Ingénue 2
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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Marat la regarda presque avec colère, mais cette impression s’effaça vite.
« Eh quoi ! demanda-t-il, êtes-vous mécontente de la façon dont je traite ce jeune homme ?
– Oh ! monsieur ! se hâta de répondre Christian, nous serions bien ingrats si nous pensions une pareille chose ! Un père, en vérité, n’aurait pas de plus doux soins pour son fils. »
La comtesse frissonna et pâlit.
Mais, toujours maîtresse d’elle-même :
« Monsieur, dit-elle, vous avez soigné Christian avec trop de science et de dévouement, pour que j’aie même l’idée de le confier à d’autres mains que les vôtres ; mais enfin, j’ai ma maison, et, si je pouvais y faire transporter mon fils, nous ne vous gênerions plus.
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– Tout est possible, madame, dit Marat ; seulement vous jouez la vie de ce jeune homme sur un coup de dé.
– Oh ! alors, Dieu me pardonne ! dit la comtesse avec un soupir.
– Encore quarante jours », dit Marat.
La comtesse parut hésiter à faire quelque proposition ; enfin, elle se décida à rompre le silence.
« Puis-je au moins vous faire accepter un dédommagement quelconque ? » demanda-t-elle.
Cette fois, Marat ne chercha point à déguiser l’amertume de son sourire.
« Après la cure achevée, dit-il, après M. Christian guéri, vous me payerez comme on paye les médecins français... Il y a une espèce de tarif pour cela. »
Et il fit un nouveau mouvement vers la porte dans l’intention de sortir.
« Mais, au moins, monsieur, dit la comtesse, qui comprenait que le beau côté, le côté du dévouement, était à Marat, et qui eût voulu le lui
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enlever, dites-moi comment vous vivez.
– Oh ! c’est bien simple : j’erre, répondit Marat.
– Comment, vous errez ?
– Oui, madame ; mais que cela ne vous inquiète point : en ce moment-ci il m’est très avantageux de ne pas loger chez moi.
– Pourquoi donc ?
– Parce que j’ai beaucoup d’ennemis.
– Vous, monsieur ? fit la comtesse d’un ton qui semblait dire : « Cela ne m’étonne point ! »
– Vous ne comprenez pas cela, dit-il d’un ton railleur ; eh bien, en deux mots, je vais vous le faire comprendre. On prétend que j’ai quelque mérite en médecine et en chimie ; on prétend que j’applique mes connaissances à guérir gratis les pauvres gens du peuple. En outre, je suis un peu écrivain : je rédige pour les patriotes des articles de politique et d’économie qui sont lus. Les uns m’accusent d’aristocratie parce que je suis dans la maison du prince, les autres me desservent auprès du prince parce que j’ai du patriotisme.
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Or, je suis haï des uns et des autres. Et puis la nature m’a fait acerbe ; elle m’a donné l’apparence d’un être faible, bien que cette apparence mente, car je suis robuste, madame, si vous saviez ce que j’ai déjà souffert... »
Il s’arrêta.
« Ah ! vous avez souffert ? dit la comtesse avec un flegme qui glaça le cœur de Marat.
– Oh ! ne parlons plus de cela, oublions le passé... J’ai voulu dire que ce que je souffrirais dans le présent ne serait jamais rien auprès de ce que j’ai souffert dans le passé ; ainsi, en supposant que vous ayez l’intention de me plaindre, ne vous en donnez point la peine. Je commence, depuis que M. Christian est ici, une vie de pérégrination et d’exil qui sera probablement la mienne désormais. Au reste, c’est ma vocation : je n’aime pas les hommes, je n’aime pas le jour ; ma joie est de vivre sans bruit, parce que je n’en saurais faire assez pour mes ambitions, et, comme il est sage de mesurer ses goûts à ses forces, comme l’abstention est une des plus intelligentes vertus que je connaisse, je
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m’abstiendrai des hommes, je m’abstiendrai du jour !
– Comment ! dit la grave comtesse, vous comptez donc devenir aveugle ou vous crever les yeux ?
– Les hiboux n’ont pas la peine de devenir aveugles, les hiboux ne se crèvent pas les yeux, madame : ils sont faits pour les ténèbres et vivent dans les ténèbres. Si l’on aperçoit dans le jour un hibou, cent oiseaux criards viennent le harceler, le vexer de mille manières ; l’animal sait cela, lui qu’on appelait chez les anciens l’oiseau de la sagesse, et il ne sort que la nuit. Ah ! par exemple, la nuit, qu’on vienne l’attaquer, qu’on se hasarde à pénétrer dans son trou noir, et l’on verra !
– Triste existence, monsieur !... Vous n’aimez donc rien au monde ?
– Rien, madame.
– Je vous plains, dit-elle avec un air de dégoût qui fit bondir Marat.
– Je n’aime pas quand je n’estime pas »,
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répondit-il avec la rapidité de riposte d’un serpent blessé.
Ce fut au tour de la comtesse de relever la tête.
« Le monde, dit-elle, est donc bien pauvre, qu’il ne renferme pas ou n’ait point renfermé un seul être capable de vous inspirer de l’estime ou de l’affection ?
– C’est cependant comme cela ! » répondit Marat d’un ton brutal.
Cette fois, la comtesse ne jugea point à propos de répondre, et elle alla, silencieusement et le sourcil froncé, s’asseoir à la tête du lit du malade.
Marat, troublé, malgré la glace apparente de son visage, prit son chapeau et partit en faisant claquer la porte avec une sorte de violence étrange chez un médecin qui craindrait d’agacer les nerfs de son malade.
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XXXVII
Comment la comtesse comprenait l’amour
La comtesse et son fils restèrent un instant étonnés et comme étourdis de cette brusque sortie.
« Voilà un singulier homme ! dit la comtesse à Christian quand Marat fut sorti.
– Je le crois bon, dit Christian d’une voix faible.
– Bon ? répéta la comtesse.
– Oui, l’on ne peut juger les hommes que relativement, et sa conduite vis-à-vis de nous, ou plutôt vis-à-vis de moi, est celle d’un bon et excellent homme ; cependant...
– Cependant ? répéta encore la comtesse.
– Cependant, j’aimerais beaucoup à n’être plus ici, dit Christian.
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– Je le voudrais aussi ; mais est-ce cela qui t’attriste ?
– Je ne suis pas triste, ma mère.
– Tu as peut-être quelque chagrin caché... Voyons, si cela est, le moment est venu de me le dire.
– Je n’ai aucun chagrin, ma mère. »
La comtesse regarda son fils ; mais Christian, comme s’il n’eût pas eu la force de fixer longtemps la vue sur sa mère, détourna les yeux en soupirant.
Sa mère l’observa plus attentivement que jamais.
« Tu n’es pas amoureux ? demanda-t-elle après un silence.
– Moi ? fit le jeune homme. Non, ma mère.
– Oh ! dit-elle, c’est que l’on assure que l’amour rend parfois les gens très malheureux. »
Cet on assure, dans la bouche d’une femme de trente-trois ans, étonna Christian, qui sourit et releva son regard sur sa mère.
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« Toutefois, continua celle-ci sans paraître en rien troublée d’entamer une si singulière discussion avec son fils, ce ne peut être qu’une de ces douleurs comme on en a mille dans la vie, douleur passagère et qu’il faut savoir supporter sans faiblesse... N’es-tu pas de mon avis, Christian ?
– Oui, ma mère, répondit le jeune homme.
– En effet, continua la comtesse avec ce même ton froid et dissécateur qui lui était habituel, quel chagrin comporte l’amour ? Un seul !
– Lequel, ma mère ? demanda curieusement le jeune homme en essayant de se retourner pour mieux voir les traits de cette femme qui venait de dire que l’amour ne comportait qu’une douleur.
– Eh bien, répondit la comtesse, le chagrin de n’être point aimé quand on aime.
– Ainsi, ma mère, dit Christian avec un triste sourire, vous croyez que c’est là le seul ?
– Au moins, je n’en suppose pas d’autre.
– Seriez-vous assez bonne pour m’expliquer cela, ma mère, je vous prie ?
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– D’abord, ne vous fatiguez point, Christian, et, s’il est possible, ne changez pas de position.
– J’écoute.
– Ainsi, dit la comtesse, partons d’un principe...
– Et ce principe ? demanda Christian.
– C’est que l’on n’aime que des gens dignes de soi.
– Voyons, ma mère, dit froidement le jeune homme, ce que vous entendez par des gens dignes de nous.
– J’entends, mon fils, que nous sommes nés d’une certaine façon, élevés d’une certaine façon ; que nous vivons enfin d’une certaine façon qui n’est pas celle de tout le monde... Admettez-vous cela, Christian ?
– C’est vrai, ma mère... relativement, du moins. »
Le jeune homme prononça ces derniers mots si bas, que sa mère ne les entendit point.
« Or, si nous sommes ainsi, continua la
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comtesse, nous avons le droit de demander les mêmes conditions aux gens qui nous aiment... Je ne dis pas, entendez-vous bien ? aux gens que nous aimons, car je n’admets pas que l’on aime lorsque l’on n’a pas, vis-à-vis de soi-même, le droit absolu d’aimer. »
Christian fit un mouvement dans son lit.
« N’êtes-vous point de mon avis, mon fils ? dit la comtesse.
– Je vous trouve exclusive, madame.
– Nécessairement !... Croyez-vous possible qu’on aime ayant un reproche à s’adresser ?
– Et mettez-vous au nombre de ces impossibilités l’inégalité des conditions, ma mère ? dit Christian faisant un effort sur lui-même pour risquer cette interrogation.
– Oh ! avant toute chose ! »
Christian fit un mouvement plus accusé encore que le premier.
« Vous allez dire, continua la comtesse, que je sacrifie aux anciens préjugés, aux préjugés de ma caste ; oui, certes, et ce n’est point un tort.
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Comment faites-vous les belles et bonnes races de chevaux de notre pays, ces nobles familles de chiens fameux qui abattent nos loups et nos ours, ces riches espèces d’oiseaux qui chantent jusqu’à la mort ? C’est en prenant le soin absolu de ne pas croiser les races nobles avec les races ignobles.
– Ma mère, dit Christian, vous ne parlez là que d’animaux, et, par conséquent, vous comptez sans l’intelligence que Dieu leur a refusée, et nous donne, à nous, vous comptez sans l’âme surtout, qui peut être de bonne race dans un corps plébéien.
– Exception dont vous comprendrez facilement que je ne veuille pas courir la chance, repartit la fière comtesse. Écoutez, Christian, j’avais une admirable cavale, vous savez, celle à qui je fis faire avec moi soixante et dix lieues en deux jours et qui n’en mourut point ; vous m’avez entendu raconter cette histoire, n’est-ce pas ?
– Oui, ma mère.
– Eh bien, elle vivait en état de liberté,
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toujours bondissant par monts et par vaux, ne venant qu’à mon appel ; elle abusa de cette liberté et se mésallia. De cette mésalliance naquit Chosko, pauvre animal chétif qu’on donnait aux enfants peureux pour leurs promenades. Souvenez-vous, au contraire, maintenant, du cheval noir qu’elle eut, alliée au cheval de bataille du roi Stanislas, ce terrible animal, noble de père et de mère, et noble comme son père et sa mère... Eh bien, vous ne répondez pas, Christian ?
– Ma mère, je pense...
– Vous pensez ?
– Que les premiers hommes créés par Dieu furent peut-être une race choisie, parfaite même ; mais ne m’accordez-vous pas que, depuis, quelques types égarés attendent çà et là, perdus dans le monde, l’intelligente combinaison qui les rapproche ?
– Vous n’appelez pas l’amour une intelligente combinaison, je suppose ? dit la comtesse.
– Pourquoi non, ma mère, puisque c’est la
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transmission de l’esprit divin dans les formes humaines, et que les animaux qui éprouvent le besoin, qui ressentent le désir, ne connaissent point l’amour.
– Prenez garde, mon fils ! répliqua la comtesse ; si vous appelez intelligence la combinaison de l’amour, vous lui attribuerez alors tous les caractères de la spontanéité, de la volonté même ; vous ne donnerez jamais rien au hasard, à l’imprévu ; vous ne direz jamais que l’on a été entraîné malgré soi, qu’on a puisé l’amour dans une rencontre, au confluent de deux courants électriques, ainsi que le disent les forts esprits encyclopédiques de France. »
Christian resta muet.
« Vous me donnez raison, n’est-ce pas ? dit la comtesse.
– Ma mère, adopter votre théorie, ce serait – excusez-moi –, ce serait supprimer tout ce qu’il y a de puissant et de poétique dans l’amour. Aimer malgré soi, croyez bien cela, ma mère, ce n’est point être le jouet du hasard, c’est subir la nécessité, obéir à la volonté de Dieu !... Direz-
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vous encore, ma mère, que l’amour n’est pas une combinaison intelligente ? »
Christian croyait avoir embarrassé sa mère.
« Allons donc ! dit-elle, vous raisonnez comme un Marat qui fuit le jour et les hommes, parce que, voyant le monde avec ses yeux jaunes, rien ne lui paraît beau ni bon à connaître. Au lieu de chercher des exceptions, mon fils – ce qui est toujours un métier fort hasardeux – laissez-vous aller à trouver dans la vie ce qu’elle nous offre de bon à chaque pas.
– Oh ! ma mère ! ma mère ! » fit Christian avec un sombre sourire.
Et son regard mélancolique s’arrêta sur sa jambe blessée.
La comtesse comprit ce regard, mais se méprit à l’intention.
« Un malheur de quarante jours ! dit-elle ; n’allez-vous pas le comparer à un éternel malheur ? Je vous le répète, mon cher enfant, la vie s’offre à vous comme un beau jardin planté d’arbres excellents ; vous êtes au milieu des fruits
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les plus savoureux, et vous iriez chercher dans le buisson une baie sauvage, indigeste et fade... Oh ! je suis bien sûre que vous ne ferez jamais cela qu’en théorie, Christian !
– Expliquez-vous mieux, ma mère, murmura le jeune homme d’une voix étouffée ; il me semble que vous parlez très sérieusement.
– Moi ? Point du tout, répondit la comtesse. Je vous ai demandé tout à l’heure si vous étiez amoureux ; vous m’avez répondu : “Non.” Si vous l’étiez, ce serait de façon à devenir facilement heureux : vous êtes d’une grande famille, Christian ; vous n’avez pas de frère ; une fortune princière vous attend ; votre maître, M. le comte d’Artois, est fils de France. Quel chagrin pourriez-vous trouver dans l’amour ? Aimez la fille d’un prince, nous vous la ferons obtenir... Aimez – puisque ce mot se dit pour toutes les amours –, aimez une fille du peuple, prenez-la pour tout le temps que durera votre amour, et, après, estimez le bonheur qu’elle vous aura donné, et payez-le ce qu’il vaudra. »
La comtesse se croyait encore en Pologne, où
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tout seigneur a tout droit sur sa vassale.
Christian pâlit et se rejeta en soupirant sur son lit.
La comtesse, effrayée, se pencha vers lui.
« Qu’avez-vous, Christian ? demanda-t-elle.
– Rien, répondit le jeune homme, je souffre !
– Ah ! dit la comtesse en se levant, je donnerais dix années de ma vie pour vous voir marcher dans cette chambre.
– Et, moi, je donnerais vingt ans de la mienne pour pouvoir marcher dans la rue », murmura le pauvre enfant.
La conversation en demeura là ; seulement, la comtesse comprit que son fils avait un secret pour elle, et Christian comprit qu’il n’avait pas de mère pour la confidence de son secret.
Comment, après cette fière théorie de l’amour professée par la comtesse, n’eût-il pas enfermé au plus profond de son cœur l’amour qu’il éprouvait pour Ingénue ? et comment n’eût-il pas souffert le plus cruel martyre, seul, livré à sa mère, sur un lit d’angoisses, incapable de faire un mouvement,
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ne pouvant ni écrire, ni s’informer, ni envoyer de messages ?
Une seule chose consola le pauvre malade : il connaissait la régularité monotone de la vie d’Ingénue ; cette monotonie durait depuis dix-sept ans : il espérait que, lui absent, cette monotonie continuerait comme lui présent. Pourquoi l’avenir ne serait-il point la fidèle image du passé ?
Puis il avait encore un autre espoir : il connaissait le bonhomme Rétif, essentiellement impressionnable ; il se doutait que l’accident de la blessure ôterait au père une partie de son irritation contre le prétendu séducteur de sa fille.
Enfin, il espérait, comme espèrent tous ceux à qui le Seigneur n’a pas fermé le trésor inépuisable de ses bénédictions !
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XXXVIII
Ingénue sort seule et rencontre un
homme et une femme
Quant à Ingénue, l’accident arrivé à Christian l’avait délivrée des soupçons paternels. Rétif savait parfaitement que, si Christian ne mourait pas du coup, la blessure était du moins assez dangereuse pour qu’il gardât le lit très longtemps. Ingénue était donc affranchie de toute surveillance, et elle avait complètement repris, comme auparavant, les rênes de la maison.
En effet, le brave écrivain, débarrassé de Christian, et réconcilié avec son ennemi Auger, ne voyait plus rien de dangereux au monde pour lui ni pour sa fille ; il allait et venait du matin au soir, indifféremment, promenant Ingénue comme une merveille bonne à faire voir aux Parisiens, soit que, fatigués de la pluie, ils demandassent du
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soleil, ou que, fatigués du soleil, ils demandassent de la pluie.
Ingénue recommença donc à aller chercher seule, comme autrefois, les provisions du matin ; on la revit dans le quartier, on lui fit compliment sur son innocence, et il n’y a rien qui agace aussi abominablement les jeunes filles qu’un pareil compliment, surtout quand ces jeunes filles sont réellement innocentes.
Et Ingénue, il faut l’avouer, sortait dans un double but ; d’abord dans celui que nous venons de dire, et c’était le but patent, mais dans un autre but encore, bien autrement intéressant pour elle, dans le but de rencontrer Christian.
Hélas ! il n’en fut rien, et nous savons bien, nous, qu’il était impossible qu’elle le rencontrât ; mais elle l’ignorait, elle.
Chaque jour, Ingénue, non pas ramenée, mais rendue à l’espoir par les raisonnements qu’elle s’était faits à elle-même dans le silence de la nuit, sortait en se disant : « Ce sera peut-être pour aujourd’hui » et, chaque jour, elle rentrait plus abattue que la veille.
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Seulement, il lui restait un grand doute : ce qu’elle avait entendu dire d’un page du comte d’Artois, blessé, expliquait si bien l’absence de Christian au profit de l’amour, et même de l’amour-propre de la jeune fille, qu’à chaque fois que, désappointée, elle repassait le seuil de la porte sans avoir vu Christian, elle se disait :
« Hélas ! c’était de lui que parlait M. Santerre, et bien certainement il est blessé, mourant, mort peut-être ! voilà pourquoi il ne vient pas. »
Et, après avoir pleuré l’infidélité de Christian, Ingénue pleurait sa mort avec de si grosses larmes, que, tout préoccupé qu’était Rétif à chercher le fil d’un nouveau roman, il vit les yeux rouges de sa fille et se douta de la cause de cette rougeur.
Le hasard fit que, le même jour, du côté de la place de Grève, un écuyer de M. le comte de Provence avait été blessé à la main d’un coup de feu. Une gazette contenait le récit de cet accident ; cette gazette tomba entre les mains de Rétif de la Bretonne, qui, tout joyeux, se hâta de l’apporter à sa fille, pour lui prouver que c’était,
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non point un page du comte d’Artois qui avait été blessé, mais un écuyer du comte de Provence.
Hélas ! il fallait bien croire qu’aucun accident autre qu’un changement survenu dans les sentiments ne retenait le jeune homme loin de la rue des Bernardins : puisque la gazette avait enregistré l’accident arrivé à l’écuyer de M. de Provence, elle eût tout aussi bien consigné celui qui fût arrivé à un page de M. le comte d’Artois ; c’est aussi ce qu’avait fait la digne gazette ; mais, soit qu’il en eût eu, soit qu’il n’en eût pas eu connaissance, Rétif s’était bien gardé d’apporter à sa fille le numéro qui parlait de la blessure de Christian.
Il en résulta que la jalousie s’empara de la jeune fille, et que, dans son dépit, elle en arriva d’abord à croire qu’elle l’aimait moins, et ensuite – ce qui était plus vrai – qu’elle le haïssait.
Alors, elle résolut sérieusement de le chasser de sa mémoire, et, dans son innocence, elle osa regarder deux ou trois jeunes gens qui la regardaient.
Mais, hélas ! ce n’étaient point là les doux
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yeux de Christian ; ce n’était point là cette démarche souple, aisée, ce grand air et cette puissante attraction de toute sa personne.
Ingénue s’avouait à elle-même qu’elle haïssait de plus en plus Christian, mais qu’au fond elle ne pouvait s’empêcher de l’adorer.
Or, par suite de cet aveu que la douce jeune fille était forcée de se faire à elle-même, il arriva qu’un jour où Rétif devait dîner avec beaucoup de gens de lettres et de libraires, et que la conversation projetée ne pouvait manquer de devenir difficile pour des oreilles de dix-sept ans, Ingénue déclara à son père qu’elle préférait rester à la maison, déclaration que l’écrivain reçut avec joie.
À quatre heures de l’après-midi – on commençait déjà, les gens avancés surtout, à dîner tard à cette époque –, à quatre heures de l’après-midi, Rétif de la Bretonne sortit donc pour se rendre à son dîner, laissant Ingénue seule à la maison.
C’était ce que désirait la jeune fille.
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Tentée du démon de l’amour, Ingénue avait décidé qu’elle profiterait de cette absence de son père pour aller s’enquérir, à la maison de M. le comte d’Artois, de ce qu’était devenu le page inconstant.
Elle attendit quatre heures, et, comme on était arrivé au mois de novembre, il faisait presque nuit ; Rétif ne devait pas rentrer avant dix heures. Elle le suivit des yeux par la fenêtre jusqu’à ce qu’il eût tourné le coin de la rue, et, dès qu’elle l’eut vu disparaître, elle jeta sa mante de laine sur ses épaules, et, forte comme l’innocence, elle descendit et se dirigea par les quais vers les écuries du prince, que ses amies, mesdemoiselles Réveillon, lui avaient fait voir un jour en passant dans un fiacre.
Elle marchait rasant les maisons.
Une petite pluie, fine comme les cheveux d’une fée, rayait le ciel et tombait en perles impalpables sur le pavé déjà luisant ; Ingénue, chaussée selon le goût de l’auteur du Pied de Jeannette, risquait avec hésitation sa jolie mule à talon haut sur la surface humide.
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Elle relevait de sa main gauche sa jupe brune, et découvrait une jambe fine, délicate, divine, que les maisons seules pouvaient voir et apprécier, tant elle les côtoyait avec prudence.
Et cependant, lorsqu’elle fut parvenue à la hauteur de la rue de l’Hirondelle, il lui arriva une chose aussi étrange qu’inattendue.
Au soupirail de l’une de ces maisons qu’elle rasait comme l’oiseau dont la rue portait le nom, et au niveau du pavé boueux, une tête d’homme se montrait, pareille à celle d’un singe en cage.
Les deux mains de cet homme, empoignant les barreaux de l’ouverture, soutenaient son corps à la portée de la singulière fenêtre qu’il s’était choisie.
On devinait, à la crispation de ses mains terreuses, que l’homme sur lequel nous attirons l’attention de nos lecteurs, habitant du souterrain adjacent à la rue, se tenait monté sur quelque escabeau, et prenait par là, de bas en haut, l’air de la rue, que les Parisiens vulgaires ont l’habitude de prendre de haut en bas.
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Peut-être – si, curieuse comme il était curieux, Ingénue, distraite un moment, se fût occupée de cet homme –, peut-être eut-elle vu dans le fond de ce souterrain une table éclairée par une chandelle, des papiers, une grosse plume trempant dans une écritoire de plomb, et quelques livres de chimie et de médecine écrasant des brochures sur une chaise de bois grossier.
Mais Ingénue passa si vite, que, loin de voir par sa fenêtre la demeure de l’habitant, elle ne vit même pas l’habitant à sa fenêtre.
Lui la vit bien : la jambe fine passa à trois pouces de ses mains crispées, qui se tenaient aux barreaux ; la jupe de l’innocente Ingénue effleura le nez et les cheveux flottants de cet homme ; enfin, son souffle ardent dut aller frapper la cheville d’Ingénue, transparaissant sous le bas de soie, un peu vieux mais bien tiré.
La jeune fille eût senti l’émanation de ce souffle, s’il lui eût été possible, ce soir-là, de sentir quelque chose ; mais elle avait trop à faire déjà, avec le chagrin qui lui gonflait le cœur, de marcher sur le pavé glissant, tout en songeant à
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l’escapade énorme qu’elle se permettait.
L’homme du soupirail, au contraire, ne paraissait pas si préoccupé, car à peine eut-il aperçu cette jambe et ce pied mignon, qu’il poussa comme un rugissement étouffé.
Le besoin d’air et de société lui vint alors tout à coup, comme à l’animal qui se réveille vient l’appétit d’une sensation.
Il se jeta à bas de son escabeau, passa précipitamment par-dessus sa chemise sale une veste sale qu’il décorait du nom de robe de chambre, et, sans perdre de temps à coiffer d’un chapeau ou d’un bonnet ses cheveux gras, il monta quatre à quatre les marches de l’escalier conduisant à la porte d’une cave qui donnait sur une allée, laquelle allée aboutissait à la rue.
Ingénue avait eu à peine le temps de faire cinquante pas, quand cet homme, comme un limier, se précipita sur ses traces.
Le quartier est coupé de rues tortueuses qui descendent vers le quai : Ingénue venait de s’y perdre, ou à peu près, et elle cherchait son
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chemin.
L’homme du soupirail se présenta donc tout à point au moment où elle hésitait et cherchait autour d’elle en relevant sa jupe un peu plus haut.
Elle l’aperçut alors : elle eut peur du feu sinistre qu’allumaient ses yeux, et reprit sa marche sans savoir où elle allait.
L’homme aussitôt se mit à la suivre.
La peur d’Ingénue redoubla.
L’homme lui adressait à demi-voix des mots inintelligibles pour toute autre oreille même que celle d’Ingénue.
Elle était, par un détour, revenue sur le quai : elle essaya de retourner sur ses pas ; la pauvre enfant perdait la tête.
L’homme, au contraire, avait un but bien arrêté : il raccourcissait les cercles de sa marche, comme l’épervier qui se croit sûr de sa proie raccourcit les cercles de son vol.
La solitude et l’obscurité, qui semblaient lui être familière, l’enhardissaient ; il courait, car Ingénue volait et déjà il étendait sa main crochue
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comme une griffe, pour saisir la jeune fille.
Elle voulut crier ; il s’arrêta, devinant ce qu’elle allait faire.
Ingénue, le voyant s’arrêter, appela toutes ses forces à son aide, et courut plus rapidement.
Mais, comme elle s’était trompée de rue, croyant revenir près de son domicile, elle passa devant une voiture de campagne qui attendait là, dételée, soit les chevaux, soit le cocher, soit des voyageurs.
C’était en face d’une de ces boutiques inexplicables de charbonnier-fruitier-liquoriste-traiteur, comme Paris en a toujours possédé et en possédera toujours ; une de ces boutiques qui sont à la fois des bureaux de cochers, et des maisons de commerce.
Sur le seuil de la boutique, non éclairée encore, derrière la lourde voiture immobile, une forme humaine attendait paisiblement, enveloppée dans un manteau.
Ingénue tournait autour de la voiture, pour fuir l’homme qui s’était remis à la poursuivre, quand,
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tout à coup, elle alla donner contre cette ombre.
La jeune fille poussa un cri, prise qu’elle était entre ces deux épouvantails.
« Qu’avez-vous à crier et qui vous fait peur, mademoiselle ? demanda alors une argentine et ferme voix de femme qui sortit presque impérieuse de la coiffe de ce manteau. »
En même temps, la personne qui avait parlé fit un pas dans la rue, venant au-devant de la fugitive.
« Ah ! grâce au ciel, vous êtes une femme ! s’écria Ingénue épuisée.
– Oui, certes, mademoiselle ; vous faut-il protection ? » demanda la nouvelle venue.
Et, en disant ces mots, elle rabattit le capuchon de sa mante et découvrit son visage ; un visage beau et fier, frais et jeune.
Mais la respiration manquait à Ingénue ; et, comme elle ne pouvait plus parler, elle désigna du geste, avec une frayeur inexprimable, l’homme qui la suivait, et qui, en présence de deux femmes réunies, hésitait et demeurait droit,
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les mains sur les hanches, les jambes écartées, au milieu de la rue, avec un sourire affreux et un air d’ironique bravade.
« Ah ! oui, je devine, ma chère demoiselle, dit la jeune femme à Ingénue en lui prenant le bras ; cet homme vous épouvante, n’est-ce pas ?
– Oh ! oui ! s’écria Ingénue.
– Je comprends cela, il est fort laid. »
Et elle fit un pas pour le regarder de plus près.
« Il est hideux même ! » continua-t-elle en fixant son regard sur cet homme, sans que sa laideur menaçante parût le moins du monde l’effrayer.
Le persécuteur, stupéfait, s’était arrêté, comme nous l’avons dit ; mais à ces paroles auxquelles il ne s’attendait pas, un murmure de rage s’échappa de ses lèvres.
« Hideux, c’est vrai, répéta la jeune femme, mais il ne faut pas avoir peur pour cela. »
Et, faisant encore un pas vers lui :
« Voyons, dit-elle, êtes-vous un voleur, mon
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drôle ? En ce cas, j’ai là un pistolet pour vous. »
Et elle tira, en effet, un pistolet de sa poche.
L’homme détourna son visage et son corps devant l’arme que l’amazone lui tendait brusquement.
« Non pas, dit-il d’une voix rauque et inquiète, mais toujours railleuse ; je ne suis qu’un admirateur des belles filles comme vous.
– Soyez donc plus beau alors, dit l’étrangère.
– Beau ou non, répondit le cynique interlocuteur, je puis plaire comme un autre.
– Soit ; mais ce n’est point à nous que vous plaisez ni que vous plairez. Je vous invite à passer votre chemin.
– Ce ne sera pas au moins avant d’avoir embrassé l’une ou l’autre de vous deux, dit l’homme, ne fût-ce que pour vous prouver que je n’ai pas peur de votre pistolet, ma belle héroïne ! »
Ingénue poussa un cri en voyant le bras de cette araignée humaine s’avancer vers elle.
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L’étrangère remit tranquillement son pistolet dans sa poche et d’une main vigoureuse elle repoussa l’agresseur.
Mais celui-ci ne se tint pas pour battu : il revint à la charge avec des allures joviales qui eussent dégoûté une vivandière.
La jeune femme se sentit effleurée par la main de cet homme ; mais aussitôt, avec le calme d’un duelliste qui fait un pas en arrière pour reprendre l’avantage un instant perdu, elle se recula, et, en se reculant, elle envoya à l’insulteur un soufflet si rude, qu’il alla trébucher dans les chaînes de la voiture.
L’homme se releva, hésita s’il ne chercherait point une vengeance que l’arme qu’on lui avait montrée pouvait rendre dangereuse ; puis, prenant le parti de la retraite, il disparut au détour de la rue en murmurant :
« Décidément, je n’ai pas de bonheur avec les femmes, et l’obscurité ne me va pas mieux que le grand jour. »
Et il regagna, maugréant, la porte de sa cave,
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puis sa table où brûlait encore la chandelle coulante, et sa chaise, sur les livres de laquelle il se laissa tomber en disant :
« Eh bien, soit, puisque Dieu ne m’a pas fait beau, je me ferai terrible !... »
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XXXIX
Ce que c’était que cette inconnue qui
venait de donner un soufflet à Marat
Les deux jeunes filles restées seules après la retraite de Marat – car nous présumons que le lecteur a reconnu l’homme au soupirail, l’homme à la cave, l’homme à la chandelle coulante sur la table boiteuse –, les deux jeunes filles restées seules, l’étrangère prit Ingénue, toute tremblante, dans ses bras, et l’amena vers la boutique au seuil de laquelle tout un monde d’événements venait de se dérouler pour la pauvre Ingénue.
L’hôtesse, qui achevait de souper en compagnie du conducteur de la voiture, apparut, sa lampe à la main, dans l’arrière boutique.
Ingénue put alors contempler à loisir la beauté souriante et calme de cette femme qui si vaillamment venait de la défendre contre un
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homme.
« Il est heureux, dit celle-ci à Ingénue, que je me sois trouvée là pour attendre cette voiture.
– Vous quittez donc Paris, madame ? demanda Ingénue.
– Oui, mademoiselle ; je suis de province : j’habite la Normandie depuis ma jeunesse. Je suis venue à Paris pour soigner une vieille parente qui était malade et qui est morte hier. Je retourne aujourd’hui chez moi sans avoir vu autre chose de Paris que ce que l’on en voit des fenêtres de cette maison que l’on aperçoit d’ici, fenêtres fermées maintenant, comme les yeux de celle qui l’habitait.
– Oh ! vraiment ? s’écria Ingénue avec surprise.
– Et vous, mon enfant ? demanda l’étrangère avec un ton presque maternel, quoiqu’il y eût à peine trois ou quatre ans entre son âge et celui de sa jeune compagne.
– Moi, je suis de Paris, madame, et je ne l’ai jamais quitté.
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– Où allez-vous ? demanda l’aînée des deux jeunes filles d’une voix qui éclatait involontairement, et dans laquelle, malgré sa douceur, il était facile de distinguer cet accent impératif des caractères décidés.
– Mais, reprit Ingénue, je retournais chez nous. »
Rien ne ment avec plus d’aplomb, si naïve qu’elle soit, qu’une jeune fille prise en faute.
« Est-ce loin, chez vous ?
– Rue des Bernardins.
– Cela ne m’indique rien : je ne sais où est ni quelle est cette rue.
– Mon Dieu, je n’en sais guère plus que vous. Où suis-je ici ? reprit Ingénue.
– Je l’ignore absolument ; mais je puis le demander à l’hôtesse ; voulez-vous ?
– Oh ! de tout mon cœur, madame, et vous me rendrez véritablement service. »
La voyageuse se retourna, et, de la même voix claire et impérative en même temps :
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« Madame, dit-elle, je désirerais savoir où nous sommes, quartier et rue.
– Mademoiselle, répondit l’hôtesse, nous sommes dans la rue Serpente, au coin de celle du Paon.
– Vous avez entendu, mon enfant ?
– Oui, et je vous rends grâce.
– Mon Dieu ! reprit la plus forte des deux jeunes filles en regardant Ingénue, mon Dieu ! comme vous êtes pâle encore !
– Oh ! si vous saviez combien j’ai eu peur !... Mais vous, dites-moi, comme vous êtes brave !
– Il n’y avait pas grand mérite à cela : nous étions à portée d’avoir du secours à mon premier appel ; mais pourtant, ainsi que vous le dites, ajouta la jeune fille, oui, en effet, je crois que je suis brave.
– Et qui vous donne ce courage que je n’ai pas, moi ?
– La réflexion.
– Eh bien, au contraire, moi, il me semble,
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mademoiselle, que plus je réfléchirais, plus j’aurais peur.
– Non, si vous pensiez que Dieu a donné la force aux bons comme aux mauvais, et bien plus même aux premiers qu’aux autres, puisqu’ils peuvent user de leurs forces avec l’approbation générale.
– Oh ! c’est égal, murmura Ingénue, un homme !
– Et un horrible homme !
– Vous l’avez vu, n’est-ce pas ?
– Oui, une figure qui répugne.
– Qui épouvante.
– Non : ce nez aplati, cette bouche de travers, cet œil rond, ces lèvres baveuses, cela ne m’a pas fait peur ; cela me répugne et me dégoûte, voilà tout.
– Oh ! que c’est étrange ! murmura Ingénue regardant avec admiration son héroïque compagne.
– Voyez-vous, dit l’étrangère en étendant le
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bras comme une inspirée, il y a en moi un instinct qui me pousse ; cet homme qui vous effraye, me provoque, moi, à la résistance : j’éprouverais un certain plaisir à braver ce misérable ; j’ai vu se baisser devant le mien son œil de hibou... Je l’eusse tué avec joie. Cet homme, mon instinct me le dit, est à coup sûr un méchant homme.
– Il vous trouvait très belle, lui, car un instant il est resté en admiration devant vous.
– Insulte de plus !
– N’importe ! sans vous, je mourais de peur.
– C’est votre faute !
– Ma faute ?
– Oui.
– Expliquez-moi cela.
– Depuis combien de temps vous suivait-il ?
– Oh ! depuis dix minutes, au moins.
– Et pendant ces dix minutes ?...
– J’ai bien couru une demi-lieue.
– Mais, quand vous vous êtes aperçue que cet
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homme vous suivait, que n’avez-vous tout de suite appelé à l’aide, si vous aviez peur ?
– Oh ! faire du bruit... je n’osais !
– Voilà bien les Parisiennes, ayant peur de tout !
– Écoutez donc, dit Ingénue, un peu blessée de ce jugement porté sur ses compatriotes, toute femme n’a pas votre force ; je n’ai que seize ans.
– Et moi, j’en ai dix-huit à peine, dit la voyageuse en souriant ; vous voyez qu’entre nous la différence n’est pas énorme.
– Allons, c’est vrai, dit Ingénue, vous devriez avoir aussi peur que moi.
– Je m’en garderais bien ! C’est la faiblesse des femmes qui enhardit les hommes de l’espèce de celui-là. Il fallait, quand il vous a abordée, vous retourner bravement, lui dire en face que vous lui défendiez de vous suivre, et le menacer d’en appeler au premier homme de cœur qui passerait.
– Oh ! mademoiselle, pour dire et faire tout cela, il faut avoir plus de force que je n’en ai.
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– Enfin, vous voilà quitte de cet homme ; voulez-vous que je vous fasse reconduire par quelqu’un ?
– Oh ! non, non, merci.
– Mais que vont dire vos parents, chère demoiselle, en vous voyant rentrer ainsi toute pâle et tout effarée ?
– Mes parents ?
– Oui ; vous avez des parents, sans doute ?
– J’ai mon père.
– Vous êtes bien heureuse !... Sera-t-il inquiet en vous voyant en retard ?
– Je ne crois pas.
– Il vous sait sortie ? »
Ingénue, subjuguée, n’osa mentir cette fois, et, baissant les yeux :
« Non », répondit-elle.
Mais d’un ton si doux, si suppliant, si bien approprié au rôle de petite fille qu’elle avait joué, que l’étrangère comprit l’incartade.
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Seulement, une chose se manifesta en elle que l’on n’eût peut-être pas attendue de sa supériorité : elle rougit aussi fort que venait de le faire Ingénue.
« Ah ! dit-elle, voilà qui m’explique tout ! Vous êtes en faute, et vous vous trouvez punie. Il faut ne pas faire le mal, chère demoiselle, et alors on est bien forte ! Je gage que vous eussiez été plus brave si, du consentement de monsieur votre père, vous eussiez arpenté la ville, au lieu de courir furtivement ! »
Et elle rougit encore.
Les yeux d’Ingénue se remplirent de larmes à cette réprimande, faite cependant avec un accent tout maternel.
« Ah ! vous avez bien raison ! s’écria-t-elle, j’ai fait mal, et je suis punie ; mais, ajouta-t-elle en regardant l’inconnue d’un œil tout resplendissant de virginité, n’allez pas croire au moins que je sois bien coupable.
– Oh ! je ne vous demande pas de confidence, mademoiselle », dit l’étrangère en se reculant
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avec une espèce de pudeur sauvage.
Ingénue comprit admirablement, et, saisissant la main de sa compagne :
« Écoutez, reprit-elle, il faut que je vous dise ce que j’avais à faire ce soir par la ville. Quelqu’un que je connais (Ingénue baissa les yeux), quelqu’un que j’aime est absent depuis dix jours ; il ne me donne pas de ses nouvelles et ne revient pas. Il y a eu des émeutes dernièrement, beaucoup de coups de fusil tirés, et j’ai peur qu’il ne soit tué, ou tout au moins blessé. »
L’étrangère gardait le silence.
« Oh ! comme Dieu est grand ! s’écria Ingénue, comme Dieu est bon de vous avoir envoyée à moi ! »
L’étrangère abaissa ses chastes et lumineux regards sur le charmant visage baigné de larmes qui semblait l’implorer.
Il y avait tant de douce vertu, tant de charme modeste dans les yeux de la fille de Rétif, que l’accuser eût été impossible.
L’étrangère sourit, prit la main d’Ingénue, la
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serra doucement, et dit avec une grâce inexprimable :
« Oh ! que je suis contente de vous avoir rendu service !
– Merci encore et adieu, dit Ingénue, car voilà tout ce que j’attendais pour vous quitter.
– Attendez, au moins, reprit la voyageuse, la retenant à son tour, que je vous fasse indiquer le chemin de vive voix par l’hôtesse. »
Cela fut fait sur-le-champ.
« Ah ! ah ! dit l’étrangère lorsque l’hôtesse eut fini, il paraît que c’est loin encore, et que vous avez beaucoup de chemin à faire.
– Oh ! cela ne m’inquiète pas, le chemin : je courrai comme tout à l’heure. »
Puis, s’arrêtant, craintive, mais relevant peu à peu sa tête à la hauteur de la tête de l’inconnue :
« Voulez-vous me permettre de vous embrasser, mademoiselle ? demanda-t-elle.
– Bon ! vous voilà donc comme cet affreux homme de tout à l’heure ? dit en riant la
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voyageuse. Eh bien, soit ! embrassez-moi donc, j’aime mieux cela. »
Et les deux jeunes filles s’embrassèrent avec effusion ; deux chastes cœurs battaient l’un contre l’autre.
« Maintenant, dit Ingénue à l’oreille de sa nouvelle amie, encore un mot, encore un service.
– Lequel, mon enfant ?
– Moi, reprit la jeune fille, on me nomme Ingénue ; mon père est M. Rétif de la Bretonne.
– L’écrivain ? s’écria l’inconnue.
– Oui.
– Ah ! mademoiselle, on dit qu’il a beaucoup de talent.
– Vous ne connaissez pas ses œuvres ?
– Non, jamais je ne lis de romans.
– Et vous, mademoiselle, dit à son tour Ingénue, comment vous appelez-vous, s’il vous plaît ?
– Moi ?
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– Oui, afin que votre nom se mêle à mes plus chers souvenirs, afin que je m’inspire de votre courage, et que j’imite, s’il est possible, votre douce vertu.
– On m’appelle Charlotte de Corday, ma chère Ingénue, répondit la voyageuse. Mais embrassez-moi encore, voilà que les chevaux sont attelés.
– Charlotte de Corday ! répéta Ingénue ; oh ! soyez tranquille, je n’oublierai pas votre nom ! »
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