Ingénue 2

Alexandre Dumas · Chapitre 1 sur 27 · partie 2/3

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

 

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l’ignorance inquiète.

– Oui, je vous ai entendu, mon jeune monsieur, dit Marat d’une voix presque tremblante ; mais vous ne supposez point que je vous veuille du mal ? »

Christian fut frappé à son tour de l’opposition qu’il y avait entre ce visage hideux et ces sentiments de bienveillance, bienveillamment exprimés.

« Qu’est-ce que cet instrument, monsieur ? demanda-t-il à Marat en montrant l’outil que celui-ci tenait à la main.

– C’est une sonde, monsieur, répliqua le chirurgien, l’œil de plus en plus timide, le regard presque attendri.

– Je croyais que, d’habitude, cet instrument était d’argent ?

– Vous avez raison, monsieur », dit Marat.

Et, prenant à pleines mains la trousse et les outils qu’elle avait dégorgés sur la table, il sortit de la chambre, et alla chercher dans son cabinet une collection d’outils de la plus fine trempe et

 

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arrangés dans un nécessaire qui valait à lui seul, et en-dehors des instruments qu’il contenait, le double de la première trousse et des premiers outils tout ensemble. C’était un cadeau de M. le comte d’Artois, en échange d’un livre que Marat lui avait dédié.

Marat se rapprocha du lit du blessé, mais, cette fois, avec une sonde d’argent.

« Monsieur, lui dit Christian, mal rassuré encore, malgré l’empressement mis par Marat à changer sa sonde d’acier en une sonde d’argent, je vous ai parlé d’une consultation : j’entends, par consultation, non seulement votre opinion, à vous, dont certes je ne discute pas la valeur, mais encore celle d’un ou deux de vos confrères ayant autorité.

– Ah ! c’est vrai, dit Marat avec un sentiment d’amertume qu’il ne put cacher, je n’ai pas de nom, je n’ai pas d’autorité : je n’ai que du talent.

– Je ne le révoque pas en doute, monsieur ; mais, lorsqu’il s’agit d’une blessure aussi grave que l’est la mienne, je crois que trois avis valent mieux qu’un.

 

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– Soit, monsieur, dit Marat ; nous avons dans le quartier du faubourg Saint-Honoré, le docteur Louis, et, rue Neuve-de-Luxembourg, le docteur Guillotin. Ces deux noms vous paraissent-ils une garantie suffisante ?

– Ce sont deux noms connus et vénérés, répondit le blessé.

– Je vais donc envoyer chercher ces messieurs, alors ?

– Oui, monsieur, s’il vous plaît ainsi.

– Mais, s’ils sont d’un autre avis que moi, dit Marat, prenez garde !

– Vous serez trois, monsieur ; la majorité décidera.

– Très bien, monsieur. »

Et Marat, doux et obéissant à la voix de ce blessé, qui paraissait avoir une si grande influence sur lui, s’approcha de la porte, appela un des palefreniers, et, lui indiquant l’adresse des deux chirurgiens, lui donna l’ordre d’aller les chercher et de ne pas revenir sans eux.

« Maintenant, monsieur, dit-il au jeune

 

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homme, maintenant que vous voilà certain que rien ne s’opérera sans notre triple concours, laissez-moi au moins visiter la blessure, et m’occuper du pansement préparatoire.

– Oh ! pour cela, faites, monsieur, dit Christian, faites !

– Albertine, dit Marat, prépare de l’eau fraîche et des compresses. »

Puis, revenant à Christian :

« Allons, monsieur, du courage, dit-il, je vais sonder la plaie.

– L’opération est-elle bien douloureuse ? demanda Christian.

– Oui, monsieur mais, en même temps, elle est indispensable, et soyez tranquille, j’y emploierai toute la légèreté de ma main. »

Christian ne répondit qu’en présentant sa jambe au chirurgien.

« Surtout, monsieur, dit Christian, ne me cachez rien. »

Marat s’inclina en signe d’assentiment, et

 

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commença l’opération.

À l’introduction de la sonde dans la plaie, qui se rougit aussitôt d’une écume sanglante, Christian pâlit, mais moins encore que le chirurgien.

« Vous ne criez point, lui dit Marat ; criez, criez, je vous en prie.

– Et pourquoi, monsieur ?

– Parce que cela vous soulagera, et que, ne vous entendant point crier, je suppose que peut-être vous souffrez plus encore que vous ne souffrez réellement.

– Pourquoi crierais-je, dit Christian, puisque vous faites de votre mieux, et qu’en effet, votre main est plus légère que je ne l’espérais ? Ne craignez donc rien, monsieur : continuez. »

Mais, en parlant ainsi, le jeune homme porta à ses lèvres un mouchoir qu’il mordit à belles dents.

L’opération dura une demi-minute, à peu près.

Puis Marat, le front soucieux, retira la sonde de la blessure, et appliqua sur la plaie une

 

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compresse d’eau froide.

« Eh bien ? demanda le jeune homme.

– Eh bien, dit Marat, vous avez désiré une consultation : mes deux collègues vont venir ; attendons.

– Attendons ! » dit le jeune homme en laissant retomber sur l’oreiller sa tête de plus en plus pâlissante.

 

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XXXIV

 

La consultation

 

L’attente ne fut pas longue : le docteur Louis arriva au bout de dix minutes, et le docteur Guillotin au bout d’un quart d’heure.

Christian salua l’entrée des deux médecins d’un doux et triste sourire.

« Messieurs, dit-il, je viens de recevoir une blessure grave, et comme je suis page de Son Altesse royale monseigneur le comte d’Artois, je me suis fait apporter à ses écuries, où je savais trouver un chirurgien. Maintenant, quelle que soit la confiance que j’aie en monsieur, j’ai voulu avoir votre opinion sur ma blessure avant de rien décider. »

Guillotin et Marat se saluèrent comme deux hommes de connaissance, tandis que, au

 

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contraire, le docteur Louis et Marat se saluaient comme deux étrangers.

« Examinons la blessure, dit Guillotin.

– Prêtez-moi votre sonde, monsieur », dit le docteur Louis à Marat.

Un frissonnement passa dans les veines du jeune homme à l’idée qu’on allait recommencer l’opération qui l’avait tant fait souffrir, et que, cette fois, l’opération serait tentée par la main tremblante d’un vieillard.

« C’est inutile, dit vivement Marat, j’ai sondé la plaie, et je puis vous donner tous les renseignements que vous désirerez sur l’état de la blessure et le chemin qu’a fait la balle.

– Alors, dit le docteur Louis, passons dans la chambre à côté.

– Pourquoi, messieurs ? demanda Christian ; pour que je ne puisse entendre ce que vous allez dire ?

– Pour ne pas vous effrayer inutilement, monsieur, par des mots qui, dans votre imagination, prendraient une autre signification,

 

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peut-être, que celle qui leur est propre.

– N’importe, messieurs, reprit Christian, je désire que tout se passe devant moi.

– Il a raison, dit Marat, et c’est mon désir, à moi aussi.

– Soit », dit le docteur Louis.

Puis, en latin :

« Quel est l’état de la blessure ? » demanda-t-il.

Marat avait répondu dans la même langue, mais avec un pâle sourire.

« Messieurs, dit Christian, je suis Polonais, et le latin est presque ma langue maternelle ; si vous ne voulez pas que j’entende votre dissertation, il faudrait parler une autre langue. Seulement, je vous préviens que je parle à peu près toutes les langues que vous pouvez connaître et parler vous-mêmes.

– Parlons donc en français, dit Guillotin ; d’ailleurs, le jeune homme paraît franc et résolu. »

 

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Puis, se tournant vers Marat :

« Allons, confrère, continua-t-il, parlez, nous écoutons. »

Mais, à ce mot : « Je suis Polonais », Marat avait semblé si étrangement ému, qu’à peine pouvait-il articuler les mots.

Il essuya son front couvert de sueur, regarda le jeune homme avec une indéfinissable expression d’angoisse, et, secouant la tête comme s’il eût repoussé une idée qui l’envahissait malgré lui :

« Messieurs, dit-il, ainsi que vous le voyez, la balle a pénétré au tiers supérieur de la cuisse ; elle arrive directement sur l’os, contre lequel elle s’amortit en le brisant ; mais, comme elle frappe au point extérieur, elle dévie légèrement, et va se loger entre l’os et les muscles. On la sent avec la sonde.

– Grave ! murmura le docteur Louis.

– Très grave ! répéta Guillotin.

– Oui, très grave ! reprit Marat.

– Y a-t-il des esquilles ? demanda Guillotin.

 

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– Il y en a, dit Marat : j’en ai retiré deux en ramenant la sonde.

– Très grave ! répéta Louis.

– Au reste, dit Marat, pas d’hémorragie ; par conséquent, autant qu’on peut en juger, pas de lésion de gros vaisseaux ; quant à l’artère fémorale, elle était, par sa position, en dehors de l’atteinte du projectile, la balle s’avançant obliquement de dedans en dehors de la cuisse.

– Dès que l’os est fracturé..., dit le docteur Louis en regardant son confrère.

– Il n’y a plus qu’à pratiquer l’amputation », dit Guillotin.

Marat pâlit.

« Pardon, docteur, dit-il, mais réfléchissez bien ; pour une simple fracture, la résolution est terrible !

– Je crois l’amputation urgente, répéta le docteur Louis.

– Voyons, pourquoi cela ? dit Marat. Je vous écoute, avec le respect que je dois à l’auteur du beau Traité des blessures par les armes à feu.

 

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– Pourquoi ? Parce que, premièrement, dans quelques jours va se développer une violente inflammation : cette inflammation produira une excessive tension des chairs ; par le fait de cette tension, il y aura étranglement des parties ; le sujet est jeune, vigoureux : le débridement sera impuissant à arrêter l’étranglement, de là la gangrène ! Secondement, dans cette inflammation, les esquilles seront comprimées ; elles agaceront les filets nerveux ; cet agacement produira des douleurs insupportables, et ces douleurs amèneront probablement le tétanos ; on ne conservera donc pas le membre, et l’on tuera l’individu. Enfin troisièmement, en admettant qu’on évite la gangrène et le tétanos, le malade reste exposé à une suppuration qui l’affaiblit au plus haut degré : supposez qu’en ce moment-là, vous soyez obligé de couper la cuisse, et le malade meurt dans l’opération !

– Je ne nie rien de tout cela, dit Marat ; mais cela ne me paraît pas encore une raison suffisante pour enlever le membre ; vous avez mis les choses au pis, vous les avez poussées au dernier degré, docteur ; quant à moi, j’espère mieux de la

 

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blessure.

– Mais enfin, comment comptez-vous combattre l’inflammation ? Débriderez-vous la plaie ?

– Non, car débrider la plaie, c’est greffer une nouvelle blessure sur une ancienne, et c’est augmenter l’inflammation au lieu de la diminuer.

– C’est l’avis de John Bell, qu’il faut toujours débrider la plaie, dit le docteur Louis.

– Mais ce n’est pas celui de Hunter, repartit Marat.

– Voyons vos moyens de combattre l’inflammation générale dans un sujet qui, je le répète, est jeune et vigoureux.

– S’il est jeune et vigoureux, dit Marat, nous lui tirerons du sang.

– Bon, pour l’inflammation générale ; mais il restera l’inflammation locale.

– Nous lui ferons, si je puis m’exprimer ainsi, une saignée de calorique.

– Vous voulez dire que vous le traiterez par

 

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l’eau froide.

– C’est un moyen qui m’a plus d’une fois réussi.

– Mais les esquilles ?

– Il n’y a pas à s’en occuper : au fur et à mesure qu’elles se présenteront, nous les arracherons, toutes les fois, bien entendu, que nous pourrons le faire sans danger pour le malade.

– Mais la balle ? la balle ? insista le docteur Louis.

– Sans doute, il faut au moins l’extraire, dit Guillotin.

– La balle viendra d’elle-même.

– Et comment cela ?

– La suppuration la poussera au dehors.

– Mais il est impossible, vous le savez bien, de laisser un corps étranger dans la plaie.

– Un corps étranger, et surtout s’il se compose de plomb, n’est pas nécessairement mortel.

– Où donc avez-vous vu cela ? s’écria le

 

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docteur Louis.

– Je vais vous le dire, reprit Marat. Voici ce qui m’est arrivé un jour, en Pologne : je chassais... j’ai toujours été un médiocre chasseur ; d’ailleurs, la chasse est un plaisir cruel, et, avant tout, je suis humain. »

Les deux médecins s’inclinèrent.

« Eh bien, donc, un jour que je chassais, je pris un chien pour un loup, et je lui envoyai trois chevrotines : l’une d’elles se logea dans les muscles lombaires, l’autre s’aplatit sur la tête de l’humérus, la troisième brisa une côte. Je pus extraire cette dernière ; la seconde sortit d’elle-même de la plaie au bout de dix jours ; la troisième demeura dans les chairs, mais ne causa aucun accident. Eh bien, pourquoi la nature, qui agit de même sur tous les animaux, ne ferait-elle point pour l’homme ce qu’elle a fait pour le chien ? »

Le docteur Louis demeura un instant pensif.

Mais tout à coup :

« Prenez garde, monsieur ! ce que vous venez

 

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d’exposer là n’est qu’une observation personnelle ; c’est un fait remarquable, curieux, mais la science ne s’appuie pas sur des exceptions. Mon avis est que vous risquez la vie du blessé en appliquant une théorie qui est en opposition avec toute la science chirurgicale depuis Ambroise Paré jusqu’à Jean-Louis Petit. »

Marat s’inclina avec une fermeté calme.

Mais le docteur Louis insista.

« Je prends la chose sur moi, dit Marat.

– Faites attention, monsieur, répliqua le docteur Louis, mais la chirurgie se relève depuis peu de temps ; les chirurgiens, barbiers et fraters hier encore, ont besoin de faire respecter leur état, et le moyen de le faire respecter, c’est de ne rien hasarder, c’est de se montrer avares de la vie des individus, c’est de guérir enfin.

– Monsieur, dit Marat, je reconnais la justesse de vos paroles, la sincérité de votre opinion ; mais vous avez un trop grand respect du bonnet et de la robe : moi, je mets la conscience au-dessus de l’usage.

 

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– Mais, si l’homme meurt, que deviendra votre conscience, qui aura agi contrairement à toutes les traditions scientifiques, et contre l’opinion de tous les hommes dont l’expérience fait loi ?

– Il y a, répondit Marat, deux lois qui, à mon avis, priment celle de l’expérience : l’une est la loi de l’humanité, l’autre celle du progrès. En somme, la chirurgie n’est pas destinée à faire seulement de belles opérations ; que signifie le mot chirurgie ? secours de la main. Que la main soit donc un secours, et le bistouri un médicament. Je ne me dissimule pas la témérité de l’acte, mais je le prends sur moi. Oh ! excusez-moi, docteur, mais il y a une compensation à la laideur de mes yeux, c’est leur bonté ; eh bien, je vois d’ici le jour où la chirurgie aura fait un grand progrès : la chirurgie qui coupe n’est qu’un art, la chirurgie qui guérit est une science.

– Je comprendrais encore votre obstination, monsieur Marat, dit le docteur Louis, si la blessure était au bras ; mais une fracture d’arme à feu à un membre inférieur !

 

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– Je prends la responsabilité, monsieur », dit Marat.

À ce mot, qui tranche tout dans les consultations chirurgicales, les deux docteurs s’inclinèrent, et Guillotin tendit la main à Marat avec une véritable sympathie.

« Puissiez-vous réussir, dit-il ; je vous souhaite un succès de tout mon cœur.

– Je le souhaite, mais j’en doute, ajouta le docteur Louis.

– Et moi, j’en réponds », dit Marat.

Et il reconduisit jusqu’à la porte les deux docteurs, lesquels, avant de se retirer, déclarèrent une dernière fois qu’ils laissaient toute la responsabilité du traitement à leur collègue, le médecin des écuries de Son Altesse royale monseigneur le comte d’Artois.

Cette longue discussion, au lieu d’abattre le jeune homme, avait exalté ses forces. Marat, en venant à lui, le retrouva l’œil ardent de fièvre.

Il tendit ses deux mains au docteur dans un élan de gratitude.

 

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« Monsieur, lui dit-il, recevez tous mes remerciements pour la manière dont vous avez défendu ma pauvre jambe. Si je la garde, c’est à vous que je le devrai, et je vous en aurai une reconnaissance éternelle. Si les accidents prédits par ces messieurs se déclarent et amènent la mort, eh bien, je mourrai avec la conviction que vous aurez fait tout ce qu’il était possible de faire pour me sauver. »

Marat prit les deux mains que lui tendait le jeune homme, et, cela, avec un tremblement si sensible, que le blessé le regarda, étonné. Ce regard demandait visiblement la cause d’une pareille émotion, assez rare, en général, chez les médecins, et surtout chez les médecins de la trempe du nôtre, pour que le blessé la remarquât.

« Monsieur, demanda Marat, n’avez-vous pas dit que vous étiez Polonais ?

– Oui, monsieur.

– Où êtes-vous né ?

– À Varsovie.

– Quel âge avez-vous ?

 

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– Dix-sept ans. »

Marat ferma les yeux et passa la main sur son front, comme fait un homme prêt à se trouver mal.

« Vous avez votre père ? » dit-il.

Et ses yeux dévoraient d’avance la réponse qui allait sortir des lèvres du blessé.

« Non, monsieur, répondit celui-ci ; mon père était mort avant ma naissance, et je ne l’ai jamais connu. »

À ces mots, Marat devint plus pensif, mais en même temps plus empressé que jamais. Il présenta à Christian une boisson légèrement aromatisée, pour combattre les spasmes et l’engourdissement nerveux, et procéda lui-même à l’établissement d’un appareil singulier à l’aide duquel il espérait combattre à la fois l’inflammation et le tétanos. C’était une espèce de fontaine qu’il fixa le long de la muraille, et qui, à l’aide d’un fétu de paille, devait laisser tomber goutte à goutte une eau glacée sur la plaie, couverte d’une simple compresse.

 

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Le jeune homme le regardait faire avec un étonnement mêlé de reconnaissance. Il était si visible que tous ces empressements, tous ces soins étaient en dehors des habitudes de Marat, que celui qui en était l’objet ne pouvait s’empêcher d’en être profondément étonné.

« Ainsi, monsieur, lui dit Christian quand l’appareil commença de fonctionner, vous ne vous occupez pas autrement de la balle ?

– Non, répondit Marat, mieux vaut la laisser où elle est, puisqu’elle n’adhère pas à l’os, que d’essayer de l’extraire ; car, en allant à sa recherche, je m’exposerais à provoquer de graves accidents, à détruire, par exemple, un de ces caillots salutaires que la nature ingénieuse – cette bonne mère, le meilleur de tous les médecins ! – ne manquera pas de former... Non, de deux choses l’une : ou la balle descendra de son propre poids, et, un beau jour, nous n’aurons qu’à ouvrir la peau pour l’extraire, ou, si elle nous gêne, nous ferons une incision sur le point le plus rapproché et nous l’irons chercher où elle est.

– Soit, dit le jeune homme ; faites comme

 

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vous l’entendrez, monsieur : je me livre entièrement à vous. »

Marat parut respirer.

« Ah ! dit-il avec un sourire presque tendre, vous ne vous défiez donc plus de moi ? »

Le jeune homme fit un mouvement.

« Oh ! continua Marat, ne le niez point, tout à l’heure vous n’étiez pas rassuré sur mon compte.

– Excusez-moi, monsieur, dit Christian, je ne vous connaissais pas, et, sans douter de votre talent...

– Le fait est, continua Marat parlant moitié à lui-même et moitié au jeune homme, que, ne me connaissant point, ce n’était pas ma mine qui pouvait vous rassurer ; car on dit que je suis laid, et, quand je me regarde, je suis forcé de me ranger à l’avis de ceux qui disent cela ; ce n’était pas mon costume non plus : je suis peu attrayant en costume de nuit ; ce n’était pas, enfin, ma réputation... eh ! eh ! je n’en ai pas ! Et cependant vous voyez que je sais défendre les jambes contre ceux qui veulent les couper ; et cependant,

 

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continua-t-il avec une espèce de mélancolie qui n’était pas étrangère à cette organisation pleine de contrastes, j’ai plus vu, plus appris, plus travaillé qu’eux tous ! Qu’est-ce donc alors, monsieur, qui vous a rassuré en moi ?

– Eh bien, c’est votre changement à mon égard, c’est votre effroyable rudesse changée en une douce bienveillance. Lorsque je vous ai vu entrer, remuant à pleines mains ces effroyables outils, je vous ai pris bien plutôt pour un boucher que pour un médecin. Maintenant, au contraire, vous êtes empressé près de moi comme le serait une femme, et vous me regardez comme un père regarderait son enfant. Celui que l’on regarde ainsi, on ne veut pas le faire souffrir. »

Marat se détourna. Qu’essayait donc de cacher ce cœur amer et dédaigneux ? Était-il honteux de ses bons sentiments comme un autre l’eût été des mauvais ? ou bien se passait-il au fond de cette âme sombre quelque chose d’insolite qu’il voulait dérober à tous les yeux ?

En ce moment, un bruit se fit entendre dans l’antichambre, pareil à celui d’une personne qui

 

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accourt avec empressement, et une femme s’élança du corridor en criant d’une voix étouffée :

« Mon fils ! mon Christian ! où est-il ? où est-il ?

– Ma mère ? » fit le jeune homme en se soulevant sur son lit et étendant les deux bras vers celle qui accourait.

En même temps, la haute stature de Danton se dessinait dans l’ouverture de la porte comme dans un cadre trop étroit pour elle.

Danton cherchait des yeux Marat, qui, à la vue de cette femme et au premier mot qu’elle avait prononcé, avait jeté un cri et s’était reculé dans le coin le plus obscur de l’appartement.

 

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XXXV

 

Où Danton commence à croire que le roman du jeune Potocky est moins un

roman qu’une histoire

 

Le blessé avait, pour s’élancer de corps et d’âme au-devant de sa mère, compté sur les forces qu’il n’avait point ; de sorte qu’il retomba presque évanoui sur son oreiller.

La mère jeta un cri, demanda du secours ; mais Danton seul s’approcha d’elle et la rassura en lui montrant son fils qui rouvrait les yeux, en même temps qu’elle sentait ses deux bras revivre autour de son cou.

Quant à Marat, il n’avait pas bougé, et semblait de l’angle obscur où il s’était réfugié, dévorer des yeux le tableau que formaient devant lui cette mère et cet enfant.

 

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La mère était une femme encore belle, quoiqu’elle ne fût plus jeune. Ses traits, altérés par l’émotion qu’elle venait d’éprouver, étaient empreints d’un grand caractère de noblesse et de fierté, tandis que ses yeux bleu clair et ses cheveux blonds dénonçaient la femme du Nord dans toute l’aristocratie des races princières.

Penchée vers son fils, au front duquel ses lèvres étaient collées, elle révélait dans cette attitude une taille riche encore et un pied d’une élégance remarquable.

Le jeune homme rouvrait les yeux comme l’avait dit Danton, et la mère et le fils échangèrent un de ces regards dans lesquels sont enfermés une immense quantité de grâces à la Providence, un remerciement infini à Dieu.

Puis, en peu de mots, Christian, sans dire d’où il venait ni pourquoi il se trouvait sur la place Dauphine, raconta à sa mère comment il avait été blessé, comment il avait demandé, en sa qualité de page de monseigneur le comte d’Artois, d’être conduit aux écuries du prince ; comment, par les soins de Danton – qu’il désigna du doigt, ne le

 

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connaissant point par son nom –, il avait été placé sur une civière et ramené au faubourg Saint-Honoré ; comment il avait trouvé le chirurgien des écuries, comment celui-ci l’avait défendu contre ses deux collègues qui voulaient absolument lui couper la jambe, et comment enfin les soins et les attentions du médecin avaient, autant qu’il était possible, adouci les douleurs inséparables d’une pareille blessure.

Et, tout en faisant ce récit, le jeune homme cherchait des yeux Marat, de plus en plus enfoncé dans l’ombre de l’appartement.

Après avoir exprimé son amour à son fils, la mère de Christian avait besoin d’exprimer sa reconnaissance à son sauveur.

« Mais où est donc ce savant et généreux docteur ? » demanda-t-elle en interrogeant la chambre et en fixant son regard vers Danton, comme pour le prier de la guider dans la recherche du chirurgien, ainsi qu’il l’avait guidée dans la recherche de la maison.

Danton prit un flambeau, et, s’avançant vers l’angle de la chambre d’où Marat avait assisté à

 

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toute cette scène :

« Le voici, madame, dit-il en riant ; jugez-le, non par le costume ni par la mine, mais par le service qu’il vous a rendu. »

Et en même temps il éclaira d’une même lueur le visage de Marat et de la mère de Christian, qui échangèrent, l’une un regard de reconnaissance, l’autre presque un regard de terreur.

À peine ces deux regards se furent-ils croisés, que Danton comprit qu’il se passait, dans le cœur de ces deux personnages, quelque chose que les spectateurs ne pouvaient comprendre.

Marat était à deux pas du mur : à la vue de cette femme, il recula comme à la vue d’un fantôme ; et le mur seul, contre lequel il s’appuya, l’empêcha d’aller plus loin.

De son côté, la femme inconnue garda un instant son sang-froid ; mais presque aussitôt, l’étonnement de Marat, sa pâleur, le cri étouffé qu’il jeta, lui rappelant sans doute ce que le temps et la souffrance avaient effacé d’un visage autrefois connu, elle perdit contenance à son tour,

 

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frappa ses mains l’une contre l’autre, et, reculant vers le chevet du lit, comme pour chercher un refuge près de son fils, ou lui prêter même une protection :

« Oh ! murmura-t-elle, serait-ce possible ? »

Cette scène muette, à peine sensible même pour les plus intelligents, avait pour seuls témoins Danton et Albertine, qui allait et venait avec inquiétude.

Quant à Christian, fatigué de tant de souffrances et de tant d’émotions, il fermait les yeux et s’ensevelissait dans les premières brumes du sommeil.

Les autres assistants étaient quelques domestiques de la maison du prince, qui, moitié par lassitude, moitié par discrétion, s’esquivaient peu à peu, soit pour aller se coucher, soit pour aller s’entretenir des événements de la nuit.

Mais, chose étrange ! après le départ de ces témoins, la scène que nous venons de décrire ne continua point.

Marat, qui s’était senti frappé d’un coup si

 

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violent, reprit sa force, et dompta son émotion.

La mère, passant sa main glacée sur son visage, chassa loin d’elle le souvenir, et secoua le rêve.

Danton les regardait tous deux, et, à reculons, avait rapporté sur la cheminée le flambeau qu’il y avait pris.

« Madame..., balbutia Marat, incapable, malgré toute sa force de volonté, de dire un mot de plus.

– Monsieur, répondit la mère avec un léger accent qui trahissait son origine étrangère, mon fils et moi, nous avons bien de la reconnaissance à vous témoigner.

– J’ai fait mon devoir envers ce jeune homme, dit Marat, je l’eusse fait envers tout autre. »

Et, malgré lui, sa voix trembla en prononçant ces trois mots : « ce jeune homme. »

« Merci, monsieur, dit-elle ; et, maintenant, puis-je faire transporter mon fils chez moi ? »

Une espèce de combat se livra dans le cœur de Marat. Il s’approcha du chevet du lit, examina

 

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attentivement Christian plongé dans l’assoupissement profond de la fatigue, et, sans regarder sa mère en face :

« Vous voyez qu’il dort, dit-il.

– Je ne vous demande pas cela, monsieur, dit la mère ; je vous demande s’il y a du danger à faire transporter mon fils chez moi ?

– Je crois qu’il y aurait danger, oui, madame, répondit Marat. Au surplus, ajouta-t-il d’une voix tremblante, croyez-moi, le jeune homme ne sera pas mal ici.

– Mais, moi, monsieur ?... moi ? » dit la mère en se retournant et en fixant sur Marat le double éclat de son regard.

Marat s’inclina, moins par respect que pour fuir cette flamme qui lui brûlait le cœur.

Puis, surmontant peu à peu son émotion.

« J’aurai l’honneur, dit-il, de vous céder mon pauvre logis. La parfaite guérison de monsieur votre fils dépend des premiers pansements, et de l’immobilité qu’il gardera. Je reviendrai le voir deux fois par jour ; vous saurez l’heure de mes

 

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visites, et vous pourrez y assister ou vous retirer. Pendant tout le reste du temps, vous serez seule avec lui.

– Mais vous, monsieur... ?

– Oh ! ne vous inquiétez pas de moi, madame, dit Marat d’un ton qui renfermait toute l’humilité du repentir.

– Cependant, monsieur, après le service que vous avez rendu à Christian et, par conséquent, à moi, je ne puis vous chasser de chez vous ?

– Oh ! qu’importe, pourvu que le jeune homme soit bien, et échappe au danger du déplacement !

– Mais où irez-vous ?

– Il y aura bien quelque mansarde de domestique vacante dans les écuries. »

La mère du blessé fit un mouvement.

« Ou mieux encore, se hâta d’ajouter Marat, voici M. Danton, qui a été vous chercher, je crois, et qui est un avocat célèbre de mes amis... »

La femme inconnue fit de la tête un signe

 

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reconnaissant.

« Il voudra bien, continua Marat, me loger tout le temps qui sera nécessaire à la convalescence de monsieur votre fils.

– Assurément, madame, dit Danton, qui, ayant observé ces deux figures si troublées, s’était perdu en mille soupçons, en mille surprises, et n’avait pris part à l’action qu’à de longs intervalles.

– Alors, j’accepte », dit la dame en jetant sa mante sur un vieux fauteuil qui se trouvait à sa portée.

Et elle s’assit au chevet du lit de Christian.

« Qu’y a-t-il à faire pour soigner cet enfant ? demanda-t-elle.

– Ne jamais laisser tarir la source d’eau glacée qui coule goutte à goutte sur sa cuisse, et lui faire avaler, d’heure en heure, la boisson aromatisée qu’Albertine apportera. »

Puis, incapable de soutenir plus longtemps la conversation, il s’inclina et passa dans la chambre voisine, ou plutôt dans le cabinet voisin, où il

 

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changea sa vieille robe de chambre pour un habit presque propre, et prit un chapeau et une canne.

« N’oubliez pas votre manuscrit, dit Danton, qui l’avait suivi, et qui lui voyait faire des préparatifs de départ ; vous travaillerez à l’aise chez moi. »

Marat ne l’écouta point, et, tout distrait, lui prit le bras.

Ce bras, Danton le sentit trembler, quand, forcé de traverser, pour sortir, la chambre du blessé, Marat échangea avec l’inconnue un salut d’adieu.

Une fois dans l’escalier, Marat eut à répondre aux questions de divers employés qui, restés debout malgré l’heure avancée de la nuit, désiraient avoir des nouvelles du jeune blessé, lequel avait inspiré d’autant plus d’intérêt que beaucoup l’avaient reconnu pour ce qu’il était, c’est-à-dire pour un page du comte d’Artois.

Mais, une fois hors de la maison, une fois dans la rue :

« Voyons, dit Danton, voyons un peu cette

 

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confession, mon cher.

– Oh ! mon ami, s’écria Marat, quelle aventure !

– Du Potocky ? Du vrai Potocky ? un épilogue à notre roman polonais ?

– Oui ; mais, par grâce, ne riez pas.

– Bon ! vraiment, vous en êtes là, mon pauvre Marat ? Je vous croyais arrivé à rire de tout, moi.

– Cette femme, continua Marat, cette femme, avec sa beauté sarmate de plus en plus fière, cette mère si tendre et si craintive pour la santé de son fils...

– Eh bien ?

– Savez-vous qui c’est ?

– Il serait plaisant que ce fut votre inconnue, mademoiselle Obinska.

– C’est elle-même, mon ami !

– En êtes-vous bien sûr, au moins ? » dit Danton, qui une fois encore essayait de railler.

Marat prit un air solennel.

 

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« Danton, dit-il, si vous tenez à demeurer mon ami, ne plaisantez jamais quand vous toucherez à cette époque de ma vie. Trop de souffrances s’y rattachent, trop de mon sang, du sang précieux de ma jeunesse a coulé dans ce temps-là, pour que je remonte froidement vers un pareil passé. Ainsi donc, si vous vous dites mon ami, si vous avez quelque souci de ne point martyriser avec de vaines paroles un malheureux déjà entamé par les martyres qu’il a subis, écoutez-moi sérieusement, comme vous écouteriez un homme, et non pas comme vous écouteriez la lecture d’un roman.

– Soit, dit Danton avec le sérieux réclamé par son ami ; mais, auparavant, je dois vous avouer une chose.

– Avouez.

– Vous ne vous fâcherez pas ?

– Je ne me fâche de rien, dit Marat avec son sourire d’hyène : avouez donc.

– Eh bien, j’avoue que je n’avais pas cru un seul mot des aventures que vous avez bien voulu me raconter aujourd’hui même.

 

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– Ah ! fit Marat avec ironie, je comprends...

– Que comprenez-vous ?

– Vous n’avez pas voulu croire que j’avais été jeune.

– Hé !

– Que j’avais été beau.

– Que voulez-vous ! saint Thomas était un croyant près de moi !

– Vous n’avez pas voulu croire que j’avais été courageux, hardi, et que, jusqu’à un certain point, on avait pu m’aimer. Eh ! oui, vous avez eu raison ; je comprends que vous n’ayez pas voulu croire tout cela.

– Oui ; mais, maintenant, je fais amende honorable, et je vous dis : je crois tout ce que vous voudrez me faire croire.

– Et cela prouve, murmura Marat comme se parlant à lui-même, cela prouve combien est pusillanime et sot, combien est insensé et stupide, celui qui ouvre les digues de son cœur, pour laisser couler vaguement, pour laisser infructueusement boire par un sable altéré et

 

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aride, par un sable ingrat et avare, le torrent des souvenirs de sa vie. J’ai été un lâche de n’avoir pas su garder ma douleur ; un sot d’avoir cru un moment en vous, comme à un homme de cœur ; un insensé, une brute, d’avoir livré mon secret par vanité, oui, par vanité ! et j’ai été tout cela, puisque ma ridicule confiance ne rapporte pas même la crédulité de Danton.

– Allons, allons, Marat, dit le colosse en secouant son compagnon par le bras qu’il tenait engagé sous le sien, ne nous fâchons pas ; puisque je fais amende honorable, que diable voulez-vous de plus ?

– Enfin, dit Marat, si vous n’avez pu croire que j’avais été beau jadis, au moins croirez-vous qu’elle a été belle ?

– Oh ! oui, dit Danton, oui, elle a dû être bien étonnamment belle ! je vous crois et je vous plains.

– Ah ! merci, fit ironiquement le nain, redevenu méchant, merci !

– Mais, dites donc, fit Danton, frappé tout à

 

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coup d’une idée nouvelle.

– Quoi ?

– Je rapproche les dates.

– Quelles dates ?

– Celle de l’âge du jeune homme comparé à la page où nous sommes. »

Marat sourit.

« Eh bien ? fit-il.

– Eh bien, mais il n’a pas plus de dix-sept ans, ce garçon-là.

– Peut-être bien.

– Alors, il n’y aurait rien d’impossible.

– Il n’y aurait rien d’impossible ?

– À ce qu’il fût... »

Et Danton regarda fixement Marat.

« Laissez donc ! fit amèrement celui-ci ; est-ce que vous n’avez pas remarqué comme il est beau ? Vous voyez bien qu’il ne peut pas être ce que vous pensez. »

Et, sur ces derniers mots, ils entrèrent rue du

 

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Paon, dans la maison de l’avocat aux conseils.

Ils avaient traversé tout Paris, sans retrouver d’autre trace du tumulte de la soirée que, presque en face les uns des autres, les débris fumant encore du bûcher de M. de Brienne et ceux du corps de garde des soldats du guet.

Il est vrai que, s’il eût fait jour, ils eussent pu voir aussi le sang tachant le pavé, depuis la place de Grève jusqu’à l’entrée de la rue Dauphine.

 

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XXXVI

 

Chez Marat

 

Et, maintenant, que nous avons reconduit Marat jusque chez son ami Danton, revenons à Christian, que nous avons laissé sur son lit de douleur, et qui souffre encore plus des tortures de l’esprit que de la blessure du corps.

Sa mère, accourue, comme nous l’avons vu, à la nouvelle de l’accident qui lui était arrivé, était installée à son chevet, et essayait de répandre sur lui, avec ses soins les plus doux, ses paroles les plus affectueuses ; mais le jeune homme, au lieu de prêter l’oreille aux consolations maternelles, au lieu de se laisser bercer par ces charmantes bontés dont la femme a seule le secret, reportait sa pensée ailleurs, et fronçait le sourcil au souvenir de son amour, si brutalement interrompu.

 

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Sa mère, femme au cœur austère et au visage pâle, fut quelques jours à comprendre qu’il y avait dans ce jeune homme malade un secret, seconde blessure plus dangereuse que la première ; en le voyant silencieux et plein de tressaillements subits, elle attribua ce silence et ces angoisses de Christian à la douleur physique contre laquelle il se débattait, et que tout son courage ne pouvait parvenir à comprimer.

Alors, le mal du jeune homme atteignit bientôt la mère elle-même ; elle souffrit de la souffrance de son fils, et, voyant que, chaque jour, le mal empirait, et qu’elle manquait de ressources pour le combattre, elle commença à désespérer.

Ce cœur de fer – nous croyons l’avoir peint assez exactement pour n’avoir point à entrer ici dans de nouveaux détails –, ce cœur de fer, disons-nous, s’amollit peu à peu ; agenouillée devant le lit où gisait Christian, elle espérait, elle implorait, pendant des heures entières, un sourire qui n’arrivait pas ou qui arrivait lugubre comme un sanglot, contraint comme une aumône. Et cet homme, cet homme si profondément haï, et, qui

 

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plus est, si profondément méprisé par elle, était attendu avec anxiété ; et, quand ses absences se prolongeaient, elle s’informait à chacun du moment probable de son retour ; car elle sentait bien que, si quelqu’un soignait son enfant avec une ardeur presque égale à la sienne, c’était lui.

Elle guettait donc l’arrivée de Marat, et, dès qu’elle entendait son pas ou sa voix, elle ouvrait la porte, allait au-devant de lui, et, malgré sa répugnance profonde à lui adresser la parole, elle l’interrogeait, elle le pressait de questions, le priant, le suppliant de hâter l’œuvre de la nature.

Mais Marat sentait que le cœur glacé de la femme ne fondrait jamais à l’amour ardent de la mère ; il comprenait que, si elle eût pu le tuer, lui, à la condition que chaque goutte de sang versé rendrait un atome de santé à son fils, elle lui eût voluptueusement enfoncé un poignard dans le cœur.

Et lui-même ne revenait jamais sans une grande anxiété, sans une profonde inquiétude. Il est facile de deviner ce qu’il souffrait en présence de cette femme ; mais, enfin, peut-être souffrait-il

 

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moins encore que dans l’absence de Christian. Marat était sceptique en toute chose positive, et même en science, n’ayant de conviction réelle que là où les hommes d’élite n’en veulent point avoir. Aussi, aux questions de cette mère éplorée, s’approchant du lit et soulevant le drap qui couvrait le jeune homme, puis l’appareil qui couvrait la plaie :

« Regardez, disait-il, le travail se fait lentement, mais incessamment ; cette guérison de la blessure, l’art ni la science ne la peuvent hâter en rien : la nature marche d’un pas égal et sûr ; là où elle s’emploie activement et sans réserve, comme ici, notre main est inutile... Au reste, voyez, l’inflammation a disparu ; les chairs essayent de revivre ; les os brisés se sont rejoints et soudent eux-mêmes aux brisures inégales les inégalités correspondantes.

– Mais, alors, demandait la mère inquiète, si, comme vous le dites et comme je l’espère, Christian est en voie de guérison, pourquoi continue-t-il d’avoir la fièvre ? L’inflammation a cessé depuis huit jours ; eh bien, avec elle, il me

 

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semble que la fièvre devrait avoir disparu. »

Et Marat prenait le pouls du jeune homme, qui parfois essayait de le retirer en poussant un soupir.

« Je ne sais que vous répondre ! disait-il, inquiet comme elle, plus inquiet peut-être qu’elle ; il y a là-dessous un phénomène inexplicable.

– Inexplicable ?

– Je veux dire, reprit Marat d’un air de réticence, qu’il ne m’est point permis de l’expliquer...

– Dites-moi tout, monsieur : je ne veux pas souffrir l’imprévu ; j’ai une âme capable de voir venir le malheur de loin. »

Et, en parlant de son âme, dont Marat connaissait si bien la trempe, la comtesse l’envoyait tout entière en effluves brûlants à son fils.

Marat se taisait.

« Voyons, monsieur, disait la comtesse désolée, donnez-moi une solution !

 

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– Eh bien, madame, votre fils détruit avec son esprit toute la santé de son corps.

– Est-ce vrai cela ? dit la comtesse en saisissant une main que Christian essaya inutilement de lui reprendre : est-ce vrai, mon fils ? »

Une vive rougeur apparut sur le front de Christian à ces paroles ; mais, voyant qu’il fallait répondre :

« Non, ma mère, dit-il en tournant la tête vers elle, non, le docteur se trompe, je vous assure. »

Marat sourit tristement, nous allions dire hideusement, et secoua la tête en signe d’incrédulité.

« Je vous assure, docteur ! insista Christian.

– Mais, enfin, il me le dirait ! s’écria la comtesse, car il aime sa mère.

– Oh ! oui, dit Christian avec une expression qui ne permettait de révoquer en doute ni la vérité ni l’étendue de cet amour.

– Et d’ailleurs, continua la comtesse se retournant du côté de Marat, quel chagrin

 

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pourrait-il avoir ? »

Le jeune homme se tut. Marat, les embrassant tous les deux de son regard intraduisible, haussa les épaules ; puis il prit congé à sa façon, en saluant brusquement et en enfonçant avec violence son chapeau sur sa tête.

Mais la comtesse l’arrêta en étendant la main vers lui, et, comme sous l’empire d’une puissance magnétique, Marat demeura immobile.

« Monsieur, dit-elle, nous vous avons pris votre domicile, cela doit vous déranger énormément... Où logez-vous ? comment vivez-vous ?

– Oh ! ne vous inquiétez point de cela, madame, répondit Marat avec son plus sardonique sourire ; où je loge, comment je vis, peu importe !

– Vous vous trompez, monsieur, reprit la comtesse ; il importe à mon repos, et peut-être à celui de mon fils, que nous sachions si, en nous installant chez vous, nous n’avons pas tellement dérangé votre existence, que votre charité vous

 

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soit devenue onéreuse.

– Mais non, madame ! ceux qui me connaissent savent que rien ne m’est onéreux.

– Ah ! si mon fils pouvait être transporté ! » s’écria la comtesse.

Continuer : partie 3 sur 3