Histoire du Bas-Empire. Tome 02
[Note latérale: XXX. Délateurs.
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.
[Note 89: Cet officier est appelé Mavortius par Ammien Marcellin, l. 16, c. 8. Il portait indifféremment ces deux noms. En l’an 352, il avait été consul avec Arbétion; et en 355, il avait exercé la charge de préfet de Rome.—S.-M.]
[Note 90: Comes largitionum.—S.-M.]
[Note latérale: XXV. Constance vient à Rome.
Jul. or. 3, p. 129.
Amm. l. 16, c. 10.
Idat. chron.
Till. not. 39.]
L’impératrice Eusébia avait fait un voyage à Rome l’année précédente, pendant l’expédition de Constance en Rhétie. Elle y avait été reçue avec magnificence; le sénat était sorti au-devant d’elle. La princesse avait de son côté récompensé par de grandes largesses l’empressement des habitants. Constance voulut aller à son tour recevoir les hommages de l’ancienne capitale de l’empire. Son dessein était d’y entrer en triomphe pour la victoire qu’il avait remportée sur Magnence. Cette vanité n’avait point d’exemple chez les anciens Romains, qui ne voyaient dans les guerres civiles qu’un sujet de larmes, et non pas une matière de triomphe. Après avoir ordonné tout l’appareil capable d’éblouir les yeux par la pompe la plus brillante, il prit la route d’Ocricoli [_Ocriculum_], escorté de toutes les troupes de sa maison qui marchaient en ordre de bataille; repaissant de sa gloire les regards de ceux qui accouraient sur son passage, et se repaissant lui-même de leurs applaudissements. A son approche de Rome[91], le sénat étant allé à sa rencontre, le prince enivré de pompeuses idées s’imaginait voir ces anciens sénateurs supérieurs aux rois, mais dont ceux-ci n’étaient plus que l’ombre; et cette immense multitude qui sortait à grands flots des portes de Rome, semblait lui annoncer tout l’univers rassemblé pour l’admirer. Précédé d’une partie de sa maison et des enseignes de pourpre qui flottaient au gré des vents, il entra assis seul sur un char rayonnant d’or et de pierreries: à droite et à gauche marchaient plusieurs files de soldats, couverts d’armes éclatantes; chaque bande était séparée par des escadrons de cavaliers tout revêtus de lames d’un acier poli et luisant. L’empereur, au milieu des cris de joie qui se mêlaient au son des trompettes, gardait une contenance roide et immobile; il ne tournait la tête d’aucun côté; on remarqua seulement qu’il la baissait au passage des portes, quoiqu’elles fussent fort élevées, et qu’il fût de fort petite taille: d’ailleurs il n’avait d’autre mouvement que celui de son char. C’était une gravité de maintien qu’il affecta toute sa vie. Jaloux de sa dignité, il l’attachait toute entière à la fierté de l’extérieur: jamais il ne fit monter personne avec lui dans son char; jamais il ne partagea l’honneur du consulat avec aucun particulier. Il fut reçu dans le palais des empereurs au bruit des acclamations d’un peuple innombrable; et sa vanité ne fut jamais plus agréablement flattée.
[Note 91: Constance entra dans Rome le 28 avril 357.—S.-M.]
[Note latérale: XXVI. Il en admire les édifices.
Amm. l. 16, c. 10.]
Pendant un mois qu’il resta dans cette ville fameuse, elle fut pour lui un spectacle toujours ravissant. Chaque objet ne lui laissait rien attendre de plus beau, et son admiration ne s’épuisa jamais. Il vit cette place digne par sa magnificence d’avoir servi de lieu d’assemblée à un peuple, juge souverain des rois et des empires; le temple de Jupiter Capitolin, le plus superbe séjour de l’idolâtrie; ces thermes, qui semblaient autant de vastes palais; l’amphithéâtre de Vespasien, d’une élévation surprenante, et dont la solidité promettait encore un grand nombre de siècles; le Panthéon; les colonnes qui portaient les statues colossales de ses prédécesseurs; le théâtre de Pompée; l’Odéon; le grand cirque, et les autres monuments de cette ville qu’on appelait la ville éternelle. Mais quand on l’eut conduit à la place de Trajan, et qu’il se vit environné de tout ce que l’architecture avait pu imaginer de plus noble et de plus sublime, ce fut alors que, confondu et comme anéanti au milieu de tant de grandeur, il avoua qu’il ne pouvait se flatter de faire jamais rien de pareil: Mais je pourrais bien, ajouta-t-il, faire exécuter une statue équestre semblable à celle de Trajan, et j’ai dessein de le tenter. Sur quoi Hormisdas[92], qui se trouvait à ses côtés, lui dit: Prince, pour loger un cheval tel que celui-là, songez auparavant à lui bâtir une aussi belle écurie. Comme on demandait au même Hormisdas ce qu’il pensait de Rome: Il n’y a, dit-il, qu’une chose qui m’en déplaise[93]; c’est que j’ai ouï dire qu’on y meurt comme dans le moindre village.
[Note 92: Frère du roi de Perse Sapor, qui s’était retiré chez les Romains. Voyez ce qui a été dit à son sujet, l. IV, § 1, 2 et 3.—S.-M.]
[Note 93: On trouve dans le texte d’Ammien Marcellin, Id tantum sibi placuisse aiebat, quod didicisset ibi quoque homines mori. Au lieu de placuisse, une note placée à la marge du manuscrit porte displicuisse.—S.-M.]
[Note latérale: XXVII. Obélisques.
Amm. l. 17, c. 4.
Baronius. Gruter, p. 136, nº 3.]
Constance frappé de tant de merveilles accusait la renommée d’injustice et de jalousie à l’égard de Rome, dont, disait-il, elle diminuait les beautés, tandis qu’elle se plaît à exagérer tout le reste. Il voulut payer à cette ville le plaisir qu’elle lui avait procuré, et y ajouter quelque nouvel ornement. Auguste y avait fait transporter d’Héliopolis, ville de la basse Égypte, deux obélisques, dont l’un avait été placé dans le grand cirque, l’autre dans le champ de Mars. Il en était resté un troisième plus grand que les deux autres: il avait de hauteur cent trente-deux pieds, et était chargé de caractères hiéroglyphiques qui contenaient des éloges de Ramessès[94]. Les flatteurs, pour donner à Constance quelque avantage sur Auguste, lui persuadaient que la difficulté du transport avait empêché ce prince de l’entreprendre. Mais en effet, c’était par un sentiment de religion qu’Auguste avait laissé cet obélisque dans le temple du soleil, auquel il était consacré. Constantin, qui n’était pas retenu par le même scrupule, avait donné ordre de l’enlever: il le destinait à l’embellissement de sa nouvelle ville. On le transporta par le Nil à Alexandrie, où il resta couché sur terre en attendant qu’on eût construit un vaisseau propre à porter une masse si prodigieuse: ce vaisseau devait être monté de trois cents rameurs. Constantin étant mort avant que ce dessein fût exécuté, Constance changea la destination de l’obélisque, et le fit venir à Rome par mer et par le Tibre. On ne put le faire remonter que jusqu’à trois milles de la ville[95]. De là il fallut le conduire sur des traîneaux jusqu’au milieu du grand cirque, où l’on vint à bout de le dresser à force de machines. On plaça sur la pointe une boule de bronze doré; et lorsqu’elle eut été peu après abattue d’un coup de foudre, on mit à la place des flammes de même métal. C’est le même obélisque que Sixte V a fait rétablir et dresser dans la place de Saint-Jean-de-Latran[96].
[Note 94: Il paraît qu’il y a confusion ici. Lebeau n’a pas bien entendu ce que dit Ammien Marcellin au sujet de l’obélisque égyptien élevé par Constance. Cet auteur ne dit rien sur ce que pouvaient contenir les inscriptions hiéroglyphiques, placées sur ce monument; mais il donne l’interprétation grecque dont nous n’avons plus qu’une portion, faite par un certain Hermapion, des légendes égyptiennes, inscrites sur l’ancien obélisque du Cirque. Notarum textus obelisco incisus est veteri, quem videmus in Circo. C’est sur cet obélisque que se trouvent les louanges du roi Ramessès ou Sésostris le Grand. On ignore si l’obélisque, dont nous avons en partie la traduction, est un de ceux dont Rome est décorée, ou s’il est encore enfoui sous les ruines de cette ville. Voyez ce que j’ai dit à ce sujet dans la Biographie universelle, art. Ramessès, tome XXXVII.—S.-M.]
[Note 95: Dans un lieu nommé le bourg d’Alexandre, vicus Alexandri, à trois milles de Rome, tertio lapide ab Urbe. Il entra par la porte d’Ostie, et traversa la grande piscine pour arriver au grand cirque.—S.-M.]
[Note 96: Il n’est pas bien certain que ce soit là le monument qui fut élevé par les ordres de Constance. D’autres pensent que c’est celui de la porte du peuple, désigné sous le nom de Flaminien. Quoi qu’il en soit sur ce point, toujours est-il que l’obélisque de S. Jean de Latran fut érigé pour la première fois en Égypte par Thethmosis, le septième des rois de la dix-huitième des dynasties Égyptiennes, dont le règne remonte à l’an 1676 avant J.-C.—S.-M.]
[Note latérale: XXVIII. Conduite de Constance à Rome.
Amm. l. 16, c. 10.
Themist. or. 3, p. 41 et 44, et or. 4, p. 50, 53 et 54.
Symm. l. 10, ep. 54.
[Ambros. epist. 18, t. 2, p. 841.]
Idat. chron.]
La splendeur de Rome inspira à Constance des égards pour les habitants. Avant son entrée, il avait fait enlever de la salle du sénat l’autel de la Victoire, que Magnence avait permis d’y replacer; mais il ne porta aucune atteinte aux priviléges des vestales, qui subsistèrent jusque vers la fin du règne de Théodose-le-Grand. Il conféra les sacerdoces aux païens distingués par leur naissance: il ne retrancha rien des fonds destinés aux frais des sacrifices. Précédé du sénat qui triomphait de joie, il parcourut toutes les rues de Rome, visita tous les temples, lut les inscriptions gravées en l’honneur des dieux; se fit raconter l’origine de ces édifices, et donna des louanges aux fondateurs. Il en fit assez pour plaire aux païens; mais il en fit trop au gré de la religion chrétienne: cette vaine complaisance s’écartait du plan de Constantin. Dans les courses de chevaux qu’il donna plusieurs fois, loin de s’offenser de la liberté du peuple, qui dans ces occasions s’émancipait souvent jusqu’à plaisanter aux dépens de ses maîtres, il parut lui-même s’en divertir. Il ne gêna point le spectacle, comme c’était sa coutume dans les autres villes, en le faisant cesser à son gré; il ne voulut influer en rien sur la décision de la victoire. Il finissait la vingtième année de son règne, et approchait de la trente-cinquième depuis qu’il avait été créé César: ce fut pour solenniser l’une ou l’autre de ces deux époques qu’il fit, selon l’usage, célébrer des jeux dans tout l’empire. Plusieurs villes lui envoyèrent des couronnes d’or d’un grand poids. Constantinople lui rendit cet hommage par une députation de ses principaux sénateurs, du nombre desquels devait être Thémistius, dont l’éloquence était célèbre. L’empereur pour honorer ses talents lui avait donné une place dans le sénat. Thémistius, n’ayant pu venir à Rome à cause d’une indisposition, envoya à l’empereur le discours qu’il avait composé. Constance l’en récompensa en lui faisant ériger à Constantinople une statue d’airain; et l’orateur, pour ne pas demeurer en reste, prononça encore dans le sénat dont il était membre, un autre discours, où il n’oublia pas de prodiguer les éloges qu’on n’épargne guère aux princes les plus médiocres, lorsque la vanité de l’orateur s’évertue à disputer contre la stérilité de sa matière.
[Note latérale: XXIX. Méchanceté d’Eusébia.
Amm. l. 16, c. 10.]
Dans le séjour de Rome, Eusébia fit une action exécrable, et capable de ternir encore plus de belles qualités qu’elle n’en possédait. Elle était stérile et jalouse, jusqu’à la fureur, d’Hélène, femme de Julien. Dès l’année précédente, Hélène était accouchée dans la Gaule d’un enfant mâle. Mais la sage-femme, corrompue par argent, avait fait périr l’enfant au moment de sa naissance. L’impératrice ayant, sous une fausse apparence de tendresse, engagé sa belle-sœur à l’accompagner à Rome, lui fit avaler un breuvage meurtrier, propre à servir sa criminelle jalousie, et à tarir dans les flancs d’Hélène la source de sa fécondité.
[Note latérale: XXX. Mouvements des Barbares.
Amm. l. 16, c. 9 et 10, et l. 17, c. 5.]
L’empereur aurait fort désiré de s’arrêter plus long-temps dans une ville où la majesté romaine respirait encore, du moins dans les édifices; mais le bruit des incursions des Barbares l’obligeait de se rapprocher des frontières. Les Suèves couraient la Rhétie; les Quades, la Valérie; les Sarmates exercés au brigandage ravageaient la Mésie supérieure et la seconde Pannonie; en Orient, les Perses envoyaient sans cesse des partis qui, voltigeant çà et là, enlevaient les hommes et les troupeaux. Les garnisons romaines étaient continuellement en alerte, soit pour empêcher leurs pillages, soit pour leur enlever le butin. Musonianus, préfet du prétoire, de concert avec Cassianus, duc de la Mésopotamie, homme de service et d’expérience, entretenait des espions qui lui donnaient avis de tous les projets des ennemis. Il apprit par leur moyen, que Sapor était engagé dans une guerre difficile et sanglante contre les Chionites, les Eusènes et les Gélanes[97], peuples barbares voisins de ses états. Il crut la conjoncture favorable pour déterminer ce prince à traiter avec l’empereur. Dans cette pensée il envoie à Tamsapor[98], général des Perses cantonnés sur la frontière, des officiers déguisés, qui, dans des entrevues secrètes, lui persuadèrent d’écrire à son maître, et de le porter à la paix. Tamsapor se chargea de la proposition; mais comme Sapor était occupé à l’autre extrémité de la Perse, sa réponse ne vint que l’année suivante. Ces diverses alarmes contraignirent Constance de quitter Rome le 29 mai, trente et un jours après son arrivée.
[Note 97: J’ignore quels étaient les deux premiers de ces peuples. Pour les Gélanes, ils doivent être les Gilaniens des modernes, qui occupent le Gilan, province au sud-ouest de la mer Caspienne. Ils étaient déja appelés Gelæ par les anciens. Il serait cependant possible que les Chionites fussent les mêmes que les Huns. Ces peuples étaient déja puissants, et on voit par les auteurs arméniens qu’ils faisaient à cette époque des invasions en Asie. Ils avaient souvent la guerre avec les Perses. Leur nom ne se prononçait peut-être pas de la même façon en Orient que dans l’Occident, ce qui nous empêcherait de le reconnaître.—S.-M.]
[Note 98: Le nom de ce personnage est en persan Tenschahpour.—S.-M.]
[Note latérale: XXXI. Les dames romaines demandent le retour de Libérius.
Theod. l. 2, c. 17.
Soz. l. 4, c. 11.
Cod. Th. lib. 16; tit. 2, leg. 13 et 14.
Till. Arian. art. 67.]
Il fut témoin de l’attachement des Romains pour le pape Libérius, et de leur aversion pour Félix. On regardait celui-ci comme un intrus: on disputait à son clergé tous les priviléges ecclésiastiques; et sur la fin de l’année l’empereur fut obligé de les confirmer par deux lois, dont l’une est adressée à Félix. Avant son départ de Rome, il reçut à ce sujet une députation tout-à-fait extraordinaire. Les femmes des magistrats et des citoyens les plus distingués, ayant concerté ensemble, pressèrent leurs maris de se réunir pour demander à l’empereur le retour de Libérius; elles les menaçaient de les abandonner, s’ils ne l’obtenaient, et d’aller trouver leur évêque dans son exil. Les maris s’en excusèrent sur la crainte d’offenser l’empereur, qui regarderait cette démarche comme l’effet d’une cabale séditieuse: Chargez-vous vous-mêmes de cette requête, leur dirent-ils; s’il vous refuse, du moins ne vous en arrivera-t-il aucun mal. Elles suivirent ce conseil; et s’étant parées de leurs plus beaux habits, elles vont se jeter aux pieds de l’empereur, et le supplient d’avoir pitié de Rome privée de son pasteur et livrée à des loups ravissants. Constance leur ayant répondu qu’elles avaient un vrai pasteur dans la personne de Félix, elles jettent de grands cris, et ne témoignent que de l’horreur pour ce faux prélat. Le prince promet de les satisfaire; il expédie aussitôt des lettres de rappel en faveur de Libérius, à condition qu’il gouvernera l’église de Rome conjointement avec Félix; et pour calmer le peuple, on fait dans le cirque la lecture de ces lettres. Le peuple s’en moque; il s’écrie que rien n’est mieux imaginé; qu’apparemment comme il y a dans le cirque deux factions distinguées par les couleurs, on veut qu’elles aient chacune leur évêque. Enfin toutes les voix se réunissent pour crier: Un Dieu, un Christ, un évêque. Constance, confus de ces clameurs, tint conseil avec les prélats qui suivaient la cour, et consentit à rétablir Libérius, pourvu qu’il voulût se réunir de sentiment avec eux.
[Note latérale: XXXII. Affaires de l’église.
Ath. ad monach. t. 1, p. 368; de fuga, p. 322 et 323, et epist. ad episc. c. 6, p. 276.
Hilar. de synod. p. 1151, 1155 et 1201, et in Const. p. 1237-1260.
Hieron. de script. eccl. c. 97, t. 2, p. 918.
Rufin. l. 10, c. 27.
S. Aug. l. 1, contra Parmen. c. 4, 5, 8, t. 9, p. 15-19.
Sulp. Sev. l. 2, c. 56.
Socr. l. 2, c. 30 et 31.
Soz. l. 4, c. 12 et 15
Philost. l. 4, c. 3.
Petav. ad Epiph. p. 316.
Baronius.
Hermant, vie de S. Athan. l. 8, c. 2, 3, 4, 5. Eclairc.
Till. Arian. art. 68, 69; et Osius, art. 9.
Fleury, l. 13, c. 46.
Vita Athan. in edit. Benecdict. t. 1, p. 71.]
L’empereur retourna à Milan[99], d’où, étant allé en Illyrie[100] vers le milieu de juillet, il resta trois ou quatre mois dans cette province[101], afin d’observer de plus près les mouvements des Barbares; mais il s’occupait bien davantage des affaires de l’église. Les Ariens étaient dans une agitation perpétuelle. Semblables, dit saint Athanase, à des gens inquiets qui changent sans cesse leur testament, à peine avaient-ils tracé une formule, qu’ils en composaient une nouvelle. Quelques-uns d’entre eux s’étant assemblés à Sirmium sur la fin de juillet, y dressèrent un formulaire impie, qu’on appela le blasphème de Sirmium. L’auteur fut Potamius, évêque de Lisbonne, d’abord catholique, ensuite attiré au parti des Ariens par une libéralité de l’empereur. Ce prince lui fit présent d’une terre du domaine qu’il souhaitait avec passion; mais dont il ne jouit jamais, ayant été frappé d’une plaie mortelle, comme il allait s’en mettre en possession. Osius, ce héros de la foi, qui jusqu’à l’âge de plus de cent ans avait triomphé des plus rudes persécutions, retenu depuis un an à Sirmium, outragé dans la personne de ses parents que l’empereur accablait d’injustices, maltraité lui-même et meurtri de coups malgré son grand âge, succomba enfin; et sa chute fut pour toute l’église un sujet de deuil. Il signa la nouvelle confession arienne, et communiqua avec Ursacius et Valens. Il avait mille fois exposé sa vie; mais, dit saint Hilaire, il aima trop son sépulcre, c’est-à-dire, son corps cassé de vieillesse. On ne put pourtant le forcer à souscrire à la condamnation d’Athanase; et peu de temps après étant de retour à Cordoue, comme il se sentait près de mourir, il protesta contre la violence qu’on lui avait faite, et anathématisa les Ariens. Il mourut après soixante-deux ou soixante-trois ans d’épiscopat. Une autre plaie encore plus sensible à l’église, et qui pénétra jusqu’à ses entrailles, ce fut la prévarication du premier pontife. Libérius, dont la sainteté et la constance apostolique avaient fait jusqu’alors l’admiration de tous les fidèles, ne pouvant plus résister à l’ennui et aux incommodités de son exil, menacé de la mort, privé de la consolation qu’il tirait de ses ecclésiastiques qu’on sépara de lui, céda enfin aux sollicitations de Fortunatianus d’Aquilée et de Démophile de Bérhée: celui-ci obsédait ce saint pontife, et travaillait sans cesse à aigrir ses maux, plus encore par ses pernicieux conseils que par ses mauvais traitements. Libérius signa la formule de Sirmium, renonça à la communion d’Athanase, et embrassa celle des Ariens. Les lettres qu’il écrivit ensuite au clergé de Rome, à l’empereur, aux évêques d’Orient, à Ursacius et à Valens, à Vincent de Capoue, comparées avec cette conférence généreuse où, confondant Constance, il s’était attiré un glorieux exil, montrent de quelle hauteur peuvent tomber les ames les plus élevées, et sont de tristes monuments de la faiblesse humaine. Des auteurs respectables le déchargent du moins de l’accusation d’hérésie: ils prétendent qu’il ne signa pas la seconde formule de Sirmium où la consubstantialité était condamnée, mais la première, dressée en 351, ou la troisième faite, selon quelques-uns, en 358, dans lesquelles le terme de consubstantiel était seulement supprimé. Nous laissons ces discussions aux théologiens à qui elles appartiennent. Les humbles supplications du faible pontife ne purent encore cette année obtenir de l’empereur qu’il fût rétabli dans son église.
[Note 99: Constance était à Milan, le 3 juin 357; il s’y trouvait encore le 13 juillet.—S.-M.]
[Note 100: Selon Ammien Marcellin, l. 16, c. 10, Constance passa par Trente (_Tridentum_).—S.-M.]
[Note 101: Le 4 et le 6 décembre, il était de retour à Milan, d’où il repartit bientôt après pour l’Illyrie, où il était le 18 décembre, comme on le voit par une loi de ce jour, datée de Sirmium.—S.-M.]
[Note latérale: XXXIII. Dispositions pour la seconde campagne de Julien.
Jul. ad Ath. p. 282 et 283, et, or. 8, p. 247.
Liban. or. 10, t. 2, p. 272.
Amm. l. 16, c. 10 et 11.
Zos. l. 3, c. 2.]
Constance revenait d’Illyrie à Milan, lorsqu’on lui présenta sur son chemin un captif fameux. C’était Chnodomaire roi des Allemans, que Julien lui envoyait comme un hommage de sa victoire. Il est temps de reprendre la suite des exploits de ce prince, et de rendre compte de la seconde campagne qu’il fit dans la Gaule. Marcellus ayant été rappelé, Eusébia profita du mécontentement vrai ou apparent de l’empereur, pour l’engager à donner à Julien un pouvoir plus étendu; et Constance y consentit, parce qu’il n’attendait de ce jeune prince que de médiocres succès. Il n’en souhaitait pas davantage. Il lui laissa donc le commandement absolu, et la pleine disposition de toutes les opérations militaires. Il lui envoya Sévère en la place de Marcellus, pour agir sous ses ordres. Ce général était un vieux guerrier, habile dans le métier des armes, mais sans orgueil, sans jalousie, disposé à obéir comme un simple soldat, plutôt que de troubler les affaires par un faux point d’honneur. Julien ne fut pas aussi content des officiers chargés du gouvernement civil. Florentius préfet du prétoire, homme injuste, intéressé, insensible à la misère du peuple, s’accordait mal avec le caractère équitable, généreux, compatissant, que montrait le César. Pentadius autre officier dont on ignore l’emploi, et qui était peut-être le même qui avait eu tant de part à la mort de Gallus, esprit remuant et dangereux, ne cessait d’agir sourdement contre Julien, parce que ce prince éclairait ses démarches et s’opposait à ses entreprises. Au milieu de ces contradictions et de ces cabales, Julien eut un bonheur qui arrive rarement aux princes; il trouva un ami: c’était Salluste, Gaulois de naissance, plein de fidélité, de lumières et de franchise. Ce sage et zélé confident partageait ses peines et ses plaisirs, l’éclairait de ses conseils, le reprenait de ses défauts; et toujours tendre, mais toujours libre, il savait prêter à la vérité toutes les graces qui la rendent utile en la rendant aimable. L’empereur en envoyant Sévère rappela à la cour Ursicin, qui s’ennuyant d’être inutile en Gaule, revint avec joie à Sirmium. Il fut renvoyé en Orient avec le titre de général, pour consommer, s’il était possible, l’ouvrage de la paix dont Musonianus donnait des espérances. Julien avait pendant l’hiver augmenté ses troupes; il avait enrôlé beaucoup de volontaires; et ayant découvert dans une ville de la Gaule un magasin de vieilles armes, il les avait fait réparer et distribuer à ses soldats.
[Note latérale: XXXIV. Succès de Julien.
Amm. l. 16, c. 11.
Liban. or. 10. t. 2, p. 272 et 273.]
Les Allemans frémissaient du mauvais succès de la dernière campagne, et ne respiraient que vengeance. Le pays étant désert, on n’apprenait que fort tard les mouvements des Barbares. Julien après le siége de Sens [_Senones_], pour prévenir de pareilles surprises, avait établi depuis les bords du Rhin des courriers qui se communiquaient l’alarme de bouche en bouche, et la faisaient passer en peu de temps jusqu’à son quartier. Il fut donc bientôt averti, et se rendit en diligence à Rheims [_Remi_]. D’un autre côté Barbation, devenu général de l’infanterie depuis la mort de Silvanus, partit d’Italie par ordre de Constance, avec une armée de vingt-cinq mille hommes, et s’avança vers Bâle[102]. Le projet de l’empereur était d’enfermer les ennemis entre les deux armées; mais par un effet de sa défiance ordinaire, il avait défendu à Barbation de se joindre à Julien. Cependant les Lètes, nation originaire de Gaule, transplantée ensuite en Germanie[103], et enfin rappelée dans le pays de Trèves par Maximien, ayant apparemment fait alliance avec les Allemans, passèrent entre les deux camps, et traversant avec une promptitude incroyable une partie de la Gaule, ils pénétrèrent jusqu’à Lyon [_Lugdunum_]. Leur dessein était de piller cette ville, et d’y mettre le feu. On n’eut que le temps de barricader les portes; ils enlevèrent tout ce qui se trouva dans la campagne. A cette nouvelle le César détache trois corps de sa meilleure cavalerie, pour se saisir des trois seuls passages par où il savait que les Barbares pouvaient revenir. Sa prévoyance ne fut pas trompée. Tous furent taillés en pièces; on reprit sur eux tout le butin: il n’échappa que ceux qui passèrent auprès du camp de Barbation. Celui-ci, loin de les arrêter, fit retirer les tribuns Bainobaude et Valentinien[104], depuis empereur, qui par ordre de Julien étaient venus occuper ces postes[105], et ce perfide général trompa Constance par un faux rapport: il lui manda que ces deux officiers ne s’étaient approchés de son camp, que pour lui débaucher ses soldats. Constance les cassa sans autre examen.
[Note 102: Rauracos venit.—S.-M.]
[Note 103: Ammien Marcellin appelle les Lètes des Barbares, c’est-à-dire des étrangers, Læti Barbari. C’est Zosime, l. 2, c. 54, qui dit qu’ils étaient une nation gauloise, ἔθνος Γαλατικόν. Rien ne prouve qu’il faille prendre à la lettre cette expression. Euménius, dans son panégyrique de Constance Chlore, § 21, nous apprend que des Lètes et des Francs obtinrent de Maximien ces pays déserts qui avaient été autrefois occupés par les Nerviens et les Tréviriens. Sicuti pridem tuo, Diocletiane Aug. jussu supplevit deserta Thraciæ translatis incolis Asia; sicut postea tuo, Maximiane Aug. nutu Nerviorum et Trevirorum arva jacentia Lætus postliminio restitutus, et receptus in leges Francus excoluit. Il est souvent question, dans la notice de l’empire, des Lètes Nerviens.—S.-M.]
[Note 104: Ils étaient à la tête d’un corps de cavalerie, cum equestribus turmis quas regebant.—S.-M.]
[Note 105: Ce fut un nommé Cella, tribun des Scutaires, qui leur porta cet ordre de la part de Barbation, et les empêcha d’observer la retraite des Allemans.—S.-M.]
[Note latérale: XXXV. Les Allemans chassés des îles du Rhin.]
Les Barbares établis en-deçà du Rhin, effrayés de l’approche des deux armées, songèrent à leur sûreté. On ne pouvait aller à eux que par des chemins montueux et difficiles. Ils tâchèrent de les rendre impraticables par des abatis d’arbres. Une partie se jeta dans les îles du Rhin, et de là ils insultaient à grands cris les Romains et le César. Afin de châtier leur insolence, Julien envoya demander à Barbation sept grandes barques, de celles qu’il avait préparées pour passer le fleuve. Mais ce général aima mieux les brûler toutes, que d’en prêter une seule à un prince qu’il haïssait. Julien ne se rebuta pas. Ayant appris des prisonniers que, dans la saison des grandes chaleurs, les eaux du fleuve étaient basses en plusieurs endroits, il y fit entrer des troupes légères à la suite de Bainobaude[106], différent du précédent, et peut-être son fils. Ces soldats, partie à gué, partie sur leurs boucliers qui leur servaient de nacelles, gagnèrent l’île la plus prochaine; et après avoir passé au fil de l’épée tous ceux qui s’y étaient retirés, sans épargner les femmes ni les enfants, ils y trouvèrent plusieurs bateaux, à l’aide desquels ils passèrent dans les autres îles. Enfin lassés de carnage et chargés de butin, ils revinrent sans avoir perdu un seul homme. Ceux des ennemis qui purent se sauver de ce massacre, se retirèrent sur la rive opposée.
[Note 106: Il était tribunus Cornutorum.—S.-M.]
[Note latérale: XXXVI. Mauvais succès de Barbation.
Amm. l. 16, c. 11.
Liban. or. 10, t. 2, p. 273.
Jul. ad Ath. p. 279, ed. Spanh.]
Les Allemans avaient détruit Saverne [_Tabernas_ ou Tres Tabernas], place importante[107], qui servait de ce côté-là de boulevard à la Gaule[108]. Julien la rétablit en peu de temps, y mit garnison, et la pourvut de vivres pour un an. C’étaient des blés que les Barbares avaient semés, et que les soldats de Julien moissonnèrent l’épée à la main. Il en resta de quoi nourrir l’armée pendant vingt jours. La malice de Barbation n’avait laissé que cette ressource. D’un convoi considérable qu’on amenait au camp quelques jours auparavant, il en avait enlevé une partie et brûlé le reste. Les ennemis prirent eux-mêmes le soin de punir ce méchant homme. Il venait d’établir un pont de bateaux, et il se préparait au passage. Les Allemans étant remontés au-dessus jettent dans le fleuve de grosses pièces de bois, qui heurtant contre les barques, séparent les unes, brisent les autres, en coulent plusieurs à fond. En même temps ils profitent de la confusion où cet accident jettait les Romains; ils passent eux-mêmes le Rhin, tombent sur Barbation qui prend la fuite avec ses troupes, et le poursuivent jusqu’au-delà de Bâle[109]. La plus grande partie du bagage et des valets de l’armée resta au pouvoir des ennemis. Ce fut là cette année le dernier exploit de Barbation. Ayant distribué ses soldats dans les quartiers d’hiver, quoiqu’on ne fût encore qu’au temps de la moisson, il retourna à la cour, pour y faire à Julien par ses calomnies une autre espèce de guerre, où il était bien plus sûr de réussir.
[Note 107: Ammien Marcellin la désigne par le mot munimentum.—S.-M.]
[Note 108: Julien parle de cette place dans son discours aux Athéniens, mais il ne la nomme pas: il dit seulement qu’elle était voisine de Strasbourg (Ἀργέντορα), près du mont Barsegus πρὸς τοῦ Βαρσέγου, c’est-à-dire, des Vosges, Vosegus. Les noms géographiques de la Gaule sont presque toujours altérés dans les auteurs grecs.—S.-M.]
[Note 109: Fugiens adusque Rauracos.—S.-M.]
[Note latérale: XXXVII. Les Allemans viennent camper près de Strasbourg.
Amm. l. 10, c. 12.
Liban. or. 10, t. 2, p. 269 et 273.]
La fuite de Barbation augmenta l’audace des Barbares. Ils regardaient aussi comme une retraite l’éloignement de Julien, qui s’occupait à fortifier Saverne [Tres Tabernas]. Sept rois allemans, Chnodomaire, Vestralpe, Urius, Ursicin, Sérapion, Suomaire et Hortaire, réunissent leurs forces et s’approchent des bords du Rhin du côté de Strasbourg [_Argentoratum_]. Un soldat de la garde[110], qui, pour éviter la punition d’un crime, avait passé dans leur camp, redoublait leur confiance en leur assurant, comme il était vrai, que Julien n’avait avec lui que treize mille hommes. Comptant sur une victoire certaine, ils envoient fièrement signifier au César qu’il ait à se retirer d’un pays conquis par leur valeur. Libanius rapporte que les députés présentèrent à Julien les lettres par lesquelles Constance avait appelé les Allemans en Gaule du temps de Magnence, en leur abandonnant la propriété des terres dont ils pourraient se rendre maîtres: Si vous rejetez ces titres de possession, ajoutèrent-ils, nous avons assez de forces et de courage pour une seconde conquête; préparez-vous à combattre. Julien, sans s’émouvoir, retint dans son camp ces envoyés, sous prétexte qu’ils n’étaient que des espions, et que le chef des ennemis ne pouvait être assez hardi pour les faire porteurs de paroles si insolentes. Ce chef était Chnodomaire, à qui les autres rois avaient déféré le principal commandement. Fier de ses victoires sur Décentius, de la ruine de plusieurs grandes villes, et des richesses de la Gaule qu’il avait long-temps pillée en liberté, il se croyait invincible; et les entreprises les plus hasardeuses ne l’étonnaient pas. Son orgueil se communiquait aux autres rois: ce n’était dans leur camp que menaces et que bravades; et les soldats, voyant entre les mains de leurs camarades les boucliers de l’armée de Barbation, regardaient déja les troupes de Julien comme des captifs qui leur apportaient leurs dépouilles.
[Note 110: Scutarius.—S.-M.]
[Note latérale: XXXVIII. Julien marche à leur rencontre.]
L’armée des Allemans croissait tous les jours. Ils avaient appelé à cette bataille tous leurs compatriotes qui étaient en état de porter les armes. Les sujets de Gundomade et de Vadomaire, à qui Constance venait d’accorder la paix, massacrèrent le premier de ces deux princes qui voulait les retenir, et se rendirent au camp malgré Vadomaire. Ils employèrent trois jours et trois nuits à passer le fleuve. Julien qui était bien aise de les attirer en-deçà du Rhin, ayant appris qu’ils étaient assemblés dans la plaine de Strasbourg, part de Saverne avant le jour, et fait marcher son armée en ordre de bataille, les fantassins au centre, sur les aîles les cavaliers, entre lesquels étaient les gens d’armes tout couverts de fer et les archers à cheval, troupe redoutable par sa force et par son adresse. Il se mit à la tête de l’aîle droite, où il avait placé ses meilleurs corps. Après une marche de sept lieues, ils arrivèrent sur le midi à la vue des ennemis. Julien ne jugeant pas à propos d’exposer une armée fatiguée, rappela ses coureurs, et ayant fait faire halte, il parla ainsi à ses soldats:
[Note latérale: XXXIX. Discours de Julien à ses troupes.]
«Camarades, je suis bien assuré qu’aucun de vous ne me soupçonne de craindre l’ennemi, et je compte aussi sur votre bravoure. Mais plus je l’estime, plus je dois la ménager, et prendre les moyens les plus sûrs pour ne pas acheter trop cher un succès qui vous est dû. De bons soldats sont fiers et opiniâtres contre les ennemis; modestes et dociles à l’égard de leur général. Cependant je ne veux rien décider ici sans votre consentement. Le jour est avancé, et la lune qui est en décours se refuserait à notre victoire. Harassés d’une longue marche vous allez trouver un terrain raboteux et fourré, des sables brûlants et sans eau, un ennemi reposé et rafraîchi. N’est-il pas à craindre que la faim, la soif, la fatigue ne nous aient fait perdre une partie de notre vigueur? La prudence fait prévenir les difficultés, et les dangers disparaissent, quand on écoute la divinité qui s’explique par les bons conseils. Celui que je vous donne, c’est de nous retrancher ici, de nous reposer à l’abri des gardes avancées que j’aurai soin de placer; et après avoir réparé nos forces par la nourriture et par le sommeil, nous marcherons aux ennemis à la pointe du jour sous les auspices de la Providence et de votre valeur.»
[Note latérale: XL. Ardeur des troupes.]
Il n’avait pas encore cessé de parler, que ses soldats l’interrompirent. Frémissant de colère et frappant leurs boucliers avec leurs piques, ils demandent à grands cris qu’on les mène à l’ennemi. Ils comptent sur la protection du ciel, sur eux-mêmes, sur la capacité et la fortune de leur général. Ne considérant pas la diversité des circonstances, ils se croient en droit de mépriser un ennemi, qui l’année précédente n’a osé dans son propre pays se montrer à l’empereur. Les officiers ne marquaient pas moins d’impatience. Florentius pensait que, malgré le péril, il était de la prudence de combattre sans délai: Si les Barbares viennent à se retirer pendant la nuit, qui pourra, disait-il, résister à une soldatesque bouillante et séditieuse, que le désespoir d’avoir manqué une victoire qu’elle regarde comme infaillible portera aux derniers excès? Dans l’accès de cette ardeur générale, un enseigne s’écrie: Marche, heureux César, où te guide ton bonheur. Nous voyons enfin à notre tête la valeur et la science militaire. Tu vas voir aussi ce qu’un soldat romain trouve de forces sous les yeux d’un chef guerrier, qui sait faire de grandes actions et en produire par ses regards.
[Note latérale: XLI. Ordre des Barbares.]
Julien marche aussitôt; et toute l’armée s’avance vers un coteau couvert de moissons, qui n’était pas éloigné des bords du Rhin. A son approche trois coureurs ennemis, qui étaient venus jusque-là pour la reconnaître, s’enfuient à toute bride et vont porter l’alarme à leur camp. On en atteignit un quatrième qui fuyait à pied, et dont on tira des instructions. Les deux armées firent halte en présence l’une de l’autre. Les Barbares, informés par des transfuges de l’ordre de bataille de Julien, avaient porté sur leur aîle gauche leurs principales forces. Mais comme ils sentaient la supériorité des gens d’armes romains, ils avaient jeté entre leurs escadrons des pelotons de fantassins légèrement armés, qui devaient pendant le combat se glisser sous le ventre des chevaux, les percer et abattre les cavaliers. Ils fortifièrent leur aile droite d’un corps d’infanterie qu’ils postèrent dans un marais entre des roseaux. A la tête de l’armée paraissaient Chnodomaire et Sérapion, distingués entre les autres rois. Chnodomaire, auteur de cette guerre, commandait l’aile gauche, composée des corps les plus renommés, et où se devaient faire les plus violents efforts. Ce prince était d’une taille avantageuse; il avait été brave soldat avant que d’être habile capitaine: il montait un puissant cheval; l’éclat de ses armes, le cimier de son casque surmonté de flammes ajoutaient à son air terrible. L’aile droite était conduite par son neveu Sérapion, fils de Mederich qui avait été toute sa vie implacable ennemi des Romains, avec lesquels il n’avait jamais observé aucun traité. Sérapion était encore dans la première fleur de sa jeunesse; mais il égalait en intrépidité les plus vieux guerriers. On l’appelait d’abord Agénarich; son père avait changé son nom[111] en l’honneur de Sérapis, dont il avait appris les mystères dans la Gaule[112], où il était resté long-temps en qualité d’otage. A la suite de ces deux chefs marchaient cinq autres rois, dix princes de sang royal[113], grand nombre de seigneurs, et trente-cinq mille soldats de différentes nations.
[Note 111: Ideò sic appellatus, quòd pater ejus diù obsidatus pignore tentus in Galliis, doctusque Græca quædam arcana, hunc filium suum Agenarichum genitali vocabulo dictitatum, ad Serapionis transtulit nomen. Amm. l. 16, c. 12.—S.-M.]
[Note 112: Les auteurs, et les monuments encore plus, nous montrent que le culte des dieux égyptiens avait fait à cette époque, et long-temps avant, de grands progrès dans toutes les parties de l’empire romain.—S.-M.]
[Note 113: Regales decem.—S.-M.]
[Note latérale: XLII. Approche des deux armées.]
On sonne la charge. Sévère, qui commandait l’aile gauche des Romains, s’étant avancé jusqu’au bord du marais, découvrit l’embuscade, et craignant de s’engager mal à propos, il fit halte. Julien n’avait pas harangué ses soldats avant la bataille; c’était une fonction que les empereurs se croyaient réservée, et il n’avait garde de choquer l’humeur jalouse de Constance. Mais quand l’armée fut prête à charger, courant entre les rangs avec un gros de deux cents chevaux, à travers les traits qui sifflaient déja à ses oreilles, il s’écriait: Courage, camarades, voici le moment tant désiré, et que vous avez avancé par votre noble impatience; rendons aujourd’hui au nom romain son ancien lustre: là ce n’est qu’une fureur aveugle; ici est la vraie valeur. Tantôt reformant les bataillons qu’il ne trouvait pas en assez bon ordre: Songez, leur disait-il, que ce moment va décider si nous méritons les insultes des Barbares; ce n’est qu’en vue de cette journée que j’ai accepté le nom de César. Tantôt arrêtant les plus impatients. Gardez-vous, leur disait-il, de hasarder la victoire par une ardeur précipitée; suivez-moi; vous me verrez au chemin de la gloire, mais sans abandonner celui de la prudence et de la sûreté. Les encourageant par ces paroles et par d’autres semblables, il fit marcher la plus grande partie de son armée en première ligne. On entendit en même temps du côté de l’infanterie allemande un murmure confus: ils s’écriaient tous ensemble avec indignation, qu’il fallait que le risque fût égal, et que leurs princes missent pied à terre pour partager avec eux le sort de cette bataille. Sur-le-champ Chnodomaire saute à bas de son cheval; les autres princes en font autant: ils se croyaient assurés de la victoire.
[Note latérale: XLIII. Bataille de Strasbourg.
Amm. l. 16, c. 12.
Liban. or. 8, t. 2, p. 238, et or. 10, p. 276 et 277.
Jul. ad Ath. p. 279.
Zos. l. 3, c.3.
Vict. epit. p. 227.
Eutr. l. 10,
Socr. l. 3, c. 1.
Hier. Chron.
Oros. l. 7, c. 29.
Zon. l. 13, t. 2, p. 20.
Mamert. pan. c. 4.
Themist. or. 4. p. 57.
Alsat. Illustr. p. 228 et 232.]
Les Barbares, après une décharge de javelots, s’élancent comme des lions. La fureur étincelle dans leurs yeux. Ils portent la mort et la cherchent eux-mêmes. Les Romains fermes dans leur poste, serrant leurs bataillons et leurs escadrons, corps contre corps, boucliers contre boucliers, présentent une muraille hérissée d’épées et de lances. Des nuages de poussière enveloppent les combattants. Ce n’est dans la cavalerie que flux et que reflux. Ici les Romains enfoncent, là ils sont enfoncés. Les piques se croisent, les boucliers se heurtent; l’air retentit des cris de ceux qui meurent et de ceux qui tuent. A l’aile gauche la victoire se déclara d’abord pour les Romains. Sévère après avoir sondé le marais charge les troupes de l’embuscade, qui se renversent sur les autres et les entraînent dans leur fuite. Mais à l’aile droite où l’élite des deux armées luttait avec une égale ardeur, six cents gens d’armes[114], dont la bravoure fondait la plus grande espérance de Julien, tournent bride tout à coup et confondent leurs rangs. La blessure de leur chef et la chute d’un de leurs officiers jeta l’épouvante dans des cœurs jusque-là intrépides. Ils se portent sur l’infanterie, qu’ils allaient renverser si celle-ci se resserrant ne leur eût opposé une barrière impénétrable. Julien, jugeant de leur désordre par le mouvement de leurs étendards, accourt à toute bride; on le reconnaît de loin à son enseigne; c’était un dragon de couleur de pourpre, sur le haut d’une longue pique. A cette vue un tribun de ces cavaliers, encore pâle d’effroi, retournait sur ses pas pour les remettre en ordre. Julien gagne la tête des fuyards et s’opposant à eux, il leur crie: Où fuyez-vous, braves gens? Où trouverez-vous un asyle? Toutes les villes vous seront fermées: vous brûliez d’ardeur de combattre: votre fuite condamne votre empressement. Allons rejoindre les nôtres; nous partagerons leur gloire: ou si vous voulez fuir, passez-moi sur le corps; il faut m’ôter la vie avant de perdre votre honneur. Il leur montre en même-temps l’ennemi qui fuyait devant l’aîle gauche. Honteux de leur lâcheté, ils retournent à la charge. Cependant les Barbares s’étaient attachés à l’infanterie dont les flancs étaient découverts: l’attaque fut chaude, et la résistance opiniâtre. Deux cohortes de vieilles troupes[115], qui dans une contenance menaçante bordaient de ce côté-là l’armée romaine, commencèrent à pousser cette espèce de cri[116], qui seul suffisait quelquefois pour mettre l’ennemi en fuite; c’était un murmure qui grossissant peu à peu imitait le mugissement des flots brisés contre les rivages. Bientôt sous une nuée de javelots et de poussière, on n’entend que le bruit des armes et le choc des corps. Les Barbares, n’étant plus guidés que par leur fureur, rompent leur ordonnance, et divisés en pelotons ils s’efforcent à grands coups de cimeterre de mettre en pièces cette haie de boucliers dont les Romains étaient couverts. Les Bataves et le corps appelé la cohorte royale[117] viennent en courant au secours de leurs camarades; c’étaient des auxiliaires formidables et propres à servir de ressources dans les dernières extrémités. Mais ni leurs efforts ni les décharges meurtrières de javelots n’épouvantent les Allemans, animés par leur rage, et par le bruit de mille instruments guerriers; toujours acharnés, toujours obstinés à vaincre ou à mourir, ils courent au-devant des coups; les blessés ayant perdu l’usage de leurs armes se lancent eux-mêmes et vont mourir au milieu des Romains. La valeur est égale: celle des Allemans est plus turbulente et plus féroce, c’étaient des corps plus grands et plus robustes; celle des Romains est plus adroite, plus tranquille, plus circonspecte: ceux-ci plusieurs fois enfoncés, regagnaient toujours leur terrain. Les Barbares fatigués se reposaient en mettant un genou en terre, sans cesser de combattre. Enfin les seigneurs Allemans[118], entre lesquels étaient les rois eux-mêmes, formant un gros et se faisant suivre de plusieurs bataillons, percent l’aîle droite et pénètrent jusqu’à la première légion placée au centre de l’armée. Ils y trouvent des rangs épais et redoublés, des soldats fermes comme autant de tours, et une résistance aussi forte que dans la première chaleur d’une bataille. En vain ils s’abandonnent sur les Romains pour rompre leur ordonnance; ceux-ci à couvert de leurs boucliers profitent de l’aveuglement des ennemis, qui ne songent pas à se couvrir, et leur percent les flancs à coups d’épée. Bientôt le front de la légion est bordé de carnage; ceux qui prennent la place des mourants, tombent aussitôt; l’épouvante saisit enfin les Barbares. Dans ce moment ceux qui gardaient le bagage sur une éminence, accourent pour prendre leur part de la victoire, et redoublent la terreur de l’ennemi qui croit voir arriver un nouveau renfort.