Histoire du Bas-Empire. Tome 02

Charles Le Beau · Chapitre 3 sur 6 · partie 1/3

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Histoire du Bas-Empire. Tome 02

[Note 147: C’est en l’an 259 que…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

[Note 147: C’est en l’an 259 que Tiridate rentra en Arménie. Voyez ci-devant livre I, § 75, t. 1, p. 76.—S.-M.]

[Note 148: Moïse de Khoren remarque cependant (lib. 2, c. 78) que Tiridate, en acceptant les offres de Mamgon, eut la délicatesse de ne pas le mener avec lui combattre les Persans, sans doute à cause des liens d’hospitalité qui avaient existé entre le prince chinois et le roi de Perse.—S.-M.]

[Note 149: Cette famille faisait remonter son origine jusqu’à Haik, le fondateur du royaume d’Arménie. Depuis le temps de Valarsace, premier roi arsacide, elle possédait par droit d’hérédité le pays de Daron.—S.-M.]

[Note 150: Sur l’origine des Amadouniens, voyez ci-devant, l. VI, § 14, t. 1, p. 410, note 1.—S.-M.]

[Note 151: Tiridate, selon Moïse de Khoren (l. 2, c. 81), ordonna d’épargner ceux des Selkouniens qui échappèrent à la ruine de leur famille. Il fait mention (l. 3, c. 20) de Gind, un de leurs descendants, qui vivait sous le règne d’Arsace.—S.-M.]

[Note 152: La Sophène était au sud de l’Arménie et limitrophe de la Mésopotamie.—S.-M.]

[Note latérale: VI. [Nersès est déclaré patriarche d’Arménie.]

[Faust. Byz. Hist. Arm. l. 4, c. 3.

Mos. Chor. Hist. Arm. l. 3, c. 20.

Mesrob, Hist. de Ners. c. 1.]]

—[Arsace ne se borna pas à rétablir l’ordre dans l’administration civile et militaire du royaume; la religion fut aussi l’objet de ses soins. Depuis la mort de Housig ou Hésychius, dernier rejeton de saint Grégoire, qui avait occupé le trône patriarchal de l’Arménie, une horrible corruption s’était répandue dans ce pays; des pontifes indignes du sacré caractère dont ils étaient revêtus y donnaient eux-mêmes l’exemple du scandale. Le désordre était universel. Le patriarche Pharhnerseh vertueux, mais faible, n’avait pu remédier à de tels maux. Son successeur Sahag[153], non moins respectable que lui, ne fut pas plus énergique. La foi chrétienne semblait prête à s’éteindre. Les partisans de l’ancien culte encore assez nombreux et les sectateurs de la religion persanne, cherchaient à profiter d’un tel état de choses, pour bannir le christianisme qui était établi depuis trop peu de temps en Arménie, et qui n’avait pu y jeter de profondes racines. Il aurait fallu qu’un nouvel apôtre vînt raffermir l’édifice élevé par saint Grégoire. Au moment où on l’espérait le moins, cet homme divin parut pour le salut de l’Arménie. On s’occupait dans une grande assemblée, de choisir un successeur aux pontifes qui depuis la mort d’Hésychius avaient rempli le trône de saint Grégoire, quand le bruit se répandit qu’il existait un descendant du saint patriarche, digne de son aïeul par ses vertus. C’était Nersès fils d’Athanaginé, fils d’Hésychius. Sa mère Pampisch était sœur du roi Diran, et par conséquent tante d’Arsace. Élevé dans sa jeunesse à Césarée de Cappadoce, il avait été ensuite à Constantinople, où il s’était instruit dans la religion et les lettres des Grecs; il y avait épousé la fille d’un personnage distingué nommé Appion, dont il eut un fils unique, Sahag, qui fut dans la suite patriarche de l’Arménie. Veuf après trois ans de mariage, Nersès, de retour dans sa patrie, y avait embrassé la profession des armes. Revêtu de plusieurs dignités militaires, il y joignait celle de chambellan, dont il exerçait les fonctions auprès de la personne du roi. Il était encore fort jeune, mais ses vertus éclatantes et sa valeur lui avaient concilié l’estime universelle. Sa beauté, sa haute taille et son air majestueux, inspiraient le respect à tous ceux qui l’approchaient. On n’eut besoin que de prononcer son nom pour diriger vers lui tous les suffrages, et avec un concert unanime de louanges, on lui décerna le sceptre patriarchal. Lui seul sera notre pasteur, s’écriait-on de tous les côtés. Nul autre ne s’assoira sur le trône épiscopal. Dieu le veut. Étranger à ce grand mouvement, à tant d’honneurs, il voulut s’y soustraire. Il essaie d’échapper aux vœux impatients de tout un peuple. Le roi s’indigne, l’arrête et lui arrachant l’épée royale qu’il portait comme une marque distinctive de sa dignité, il ordonne de le revêtir sur-le-champ des habits pontificaux. Un vieil évêque, appelé Faustus, lui confère aussitôt tous les grades ecclésiastiques, et il est proclamé patriarche au grand contentement de tous les Arméniens. Son inauguration eut lieu en l’an 340.

[Note 153: Moïse de Khoren s’est trompé (l. 3, c. 39) en faisant ce Sahag successeur de Nersès 1er, tandis qu’il fut au contraire son prédécesseur comme l’atteste Faustus de Byzance (l. 3, c. 17). Le successeur de Nersès, qui n’est connu que par le même historien (l. 5, c. 29), fut un certain Housig on Hésychius. Il fut remplacé par un autre Sahag ou Schahag. Comme Faustus était contemporain de ces trois patriarches, son témoignage doit être irrécusable. Ce qui a pu donner lieu à l’erreur de Moïse de Khoren, c’est que tous trois ils étaient de la même famille, de la race d’Albianus, évêque de Manavazakerd, compagnon de saint Grégoire dans ses travaux apostoliques.—S.-M.]

[Note latérale: VII. [Il est sacré à Césarée.]

[Faust. Byz. Hist. Arm. l. 4, c. 4.

Mesrob, Hist. de Ners. c. 1.]]

—[Depuis le temps de saint Grégoire, il était d’usage que les patriarches de la Grande-Arménie fussent sacrés à Césarée en Cappadoce. C’est dans cette ville que l’apôtre de l’Arménie avait été élevé, et qu’il avait été instruit dans la religion chrétienne: c’est là qu’il avait reçu de saint Léonce la mission d’appeler à l’évangile les peuples encore idolâtres, et qu’il avait été ordonné évêque. Césarée était, pour ainsi dire, la mère spirituelle de l’Arménie. Pour se conformer à l’usage de ses prédécesseurs, Nersès résolut d’aller y chercher la confirmation du titre éminent qu’il venait d’obtenir. Sur l’ordre du roi, les plus illustres seigneurs furent désignés pour assister à son sacre. Antiochus, prince de Siounie, Arschavir, chef de la race de Camsar, Pakarad, de l’antique famille des Pagratides, et plusieurs autres non moins nobles[154], le suivirent à Césarée. Un grand concours d’évêques accourut des contrées voisines, pour prendre part à cette auguste cérémonie. Lorsque Nersès revint en Arménie, Arsace et sa cour allèrent à sa rencontre jusqu’à la frontière. Sous la direction spirituelle de ce saint personnage, la foi ne tarda pas à refleurir en Arménie; les églises ruinées, les autels renversés furent rétablis; de nouveaux temples dédiés au vrai Dieu s’élevèrent sur les débris des édifices idolâtres; des hôpitaux, des monastères furent fondés; les mœurs s’adoucirent; l’instruction fit des progrès; enfin si Nersès n’avait pas été arrêté dans la noble mission qu’il s’était imposée, s’il n’avait pas trouvé des obstacles de toute espèce, l’Arménie serait parvenue au plus haut degré de prospérité. Ses travaux furent trop tôt interrompus, et l’Arménie privée de son pasteur fut déchirée par des maux qui, sans cesse renouvelés, finirent par la livrer sanglante et désolée aux mains de ses oppresseurs.

[Note 154: Ces autres personnages étaient le grand eunuque; Daniel, prince de la Sophène; Mehentak, dynaste des Reschdouniens; Nouïn, dynaste de la Sophène royale; et Bargev, prince de la race des Amadouniens.—S.-M.]

[Note latérale: VIII. [Alliance d’Arsace et de Sapor.]

[Faust. Byz. Hist. Arm. l. 4. c. 16 et 17.

Mesrob, Hist. de Ners. c. 1 et 5.]]

—[Cependant la bonne intelligence subsistait toujours entre les rois d’Arménie et de Perse: celui-ci, pour resserrer les nœuds de leur alliance, avait invité Arsace à venir dans sa capitale. Il y fut comblé d’honneurs et de présents; Sapor le traita comme un frère ou comme un fils bien-aimé: vêtus d’ornements pareils, le front chargé d’un diadème semblable, ils paraissaient dans les festins assis sur un même trône, et le temps s’écoulait au milieu des plaisirs. Sapor avait déclaré Arsace son second, et lui avait fait don d’un magnifique palais dans l’Atropatène. Rien ne semblait pouvoir troubler l’harmonie des deux princes. Un jour Arsace visitait les écuries de Sapor; l’intendant, au lieu de lui rendre les honneurs qui lui étaient dus, se permit en persan quelques paroles inconsidérées. Pourquoi, dit-il en faisant allusion à la nature montagneuse des états d’Arsace, le roi des chèvres d’Arménie vient-il brouter l’herbe de nos pâturages? Le connétable Vasag entendit ce propos grossier; il ne put retenir son indignation, et ce malheureux fut tué. Vasag eut plusieurs fois occasion, de donner de pareilles marques de son attachement à son souverain. Bien loin d’en être irrité, Sapor lui en témoigna au contraire sa satisfaction. Cependant malgré toutes les marques d’amitié qu’il ne cessait de prodiguer à Arsace, le roi de Perse conservait toujours des inquiétudes dans le fond de son cœur, il ne pouvait être persuadé de la sincérité de ce prince; il appréhendait que tôt ou tard des conseils ou son propre intérêt ne lui ouvrissent les yeux et ne le détachassent de son alliance, pour le porter à s’unir avec l’empereur contre lui. Les sollicitudes de Sapor furent si grandes, que, pour les calmer, il fallut décider Arsace à jurer sur les saints évangiles en présence de tous les prêtres de Ctésiphon[155], que jamais il ne le tromperait, que jamais il ne se séparerait de lui. Le prince des Mamigoniens Vartan, en qui le roi de Perse avait une entière confiance, avait été chargé de cette négociation. Son frère Vasag, déja irrité contre lui, par une querelle dont l’amour était cause, fut jaloux de cette faveur, il craignit pour son crédit auprès d’Arsace et il résolut de brouiller les deux rois. Il y parvint par ses intrigues; il réussit à jeter des soupçons dans l’ame d’Arsace, qui, alarmé pour sa sûreté, prit le parti d’abandonner secrètement la résidence du roi de Perse, et de s’enfuir dans ses états. Tous les doutes de Sapor se réveillèrent alors; la répugnance qu’Arsace avait montrée à prononcer les serments qu’il avait exigés, lui parut la preuve de sa perfidie; il n’eut plus dès lors aucune confiance en la sincérité du prince arménien. Sa colère retomba sur les malheureux chrétiens qui habitaient ses états; la fuite d’Arsace fut ainsi une des causes qui excitèrent la sanglante persécution[156] qu’ils eurent à souffrir. Sapor jura par le soleil, par l’eau et par le feu, les plus grandes divinités de la Perse, qu’il n’épargnerait aucun chrétien. Le prêtre Mari[157] et tout le clergé de Ctésiphon, qui avaient reçu les promesses d’Arsace, furent ses premières victimes et bientôt le sang des fidèles coula par torrent. L’évangile sur lequel Arsace avait juré fut déposé dans le trésor royal, où, lié avec des chaînes de fer, il resta pour y être à jamais le témoin irréfragable des serments de ce prince.

[Note 155: La ville de Ctésiphon, ancienne capitale de l’empire des Parthes, était sur les bords du Tigre du côté de l’orient. Le cours de ce fleuve la séparait de Séleucie, ville grecque grande et peuplée. Sous les Sassanides, Séleucie on plutôt le bourg de Coché qui en était voisin, et Ctésiphon furent réunies sous la dénomination de Madaïn, c’est-à-dire en arabe, les deux villes. C’était sans doute la traduction d’un nom qui avait le même sens dans la langue de cette partie de la Perse. Les Arméniens l’appelaient Dispon, c’est une altération de Ctésiphon. On retrouve ce nom dans les écrivains arabes et persans sous la forme Tisfoun.—S.-M.]

[Note 156: Voyez ci-devant, liv. V, § 22, t. 1, p. 331.—S.-M.]

[Note 157: Le nom de Mari est fort commun chez les Syriens. On rencontre plusieurs personnages ainsi appelés, parmi ceux qui périrent dans les persécutions suscitées par Sapor, mais aucun d’eux ne peut être celui dont il est question ici. Ils moururent tous vers la fin du règne de Sapor, ainsi long-temps après l’époque dont il s’agit. C’est en l’an 347 environ que Baaschemin, évêque de Ctésiphon, fut martyrisé par les ordres de ce prince, avec une grande partie de son clergé, dans lequel était sans doute Mari, dont il est parlé dans le texte de cette histoire.—S.-M.]

[Note latérale: IX. [Nersès envoyé à C. P. est exilé par Constance.]

[Faust. Byz. Hist. Arm. lib. 4, c. 5, 11, 12 et 20.

Mos. Chor. Hist. Arm. l. 3, c. 20.

Mesrob, Hist. de Ners. c. 3.]]

—[Arsace, de retour dans son royaume, continua d’entretenir des relations amicales avec Sapor, malgré les craintes que ce monarque lui inspirait, ou peut-être même à cause de ces craintes. Il restait aussi en bonne intelligence avec Constance. Comme les deux empires étaient alors engagés dans une guerre opiniâtre qui avait fort affaibli Sapor, Arsace n’eut pas de peine à conserver une neutralité que personne n’était intéressé à lui contester. Il espérait profiter de sa position et faire acheter chèrement ses secours à celui qui en aurait besoin. Il fut trompé dans son attente: personne n’eut recours à lui; et le roi de Perse ayant obtenu à la fin quelque supériorité sur Constance, sa situation devint difficile. Ne pouvant plus garder une dangereuse neutralité, Arsace devait appréhender que tôt ou tard Sapor, déja mécontent de lui, ne vînt l’inquiéter jusque dans son royaume. Pour se préserver d’un tel malheur, et se procurer des ressources, il songea à resserrer l’alliance qui depuis long-temps unissait l’Arménie avec l’empire. Le patriarche Nersès et dix des principaux seigneurs[158] du royaume furent envoyés à Constantinople pour y renouveler les anciens traités. En partant, Nersès laissa pour le remplacer dans ses fonctions spirituelles un personnage très-révéré, Khad, archevêque de Pakrévant. A l’époque du voyage de Nersès à Constantinople, on était au plus fort des troubles causés par les discussions théologiques que les Ariens avaient suscitées. Les évêques orthodoxes, chassés de leurs siéges, fuyaient partout devant les hérétiques, et Constance secondait leurs fureurs de tout son pouvoir. Nersès partagea les malheurs des prélats persécutés; la pureté de sa foi et sa courageuse résistance irritèrent l’empereur. Constance dans sa colère, ne respecta pas le droit des gens, le titre d’ambassadeur ne put être une sauvegarde pour Nersès, qui fut contraint de subir un dur exil, dans une île déserte.

[Note 158: Vartan, dynaste des Mamigoniens; son frère le connétable Vasag; Mehentag, dynaste des Rheschdouniens; Mehar, des Andsevatsiens; Gardchoïl Malkhaz, des Khorkhorhouniens; Mouschk, des Saharhouniens; Domed on Domitius, des Genthouniens; Kischken, des Bageniens; Sourik, de la vallée de Hersig; et Verken, des Hapoujiens.—S.-M.]

[Note latérale: X. [Guerre d’Arsace contre les Romains.]

[Faust. Byz. Hist. Arm. l. 4, c. 11.

Mos. Chor. Hist. Arm. l. 3, c. 19 et 20.

Mesrob, Hist. de Ners. c. 3.]]

—[Les autres députés arméniens, qui avaient été corrompus par Constance, revinrent dans leur patrie chargés de ses dons. Ils portaient en outre de riches présents destinés à leur roi, auprès duquel ils devaient accuser le patriarche. L’empereur, pour apaiser le ressentiment d’Arsace, rendit encore la liberté à deux princes du sang royal d’Arménie, qui étaient gardés depuis long-temps comme otages à Constantinople, et il les renvoya dans leur pays. Ils étaient neveux d’Arsace; l’un, Dirith, était fils d’Ardaschès, frère aîné de ce monarque, qui avait cessé de vivre lorsque Diran, leur père, occupait le trône. Le dernier, nommé Gnel, avait pour père Tiridate, autre frère d’Arsace, mais moins âgé. Tiridate avait été envoyé aussi en otage à Constantinople par son père Diran, et il y avait été mis à mort, après quelques hostilités commises par les Arméniens contre l’empire. C’est depuis cette époque que ces deux princes étaient prisonniers. La nouvelle de la captivité de Nersès causa une désolation universelle en Arménie; des jeûnes, des prières y furent ordonnés, et pendant son absence, on ne cessa d’implorer le Seigneur pour obtenir son retour. Constance n’en avait pas fait assez pour calmer Arsace et le résoudre à endurer patiemment l’outrage qu’il avait éprouvé, en la personne du patriarche. Il résolut d’en tirer vengeance; un armement considérable se fit, et le connétable Vasag eut ordre d’entrer sur le territoire de l’empire et de pénétrer dans la Cappadoce. Ce général porta ses ravages jusque dans les environs d’Ancyre en Galatie, puis il revint en Arménie. Ces courses se renouvelèrent pendant six ans, et elles causèrent beaucoup de mal à l’empire. De tels actes d’hostilité dissipèrent les soupçons de Sapor, et ses ambassadeurs vinrent trouver Arsace pour lui rappeler leur ancienne amitié, promettant de le traiter en frère, s’il joignait ses forces aux armées persanes destinées à combattre les Romains. Arsace y consentit, et dès lors il prit part à toutes les entreprises militaires du roi de Perse contre Constance.

[Note latérale: XI. [Tyrannie d’Arsace.]

[Faust. Byz. Hist. Arm. l. 4, c. 12.

Mos. Chor. Hist. Arm. l. 3, c. 19 et 27.

Mesrob, Hist. de Nersès, c. 4.]]

—[L’éloignement et l’exil de Nersès avait été fatal à l’Arménie et à son roi. Arsace, dirigé jusqu’alors par ce vertueux personnage, était resté irréprochable. Il n’en devait pas être long-temps ainsi; jeune, livré à ses passions, et privé du guide qui en avait arrêté l’essor, Arsace s’y abandonna sans réserve, et bientôt il fut un des princes les plus vicieux. L’archevêque de Pakrévant[159] lui en fit de vifs reproches, mais sa voix fut impuissante. Arsace méprisa ses avis, et, livré tout entier à ses courtisans, il se plongea plus que jamais dans les débauches et les plaisirs. Ses excès n’eurent plus de bornes, et pour n’être pas exposé à trouver près de lui des censeurs importuns, il quitta sa capitale et fixa son séjour dans une vallée délicieuse située vers les sources méridionales de l’Euphrate[160]. Là, dans un site enchanteur, il jeta les fondements d’une ville qu’il appela de son nom Arschagavan, c’est-à-dire la demeure d’Arsace. Cette ville, toute consacrée aux plaisirs, devint le théâtre de la licence la plus effrénée. Arsace n’y reçut que les gens qui partageaient et ses goûts et ses vices, de sorte qu’elle devint bientôt l’asyle de tout ce qu’il y avait de criminel en Arménie. L’archevêque de Pakrévant y poursuivit son roi; il ne fut point épouvanté de tant d’horreurs, il y vint reprocher à Arsace ses débordements. Son zèle fut encore une fois sans succès: Arsace, excédé de ses représentations et de ses conseils, le fit ignominieusement chasser de sa présence.

[Note 159: Ce canton, nommé Bagrandavène par Ptolémée (l. 5, c. 13) dépendait de la province d’Ararad, et était situé vers les sources de l’Euphrate méridional, au pied du mont Nébad ou Niphatès. Voyez mes Mémoires historiques et géogr. sur l’Arménie, t. 1, p. 108.—S.-M.]

[Note 160: Cette ville était dans un canton nommé Gog ou Gogovid, dépendant de la province d’Ararad, à l’occident du mont Masis ou Ararat.—S.-M.]

[Note latérale: XII. [Intrigues à la cour d’Arsace.]

[Faust. Byz. Hist. Arm. l. 4, c. 13 et 15.

Mos. Chor. Hist. Arm. l. 3, c. 22.

Mesrob, Hist. de Ners. c. 2.]]

—[Lorsque Nersès revint de son exil[161], il trouva l’Arménie très-changée; le bien qu’il y avait fait n’était plus; la conduite du roi avait mis le désordre partout. Arsace reçut le patriarche avec honneur; il lui témoigna la joie qu’il ressentait de son retour, lui prodiguant les distinctions comme par le passé; mais il resta sourd à ses remontrances. Ce prince ne tarda pas à mettre le comble à toutes les infamies dont il était déja coupable; il y joignit les crimes les plus affreux. Son neveu Gnel était revenu de Constantinople, chargé des faveurs de l’empereur. Constance lui avait accordé les ornements consulaires[162], voulant ainsi le consoler de la fin cruelle de son père, mis injustement à mort. Gnel s’était retiré auprès du vieux roi Diran, son aïeul, qui passait tranquillement ses dernières années dans la délicieuse retraite qu’il avait choisie au pied du mont Arakadz. Diran se regardait comme la cause de la mort de Tiridate, père de Gnel, qu’il avait donné comme otage à l’empereur. Ce malheur lui avait fait concevoir une amitié d’autant plus vive pour le fils que Tiridate avait laissé, et il cherchait tous les moyens qui étaient en son pouvoir, de lui témoigner son attachement. Il lui destinait l’héritage du beau domaine de Kouasch, où il habitait et les vastes possessions qui l’environnaient. Gnel était tout-à-fait digne par ses qualités aimables de la bienveillance de Diran. Tant de bienfaits accumulés sur la tête du jeune Arsacide par l’empereur et par le vieux roi d’Arménie, avaient excité contre lui la jalousie de son cousin Dirith. Celui-ci ne songeait qu’à la satisfaire, en essayant de faire périr Gnel, quand une nouvelle circonstance contribua encore à enflammer sa honteuse envie et à la rendre plus criminelle. Gnel venait de se marier avec une femme célèbre dans toute l’Arménie par sa grande beauté. C’était Pharandsem, fille d’Antiochus, prince de Siounie. Tous les seigneurs arméniens conviés à ces noces, en sortirent enchantés des charmes de sa jeune épouse et des attentions pleines de graces dont ils avaient été comblés par Gnel. Dirith, invité comme les autres, était sorti du banquet nuptial épris du plus violent amour pour Pharandsem. Ne pouvant la posséder que par un crime, il s’occupa sans différer des moyens de le commettre. Son ami Vartan, prince des Mamigoniens, qui était écuyer du roi, s’associa à sa haine et ils réunirent leurs efforts pour la perte de Gnel; sans balancer ils se rendirent auprès d’Arsace et ils accusèrent son neveu d’en vouloir à son trône et à sa vie. Une antique loi[163] de l’état défendait à tous ceux qui étaient issus du sang royal, le prince héritier seul excepté, d’habiter dans la province d’Ararad, destinée exclusivement au séjour du souverain et de son successeur désigné. Gnel avait violé cette loi en résidant auprès de Diran, dont le palais se trouvait dans la province interdite aux princes du sang. Tel fut le premier motif de leur accusation. Il n’en fallut pas davantage. Cette infraction innocente, présentée sous un jour odieux, suffit pour éveiller les terreurs du roi, qu’il était si facile d’alarmer. L’affabilité de Gnel, les honneurs qu’il avait reçus de l’empereur, les présents qu’il ne cessait de distribuer aux princes qui venaient le visiter, et l’attachement que ceux-ci lui témoignaient, achevèrent de convaincre Arsace. Vartan jura même par le soleil du roi qu’il avait entendu de ses oreilles Gnel proférer le vœu impie de voir périr son oncle, son souverain. Arsace, trompé par ce serment, chargea le perfide Vartan d’aller lui-même demander à Gnel, pourquoi au mépris des lois, il s’était permis d’habiter dans la terre d’Ararad, et lui signifier l’ordre d’en sortir à l’instant, s’il n’aimait mieux mourir. Gnel obéit sans balancer et il se retira dans la province d’Arhpérani[164], qui était affectée pour le séjour des rejetons du sang arsacide. Le vieux Diran privé du seul de ses descendants, qui pût le consoler dans son malheur, fut vivement affligé de l’éloignement de son petit-fils; il fit écrire à ce sujet, en des termes très-durs à son fils ingrat. Celui-ci en fut irrité au dernier point; croyant sans doute, que Diran favorisait secrètement les projets qu’il supposait à Gnel, il s’oublia jusqu’à joindre le parricide, aux crimes dont il s’était déja souillé.

[Note 161: En l’an 349, lorsque les évêques orthodoxes furent rétablis dans leurs siéges, par suite des sollicitations et des menaces de Constant.—S.-M.]

[Note 162: Le droit de porter les ornements consulaires était souvent accordé par les empereurs aux princes étrangers qu’ils voulaient honorer d’une manière particulière. Cette distinction s’appelait τίμαι, honores. C’était un ancien usage. L’histoire parle d’un certain Sohème, roi d’Arménie, qui avait été déclaré consul par Marc-Aurèle et L. Vérus.—S.-M.]

[Note 163: Cette loi avait été faite au milieu du 2e siècle avant notre ère, par Valarsace, fondateur de la dynastie arsacide en Arménie, et elle avait été renouvelée par les rois ses successeurs.—S.-M.]

[Note 164: La province d’Haschdian, nommée par les anciens Asthianène et Haustanitis, dans la quatrième Arménie, avait été, dans l’origine, seule affectée par Valarsace pour le séjour des branches collatérales de la famille des Arsacides. Mais par la suite leur postérité s’était tellement multipliée, que cette province ne put leur suffire. Au milieu du 2e siècle de notre ère, le roi Ardavazt II, et son frère Diran I, y joignirent les cantons d’Aghiovid ou Aliovid et d’Arhpérani voisins l’un de l’autre. Le premier dépendait de la province de Douroupéran, et l’autre du Vaspourakan. On peut consulter pour tous ces pays mes Mémoires historiques et géogr. sur l’Arménie, t. 1, p. 92, 101 et 131.—S.-M.]

[Note latérale: XIII. [Mort de Gnel.]

[Faust. Byz. Hist. Arm. l. 4, c. 15.

Mos. Chor. Hist. Arm. l. 3, c. 23.

Mesrob, Hist de Ners. c. 9.]]

—[L’éloignement de Gnel, ne pouvait satisfaire son ennemi; possédé d’amour et de jalousie, c’était la mort de ce malheureux prince qu’il lui fallait. Comme le canton où Gnel s’était retiré n’était pas éloigné du lieu infâme où Arsace avait placé sa résidence, Dirith et Vartan purent souvent, au milieu de leurs orgies et de leurs parties de plaisirs, rappeler à Arsace le souvenir de Gnel, et renouveler leurs calomnies; enfin ils réussirent dans leur détestable projet. Sous le prétexte d’une grande chasse, indiquée pour les fêtes qui remplissaient toujours le commencement du mois de navasardi[165], époque du renouvellement de l’année arménienne qui s’effectuait alors au milieu de l’été, le roi résolut de se diriger vers Schahabivan[166], où se trouvait l’infortuné Gnel; un message expédié à la hâte, l’avertit de tout préparer pour recevoir le camp royal. Arsace espérait surprendre Gnel par une visite inattendue, et pouvoir traiter de lèse-majesté, un désordre dont lui seul aurait été cause. Il fut trompé, tout avait été disposé par Gnel pour recevoir dignement son souverain; mais la magnificence qu’il déploya en cette occasion servit plutôt à justifier qu’à détruire les injustes soupçons d’Arsace. Malgré les serments que le roi lui avait prodigués pour l’engager à venir sans crainte dans sa tente, la perte de Gnel fut résolue. Arsace n’eut pas honte de violer l’hospitalité qu’il recevait, et de faire lâchement assassiner son hôte au milieu des fêtes qu’il avait préparées lui-même. Une flèche décochée à dessein, devait frapper Gnel pendant la chasse royale. Il n’en fut point ainsi, il fallait que la mort de ce prince fût plus cruelle. On fêtait ce jour-là la mémoire de saint Jean-Baptiste; et le patriarche Nersès, venu avec la cour ainsi que son clergé, avait célébré pendant toute la nuit un office en l’honneur du saint, dans une tente réservée pour lui dans le camp. Gnel, après avoir pris part à ses prières, quitta le patriarche le matin pour aller rendre ses devoirs au roi; au moment où il se disposait à franchir le seuil de sa tente, les gardes l’arrêtent comme un traître, lui attachent les mains derrière le dos et le conduisent dans un lieu écarté, où ils lui tranchent la tête. Pharandsem accompagnait son mari: frappée de terreur en le voyant saisir par les gardes du roi, elle avait pris la fuite et s’était réfugiée auprès de Nersès, implorant sa protection pour Gnel, dont elle attestait l’innocence. Le patriarche récitait alors les prières du matin, il se dirigea sans tarder vers le pavillon royal. Arsace, encore couché, se douta en le voyant qu’il venait intercéder en faveur de Gnel; pour ne point se laisser fléchir, il feignit de dormir: Nersès essaie de le réveiller, il le prie, il le presse d’épargner un prince toujours fidèle, son parent, le sang de son propre frère. Arsace, la tête enveloppée dans son manteau, reste insensible à ses vives instances, gardant un silence obstiné. Il était difficile de prévoir comment se terminerait une telle scène, quand l’exécuteur vint annoncer au roi que ses ordres étaient accomplis. Nersès connut alors la triste vérité: transporté d’une sainte indignation, il se lève, et, prophétisant au roi les châtiments qu’il devait subir un jour, il le charge de ses imprécations et se retire en lançant contre lui un juste et terrible anathème. Arsace sentit, mais trop tard, et son erreur et l’énormité de son crime; ses yeux furent dessillés par les reproches du patriarche, et tandis que le peuple entier et les princes arméniens déploraient hautement le sort de Gnel, victime de la calomnie, et lui préparaient de magnifiques funérailles[167], Arsace mêlait ses larmes à leurs pleurs, invoquant la miséricorde divine. Pharandsem s’abandonnait de son côté à sa douleur; son voile déchiré, ses vêtements en désordre, son désespoir, ajoutaient encore à sa beauté. Arsace la vit en cet état, son cœur s’enflamma pour elle: il comprit alors toutes les intrigues qui avaient perdu Gnel et songea à le venger; mais ce prince, aussi faible que coupable, ne sut pas signaler son repentir autrement qu’en se souillant par de nouveaux crimes.

[Note 165: L’ancienne année arménienne était vague et composée de 365 jours de sorte qu’après 1460 ans elle se retrouvait à son point de départ, après avoir parcouru toutes les saisons. Elle se divisait en douze mois de trente jours chacun, auxquels on ajoutait cinq jours complémentaires. Le premier de ces mois se nommait Navasardi, il commençait à cette époque au milieu de l’été vers le temps du solstice.—S.-M.]

[Note 166: Ce lieu est dans le canton d’Arhpérani.—S.-M.]

[Note 167: Gnel fut enterré, selon Moïse de Khoren (l. 3, c. 23) dans la ville royale de Zarischad (Faustus de Byzance, l. 4, c. 55, qui était située dans le canton d’Aghiovid. Voyez Mémoires historiques et géographiques sur l’Arménie, t. 1, p. 106.—S-M.]

[Note latérale: XIV. [Arsace épouse Pharandsem, sa veuve.]

[Faust. Byz. Hist. Arm. l. 4, c. 15.

Mos. Khor. Hist. Arm. l. 3, c. 24 et 25.

Mesrob, Hist. de Nersès, c. 2.]]

—[Cependant Dirith, impatient de recueillir le fruit de son forfait, ne tarda pas lui-même à justifier les soupçons du roi, en faisant publiquement éclater l’amour qu’il ressentait pour Pharandsem. Il ne rougit même pas de témoigner à cette princesse que l’excès de son amour avait seul causé le malheur de Gnel, croyant sans doute, par un aussi étrange aveu, mieux exprimer toute la force de la passion quelle lui avait inspiré. Dirith voulait peut-être aussi toucher la vanité de cette femme; mais en renouvelant ses chagrins, il ne fit qu’exciter sa juste indignation. La publicité que Dirith donnait à ses sentiments pour Pharandsem, inspira de l’espoir à Arsace; il crut qu’en punissant l’assassin de Gnel, il pourrait s’acquérir des droits sur le cœur de son infortunée veuve. La résistance de Pharandsem ne rebuta pas Dirith: dans son aveuglement, il eut l’impudence de s’adresser au roi, pour qu’il contraignît cette princesse de condescendre à ses désirs, en le prenant pour époux. Arsace lui répondit qu’il connaissait ses odieuses machinations, et que le sang de Gnel demandait vengeance. Dirith comprit que sa perte était prochaine, et qu’il devait songer à se garantir du courroux du roi. Il s’enfuit, mais on le poursuivit avec l’ordre de le tuer partout où on le rencontrerait; on l’atteignit au milieu des marais de la province de Pasen[168], et il y fut tué. C’est ainsi que le meurtre de Gnel fut vengé par un autre crime.

[Note 168: Voyez ci-devant, livre VI, § 14, t. 1, p. 411, note 2.—S.-M.]

—[Arsace, débarrassé du perfide Dirith, ne tarda pas à ajouter une nouvelle iniquité à toutes celles qu’il avait déja commises, en épousant la veuve de son neveu. Pharandsem n’avait pour lui aucun amour. La personne du roi ne lui inspirait qu’une aversion accrue encore par les circonstances qui avaient amené leur union, et qui n’étaient guère propres à lui donner pour Arsace un vif attachement. Cependant, grace à la passion que ce prince ressentait pour elle, Pharandsem acquit un grand pouvoir dans l’état; elle en profita pour faire périr Vaghinag, issu comme elle de la race des Siouniens[169], et pour faire accorder à son père Antiochus le commandement confié à ce général. Antiochus devint, par l’élévation de sa fille, le favori d’Arsace et son principal ministre; cependant malgré la naissance d’un fils nommé Para[170], dont elle devint mère quelque temps après, l’éclat de la couronne ne put consoler Pharandsem, elle conserva toujours pour Arsace un dégoût invincible, et elle ne cessait de lui en donner des preuves.

[Note 169: Voyez ci-devant, liv. VI, § 14, t. 1, p. 410.—S.-M.]

[Note 170: Ce prince nommé Para par Ammien Marcellin est appelle Bab ou Pap par les Arméniens. Il pourrait se faire que le premier nom provint d’une mauvaise lecture des manuscrits de l’historien latin. C’est une sorte d’erreur fort commune. Pour me conformer à l’usage, je continuerai de l’appeler Para. Les écrivains modernes comme Tillemont (_Hist. des emper._, t. V, Valens, art. 12, note 12), et Lebeau, ont cru que la reine Olympias, femme d’Arsace, avait été la mère de Para, et ils ont appliqué à cette princesse ce qu’Ammien Marcellin dit en plusieurs endroits de la mère de Para, qu’il ne nomme pas dans son texte. C’est une erreur qui sera corrigée dans le texte de Lebeau, toutes les fois qu’elle s’y présentera. Pour l’éviter, il aurait fallu qu’ils pussent consulter les auteurs arméniens. Ils ignoraient qu’Arsace avait eu une autre femme. Faustus de Byzance, écrivain contemporain, Moïse de Khoren et tous les auteurs arméniens, s’accordent à dire que le fils d’Arsace était né de Pharandsem. C’est donc à cette princesse, et non à Olympias, qu’il faut rapporter ce qu’Ammien Marcellin raconte de la mère de Para.—S.-M.]

[Note latérale: XV. Arsace marche au secours du roi de Perse.

[Faust. Byz. Hist. Arm. l. 4, c. 20.

Mesrob, Hist. de Nersès, c. 2.]]

—[Pendant tout ce temps, Arsace avait continué de persévérer dans son alliance avec le roi de Perse et de lui fournir des secours dans la guerre qu’il soutenait contre les Romains. Lors de l’expédition que Sapor entreprit dans la Mésopotamie en l’an 350, il fit prier le roi d’Arménie de venir le joindre avec toutes ses forces. Une armée nombreuse se réunit sous les ordres du connétable Vasag et se dirigea vers le midi. Arsace la rejoignit avec les principaux seigneurs arméniens, en prit le commandement et s’avança jusque sous les murs de Nisibe, où était le rendez-vous indiqué par Sapor. Les Arméniens y arrivèrent les premiers; surpris de ne pas y trouver les Perses, ils ne voulurent pas les attendre et ils marchèrent aux Romains, campés non loin de là et bien supérieurs en nombre. Arsace céda à l’impatience de ses soldats, et vaillamment secondé par Vasag, il obtint une victoire complète. Quand Sapor arriva, il fut si charmé du service signalé qu’Arsace lui avait rendu, qu’il s’empressa de lui en témoigner sa reconnaissance, par les magnifiques présents et par les honneurs dont il le combla, ainsi que les chefs arméniens.

[Note latérale: XVI. [Brouilleries entre les deux rois.]

[Faust. Byz. Hist. Arm. l. 4, c. 20.

Mesrob, Hist. de Nersès, c. 2.]]

—[L’alliance des deux rois semblait cimentée pour jamais, Sapor ne cessait de montrer à Arsace des preuves de son amitié, et enfin, après avoir pris l’avis de son conseil, il se proposait pour resserrer encore leur union, de lui donner sa fille en mariage. Ce qui devait en apparence assurer leur bonne intelligence, fut au contraire la cause de leur rupture. Antiochus fut alarmé du projet de Sapor; voyant son crédit et l’état de sa fille fortement compromis s’il s’exécutait, il prit ses mesures pour y mettre obstacle. Tandis que Sapor pressait Arsace de le suivre dans l’Assyrie pour y jouir des honneurs qu’il lui préparait et pour y devenir l’époux de sa fille, Antiochus avisait au moyen de les rendre irréconciliables. Il parvint à force d’argent à corrompre un des conseillers de Sapor, qui s’introduit mystérieusement dans le camp d’Arsace, et lui fait part des prétendues trahisons que le roi de Perse machinait contre lui, ajoutant qu’elles ne tarderaient pas d’être mises à exécution, et qu’il ne lui restait que le temps d’y échapper par la fuite. Arsace récompense cet officieux conseiller, et, saisi d’une terreur panique, il s’empresse de faire connaître à ses généraux l’avis important qu’il vient de recevoir. Ceux-ci, déja impatients de rentrer dans leur patrie, furent tous d’avis de partir sans différer: on décampe au milieu de la nuit, on abandonne précipitamment les tentes et la plupart des objets qu’elles contenaient; on n’emporte que les armes. Arsace était déja bien loin avant que les Perses s’aperçussent de sa retraite précipitée. Ils n’en furent avertis qu’au lever de l’aurore; ils durent être étonnés d’une fuite aussi prompte et que rien ne paraissait motiver. Le roi, mieux instruit de la faiblesse et de la versatilité d’Arsace, soupçonna les causes d’une conduite aussi étrange; et, pour ne pas jeter le trouble dans son armée, il feignit de croire que c’était une opération concertée entre eux, puis il dépêcha un messager chargé de rassurer Arsace par les plus grands serments pour l’engager à revenir et le prémunir contre les faux rapports qui lui avaient été faits. Les instances de cet envoyé furent inutiles; les terreurs d’Arsace l’emportèrent encore une fois sur les protestations de Sapor, il continua sa marche vers ses états, et depuis il n’eut plus aucune relation d’amitié avec ce prince.

[Note latérale: XVII. [Arsace fait assassiner Vartan envoyé de Sapor.]

[Faust. Byz. Hist. Arm. l. 4. c. 18.

Mos. Khor. Hist. Arm. l. 3, c. 25.]]

—[Sapor n’avait cependant pas encore perdu tout espoir de détruire les préventions d’Arsace, et de l’engager à rentrer dans son alliance. Vartan le Mamigonien vint en Arménie avec des lettres du roi de Perse, remplies des plus fortes assurances de son attachement. Arsace allait encore donner une nouvelle preuve de son inconstance; il avait de l’inclination pour Vartan, il n’en fallait pas davantage pour le gagner et le faire consentir à renouer avec Sapor. Arsace, ébranlé, était près de céder, quand le connétable Vasag revint à la cour: il suffit de sa présence pour tout changer. Il convainquit sans peine le roi que Vartan était un traître, dont le dessein secret était de le livrer au prince persan, et qu’il devait se hâter de s’en défaire, s’il ne voulait perdre et lui et l’Arménie. La reine, qui avait beaucoup de pouvoir sur l’esprit d’Arsace, acheva de le persuader; elle n’avait pas oublié la part que Vartan avait prise au meurtre de Gnel, et d’ailleurs redoutant pour elle et pour son père les conséquences de l’alliance persanne, elle se joignit à Vasag. Ils l’emportèrent dans l’esprit irrésolu du roi, la mort de Vartan fut décidée, le caractère d’ambassadeur ne put le protéger contre la jalousie et la haine de son frère, qui ne tarda pas à le faire assassiner en vertu des ordres d’Arsace. Ce dernier attentat acheva de rendre les deux rois irréconciliables.

[Note latérale: XVIII. [Les princes arméniens se révoltent contre Arsace.]

[Mos. Khor. Hist. Arm. l. 3, c. 27.

Mesrob, Hist. de Ners. c. 4.]]

—[Tant de crimes avaient irrité contre Arsace les princes arméniens et l’Arménie toute entière. Couvert du sang de son père et de ses neveux, toujours environné et dirigé par des hommes pervers, il était devenu l’objet d’une haine universelle. Elle se manifesta par une révolte presque générale. Les princes de la race de Camsar, chéris des Arméniens à cause de leur noble origine et de leurs belles qualités, redoutables par leurs vastes possessions et par leur valeur, en donnèrent le signal. Nerseh, fils d’Arschavir, se mit à la tête des peuples soulevés; un général persan, envoyé par Sapor, lui amena des troupes, et leurs forces réunies vinrent attaquer Arsace, qui, tranquille dans sa ville d’Arschagavan, s’y abandonnait sans inquiétude à ses honteuses voluptés. Surpris dans sa retraite, il eut à peine le temps de s’échapper, et, suivi du seul Vasag, il se réfugia chez les Ibériens au milieu du Caucase. Arschagavan fut livré aux flammes; on rasa ses édifices jusque dans leurs fondements, et ses habitants, objets de l’exécration de l’Arménie entière, furent tous égorgés, hommes et femmes. Les enfants seuls furent redevables de la vie aux pressantes sollicitations de Nersès.

[Note latérale: XIX. [Apostasie de Méroujan prince des Ardzrouniens.]

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