétabli un peu nos affaires sur le Rhin. Les généraux autrichiens, dont les troupes étaient aussi fatiguées que les nôtres, se voyant exposés à une suite de combats opiniâtres, au milieu de l’hiver, proposaient un armistice, pendant lequel les armées impériale et française conserveraient leurs positions actuelles. L’armistice fut accepté, à la condition de le dénoncer dix jours avant la reprise des hostilités. La ligne qui séparait les deux armées, suivant le Rhin, depuis Dusseldorf jusqu’au-dessus du Neuwied, abandonnait le fleuve à cette hauteur, formait un demi-cercle de Bingen à Manheim, en passant par le pied des Vosges, rejoignait le Rhin au-dessus de Manheim, et ne le quittait plus jusqu’à Bâle. Ainsi nous avions perdu tout ce demi-cercle sur la rive gauche. C’était du reste une perte qu’une simple manoeuvre bien conçue pouvait réparer. Le plus grand mal était d’avoir perdu pour le moment l’ascendant de la victoire.

Les armées, accablées de fatigues, entrèrent en cantonnemens, et on se mit à faire tous les préparatifs nécessaires pour les mettre, au printemps prochain, en état d’ouvrir une campagne décisive.

 

Sur la frontière d’Italie, la saison n’interdisait pas encore tout à fait les opérations de la guerre. L’armée des Pyrénées orientales avait été transportée sur les Alpes. Il avait fallu beaucoup de temps pour faire le trajet de Perpignan à Nice, et le défaut de vivres et de souliers avait rendu la marche encore plus lente. Enfin, vers le mois de novembre, Augereau vint avec une superbe division, qui s’était illustrée déjà dans les plaines de la Catalogne. Kellermann, comme on l’a vu, avait été obligé de replier son aile droite et de renoncer à la communication immédiate avec Gênes. Il avait sa gauche sur les grandes Alpes, et son centre au col de Tende. Sa droite était placée derrière la ligne dite de Borghetto, l’une des trois que Bonaparte avait reconnues et tracées l’année précédente pour le cas d’une retraite. Dewins, tout fier de son faible succès, se reposait dans la rivière de Gênes, et faisait grand étalage de ses projets, sans en exécuter aucun. Le brave Kellermann attendait avec impatience les renforts d’Espagne, pour reprendre l’offensive et recouvrer sa communication avec Gênes. Il voulait terminer la campagne par une action éclatante, qui rendît la rivière aux Français, leur ouvrît les portes de l’Apennin et de l’Italie, et détachât le roi de Piémont de la coalition. Notre ambassadeur en Suisse, Barthélemy, ne cessait de répéter qu’une victoire vers les Alpes maritimes nous vaudrait sur-le-champ la paix avec le Piémont, et la concession définitive de la ligne des Alpes. Le gouvernement français, d’accord avec Kellermann sur la nécessité d’attaquer, ne le fut pas sur le plan à suivre, et lui donna pour successeur Schérer, que ses succès à la bataille de l’Ourthe et en Catalogne avaient déjà fait connaître avantageusement. Schérer arriva dans le milieu de brumaire, et résolut de tenter une action décisive.

 

On sait que la chaîne des Alpes, devenue l’Apennin, serre la Méditerranée de très-près, d’Albenga à Gênes, et ne laisse entre la mer et la crête des montagnes que des pentes étroites et rapides, qui ont à peine trois lieues d’étendue. Du côté opposé, au contraire, c’est-à-dire vers les plaines du Pô, les pentes s’abaissent doucement, sur un espace de vingt lieues. L’armée française, placée sur les pentes maritimes, était campée entre les montagnes et la mer. L’armée piémontaise, sous Colli, établie au camp retranché de Ceva, sur le revers des Alpes, gardait les portes du Piémont contre la gauche de l’armée française.

L’armée autrichienne, partie sur la crête de l’Apennin, à Rocca-Barbenne, partie sur le versant maritime dans le bassin de Loano, communiquait ainsi avec Colli par sa droite, occupait par son centre le sommet des montagnes, et interceptait le littoral par sa gauche, de manière à couper nos communications avec Gênes. Une pensée s’offrait à la vue d’un pareil état de choses. Il fallait se porter en forces sur la droite et le centre de l’armée autrichienne, la chasser du sommet de l’Apennin, et lui enlever les crêtes supérieures. On la séparait ainsi de Colli, et, marchant rapidement le long de ces crêtes, on enfermait sa gauche dans le bassin de Loano, entre les montagnes et la mer. Masséna, l’un des généraux divisionnaires, avait entrevu ce plan, et l’avait proposé à Kellermann. Schérer l’entrevit aussi, et résolut de l’exécuter.

 

Dewins, après avoir fait quelques tentatives pendant les mois d’août et de septembre sur notre ligne de Borghetto, avait renoncé à toute attaque pour cette année. Il était malade, et s’était fait remplacer par Wallis.

Les officiers ne songeaient qu’à se livrer aux plaisirs de l’hiver, à Gênes et dans les environs. Schérer, après avoir procuré à son armée quelques vivres et vingt-quatre mille paires de souliers, dont elle manquait absolument, fixa son mouvement pour le 2 frimaire (23

novembre). Il allait avec trente-six mille hommes en attaquer quarante-cinq; mais le bon choix du point d’attaque compensait l’inégalité des forces. Il chargea Augereau de pousser la gauche des ennemis dans le bassin de Loano; il ordonna à Masséna de fondre sur leur centre à Rocca-Barbenne, et de s’emparer du sommet de l’Apennin; enfin, il prescrivit à Serrurier de contenir Colli, qui formait la droite, sur le revers opposé. Augereau, tout en poussant la gauche autrichienne dans le bassin de Loano, ne devait agir que lentement; Masséna, au contraire, devait filer rapidement le long des crêtes, et tourner le bassin de Loano, pour y enfermer la gauche autrichienne; Serrurier devait tromper Colli par de fausses attaques.

 

Le 2 frimaire au matin (23 novembre 1795), le canon français réveilla les Autrichiens, qui s’attendaient peu à une bataille. Les officiers accoururent de Loano et de Finale se mettre à la tête de leurs troupes étonnées. Augereau attaqua avec vigueur, mais sans précipitation. Il fut arrêté par le brave Roccavina. Ce général, placé sur un mamelon, au milieu du bassin de Loano, le défendit avec opiniâtreté, et se laissa entourer par la division Augereau, refusant toujours de se rendre.

 

Quand il fut enveloppé, il se précipita tête baissée sur la ligne qui l’enfermait, et rejoignit l’armée autrichienne, en passant sur le corps d’une brigade française.

 

Schérer, contenant l’ardeur d’Augereau, l’obligea à tirailler devant Loano, pour ne pas pousser les Autrichiens trop vite sur leur ligne de retraite. Pendant ce temps, Masséna, chargé de la partie brillante du plan, franchit, avec la vigueur et l’audace qui le signalaient dans toutes les occasions, les crêtes de l’Apennin, surprit d’Argenteau qui commandait la droite des Autrichiens, le jeta dans un désordre extrême, le chassa de toutes ses positions, et vint camper le soir sur les hauteurs de Melogno, qui formaient le pourtour du bassin de Loano, et en fermaient les derrières. Serrurier, par des attaques fermes et bien calculées, avait tenu en échec Colli et toute la droite ennemie.

 

Le 2 au soir, on campa, par un temps affreux, sur les positions qu’on avait occupées. Le 3 au matin, Schérer continua son opération; Serrurier renforcé se mit à battre Colli plus sérieusement, afin de l’isoler tout à fait de ses alliés; Masséna continua à occuper toutes les crêtes et les issues de l’Apennin; Augereau, cessant de se contenir, poussa vigoureusement les Autrichiens dont on avait intercepté les derrières.

Dès cet instant, ils commencèrent leur retraite par un temps épouvantable et à travers des routes affreuses. Leur droite et leur centre fuyaient en désordre sur le revers de l’Apennin: leur gauche, enfermée entre les montagnes et la mer, se retirait péniblement le long du littoral, par la route de la Corniche. Un orage de vent et de neige empêcha de rendre la poursuite aussi active qu’elle aurait pu l’être; cependant cinq mille prisonniers, plusieurs mille morts, quarante pièces de canon, et des magasins immenses, furent le fruit de cette bataille, qui fut une des plus désastreuses pour les coalisés, depuis le commencement de la guerre, et l’une des mieux conduites par les Français, au jugement des militaires.

 

Le Piémont fut dans l’épouvante à cette nouvelle; l’Italie se crut envahie, et ne fut rassurée que par la saison, trop avancée alors pour que les Français donnassent suite à leurs opérations. Des magasins considérables servirent à adoucir les privations et les souffrances de l’armée. Il fallait une victoire aussi importante pour relever les esprits et affermir un gouvernement naissant. Elle fut publiée et accueillie avec une grande joie par tous les vrais patriotes.

 

Au même instant, les événemens prenaient une tournure non moins favorable dans les provinces de l’Ouest. Hoche, ayant porté l’armée qui gardait les deux Vendées à quarante-quatre mille hommes, ayant placé des postes retranchés sur la Sèvre Nantaise, de manière à isoler Stofflet de Charette, ayant dispersé le premier rassemblement formé par ce dernier chef, et gardant au moyen d’un camp à Soullans toute la côte du Marais, était en mesure de s’opposer à un débarquement. L’escadre anglaise, qui mouillait à l’Île-Dieu, était au contraire dans une position fort triste. L’île sur laquelle l’expédition avait si maladroitement pris terre, ne présentait qu’une surface sans abri, sans ressource, et moindre de trois quarts de lieue. Les bords de l’île n’offraient aucun mouillage sûr. Les vaisseaux y étaient exposés à toutes les fureurs des vents, sur un fond de rocs qui coupait les câbles, et les mettait chaque nuit dans le plus grand péril. La côte vis-à-vis, sur laquelle on se proposait de débarquer, ne présentait qu’une vaste plage, sans profondeur, où les vagues brisaient sans cesse, et où les canots, pris en travers par les lames, ne pouvaient aborder sans courir le danger d’échouer. Chaque jour augmentait les périls de l’escadre anglaise et les moyens de Hoche. Il y avait déjà plus d’un mois et demi que le prince français était à l’Ile-Dieu. Tous les envoyés des chouans et des Vendéens l’entouraient, et, mêlés à son état-major, présentaient à la fois leurs idées, et tâchaient de les faire prévaloir. Tous voulaient posséder le prince, mais tous étaient d’accord qu’il fallait débarquer au plus tôt, n’importe le point qui obtiendrait la préférence.

 

Il faut convenir que, grâce à ce séjour d’un mois et demi à l’Ile-Dieu, en face des côtes, le débarquement était devenu difficile. Un débarquement, pas plus que le passage d’un fleuve, ne doit être précédé de longues hésitations, qui mettent l’ennemi en éveil et lui font connaître le point menacé. Il aurait fallu que, le parti d’aborder à la côte une fois pris, et tous les chefs prévenus, la descente s’opérât à l’improviste, sur un point qui permît de rester en communication avec les escadres anglaises, et sur lequel les Vendéens et les chouans pussent porter des forces considérables. Certainement, si on était descendu à la côte sans la menacer si longtemps, quarante mille royalistes de la Bretagne et de la Vendée auraient pu être réunis avant que Hoche eût le temps de remuer ses régimens. Quand on se souvient de ce qui se passa à Quiberon, de la facilité avec laquelle s’opéra le débarquement, et du temps qu’il fallut pour réunir les troupes républicaines, on comprend combien la nouvelle descente eût été facile si elle n’avait pas été précédée d’une longue croisière devant les côtes. Tandis que, dans la précédente expédition, le nom de Puisaye paralysa tous les chefs, celui du prince les aurait, dans celle-ci, ralliés tous, et aurait soulevé vingt départemens. Il est vrai que les débarqués auraient eu ensuite de rudes combats à livrer; qu’il leur aurait fallu courir les chances que Stofflet, Charette, couraient depuis près de trois ans, se disperser peut-être devant l’ennemi, fuir comme des partisans, se cacher dans les bois, reparaître, se cacher encore, s’exposer enfin à être pris et fusillés. Les trônes sont à ce prix. Il n’y avait rien d’indigne à chouanner dans les bois de la Bretagne ou dans les marais et les bruyères de la Vendée. Un prince, sorti de ces retraites pour remonter sur le trône de ses pères, n’eût pas été moins glorieux que Gustave Wasa, sorti des mines de la Dalécarlie. Du reste, il est probable que la présence du prince eût réveillé assez de zèle dans les pays royalistes, pour qu’une armée nombreuse, toujours présente à ses côtés, lui permît de tenter la grande guerre. Il est probable aussi que personne autour de lui n’aurait eu assez de génie pour battre le jeune plébéien qui commandait l’armée républicaine; mais du moins on se serait fait vaincre. Il y a souvent bien des consolations dans une défaite; François Ier en trouvait de grandes dans celle de Pavie.

 

Si donc le débarquement était possible à l’instant où l’escadre arriva, il ne l’était pas après avoir passé un mois et demi à l’Ile-Dieu. Les marins anglais déclaraient que la mer n’était bientôt plus tenable, et qu’il fallait prendre un parti; toute la côte du pays de Charette était couverte de troupes; il n’y avait quelque possibilité de débarquement qu’au-delà de la Loire, vers l’embouchure de la Vilaine, ou dans le pays de Scépeaux, ou bien encore en Bretagne, chez Puisaye. Mais les émigrés et le prince ne voulaient descendre que chez Charette, et n’avaient confiance qu’en lui. Or, la chose était impossible sur la côte de Charette. Le prince, suivant l’assertion de M. de Vauban, demanda au ministère anglais de le rappeler. Le ministère s’y refusait d’abord, ne voulant pas que les frais de son expédition fussent inutiles. Cependant il laissa au prince la liberté de prendre le parti qu’il voudrait.

 

Dès cet instant, tous les préparatifs du départ furent faits. On rédigea de longues et inutiles instructions pour les chefs royalistes. On leur disait que des ordres supérieurs empêchaient pour le moment l’exécution d’une descente; qu’il fallait que MM. Charette, Stofflet, Sapinaud, Scépeaux, s’entendissent pour réunir une force de vingt-cinq ou trente mille hommes au-delà de la Loire, laquelle, réunie aux Bretons, pourrait former un corps d’élite de quarante ou cinquante mille hommes, suffisant pour protéger le débarquement du prince; que le point de débarquement serait désigné dès que ces mesures préliminaires auraient été prises, et que toutes les ressources de la monarchie anglaise seraient employées à seconder les efforts des pays royalistes. À ces instructions on joignit quelques mille livres sterling pour chaque chef, quelques fusils et un peu de poudre. Ces objets furent débarqués la nuit à la côte de Bretagne. Les approvisionnemens que les Anglais avaient amassés sur leurs escadres ayant été avariés, furent jetés à la mer. Il fallut y jeter aussi les 500 chevaux appartenant à la cavalerie et à l’artillerie anglaise. Ils étaient presque tous malades d’une longue navigation.

 

L’escadre anglaise mit à la voile le 15 novembre (26 brumaire), et laissa, en partant, les royalistes dans la consternation. On leur dit que c’étaient les Anglais qui avaient obligé le prince à repartir; ils furent indignés, et se livrèrent de nouveau à toute leur haine contre la perfidie de l’Angleterre. Le plus irrité fut Charette, et il avait quelque raison de l’être, car il était le plus compromis. Charette avait repris les armes dans l’espoir d’une grande expédition, dans l’espoir de moyens immenses qui rétablissent l’égalité des forces entre lui et les républicains; cette attente trompée, il devait ne plus entrevoir qu’une destruction infaillible et très prochaine. La menace d’une descente avait attiré sur lui toutes les forces des républicains; et, cette fois, il devait renoncer à tout espoir d’une transaction; il ne lui restait plus qu’à être impitoyablement fusillé, sans pouvoir même se plaindre d’un ennemi qui lui avait déjà si généreusement pardonné.

 

Il résolut de vendre chèrement sa vie, et d’employer ses derniers momens à lutter avec désespoir. Il livra plusieurs combats pour passer sur les derrières de Hoche, percer la ligne de la Sèvre Nantaise, se jeter dans le pays de Stofflet, et forcer ce collègue à reprendre les armes. Il ne put y réussir, et fut ramené dans le Marais par les colonnes de Hoche.

Sapinaud, qu’il avait engagé à reprendre les armes, surprit la ville de Montaigu, et voulut percer jusqu’à Châtillon; mais il fut arrêté devant cette ville, battu, et obligé de disperser son corps. La ligne de la Sèvre ne put pas être emportée. Stofflet, derrière cette ligne fortifiée, fut obligé de demeurer en repos, et du reste il n’était pas tenté de reprendre les armes. Il voyait avec un secret plaisir la destruction d’un rival qu’on avait chargé de titres, et qui avait voulu le livrer aux républicains. Scépeaux, entre la Loire et la Vilaine, n’osait encore remuer. La Bretagne était désorganisée par la discorde.

La division du Morbihan, commandée par George Cadoudal, s’était révoltée contre Puisaye, à l’instigation des émigrés qui entouraient le prince français, et qui avaient conservé contre lui les mêmes ressentimens. Ils auraient voulu lui enlever le commandement de la Bretagne; cependant il n’y avait que la division du Morbihan qui méconnût l’autorité du généralissime.

 

C’est dans cet état de choses que Hoche commença le grand ouvrage de la pacification. Ce jeune général, militaire et politique habile, vit bien que ce n’était plus par les armes qu’il fallait chercher à vaincre un ennemi insaisissable, et qu’on ne pouvait atteindre nulle part. Il avait déjà lancé plusieurs colonnes mobiles à la suite de Charette; mais des soldats pesamment armés, obligés de porter tout avec eux, et qui ne connaissaient pas le pays, ne pouvaient égaler la rapidité des paysans qui ne portaient rien que leur fusil; qui étaient assurés de trouver des vivres partout, et qui connaissaient les moindres ravins et la dernière bruyère. En conséquence, il ordonna sur-le-champ de cesser les poursuites, et il forma un plan qui, suivi avec constance et fermeté, devait ramener la paix dans ces contrées désolées.

 

L’habitant de la Vendée était paysan et soldat tout à la fois. Au milieu des horreurs de la guerre civile, il n’avait pas cessé de cultiver ses champs et de soigner ses bestiaux. Son fusil était à ses côtés, caché sous la terre ou sous la paille. Au premier signal de ses chefs, il accourait, attaquait les républicains, puis disparaissait à travers les bois, retournait à ses champs, cachait de nouveau son fusil; et les républicains ne trouvaient qu’un paysan sans armes, dans lequel ils ne pouvaient nullement reconnaître un soldat ennemi. De cette manière, les Vendéens se battaient, se nourrissaient, et restaient presque insaisissables. Tandis qu’ils avaient toujours les moyens de nuire et de se recruter, les armées républicaines, qu’une administration ruinée ne pouvait plus nourrir, manquaient de tout et se trouvaient dans le plus horrible dénûment.

 

On ne pouvait faire sentir la guerre aux Vendéens que par des dévastations; moyen qu’on avait essayé pendant la terreur, mais qui n’avait excité que des haines furieuses sans faire cesser la guerre civile.

 

Hoche, sans détruire le pays, imagina un moyen ingénieux de le réduire, en lui enlevant ses armes, et en prenant une partie de ses subsistances pour l’usage de l’armée républicaine. D’abord il persista dans l’établissement de quelques camps retranchés, dont les uns, situés sur la Sèvre, séparaient Charette de Stofflet, tandis que les autres couvraient Nantes, la côte et les Sables. Il forma ensuite une ligne circulaire qui s’appuyait à la Sèvre et à la Loire, et qui tendait à envelopper progressivement tout le pays. Cette ligne était composée de postes assez forts, liés entre eux par des patrouilles, de manière qu’il ne restait pas un intervalle libre, à travers lequel pût passer un ennemi un peu nombreux. Ces postes étaient chargés d’occuper chaque bourg et chaque village, et de désarmer les habitans. Pour y parvenir, ils devaient s’emparer des bestiaux, qui ordinairement paissaient en commun, et des grains entassés dans les granges; ils devaient aussi arrêter les habitans les plus notables, et ne restituer les bestiaux, les grains, ni élargir les habitans pris en otage, que lorsque les paysans auraient volontairement déposé leurs armes. Or, comme les Vendéens tenaient à leurs bestiaux et à leurs grains beaucoup plus qu’aux Bourbons et à Charette, il était certain qu’ils rendraient leurs armes. Pour ne pas être induits en erreur par les paysans, qui pouvaient bien donner quelques mauvais fusils et garder les autres, les officiers chargés du désarmement devaient se faire livrer les registres d’enrôlement tenus dans chaque paroisse, et exiger autant de fusils que d’enrôlés. A défaut de ces registres, il leur était recommandé de faire le calcul de la population, et d’exiger un nombre de fusils égal au quart de la population mâle. Après avoir reçu les armes, on devait rendre fidèlement les bestiaux et les grains, sauf une partie prélevée à titre d’impôt, et déposée dans des magasins formés sur les derrières de cette ligne. Hoche avait ordonné de traiter les habitans avec une extrême douceur, de mettre une scrupuleuse exactitude à leur rendre et leurs bestiaux et leurs grains, et surtout leurs otages. Il avait particulièrement recommandé aux officiers de s’entretenir avec eux, de les bien traiter, de les envoyer même quelquefois à son quartier-général, de leur faire quelques présens en grains ou en différens objets. Il avait prescrit aussi les plus grands égards pour les curés. Les Vendéens, disait-il, n’ont qu’un sentiment véritable, c’est l’attachement pour leurs prêtres. Ces derniers ne veulent que protection et repos; qu’on leur assure ces deux choses, qu’on y ajoute même quelques bienfaits, et les affections du pays nous seront rendues.

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