Histoire du Bas-Empire. Tome 02
Ducange in Const. Christ. l. 3, c. 2.]
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Dès que Constance avait appris les premiers mouvements de Sapor, il avait levé des recrues et assemblé ses troupes; il demanda même du secours aux Goths, en leur offrant une grosse solde[313]. Maximien Galérius avait déja employé contre les Perses les troupes de cette nation. Avant que de sortir de Constantinople, l’empereur célébra, le 15 de février, la dédicace de la grande église, qu’il avait fait bâtir auprès de celle de la Paix: il les renferma toutes deux dans la même enceinte, et n’en fit qu’une seule église, consacrée à la sagesse divine sous le nom de Sainte-Sophie. Elle fut depuis rebâtie par Justinien avec magnificence. L’Arien Eudoxe nouvellement élevé sur le siége de Constantinople, qui présidait à cette solennité, la déshonora par les impiétés qu’il eut la hardiesse de débiter devant le peuple dans la chaire de vérité; et l’empereur se rendit plus coupable en tolérant ces blasphèmes, qu’il n’eut de mérite à enrichir cette église d’ornements précieux, et à répandre à cette occasion des libéralités sur le clergé, sur les vierges, sur les veuves consacrées à Dieu, et sur les hôpitaux.
[Note 313: Auxilia Scytharum poscebat mercede vel gratiâ, dit Ammien Marcellin, l. 20, c. 8. Beaucoup d’auteurs donnaient encore, à cette époque, le nom de Scythes aux Goths.—S.-M.]
[Note latérale: XXIII. Constance en Mésopotamie.
Amm. l. 20, c. 11.
Ath. ad monach. t. 1, p. 385.
Cod. Th. l. 11, tit. 1, leg. 1.]
Il prit ensuite sa route par la Cappadoce, où les députés de Julien vinrent le trouver à Césarée, comme nous l’avons raconté. Il y fit venir Arsace, roi d’Arménie. L’empereur informé que les Perses s’efforçaient par toutes sortes d’artifices, et même de menaces, de détacher ce prince de l’alliance des Romains, lui rendit de grands honneurs; pour l’attacher par des nœuds plus étroits [à l’empire, il lui avait fait] épouser Olympias, fille d’Ablabius, autrefois fiancée à Constant, et qui avait porté en mariage à Arsace de grands domaines, qu’elle possédait dans l’empire[314]. Ce mariage fut assez généralement désapprouvé[315]. On pensait que Constance avait manqué à la mémoire de son frère; on le blâmait d’avoir livré entre les mains d’un prince barbare, une épouse que Constant s’était destinée. Arsace, après avoir plusieurs fois protesté avec serment qu’il perdrait la vie plutôt que de renoncer à l’alliance des Romains, retourna dans ses états, comblé de présents pour lui et pour toute sa suite. Constance continua sa route par Mélitène, ville de la petite Arménie[316]. Ayant passé l’Euphrate à Samosate, il vint à Édesse: il y resta long-temps pour attendre les divers corps de troupes qui s’y rendaient, et les provisions de vivres dont il faisait de grands amas. Il n’en partit qu’après l’équinoxe d’automne, et il prit le chemin d’Amid. A la vue de cette ville malheureuse, qui n’était plus qu’un monceau de pierres et de cendres, il ne put retenir ses larmes. Le trésorier de l’épargne[317], nommé Ursule, qui se trouvait à ses côtés, attendri d’un si triste spectacle, s’écria: Voilà donc avec quel courage nos soldats défendent nos villes, tandis que l’empire s’épuise pour payer leurs services. Cette parole piqua vivement les soldats: elle fut dans la suite, sinon la vraie cause, du moins le prétexte du massacre d’Ursule.
[Note 314: Lebeau s’était trompé en plaçant à cette époque le mariage du roi d’Arménie avec Olympias. J’ai dû faire disparaître cette erreur. Ammien parle, il est vrai, de ce mariage sous cette année, mais il ne dit pas qu’il fut conclu alors. J’ai déja fait voir p. 242, liv. X, § 23, que les reproches adressés à Constance par S. Athanase, en l’an 358, reportent nécessairement cette alliance à une époque antérieure. Tout ce qu’on doit conclure du passage d’Ammien Marcellin, c’est qu’Olympias vivait encore lorsque le roi d’Arménie vint visiter Constance. Cette erreur avait déja été commise par Tillemont (_Hist. des Emp._, t. 4. Constantin, art. 60); mais si Lebeau avait lu avec plus d’attention un autre endroit du même auteur (t. V, Valens, art. 12 et not. 12.), il y aurait vu un changement d’opinion qui portait le mariage d’Arsace en 350. C’est peut-être trop tôt. Quoi qu’il en soit, il est facile de voir que les expressions employées par Ammien Marcellin indiquent qu’il regardait la chose comme passée. Nihil ausus temerare posteà promissorum, obligatus gratiarum multiplici nexu Constantio: inter quas illud potiùs excellebat, quòd Olympiada Ablabii filiam præfecti quondam prætorio, ei copulaverat conjugem, sponsam fratris sui Constantis. Gibbon, t. IV, p. 476 a commis une plus grande erreur encore, en rapportant qu’Olympias avait épousé le roi Diran, qu’il appelle Arsace Tiranus, père du roi Arsace, et mort depuis long-temps à l’époque dont il s’agit. C’est là une des nombreuses fautes qui ont été commises par Gibbon en voulant combiner l’histoire d’Arménie avec celle des Empereurs.—S.-M.]
[Note 315: Voyez ci-devant, p. 242, l. X, § 23.—S.-M.]
[Note 316: Ammien Marcellin ajoute qu’il passa ensuite par la Lacotène; c’est un canton de la petite Arménie entre Mélitène et Samosate.—S.-M.]
[Note 317: Qui ærarium tuebatur.—S.-M.]
[Note latérale: XXIV. Siége de Bézabde.
Amm. l. 20, c. II.]
L’empereur arrivé près de Bézabde, entoura son camp d’une palissade et d’un fossé profond. Il trouva les brèches réparées et la place en état de défense. Il fit d’abord proposer à la garnison le choix d’être renvoyée en Perse, ou de prendre parti dans ses troupes. Comme elle était composée de noblesse qui se piquait de valeur, ces conditions furent rejetées avec mépris. Les Romains, partagés en différents corps, investirent la place, et s’avancèrent à petits pas. Mais les pierres dont les assiégés les accablaient, brisèrent leurs boucliers, rompirent leur ordonnance, et les obligèrent à s’éloigner. Après un jour de repos, ils se rapprochent avec précaution et tentent un assaut général. Les assiégés ayant tendu sur les murailles de grands rideaux de poil de chèvre qui les dérobaient à la vue de l’ennemi, ne se montraient que pour lancer des pierres et des javelots. Ils jettaient sur les mantelets établis au pied du mur des tonneaux remplis de cailloux, des meules de moulin, des fragments de colonnes, qui écrasaient de leur poids et les machines et les soldats. D’autre part, les assiégeants abattaient à coups de traits, à coups de fronde tous ceux qui se présentaient à la défense des remparts: ils travaillaient sans cesse à élever leurs terrasses; le siége devenait de jour en jour plus meurtrier. L’ardeur des soldats romains multipliait leurs pertes. Pour se faire remarquer de l’empereur, dont ils espéraient récompense, ils quittaient leurs casques et s’exposaient la tête nue aux coups des ennemis. Ce qui alarmait le plus les assiégés, c’était un bélier d’une énorme grosseur. Les Perses s’en étaient servis plus de cent ans auparavant pour battre les murailles d’Antioche, lorsqu’ils s’en étaient rendus maîtres du temps de Valérien: à leur retour ils l’avaient laissé dans la ville de Carrhes. Constance, l’ayant fait démonter pour en faciliter le transport, le remit en batterie au pied d’une tour. Chaque coup qu’il portait, ébranlait la tour jusqu’aux fondements, et glaçait d’effroi les habitants. On s’efforçait d’y mettre le feu; on lançait pour cet effet des traits enflammés; mais les Romains ayant eu la précaution d’enduire d’alun, ou d’envelopper de peaux et de haillons imbibés d’eau le bois de leurs batteries, le feu n’y trouvait aucune prise. Les Perses, ne pouvant détruire cette terrible machine, réussirent à la rendre inutile. Dans le moment que le bélier venait frapper la tour, ils en saisirent la tête avec de longs cordages, et le tinrent si fortement assujetti, qu’il était impossible de le retirer en arrière et de le mettre en branle. En même temps ils versaient dessus à grands flots le bitume et la poix ardente.
[Note latérale: XXV. Vigoureuse résistance.]
Déja les terrasses s’élevaient à la hauteur des murs. Les assiégés voyant leur perte assurée, s’ils ne redoublaient leurs efforts, font une furieuse sortie: ils chargent avec vigueur les premiers bataillons, et lancent sur les machines des torches et des matières enflammées. Après un combat opiniâtre, on les repousse dans la place. Les flèches et les pierres volent sans cesse des terrasses sur les murs: on s’empresse d’une part à mettre le feu aux tours, de l’autre à l’éteindre. Les Perses et les Romains également désespérés de leurs pertes, sortent en grand nombre les uns de la ville, les autres de leur camp: ceux-là, armés de fer et de feu réduisent en cendres toutes les machines. On ne put sauver que le gros bélier à demi brûlé: une troupe de braves soldats vint à bout de le dégager en rompant par des secousses redoublées les cordages qui le tenaient attaché à la muraille. Les deux partis enveloppés de flamme et de fumée se battaient en aveugles et confondaient leurs coups; la nuit les sépara. Les Romains après quelques moments de repos reculèrent leur camp, pour n’être plus exposés à des attaques si précipitées. Leurs terrasses étaient achevées, et surmontaient les murs. Ils y établirent deux balistes, en état de foudroyer la ville. Avant le point du jour, s’étant partagés en trois corps, ils s’avancent au son des trompettes, portant des échelles et tous les instruments alors en usage pour saper et démolir les murs. On fait en même temps de part et d’autre des décharges de flèches. Mais ce qui incommodait le plus les assiégés, c’étaient les deux balistes placées sur la terrasse. Résolus de périr ou de détruire ces machines meurtrières, ils ne laissent dans la place que le nombre nécessaire pour la défense; les autres sortent secrètement par une poterne éloignée de la vue de l’ennemi, et fondent tout à coup les armes à la main, suivis d’une seconde troupe qui portait des torches allumées. Ceux-ci pendant l’ardeur du combat se coulent derrière leurs camarades et vont appliquer le feu à la terrasse, construite en grande partie de branches d’arbres, de joncs et de roseaux. La flamme s’élève, la terrasse n’est bientôt qu’un grand bûcher: les soldats romains l’abandonnent, et sauvent avec peine leurs balistes.
[Note latérale: XXVI. Constance lève le siége.
Amm. l. 20, c. 11.
Liban. pro templis, p. 24, ed. Goth.
Jul. ad Ath. p. 271.
Philost. l. 3, c. 4.
Cod. Th. l. 7, tit. 4, leg. 6.
Baron. ad ann. 359.
Till. not. 46.]
Le combat dura tout le jour. Sur le soir les deux partis s’étant retirés, Constance passa la nuit dans de violentes agitations. D’une part il sentait l’importance de ne pas laisser les Perses maîtres d’une place qui faisait de ce côté-là le plus fort boulevard de l’empire: de l’autre tous les ouvrages étaient ruinés, et la saison avancée. Il se détermina à tenir la place bloquée, espérant de la prendre par famine. C’était s’exposer à souffrir lui-même plus de maux qu’il n’en pouvait faire aux assiégés: son armée aurait été détruite avant qu’elle eût pu réduire la place. Bientôt de violents orages, la terre détrempée par des pluies continuelles, le froid de l’hiver qui se faisait sentir de plus en plus, les partis ennemis qui lui enlevaient ses convois, les murmures des soldats rebutés de tant de fatigues, l’obligèrent à lever le siége. Couvert de honte, il revint passer le reste de l’hiver à Antioche. Il était le 17 de décembre à Hiérapolis en Syrie[318]. Les Ariens attribuaient ces mauvais succès à l’exil de plusieurs de leurs évêques; les catholiques, à la persécution suscitée contre les orthodoxes; les païens, à la destruction de leurs temples: et, si l’on en croit Julien, Constance les regarda lui-même comme une punition du meurtre de ses proches, et surtout de Gallus, dont la fin tragique commençait à lui causer des remords. Étrange condition de ce prince, que tous les partis et sa propre conscience elle-même trouvassent dans sa conduite de quoi l’accuser d’avoir mérité ses malheurs!
[Note 318: C’est ce que nous apprenons d’une loi donnée dans cette ville, et datée du 16 des calendes de janvier (17 décembre), decimo sexto kal. jan., au lieu de decimo sexto kal. jun., le 16 des kalendes de juin (le 17 mai) qu’on y lit par erreur. Cette remarque est de Tillemont, Histoire des Empereurs, t. IV, Constance, note 46.—S.-M.]
[Note latérale: XXVII. Fin malheureuse d’Amphilochius.
Amm. l. 21, c. 6.]
Le jour de son arrivée, les principaux officiers de la ville et de la cour s’empressèrent, selon la coutume, à lui rendre leurs hommages. L’histoire qui se plaît à rapporter la ruine des favoris qui ont abusé de la confiance des princes, nous instruit à cette occasion de l’affront qu’essuya Amphilochius, et de sa fin funeste. Il avait été cause de la mort du jeune Constantin, par la haine mortelle qu’il avait inspirée contre lui à Constant, son frère. Comme il s’avançait avec assurance pour se présenter à l’empereur, il fut reconnu et repoussé: on murmurait de sa hardiesse; on disait hautement que ce fléau de la famille impériale ne méritait pas de voir le jour: Laissez-le approcher, dit Constance, je le crois coupable, mais il n’est pas convaincu: s’il est criminel, mes regards réveilleront les reproches de sa conscience; il saura bien se punir lui-même. Le lendemain dans les jeux du Cirque, Amphilochius était assis vis-à-vis de l’empereur. Au cri qui s’éleva à la vue d’un cocher célèbre, comme il se penchait sur la balustrade, elle se rompit tout à coup; et ce malheureux étant tombé dans l’arène avec plusieurs des spectateurs, fut trouvé mort sous les autres, qui tous n’étaient que légèrement blessés. Sur la foi de cet événement et sur celle des flatteurs, Constance se crut un grand prophète.
[Note latérale: XXVIII. Mort d’Eusébia et mariage de Faustine.
Amm. l. 21, c. 6 et 16.
Chrisost. ad Phil. hom. 25, t. 11, p. 317.
Zon. l. 13, t. 2, p. 23.
Cedren. t. 1, p. 302.
Ducange, Fam. Byz. p. 48.]
L’impératrice Eusébia était morte quelque temps auparavant[319]. Sa mort est diversement racontée[320]. Saint Jean-Chrysostôme rapporte que cette princesse fière et hautaine, désolée de se voir stérile, s’adressa à une femme, dont elle reçut des remèdes qui la conduisirent au tombeau. Constance, quoique faible et malsain, se maria une troisième fois. Il épousa Faustine[321], dont la famille est ignorée.
[Note 319: Amissâ jampridem Eusebiâ, dit Ammien Marcellin, l. 21, c. 6.—S.-M.]
[Note 320: Zonaras et Cédrénus semblent attribuer à la mauvaise santé et à la faiblesse corporelle de Constance les causes de la mort d’Eusébia; elle succomba à des douleurs utérines qu’ils qualifient de μητρομανία.—S.-M.]
[Note 321: Eodem tempore Faustinam nomine sortitus est conjugem, Amm. Marc. l. 21, c. 6. Constance la laissa enceinte, en mourant, d’une fille qui fut mariée dans la suite avec Gratien, fils de Valentinien.—S.-M.]
[Note latérale: AN 361.
XXIX. Constance se dispose à retourner contre les Perses.
Idat. chron.
Amm. l. 21, c. 6, et ibi Vales.
[Liban. Epist. 1301, ed. Wolf.]
Hier. in vita Hilarionis, t. 2, p. 18.
Baron. an. 362.
God. in Prosop. Cod. Th. t. 6, p. 365.]
L’année suivante le consulat fut d’abord la récompense et enfin l’écueil de deux ambitieux, qui ne méritaient que des châtiments. Cette dignité avait été promise à Taurus, s’il venait à bout de corrompre les évêques assemblés à Rimini. Constance lui tint parole; il lui donna pour collègue Florentius, qui avait acheté les bonnes graces de l’empereur en traversant les desseins que Julien avait formés pour le soulagement de la Gaule. Taurus était déja préfet du prétoire d’Italie: Florentius venait d’être revêtu de la même charge en Illyrie, où il avait succédé à Anatolius. Leur fortune tomba, avant la fin de leur consulat, comme on le verra dans la suite. Constance qui se proposait de combattre cette année Sapor et Julien, faisait de très-grands préparatifs: il levait des milices dans toutes les provinces; il obligeait tous les ordres, toutes les conditions de contribuer pour la solde des troupes, et pour les fournitures d’habits, d’armes, de machines, de vivres et de chevaux. Il prodigua l’or et l’argent aux rois et aux satrapes d’au-delà du Tigre[322] pour les gagner. Arsace roi d’Arménie, et Méribanès roi d’Ibérie[323], étaient les plus à craindre, s’ils se fussent déclarés pour les Perses. Constance leur envoya des ambassadeurs chargés de riches présents. Hermogène, préfet d’Orient, étant mort, il nomma Helpidius en sa place. Celui-ci était de Paphlagonie: son extérieur n’avait rien d’avantageux; il s’énonçait mal, mais il était digne de sa fortune par sa droiture, par sa fermeté à rendre la justice, et par sa douceur. On dit qu’ayant reçu de la bouche même de Constance l’ordre de mettre à la torture un homme qu’il savait être innocent, il supplia instamment l’empereur d’accepter la démission de sa charge, et d’en revêtir quelqu’un qui fût plus propre que lui à exécuter des ordres de cette nature. Il paraît que cette généreuse franchise arrêta le cours de l’injustice. Helpidius fut ensuite dépouillé de sa dignité par Julien, qui ne put l’engager à renoncer au christianisme. Sa femme Aristénète ne fut pas moins illustre. Saint Jérôme en fait un grand éloge; et Libanius, trop ennemi des chrétiens pour rendre toujours justice à Helpidius, n’a pu refuser des louanges à cette épouse vertueuse.
[Note 322: Transtigritanos reges et satrapas. Amm. Marc. l. 21, c. 6.—S.-M.]
[Note 323: On ne retrouve point ce roi dans les divers extraits que nous possédons des chroniques géorgiennes. Il se pourrait que les compilateurs modernes de ces histoires l’eussent confondu avec l’un de ses prédécesseurs appelé Mihran, celui qui établit en Ibérie le culte de J.-C. (Voyez l. IV, § 65.). Leur nom est en effet le même. Méribanès ne diffère réellement pas de Mirvan, dénomination fort commune chez les Géorgiens, et qui n’est qu’une corruption de Mirian, qui n’est guère moins usitée. Celle-ci n’est elle-même qu’une altération du nom arménien et persan Mihran, qui se présente dans les auteurs byzantins sous la forme Mirranès, et dans les anciens sous celle de Mithrinès. Ils dérivent tous du nom du dieu Mithra, qui est en persan et en arménien Mihr ou Mihir.—S.-M.]
[Note latérale: XXX. Il s’assure de l’Afrique.
Amm. l. 21, c. 7.]
Après une longue délibération, Constance s’en tint à son premier plan: c’était de terminer d’abord la guerre contre les Perses pour ne laisser derrière lui aucun sujet d’inquiétude. Il devait ensuite revenir sur ses pas, traverser rapidement l’Illyrie et l’Italie, et fondre tout à coup sur Julien. Tels étaient les projets dont il se faisait illusion et dont il amusait ses officiers. Cependant pour s’assurer de l’Afrique, province importante dans une guerre civile, il y envoya Gaudentius[324], qui lui avait servi d’espion dans la Gaule. Gaudentius, timide et intéressé, avait sujet de craindre le ressentiment de Julien; et persuadé que Constance resterait victorieux, comme personne n’en doutait alors, il ne pouvait manquer de zèle pour le servir. Aussi s’acquitta-t-il parfaitement de sa commission. Dès qu’il fut arrivé, il instruisit des ordres de l’empereur le comte Crétion et les autres commandants; il leva de bons soldats; il fit venir des coureurs de la Mauritanie; il garnit de camps volants les côtes opposées à la Gaule et à l’Italie, et tant que Constance vécut, il ferma aux ennemis l’entrée du pays, quoique la côte de Sicile, depuis le Cap de Lilybée jusqu’à celui de Pachyn, fût bordée des troupes de Julien, qui ne cherchaient que l’occasion de débarquer en Afrique.
[Note 324: Il était notarius ou secrétaired’état. Per mare notarium misit Gaudentium, quem exploratorem actuum Juliani per Gallias aliquamdiu fuisse præstrinximus. Amm. Marc. l. 21, c. 7.—S.-M.]
[Note latérale: XXXI. Il passe en Mésopotamie.
Amm. l. 21, c. 7 et c. 13.]
Pendant que Constance s’occupait de ces dispositions, il apprit que l’armée des Perses s’approchait des bords du Tigre. Aussitôt il se mit en campagne au commencement de mai[325], et ayant passé l’Euphrate sur un pont de bateaux[326], il se rendit à Edesse, où il avait formé ses magasins[327]. De là, il envoya des coureurs pour observer la marche des ennemis. On ne savait encore en quel endroit ils passeraient le Tigre; et Constance ne pouvait se fixer dans aucune résolution. Tantôt il voulait partager son armée en divers corps pour s’étendre dans le pays, tantôt il songeait à la conduire toute entière devant Bézabde pour attaquer de nouveau cette place. Mais s’attacher ainsi à l’extrémité de la Mésopotamie, c’était ouvrir les passages à Sapor et lui donner moyen de pénétrer sans résistance jusqu’à l’Euphrate. D’ailleurs, voulant conserver son armée pour l’employer contre Julien, il craignait de la consumer dans un siége dont il avait déja éprouvé la difficulté. Cependant pour avoir des nouvelles plus sûres, il fit partir à la tête d’un grand corps de troupes Arbétion et Agilon[328], avec ordre de s’étendre sur les bords du Tigre et d’observer l’ennemi: il leur recommanda de ne point hasarder de combat, mais de se retirer dès qu’ils verraient les Perses entrer dans le fleuve, et de lui en donner avis aussitôt. Sapor, arrêté par des présages peu favorables, différait toujours le passage, et tenait les Romains en échec. Les espions et les transfuges qui se rendaient au camp, ne faisaient qu’accroître l’incertitude par la diversité de leurs rapports. Chez les Perses le secret du roi ne courait jamais risque d’être éventé: il n’était connu que d’un petit nombre de seigneurs d’une fidélité éprouvée et d’une profonde discrétion: le silence était même chez eux une divinité adorée[329]. D’ailleurs les Perses étaient rusés et trompeurs. Les deux généraux inquiétés par de fréquentes alarmes, dépêchaient sans cesse à l’empereur pour le prier de les venir joindre; ils lui représentaient que, malgré leur vigilance, ils risquaient à tout moment d’être surpris; et que si toutes les troupes n’étaient pas réunies, ils seraient infailliblement accablés. Telle était la situation de Constance, quand il apprit que Julien, ayant rapidement traversé l’Italie et l’Illyrie, était déja maître du pas de Sucques.
[Note 325: Il existe plusieurs lois de Constance relatives au sénat de Constantinople, qui sont datées de Gephyræ (c’est-à-dire les ponts), endroit situé, selon les anciens itinéraires, à 22 milles au nord d’Antioche.—S.-M.]
[Note 326: Il passa dans un lieu nommé Capessane, per Capessanam Euphrate navali ponte transcurso (Ammien Marc. l. 21, c. 7). Sa position est inconnue.—S.-M.]
[Note 327: Edessam petit uberem commeatibus et munitam. Amm. Marc. l. 21, c. 7.—S.-M.]
[Note 328: L’un général de l’infanterie, et l’autre de la cavalerie, pedestris equestrisque militiæ magistros.—S.-M.]
[Note 329: Apud Persas silentii colitur numen. Je ne crois pas qu’il faille prendre à la lettre ces paroles d’Ammien Marcellin. On trouve dans les auteurs anciens plusieurs exemples du secret scrupuleux que gardaient les anciens Perses. Vetus disciplina regum, dit Quinte-Curce, silentium vitæ periculo sanxerat.—S.-M.]
[Note latérale: XXXII. Julien se détermine à faire la guerre à Constance.
Amm. l. 21, c. 1 et 2.
Greg. Naz. or. 3, t. 1, p. 68.
Liban. or. 10, t. 2, p. 286.
Soz. l. 5, c. 1.
Zos. l. 3, c. 9.
Zon. l. 13, t. 2, p. 22.]
Nous avons laissé Julien à Vienne en Gaule, où il passa une partie de l’hiver dans de profondes réflexions. Devait-il tenter toutes les voies de douceur pour se réconcilier avec Constance, ou forcer ce prince par les armes à le reconnaître pour collègue? L’un et l’autre parti paraissait également dangereux. D’un côté l’exemple de Gallus lui apprenait quel fond il devait faire sur la foi d’un prince qui n’épargnait ni la séduction ni le parjure, et qui plongeait le poignard dans le sein de ses proches au moment qu’il feignait de les embrasser: de l’autre, il craignait cette fortune qui partout ailleurs abandonnant Constance, l’avait toujours fidèlement suivi dans les guerres civiles. Ce dernier péril lui sembla pourtant préférable, parce qu’une guerre déclarée lui laissait toutes les ressources de la prudence et de la valeur, et que d’ailleurs la fortune l’avait lui-même jusqu’alors assez bien servi, pour mériter qu’il se mît entre ses mains plutôt qu’en celles de Constance. La superstition aida encore, dit-on, à le déterminer. Il crut voir en songe le Soleil, sa divinité favorite, qui lui annonçait que Constance mourrait avant la fin de l’année. La prédiction telle qu’elle est rapportée par plus d’un auteur, est trop claire et trop précise pour laisser occasion de douter qu’elle ait été composée après coup[330]. Saint Grégoire, sur la foi d’un bruit qui courait alors, prétend qu’il était facile à Julien de prédire cette mort, parce qu’il avait pris des mesures pour la procurer par le ministère d’un domestique de Constance. Il est plus sûr de dire que tout le détail de ce songe n’est qu’une fable inventée après l’événement. Julien, qui se vantait si volontiers de la protection des Dieux, n’en fait aucune mention expresse dans ses écrits. Ayant donc résolu de prendre les armes, il ne fit rien avec précipitation: il songea moins à forcer les circonstances, qu’à profiter des incidents; il se donna le temps d’affermir sa puissance et de dresser son plan avec maturité et tranquillité d’esprit. Il publiait qu’il ne voulait aller trouver Constance que pour se justifier, et qu’il s’en remettrait au jugement des deux armées. Les soldats de Magnence s’étaient répandus de toutes parts et subsistaient de brigandages. Julien fit proclamer une amnistie en leur faveur, il les rappela à leurs drapeaux, et rétablit la sûreté sur les grands chemins. Apostat depuis long-temps, il observait dans le particulier toutes les pratiques du paganisme; mais ce secret n’était connu que du petit nombre de ses plus intimes confidents. Comme son armée était composée de chrétiens et de païens, il déclara qu’il laissait à chacun la liberté de servir Dieu à sa manière; mais il continua de faire à l’extérieur profession de christianisme. Il assista même aux prières publiques dans l’église de Vienne le jour de l’Epiphanie[331].
[Note 330: Cette prédiction, composée de quatre vers grecs, se retrouve dans Ammien Marcellin, dans Zosime et dans Zonaras. Elle est ainsi conçue:
Ζεὺς ὅταν εἰς πλατὺ τέρμα μόλῃ κλυτοῦ ὑδροχόοιο, Παρθενικῆς δὲ Κρόνος μοίρῃ βαίνῃ ἐπὶ πέμπτῃ, Εἰκοστῇ, βασιλεὺς Κωνστάντιος Ἀσίδος αἴης Τέρμα φίλου βιοτοῦ ϛυγερὸν καὶ ἑπώδυνον ἕξει.
C’est-à-dire: «Quand Jupiter aura parcouru tout le signe du Verseau, et que Saturne sera dans le vingt-cinquième degré de la Vierge, Constance, monarque de l’Asie, terminera sa vie dans de grands tourments».—S.-M.]
[Note 331: Et ut hæc interim celarentur, feriarum die, quem celebrantes mense januario Christiani Epiphania dictitant, progressus in eorum ecclesiam, solemniter numine orato discessit. Amm. Marcel., l. 21, c. 2.—S.-M.]
[Note latérale: XXXIII. Les Allemans reprennent les armes.
Amm. l. 21, c. 3.
Jul. ad Ath. p. 286.
Liban. or. 5, t. 2, p. 180; et 10, p. 286 et 287.
Cellar. Geog. l. 2, c. 7, art. 13.]
Il ne s’occupait que de l’entreprise qu’il méditait contre Constance, lorsqu’aux approches du printemps il apprit que les Allemans recommençaient à faire des courses[332]. Les sujets de Vadomaire allié des Romains avaient été les premiers à prendre les armes. Le bruit se répandit que cette infraction des traités était l’effet des intrigues de Constance: que ce prince avait à force d’argent engagé Vadomaire à se jeter dans la Gaule, afin d’y retenir Julien. Celui-ci n’oublia pas d’accréditer ces discours: il prétendit même avoir intercepté des lettres de Constance à Vadomaire et à d’autres rois allemands. On surprit un courrier de Vadomaire chargé d’une lettre à Constance, dans laquelle le prince allemand traitait Julien avec assez de mépris. Julien, pour se débarrasser de ce nouvel ennemi, envoya en diligence le comte Libinon à la tête des deux légions gauloises qui s’étaient le plus distinguées dans la nouvelle révolution. Libinon passa le Rhin auprès de Bâle, et arriva près d’une ville qu’on croit être Seckingen[333] [_Sanctio_]. A l’approche des Romains, les Barbares en beaucoup plus grand nombre s’étaient cachés dans des vallons. Le comte les attaqua sans précaution, et fut tué le premier. La victoire fut quelque temps disputée; mais il fallut céder au nombre, et les Romains se retirèrent avec perte.
[Note 332: Ils ravageaient les frontières de la Rhétie, confines Rhætiis tractus.—S.-M.]
[Note 333: C’est l’opinion de Cluvier adoptée par Henri Valois, dans son Commentaire sur Ammien Marcellin, l. 21, c. 3. L’historien latin n’indique pas le lien du passage; mais on sait que les états de Vadomaire étaient voisins de Bâle (_Augusta Rauracum_), où l’on traversait le Rhin.—S.-M.]
[Note latérale: XXXIV. Prise de Vadomaire.
Amm. l. 21, c. 3 et 4.
Liban. or. 10, t. 2, p. 286.]
Vadomaire, naturellement fourbe et artificieux, feignait de ne prendre aucune part à cette guerre. Il tâchait d’amuser Julien par des protestations d’un attachement inviolable: il lui prodiguait dans ses lettres les noms les plus flatteurs; il lui donnait même le titre de Dieu. Il entretenait des liaisons avec les officiers romains, qui gardaient la frontière, et passait souvent le Rhin pour venir se divertir avec eux. Julien, qui n’était pas dupe de ses artifices, résolut de le faire enlever. Il dépêcha le secrétaire Philagrius, qui fut depuis comte d’Orient, et dont il connaissait l’habileté: il le chargea d’un ordre cacheté qui ne devait être ouvert que quand Vadomaire se trouverait en-deçà du Rhin. L’occasion se présenta bientôt. Le prince allemand, affectant toujours beaucoup de sincérité et de franchise, vint à son ordinaire souper chez le commandant, qui invita aussi Philagrius. A la fin du repas Philagrius, ayant arrêté Vadomaire, fit voir sa commission, le mit sous la garde du commandant, et comme il n’avait point d’ordre pour retenir les gens de ce prince, il leur laissa la liberté de s’en retourner. Le roi fut conduit au camp de Julien. Il se crut perdu quand il apprit que ses lettres adressées à Constance avaient été interceptées; mais Julien sans entrer avec lui dans aucun éclaircissement, le fit conduire en Espagne. Il ne voulait pas laisser cet esprit dangereux et perfide à portée de troubler la Gaule en son absence. Vadomaire rentra en faveur sous le règne de Valentinien et de Valens, et fut fait duc de la Phénicie. Julien marcha aussitôt pour abattre par un dernier coup la témérité des Barbares; et de peur que le bruit de sa marche ne leur fît prendre l’épouvante, et ne l’obligeât de les poursuivre trop loin, il passa le Rhin pendant la nuit avec un gros de troupes légères, et les chargea au dépourvu. Ils se virent enveloppés avant que d’avoir eu le temps de se mettre en défense; plusieurs furent tués: les autres abandonnant leur butin et demandant grace, se rendirent prisonniers. Les princes voisins, qui n’étaient point entrés dans la révolte, vinrent protester de leur soumission, et renouvelèrent leurs serments. Julien se retira après les avoir menacés d’une prompte vengeance, s’ils se départaient de la fidélité qu’ils avaient jurée.
[Note latérale: XXXV. Julien fait prêter serment à ses troupes.
Amm. l. 21, c. 5.
Jul. ad Ath. p. 286. et epist. 13, p. 382.
Liban. or. 10, t. 2, p. 287 et 288.
Eunap. in Max, t. 1, p. 54, ed. Boiss.]
Revenu à Bâle [_Rauracos_], et persuadé que la diligence est le principal ressort des entreprises hardies, et que dans un péril inévitable le plus sûr est de l’affronter sans délibérer, il résolut de se mettre en marche pour aller au-devant de Constance. Il commença par consulter ses oracles. Il avait fait venir en Gaule le grand-prêtre d’Éleusis: ce fut avec lui qu’il fit des sacrifices secrets à Bellone; son médecin Oribasius et un autre fanatique Africain, nommé Évhémère, confidents de son apostasie, furent seuls admis à ces mystères. Tous les présages lui promettaient la sûreté et la gloire s’il marchait, et le menaçaient de sa perte s’il restait dans la Gaule. Il se félicita de cet heureux concert entre les conseils de ses dieux et ceux de son ambition. Car ce prince n’était pas tellement esclave de la superstition, qu’il ne sût bien s’en affranchir quand elle ne s’accordait pas avec ses intérêts. Il avait, ainsi que Jules César, l’esprit assez présent pour donner un tour avantageux aux plus sinistres présages. Un jour qu’il s’exerçait à Paris dans le Champ-de-Mars, son bouclier s’étant rompu en éclats, l’anse lui resta seule dans la main: c’était là un des plus fâcheux pronostics, et tous les spectateurs en paraissaient alarmés: Ne craignez rien, leur cria Julien, ce que je tenais ne m’a pas échappé. Se croyant assuré de la protection du ciel, il voulut éprouver l’attachement de ses soldats. Les ayant donc fait assembler, il monta sur le tribunal, et portant sur son front une noble confiance, après leur avoir rappelé de nouveau ses travaux et leurs exploits, il leur déclara qu’il allait les conduire aux extrémités de la Dacie; qu’ils ne rencontreraient aucun obstacle dans leur passage par l’Illyrie; que les premiers avantages leur en prépareraient de nouveaux, et régleraient leurs démarches: «Je me charge, ajouta-t-il, de veiller selon ma coutume à votre sûreté et de vous ménager les succès; et si j’étais obligé de rendre compte de ma conduite à d’autres qu’à ma conscience, juge souverain et incorruptible de mes actions, je serai toujours prêt à justifier mes intentions et à prouver que je n’aurai rien entrepris que ce qui peut vous être utile à tous. Assurez-moi par serment de votre fidélité; et soit en quittant ce pays, soit dans le voyage que nous allons faire, gardez-vous de donner sujet de plainte à aucun particulier. Souvenez-vous que ce qui fait votre gloire, ce n’est pas seulement d’avoir abattu tant d’ennemis, mais plus encore d’avoir rendu à ces provinces la paix, la sûreté et l’abondance.» L’armée reçut ses paroles comme celles d’un oracle: l’ardeur étincelle dans les yeux: tous de concert, frappant leurs boucliers, s’écrient qu’ils sont prêts à marcher sous les auspices d’un si grand capitaine; ils le nomment le favori des Dieux, le vainqueur des rois et des nations. Pour donner à leur serment la forme la plus solennelle, ils lèvent leurs épées sur leurs têtes, et prononçant les plus terribles imprécations ils jurent en termes formels qu’ils s’exposeront pour lui à tous les hasards, et à la mort même. Les officiers prêtent tous en particulier le même serment. Ces Hérules, ces Bataves, ces Gaulois, qui l’année précédente avaient refusé de passer les Alpes pour le service de Constance, sont prêts à suivre Julien jusqu’au bout du monde. Le seul Nébridius, préfet du prétoire, fut assez hardi pour représenter, qu’étant comblé des bienfaits de Constance, il ne pouvait engager sa foi contre le service de ce prince; et comme les soldats, irrités de sa résistance, menaçaient de l’égorger, il alla se jeter aux pieds de Julien qui le couvrit de sa robe. Les soldats respectèrent cet asyle. Nébridius étant retourné au palais avec Julien, se prosterna devant lui, demandant humblement, comme un gage de sûreté, la permission de lui baiser la main: Eh! quel honneur réserverions-nous donc à nos amis? repartit Julien; retire-toi où tu jugeras à propos, on ne te fera aucun mal. Nébridius se retira en Toscane sur ses terres.
[Note latérale: XXXVI. Disposition de Julien.
Amm. l. 21, c. 8.
Zos. l. 3, c. 10.
Cellar. Geog. l. 2, c. 5, art. 36.]
Salluste, cet ami fidèle, qui avait été enlevé à Julien trois ans auparavant, était venu le rejoindre. Le nouvel empereur le laissa en Gaule avec la qualité de préfet du prétoire: il le crut nécessaire dans cette province, dont il était obligé de s’éloigner; et comme une des fonctions du préfet était de payer les troupes, et de pourvoir au soin des vivres, Julien emmena Germanianus qu’il chargea de ce détail. Il déclara Névitta général de la cavalerie, sans avoir égard à Gumoaire que Constance avait nommé, mais que Julien regardait comme un traître qui avait manqué de foi à Vétranion son maître. Il donna la questure à Jovius, l’intendance du trésor à Mamertinus, le commandement de sa garde à Dagalaïphe[334]. Dans la distribution des emplois militaires il ne considéra que les services et la fidélité. Ses troupes ne montaient qu’à vingt-trois mille hommes; et comme il appréhendait qu’elles ne parussent méprisables s’il les faisait marcher en un seul corps d’armée, il les partagea en trois divisions dans la vue d’en augmenter l’apparence, et de répandre plus de terreur. Le premier détachement partit sous la conduite de Jovinus et de Jovius, avec ordre de traverser les contrées septentrionales de l’Italie; Névitta à la tête de l’autre division devait passer par la Rhétie. Le rendez-vous fut marqué à Sirmium. Il leur recommanda de marcher avec diligence et circonspection. Pour lui il ne se réserva que trois mille hommes, avec lesquels il prit sa route par la forêt Noire, nommée alors la forêt Marciane [_Marcianas Sylvas_], et par les bords du Danube.
[Note 334: Jovio quæsturam….. et Mamertino largitiones curandas; et Dagalaiphum præfecit domesticis. Amm. Marcel. l. 21, c. 8.—S.-M.]
[Note latérale: XXXVII. Marche de Julien jusqu’à Sirmium.
Amm. l. 21, c. 9.
Jul. ad Ath. p. 286.
Mamert. pan. c. 6, 7, 8 et 13.
Liban. or. 8, t. 2, p. 242, or. 9, p. 254; et or. 10, p. 287, et 288.
Greg. Naz. or. 3, t. 1, p. 68.
[Zos. l. 3, c. 10.]]
Ces dispositions étant faites, Julien prit le chemin de la Pannonie. Constance avait ordonné aux commandants des villes d’Italie, situées au voisinage de la Gaule, de garder tous les passages. Résolu de passer lui-même les Alpes pour aller chercher Julien, il avait amassé sur la frontière une quantité immense de provisions[335]. Les généraux de Julien se rendirent maîtres de ces magasins. Julien, étant arrivé au Danube, fit le reste du voyage partie sur le fleuve, partie en le côtoyant, tantôt sur les terres de l’empire, tantôt sur celles des Barbares[336], par des chemins rudes et difficiles, évitant les grandes routes, de crainte d’y rencontrer des forces supérieures aux siennes. Le secret, la diligence, l’esprit de ressource et l’habitude qu’il s’était faite de surmonter les plus grandes fatigues, le sauvèrent de tous les périls. Il s’assurait de tous les passages du fleuve; il enlevait les postes des ennemis pendant la nuit; il leur donnait le change par de fausses alarmes: dans le temps qu’on l’attendait aux défilés des montagnes, il traversait la plaine; il se faisait ouvrir les portes des villes par persuasion, par force, par ruse. On parle d’un stratagème qui le rendit maître d’une place forte que l’histoire ne nomme pas. Ayant surpris un corps d’ennemis, il fit revêtir de leurs armes et marcher sous leurs enseignes plusieurs des siens, qui furent reçus dans la place et s’en emparèrent. Dans une autre occasion six de ses soldats dans un défilé en mirent en fuite deux mille. Il marchait lui-même à la tête de ses troupes, à pied, la tête nue, chargé de ses armes, couvert de sueur et de poussière. Sa marche était rapide; il n’avait pas besoin d’envoyer dans les villes qui se trouvaient sur sa route, pour y chercher de quoi fournir à la délicatesse de sa table; il vivait de pain et d’eau comme le moindre soldat. Il traversa ainsi toute la Pannonie. Quelque diligence qu’il fît, la renommée le devançait: les peuples accouraient en foule sur son passage; il ne s’arrêtait que pour faire lire de temps en temps à haute voix les lettres que Constance avait écrites aux Barbares: il en tira un très-grand avantage pour gagner les cœurs en sa faveur, et les soulever contre un maître cruel qui sacrifiait ses peuples à sa haine et à sa jalousie personnelle. En même temps il prodiguait l’argent; il accordait aux villes des exemptions et des priviléges. Il ne lui fallut que se montrer pour faire la conquête de la province. A la première nouvelle de cette invasion, Taurus avait abandonné l’Italie; et en passant par l’Illyrie, il avait entraîné avec lui Florentius[337]. Tous deux remplis d’épouvante fuyaient avec précipitation vers Constantinople.
[Note 335: L’empereur avait placé des magasins dans toutes les villes voisines de la Gaule, et particulièrement à Brigantium, actuellement Bregentz, au sud du lac de Constance. Selon Julien lui-même (_Ad Athen._, p. 286), Constance avait réuni dans cette place trois millions de médimnes de blé, τριακοσίας μυριάδας μεδίμνων πυροῦ κατειργασμένου ἐν τῇ Βριγαντίᾳ. Il avait ordonné de faire la même chose sur toutes les routes qui conduisaient aux Alpes Cottiennes.—S.-M.]
[Note 336: Per ultima ferarum gentium regna, calcata regum capita supervolans, in medio Illyrici sinu improvisus apparuit. Mamertinus, Paneg. cap. 6.—Καὶ τῆς βαρβαρικῆς ὄχθης ἔστιν ἥν διαδραμὼν. Greg. Naz., Or. 3, t. 1, p. 68.—S.-M.]
[Note 337: C’est par cette raison que Julien, selon Zosime, avait ordonné de les appeler consuls fuyards, φυγάδας ὑπάτους, dans les actes publics.—S.-M.]
[Note latérale: XXXVIII. Il s’empare de cette ville.
Amm. l. 21, c. 9 et 10.
Zos. l. 3, c. 10 et 11.]
Julien le onzième jour de sa marche approchait de Sirmium. Le comte Lucillianus, qui commandait dans la Pannonie, était alors campé près de cette ville. Il rassemblait les troupes des quartiers les plus voisins, et se préparait à s’opposer à Julien. Ce prince ne lui en laissa pas le temps. Etant arrivé par le fleuve à Bononia[338], qui n’était qu’à dix-neuf milles de Sirmium, il débarqua sur le soir, et dépêcha aussitôt Dagalaïphe à la tête d’une troupe de cavalerie légère, avec ordre de lui amener Lucillianus de gré ou de force. Celui-ci qui le croyait encore bien loin, dormait tranquillement. A son réveil, il se voit environné de gens inconnus et armés, qui lui signifient les ordres de l’empereur. Plein de surprise et d’effroi, il prend le parti d’obéir. On le fait monter sur un méchant cheval, et ce général naturellement fier fut présenté à Julien comme un prisonnier du dernier ordre. Cependant le prince lui ayant permis de baiser sa robe, il revint peu à peu de sa frayeur, et s’enhardit jusqu’à lui représenter la témérité de son entreprise. Gardez pour Constance vos sages avis, lui répondit Julien avec un sourire amer; ce n’est pas pour vous autoriser à me faire des leçons, c’est pour calmer vos craintes que je vous donne des marques de clémence. Sur-le-champ Julien marche à Sirmium. C’était une capitale grande et peuplée, dont la possession lui répondait de toute la province. Il y était si peu attendu, que la plupart des habitants, apprenant que l’empereur arrivait, s’imaginèrent que c’était Constance. Il entra avant le jour dans les faubourgs qui étaient fort étendus. La vue de Julien parut un prodige: on se rassure; l’allégresse succède à la surprise; les soldats de la garnison, les habitants courent au-devant de lui avec des flambeaux; ils sèment de fleurs son passage; ils le suivent au palais avec des cris de joie, et le nomment hautement leur empereur, leur maître. Le lendemain Julien donna des courses de chars, où toute la ville fit éclater sa joie. Les troupes commandées par Névitta qui avaient traversé la Rhétie, arrivèrent ce jour-là à Sirmium.
[Note 338: On croit que ce lieu se nomme actuellement Bonmunster. Il était aussi appelé Malatæ; au moins telle était l’opinion de Cellarius (t. 1, p. 448), et de Wesseling (_ad Itin. Anton._, p. 243). Bononia aurait été alors le nom latin de Malatæ. C’est au reste celui-ci qui se voit sur la table de Peutinger et sur les inscriptions antiques qui se trouvent dans le pays.—S.-M.]
[Note latérale: XXXIX. Il se rend maître du pas de Sucques.]
Le jour suivant Julien alla se saisir du pas de Sucques. C’est une gorge étroite entre le mont Hœmus et le mont Rhodope, dont les deux chaînes, après avoir embrassé la plus grande partie de la Thrace, viennent se rapprocher en cet endroit. Quoique les Romains eussent élargi ce passage, qui faisait la communication de la Thrace et de l’Illyrie, il était encore très-aisé de le fermer et d’y arrêter les plus fortes armées. La pente du côté de l’Illyrie est douce et facile; mais du côté de la Thrace ce sont des précipices et des chemins impraticables. Du pied de ces montagnes s’étendent deux plaines immenses; d’une part jusqu’aux Alpes Juliennes, de l’autre jusqu’au détroit de Constantinople et à la Propontide. Julien s’empara de ce passage important; il y laissa un corps de troupes sous le commandement de Névitta, et se retira à Naïssus[339] pour y prendre des arrangements conformes à l’état de ses affaires.
[Note 339: Ville peuplée, copiosum oppidum, fondée par Constantin. On l’appelle actuellement Nissa; elle est dans la Servie.—S.-M]
[Note latérale: XL. L’Italie et la Grèce se déclarent pour lui.
Amm. l. 21, c. 10.
Jul. ad Ath. p. 286 et 287.
Liban. or. 8, t. 2, p. 242, et or. 10, p. 287 et 288.
Zos. l. 3, c. 11.]
Il appela auprès de lui l’historien Aurélius Victor, celui même dont nous avons un abrégé d’histoire, qui n’est pas sans quelque mérite. Il l’avait vu à Sirmium et il estimait sa probité. Il lui donna le gouvernement de la seconde Pannonie[340], et lui fit ériger une statue de bronze. Cet Aurélius fut dans la suite préfet de Rome. Depuis la fuite de Taurus et de Florentius, Rome et toute l’Italie, la Macédoine et toute la Grèce, s’étaient déclarées en faveur de Julien. Persuadé qu’il n’avait plus de réconciliation à espérer, il ne ménagea plus Constance. Il s’empara des trésors du prince et des mines d’or et d’argent qui étaient ouvertes en Illyrie. Il écrivit au sénat de Rome une lettre remplie d’invectives si atroces contre Constance, que les sénateurs n’en purent entendre la lecture sans s’écrier que Julien devait plus de respect à celui à qui il était redevable de son élévation. La mémoire de Constantin n’y était pas épargnée: Julien le traitait de novateur, de destructeur des lois anciennes et des usages les mieux établis; il l’accusait d’avoir le premier avili les charges les plus éminentes et le consulat même, en le prodiguant à des Barbares: reproche absurde, qui devait retomber sur son auteur, comme le remarque Ammien Marcellin; puisque dès l’année suivante il éleva au consulat Névitta, Goth de naissance, homme grossier, cruel, sans expérience, sans autre mérite que de s’être attaché à la fortune de Julien, et fort inférieur en toute manière à ceux que Constantin avait honorés de cette dignité. Il écrivit en même temps aux armées d’Italie, pour leur recommander la garde des villes: il fit assembler sur les côtes de Sicile un grand nombre de troupes, qui devaient passer en Afrique à la première occasion. Il dépêcha des courriers dans toute la Grèce. Corinthe, Lacédémone, Athènes reçurent des manifestes de sa part. Nous avons celui qu’il adressa aux Athéniens; c’est une longue apologie[341], dans laquelle il développe dès l’origine toutes les injustices de Constance à son égard: il y proteste qu’il est encore disposé à se contenter de ce qu’il possède, si Constance veut entendre à un accommodement; mais que, plutôt que de se livrer à la discrétion d’un ennemi implacable, il est déterminé à périr les armes à la main, si c’est la volonté des Dieux.