Histoire De L’art - Tome III : L’art Renaissant

Introduction à la première édition 1914

Introduction à la première édition

1914

 

Nous avons vécu deux ou trois siècles avec le sentiment que la Renaissance italienne retrouva, pour notre consolation, la voie perdue de l’art antique, et qu’il n’y avait avant elle et hors d’elle que barbarie et confusion. Quand notre besoin de les ai-mer nous a fait regarder passionnément l’œuvre laissée par les artistes qui précédèrent, aux derniers temps du moyen âge, l’essor italien, nous avons méconnu et calomnié l’Italie. Nous lui avons reproché l’action qu’elle exerça sur les peuples occiden-taux, nous avons refusé de voir que les peuples occidentaux, après l’épuisement momentané de leurs ressources spirituelles, devaient subir la loi commune et demander à des éléments plus neufs de féconder leur esprit. Nous sommes ainsi faits qu’il nous est très difficile de nous placer hors de l’histoire pour la considérer de loin et que nous attribuons trop volontiers une va-leur définitive aux sentiments que nos désirs actuels nous dic-tent. Ce besoin d’absolu qui est notre souffrance et notre force et notre gloire, nous refusons de l’accorder aux hommes qui pri-rent, pour l’assouvir, un autre chemin que nous.

Ceux qui ont invoqué l’esprit de leur propre race pour con-damner l’action de l’Italie au nom des erreurs qu’elle a fait commettre à des imitateurs indignes de l’assimiler, accusent en réalité Michel-Ange ou Titien d’être des hommes de leur race et de n’être pas nés au XIIIe siècle dans l’Europe du Nord. Si nous avons écouté les héros italiens, c’est parce qu’ils sont venus à l’heure où notre instinct les réclamait. L’esprit du Nord et de l’Occident avait reflué sur l’Italie du moyen âge pour menacer

– 7 – son individualité et faire entrer du même coup en elle les élé-ments indispensables à sa résurrection. Il était nécessaire que l’énergie italienne prît une allure insurrectionnelle pour rejeter tout ce qu’elle ne reconnaissait pas d’humanité générale et cons-tante dans ces apports exotiques et rendre au Nord, à l’heure où celui-ci l’appellerait à l’aide, l’impulsion qu’elle en avait reçue. Si l’empreinte qu’elle y laissa fut plus profonde, si elle dure en-core, c’est que le grand effort fourni au moyen âge par les peuples d’au-delà les Alpes et le Rhin les avait presque épuisés. C’est aussi que l’Italie apportait au monde un instrument d’investigation oublié depuis douze siècles et à qui notre frag-ment d’humanité devait faire encore appel pour ne pas succom-ber. À bout de souffle, le rythme social réalisé par la Commune occidentale et exprimé avec tant de force anonyme et cohérente par la Cathédrale et les Niebelungen, demandait à l’individu de se lever du milieu des foules pour soumettre l’œuvre des foules à sa critique et découvrir en elles, en lui et dans l’univers exté-rieur, les matériaux d’un nouveau rythme où elles pourraient un jour se définir, se reconnaître et retrouver, pour un siècle ou une heure, le sens collectif de l’action.

L’invention de l’imprimerie n’a pas, comme le dit Victor Hugo, tué l’architecture ogivale. Tout au plus a-t-elle un peu hâ-té sa mort. Quand Gutenberg trouva la presse, Masaccio et les van Eyck avaient, depuis dix ou quinze ans, montré ses voies à la peinture, et en France, où on ne bâtissait plus que des églises tourmentées dont tous les éléments couraient à la dissociation, Nicolas Froment, Jehan Foucquet, Enguerrand Charonton commençaient à peindre. L’invention de l’imprimerie recon-naissait les mêmes causes que la décadence de l’art qui bâtit des édifices auxquels la foule entière mit la main. La décomposition de l’unité architecturale correspondait au travail d’analyse qui commençait à diviser le corps social, et la libération des arts et des sciences, l’essor irrésistible et brusque de la sculpture, de la peinture, de la musique, de la littérature et de l’imprimerie an-nonçaient la substitution de l’enquête individuelle à la grande

 

– 8 – création spontanée où la magnifique énergie des peuples res-suscités résumait ses besoins depuis deux ou trois cents ans.

Ce qui attira si longtemps les regards sur l’Italie et fit mé-connaître le travail d’individualisation qui se poursuivait en même temps en France, en Allemagne, en Flandre, en Angle-terre, en Espagne, c’est que ce travail, dans le Nord et l’Occident, se fit sans à-coups, que la statue descendit de la niche et la peinture de la verrière sans que l’artiste cessât de re-garder le temple abandonné, à mesure qu’il s’éloignait de lui. En Italie, au contraire, l’individualisation des énergies créatrices trouva, pour se fixer, d’admirables organes disponibles, des hommes façonnés depuis deux siècles par la guerre civile et la violence des passions, depuis toujours par la constitution du sol, à la recherche personnelle de leur loi. Tous les peuples euro-péens subirent ou adoptèrent son enquête, parce qu’elle entre-prit cette enquête avec un esprit plus libre et plus mûr que le leur. S’ils n’en comprirent pas toujours les conclusions, ce n’est pas l’Italie qu’il faut en rendre responsable. D’ailleurs, nous sommes jeunes et notre avenir continue. Ce qu’elle a déposé en nous de vie revivra quand nous revivrons. Ce passage plus ou moins graduel ou plus ou moins brutal de l’expression collective à l’expression individuelle n’était pas nouveau. L’histoire est comme un cœur qui bat, comme un poing qui s’ouvre et se ferme. À certaines heures, l’énergie populaire parvenue à son sommet exige, pour se donner toute la liberté d’agir, la concen-tration momentanée dans un vaste ensemble symphonique de toutes les idées morales, religieuses, sociales jusque-là disper-sées en quelques esprits d’avant-garde. C’est l’instant prodi-gieux où la certitude de vivre l’absolu et de l’arrêter dans nos âmes l’espace d’un éclair entre deux sombres étendues soulève un peuple entier, sans qu’il s’en rende compte, jusqu’au Dieu confus qui l’habite. C’est l’instant prodigieux où l’individu s’efface, où tous les êtres d’une foule réagissent en même temps vis-à-vis des forces extérieures, où de grands édifices sortent tout à coup de terre, voulus de tous, bâtis par tous et subordon-nant à leur fonction sociale toutes les expressions isolées par qui

– 9 – les hommes cherchaient encore la veille à se définir séparément. L’Égypte, en son ensemble, avec des siècles de doute et d’hésitation dans l’intervalle et d’analyse obscure trop éloignée de nous pour que nous puissions tout à fait la saisir, retrouva cette heure plusieurs fois au cours de sa longue vie et put la pro-longer plus qu’aucun autre peuple parce qu’elle ouvrait l’histoire et qu’elle cheminait avec lenteur dans un isolement presque ab-solu. La Chaldée la connut sans doute, l’Inde, plus près de nous, la vécut avec une effroyable ivresse, l’Islam la rêva dans une ex-tase frénétique, la Chine tenta de la maintenir en elle trois mille ans. La Grèce en fut traversée très vite, imprimant sur l’histoire une trace de feu. Les premiers temples doriques accusaient la montée ardente vers ce sommet dominateur où l’anonyme d’Olympie atteignait en même temps qu’Eschyle et vers l’autre versant duquel Phidias commençait à pencher.

Mais l’anonyme d’Olympie, Phidias étaient déjà des indivi-dus puissamment caractérisés. Au sein même du cortège popu-laire marchant vers le Parthénon, la voix d’Eschyle, qui était parmi les plus pieuses, s’entendait au-dessus des autres et il emportait sous son front Prométhée qui allait tenter de ravir la flamme de l’autel. Jamais, depuis le commencement de l’histoire, jamais l’individu n’avait réclamé avec autant de force le droit de mettre sa pensée au service des hommes qui ne le comprenaient pas. Au long de ces successions implacables

d’analyses et de synthèses 1 que l’évolution de l’esprit nous im-pose comme des traversées de l’enfer et des séjours au paradis, nous réalisons des synthèses partielles et des analyses partielles qui correspondent à des triomphes momentanés de classes ou de tendances dans l’organisme social. La synthèse grecque, qui atteignit sans doute sa plus forte expression entre les poèmes d’Homère et les guerres médiques, fut une courte étape au cours

 

1 Les saint-simoniens disaient de périodes critiques et organiques.

– 10 – de la longue analyse qui sépara le déclin des vieilles civilisations orientales du commencement obscur des civilisations mo-dernes. Mais ce fut l’étape décisive qui détermina l’avenir. En tout cas, l’action philosophique et esthétique à laquelle elle aboutit, parut dissocier pour toujours les éléments de l’énergie humaine, et quand elle eut introduit dans le monde les terribles ferments de la raison et de la liberté, le monde sembla condam-né à ne plus retrouver les accords profonds où tous les hommes se rencontrent et où le rythme social submerge tous les rythmes individuels. Il est vrai que la peinture, l’instrument plastique individuel par excellence, de par sa souplesse infinie, son obéis-sance à tous les détours, à tous les soubresauts, à tous les rayons, à toutes les ombres de l’esprit, sa faculté d’enchevêtrer les rapports les plus complexes, ne nous a presque rien révélé de ce que lui confia l’âme des anciens errant à la recherche d’elle-même. La sculpture, art social encore, qui doit faire dans l’espace un bloc arrêté de partout et répondre par conséquent à des idées philosophiques nettement architecturées, la sculpture, arrachée du temple, ne pouvait que nous dénoncer l’inquiétude, le doute, la dispersion, l’irrémédiable désordre du corps social lui-même et nous faire prévoir la venue d’un monde nouveau sans nous en indiquer la direction véritable. Quoi qu’il en soit, l’analyse hellénique infligea au vieux monde une telle dispersion qu’il parut sombrer pour toujours et qu’il dut faire appel aux Juifs d’abord, aux barbares ensuite, pour reconstituer sur un terrain nouveau l’ébauche d’un rythme social qui n’aboutit que dix-sept siècles après le Parthénon, avec la Commune occiden-tale, la cathédrale française, les poèmes populaires de l’Allemagne et la halle des Flamands.

La Renaissance doit son nom à ce qu’elle exprima une heure de notre histoire analogue à celle dont Euripide et Praxi-tèle vécurent les premiers et les plus décisifs instants. Seule-ment, nous pouvons en mieux saisir les manifestations plas-tiques. Il nous reste d’elle autre chose que la pensée dissolvante et sacrée des philosophes qui l’affirmèrent, Rabelais, Mon-taigne, Érasme en qui Socrate et ses disciples ne se fussent pas

– 11 – reconnus, mais qui jouaient en sens inverse vis-à-vis du monde médiéval le rôle qu’avaient joué Socrate et ses disciples vis-à-vis du monde ancien. Il nous reste d’elle autre chose que l’architecture anarchique qu’elle fit éclore en Italie. Il nous reste d’elle la peinture, œuvre individuelle il est vrai, mais tout de même objective et qui ne peut durer qu’à la condition d’exprimer un continu vivant dans le cerveau de l’artiste et non plus, comme les arts qui la précèdent, dans l’instinct anonyme d’une collectivité. C’est par elle surtout que nous savons pour-quoi la Renaissance nous fut nécessaire et pourquoi nous l’aimons. Nous savons pourquoi nous ne cesserons pas d’être reconnaissants aux grands individus qui recueillirent dans leur âme l’âme des foules disparues pour en transmettre l’espoir aux foules à venir. Car ce sont eux qui passent le flambeau. Ils sont le trait d’union entre les besoins généraux que les hommes ne sentent plus et les besoins généraux qu’ils ressentiront un jour, entre l’organisme d’hier et l’organisme de demain. Ils sont une foule à eux seuls et la continuité de sentiment qui liait les hommes aux hommes s’est réfugiée dans leur cœur. Le Michel-Ange de la Sixtine, Rubens, Rembrandt, Velazquez sont, plus li-siblement que les littérateurs, les savants ou les philosophes, les symphonies individuelles qui recueillent, au cours des temps critiques, la symphonie populaire dispersée momentanément à tous les vents de la sensation et de l’esprit. On peut les aimer d’un amour égal à celui qu’on porte au temple abandonné. Il y a, entre un vitrail de cathédrale et un tableau de Titien, la distance qui sépare une admirable voix dans le plus beau chœur popu-laire d’une symphonie de Beethoven.

C’est ce qui donne à ceux qui se lèvent çà et là pour étayer les colonnes du temple d’un titanique effort, l’apparence de se trouver en opposition radicale avec leur milieu social. Ils y sem-blent inadaptés, parce qu’ils portent en eux le rythme grandiose, mais invisible pour les multitudes aveugles, des adaptations à venir. Ils ont brisé des rythmes morts pour créer des rythmes nouveaux. Ils sont d’autant plus solitaires qu’ils s’élèvent plus haut et que les symphonies qu’ils entendent dans le silence de

– 12 – leur cœur mettent en action des éléments de vie plus complexes, plus universels, plus permanents et plus profonds.

Mais puisqu’une synthèse sociale est le but secret de leur effort, puisque les hommes sont joyeux quand elle se réalise, puisque le pessimisme ne se formule que dans les hauts esprits qui souffrent d’être seuls et que l’optimisme est le fruit de la communion entre les hommes, comment se fait-il que les hommes, quand ils ont réalisé cette communion divine, com-ment se fait-il que les hommes ne puissent la sauvegarder ? C’est qu’aucune société ne résiste à la stagnation générale qu’entraînerait son maintien. C’est que la vie, c’est l’effort même. C’est que l’équilibre des éléments qui la composent n’est jamais une réalisation statique mais toujours une tendance, ou du moins qu’il ne s’effectue qu’un instant trop imperceptible pour que nous puissions l’arrêter autrement que dans les œuvres qui jaillissent à cet instant de notre cœur.

Cet équilibre dynamique toujours rompu, toujours deve-nant, qu’il est impossible de maintenir mais dont il est impos-sible aussi d’étouffer en nous l’espérance, ce repos que nous poursuivons avec le désir de l’atteindre et le pressentiment de le perdre aussitôt, ne pourrait se prolonger qu’à la condition que tous les organes sociaux s’adaptent d’une manière spontanée, étroite et mobile à la fois, au milieu économique et moral qui évolue sans arrêt. Mais très vite un moment arrive où l’apparition de nouveaux peuples et de méthodes nouvelles, de découvertes imprévues, de courants d’idées extérieures font pencher la balance, où l’un des organes tend à croître aux dé-pens d’un autre, où l’égoïsme étroit d’une classe, d’une caste, d’un groupe quelconque d’individus accapare à son profit l’action des autres et suscite parmi eux l’apparition de forces isolées qui germeront peu à peu en des intelligences faites pour rechercher la loi d’un équilibre nouveau. La fortune inégale-ment répartie, les besoins qu’elle développe, les groupements d’intérêts qu’elle crée fatalement, a sans doute été jusqu’à pré-sent le facteur le plus visiblement actif des dissociations sociales

– 13 – que nous observons dans l’histoire, en même temps qu’elle pré-parait le terrain, par les aristocraties de culture qu’elle contribue à former, aux futures associations des éléments qu’elle sépara les uns des autres. On a toujours cru que le luxe exerçait une ac-tion favorable sur le développement de l’art. En réalité, les rap-ports certains qui les unissent ont fait bénéficier la richesse d’un rôle qu’elle n’eut jamais. Les forces intellectuelles d’un peuple naissent de l’effort même d’où jaillissent avec elles la richesse des individus, la puissance de rayonnement et d’expansion de la collectivité. À l’heure où ces forces prennent conscience d’elles-mêmes l’architecture est morte et la sculpture se meurt. Si les aristocraties de fortune recueillent la floraison de la littérature et surtout de la peinture, ce sont elles aussi qui les flétrissent, comme la richesse acquise détruit la puissance d’un peuple en élevant autour de lui des organes d’isolement et de défense qui finissent par l’écraser. Les hommes n’ont qu’une richesse, l’action.

En fait, l’action italienne s’arrêta quand l’Italie fut devenue la maison de plaisir de l’Europe, comme l’action grecque avait cessé à la seconde où Athènes enrichie n’était plus jugée bonne, par ceux qui venaient de la vaincre, qu’à les instruire et à les amuser. C’était assez. Elle avait indiqué à la France, brisée par la guerre, et dont le formidable effort avait tordu et disloqué les membres et les vertèbres de la grande nef ogivale, une voie de régénérescence où la France devait ramasser de puissants ins-truments d’émancipation. Elle avait fourni au cycle shakespea-rien un inépuisable trésor de sensations, d’idées, d’images, un miroir que troubla l’haleine du Nord pour que l’âme de ses poètes ne pût jamais y rencontrer les limites de son mystère. Elle avait préparé les chemins au tout-puissant héros de la pein-ture qui devait apparaître en Flandre au début du XVIIe siècle pour ouvrir à grand fracas les portes du monde moderne en coulant d’un seul bloc dans les rythmes méridionaux l’énorme matière des pays gras où le brouillard et la pluie prennent la couleur du soleil. Et bien que la protestation des réformateurs contre la dissolution morale de l’Italie ait donné à l’insurrection

– 14 – politique de l’Allemagne un caractère d’antagonisme vis-à-vis de la Renaissance du Midi, c’est son exemple qui leur permit de susciter chez eux dans l’avenir les forces individuelles que ré-clamait leur pays.

La recherche des équilibres sociaux s’exerce aussi bien sur l’étendue de la terre que dans la durée de l’histoire et ses condi-tions changent selon les circonstances économiques, morales et géographiques qui l’ont rendue indispensable. Les pays du Nord de l’Europe eurent à réaliser, vis-à-vis des pays du Sud, une ré-action à peu près analogue à celle que le peuple juif avait tentée contre l’action du peuple grec. L’exaltation des qualités intellec-tuelles et sensuelles de l’être faisait place brusquement à l’exaltation des qualités mises en valeur par les prophètes juifs. C’est là du moins la signification schématique que prenaient, dans l’esprit des penseurs qui l’exprimèrent, ces mouvements trop complexes et trop profonds pour qu’on puisse en ramasser dans une formule unique le sens politique et social. Le caractère universel et la volonté de discipline intérieure du christianisme primitif imposa aux barbares du Nord et de l’Ouest de l’Europe un cadre nécessaire à l’endiguement et à l’utilisation de leurs énergies inemployées. La Réforme, à son tour, ou du moins le mouvement qui aboutit à la Réforme, leur permit de retrouver leur personnalité compromise à la longue par l’envahissement progressif de l’idéalisme latin, et de dégager leur action écono-mique de la domination romaine. Si la forme extérieure que donnèrent à l’agitation réformatrice les pouvoirs religieux et po-litiques de l’Allemagne étouffa les puissances spirituelles déli-vrées par la Renaissance, elle devait ressusciter avec la grande musique dans le génie du Nord désormais libre et maître de ver-ser sa formidable vie dans l’âme des hommes futurs.

Quels qu’aient été les attentats du catholicisme et des con-fessions protestantes contre l’innocence de l’homme, il faut les accepter comme des sécrétions sociales nécessaires où l’homme du Midi et l’homme du Nord ont puisé pendant des siècles ce qui leur manquait pour établir leur équilibre avec le milieu na-

– 15 – turel et moral où s’écoulait leur vie. L’individualisme passionnel des peuples méridionaux leur imposait le besoin d’une armature sociale puissamment hiérarchisée où toutes les inquiétudes, tous les conflits intérieurs pussent trouver une solution précise et réclamer à la rigueur l’appui d’une force extérieure im-muable. Le caractère naturellement social des peuples du Nord, où la vie plus pénible et l’effort plus continu rendent l’homme nécessaire à l’homme à chaque instant, réclamait un levier inté-rieur qui suscitât l’individu moral. Au siècle où s’épanouit dans un élan suprême d’énergie le génie germanique et le génie ita-lien, on verra les peintres qui les représentent l’un et l’autre considérer la forme d’un point de vue presque opposé. Ici des fresques sur les murailles, faites pour être vues de tous. Là des œuvres isolées, appartenant à des confréries, commandées par des donateurs. Ici des artistes d’autant plus puissamment indi-vidualisés qu’autour d’eux-mêmes la multitude est anarchique et passionnée, réunissent l’esprit épars en dressant une image idéale, généralisatrice et hiérarchique de la nature. Là des ar-tistes à peine dégagés de l’instinct collectif du moyen âge, divi-sent l’esprit commun en particularisant tous les aspects d’une nature confuse et détaillée et qu’ils voient sur le même plan. Rubens, homme du Nord et catholique, accordera une minute l’âme de Michel-Ange et l’âme de Dürer.

Mais il faudra l’attendre un siècle. Jusqu’à lui et malgré les emprunts incessants que les peuples du Nord faisaient à l’Italie, tandis que l’Italie demandait aux coloristes de Flandre des con-seils dont il est moins facile de découvrir la trace, il y eut entre l’esprit du Nord et l’esprit du Midi une sorte d’antagonisme né-cessaire à l’effort du monde et qui sans doute ne disparaîtra que le jour où, l’unité de l’Europe effectuée, des groupements plus nombreux et plus éloignés les uns des autres confronteront leurs désirs. Les paysages maigres du Midi, leur transparence, les lignes sobres et précises qui les arrêtent dans l’intelligence et font naître en nous des idées claires et des rapports essentiels permirent aux grands Italiens de donner de la nature une inter-prétation intellectuelle qui, des sculpteurs d’Égypte à Michel-

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Ange et de Phidias à Titien, n’a changé que d’apparences, et tend à résumer la vie universelle dans la forme humaine aussi purifiée que l’esprit des accidents qui les entravent et des imper-fections qui les entourent. La confusion noyée de brume et submergée de feuilles des paysages du Nord, qui fait entrer dans notre émoi de vagues sensations où s’enchevêtrent des images impuissantes à s’organiser en idées, ouvrit aux artistes des pays septentrionaux les portes d’un mystère où les formes flottent et se cherchent, interdisant au sentiment d’éliminer et de choisir. Les uns, en réduisant la nature à une harmonie volontaire, éle-vaient l’homme jusqu’au Dieu, les autres mêlaient l’homme à la vie générale en considérant la nature comme une symphonie aveugle où la conscience sombre dans le vertige des sons, des formes et des couleurs. De là l’exaltation spirituelle de ceux qui, pour mieux saisir la destinée supérieure de l’homme, oubliaient sa misère et leur propre souffrance et le voyaient montant tou-jours, de là l’humanité de ceux qui, chaque fois qu’ils se pen-chaient sur l’homme, l’apercevaient roulé dans le flot fraternel de la matière, des idées et des mouvements. L’anthropomorphisme des uns, le panthéisme des autres ont donné à notre esprit les deux pôles de sa puissance, entre les-quels il est peut-être condamné à marcher éternellement, mais où il puise, en même temps que le désir et le doute, la volonté de l’action.

Et qu’importe le doute, et qu’importe que le désir ne s’éteigne jamais ! Qu’importe la souffrance de sentir à tout ins-tant s’échapper cette vérité monstrueuse que nous croyons à tout instant tenir et qui nous déborde sans cesse parce qu’elle est vivante comme nous et que nous la créons chaque jour pour la condamner à mourir par le seul fait que nous l’arrachons de nous-mêmes ! Qu’importe qu’il y ait d’âge en âge des voix déchi-rées qui disent que nous ne saurons jamais tout ! C’est notre gloire. Chaque fois que nous nous mettons à l’ouvrage, nous sa-vons tout, puisque, à la minute créatrice, toutes les forces vives du monde affluent en nous, qui les appelons et les résumons, pour illuminer notre esprit et diriger notre main. Si nous ai-

– 17 – mons la Renaissance avec tant d’ivresse, c’est qu’elle a consenti à souffrir pour tirer de la nuit ces vérités mouvantes dont nous commençons à peine à entrevoir aujourd’hui la puissance de création jamais épuisée, parce qu’elles sont solidaires de toutes les vérités qui furent et de toutes celles qui seront. Nous n’oublierons pas ces hommes invincibles qui, alors que tous les pouvoirs s’associaient pour leur barrer la route, alors qu’on brû-lait leurs livres, qu’on broyait leurs creusets, qu’on levait la hache et le glaive et qu’on préparait les bûchers, ne reculèrent pas devant la tâche de découvrir des faits et des idées qui bri-saient chaque jour leurs équilibres d’âmes si péniblement con-quis et maintenaient en eux la nécessité d’un effort toujours tendu vers d’autres conquêtes. Nous n’oublierons pas qu’au cri d’angoisse de l’humanité épuisée par la crise d’amour qu’elle venait de vivre, ils accoururent pour recueillir et consoler cet amour. Nous n’oublierons pas qu’à la même heure, comme si un doigt jusque-là posé sur des lèvres invisibles se fût levé quelque part, Kepler et Copernic repoussaient d’un seul geste le ciel jusque par-delà les limites mêmes du rêve et de l’intuition, Co-lomb et Magellan ouvraient les grandes routes de la terre pour la placer tout entière entre nos mains comme une arme de com-bat, Vésale et Michel Servet saisissaient dans nos entrailles les mouvements initiaux de la vie, Shakespeare libérait de ses habi-tudes théologiques le poème sans borne que nous portons dans le cœur, Rabelais, Érasme, Montaigne affirmaient la force éter-nelle et la nécessité du doute, Cervantès arrachait vivant notre idéalisme à tous les mauvais chemins des déceptions et des mi-rages, et l’art italien se mourait lentement de l’effort qu’il avait dû faire pour introduire dans l’esprit l’ordre, et par lui la liberté.

 

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