Innover comme Elon Musk, Jeff Bezos et Steve Jobs
Introduction - Le pays des licornes
INTRODUCTION
Le pays des licornes
« La France est un pays d’entrepreneurs, c’est un pays de start-up, mais je veux que ça devienne aussi un pays de licornes, de grands groupes nouveaux, le pays des géants de demain. Alors pour ce faire, nous devons sortir d’une fascination française, le “small is beautiful”. »
Emmanuel MACRON,
discours au salon VivaTech, 2017
Comment serait-il possible de faire effectivement de la France le pays
des géants du numérique de demain ? Le projet est louable, mais le chemin
à parcourir est très long… Le président Emmanuel Macron a évoqué
comme première étape un pays de licornes, autrement dit de start-up
valorisées à plus d’un milliard de dollars par leurs investisseurs, avant une
éventuelle introduction en Bourse. Or, dans ce domaine, la situation de la
France et des autres pays européens est très préoccupante : sur 266 licornes
recensées dans le monde en août 2018, pour une valorisation totale de
861 milliards de dollars, la domination de la Chine (131) et des États-Unis
(76) était écrasante, alors que la présence européenne était très faible (14 au
total, dont 7 britanniques… et une seule française !).
La situation n’est pas meilleure pour les géants du numérique, qui sont
classés en super-licornes (plus de 10 milliards de dollars de valorisation,
avant ou après l’introduction en Bourse) et en titans (plus de 50 milliards de
valorisation). Les 20 leaders à ce niveau sont tous américains (12) ou
chinois (8). Leur liste est dominée pour les États-Unis par les fameux
GAFA : Google (en fait, le groupe Alphabet), Apple, Facebook et Amazon,
qui exaspèrent tant les gouvernements européens. Pour la Chine, on a d’une
certaine manière l’équivalent des GAFA avec les BATX : Baidu (moteur de
recherche comme Google), Alibaba (commerce en ligne comme Amazon),
Tencent (réseau social comme Facebook, mais avec un spectre d’activités
plus large) et Xiaomi (inspiré d’Apple).
Le constat est pour le moins préoccupant pour l’avenir de la France et
de l’Europe. Comment en est-on arrivé là ? Et que faudrait-il faire pour
inverser la tendance et permettre l’émergence en France et en Europe de
licornes, capables de poursuivre une croissance rapide, et de devenir des
super-licornes, puis des titans, suivant le souhait d’Emmanuel Macron ?
L’ambition de ce livre est d’apporter des éléments de réponse à cette
question, en se concentrant sur la manière dont certains des plus grands
entrepreneurs américains actuels, comme Jeff Bezos (Amazon), Steve Jobs
(Apple), Elon Musk (SpaceX et Tesla) ou encore Mark Zuckerberg
(Facebook), ont défini et appliqué une série de principes simples qui ont
permis à leurs sociétés de partir du stade du « garage » et de croître à une
vitesse phénoménale pour atteindre en moins d’un quart de siècle les
premières places dans la hiérarchie des entreprises mondiales.
Nous prenons comme modèles les sociétés entrepreneuriales
américaines, et non pas leurs équivalentes chinoises, car la notion
d’entrepreneur dans le régime autoritaire chinois est très différente de ce
qu’elle est dans le monde libéral occidental. Le pouvoir chinois a fait le
choix de privilégier le développement technologique et de favoriser, ou
même d’initier, l’émergence de sociétés ressemblant beaucoup aux GAFA américaines, et souvent issues du complexe militaro-industriel du pays. En
s’appuyant sur son énorme marché intérieur, et en limitant de manière
autoritaire la pénétration des GAFA sur ce marché, il crée artificiellement
les conditions de la croissance des BATX. Cette approche dirigiste n’a rien
à voir avec l’entreprenariat tel que nous le connaissons en Occident. Elle
s’inscrit dans la perspective d’un affrontement technologique avec les États-
Unis, qui explique largement le bras de fer commercial engagé par
l’Administration du président Donald Trump contre le rival chinois. Elle
correspond aussi à l’utilisation des BATX pour mettre en place une
surveillance systématique des individus par les autorités chinoises, qui va
au-delà de tout ce que l’on peut imaginer.
La croissance extrêmement rapide des GAFA et d’autres super-licornes
ou titans est liée à des pratiques entrepreneuriales liées aux personnalités
des grands entrepreneurs de l’âge numérique, et seraient très difficiles à
transposer en Europe pour des raisons sociales et culturelles. Mais cela
n’interdit pas d’essayer de comprendre comment il serait possible de
s’inspirer de ces pratiques, tout en respectant les modèles sociaux
européens, pour améliorer les procédures de soutien et de financement des
start-up.
Le problème est de libérer l’énergie créative des entrepreneurs, le plus
souvent étranglée par des réglementations handicapantes et absurdes. Il
faudrait créer une culture de l’entreprenariat à l’européenne, qui est
désespérément absente, et qui conduit de nombreux entrepreneurs, après
être passé à l’acte en Europe, à s’exiler au véritable pays des licornes, en
premier lieu sur la côte ouest des États-Unis, dans la Silicon Valley entre
San Francisco et San José, mais aussi dans les régions californiennes de San
Diego et de Los Angeles, ou, plus au nord, dans l’État de Washington,
autour de Seattle, ou même encore dans quelques autres régions
américaines.
L’entrepreneur de la côte ouest des États-Unis peut en général se
concentrer sur son projet sans perdre son temps à faire la chasse à des
investissements et à des subventions qui exigent, en contrepartie des fonds
investis, des garanties personnelles, des comptes rendus d’activités aussi
fréquents qu’inutiles, et des retours rapides sur investissement qui se prêtent
mal à une activité vraiment disruptive, visant à transformer, voire à
révolutionner, tout un secteur économique. C’est là un avantage immense,
qui lui laisse toutes les chances de croître vite, ou d’échouer tout aussi vite,
car l’échec fait partie, au pays des licornes, du parcours entrepreneurial,
contrairement à l’Europe, où tout est fait pour limiter le risque pour les
investisseurs.
Le refus du risque explique largement le nombre très modeste des
licornes européennes. Une autre incompréhension culturelle de
l’entreprenariat numérique en Europe est l’incompatibilité entre cet
entreprenariat et le retour rapide sur investissement, qui conduit les
investisseurs publics ou privés à exiger des business plans précis leur
assurant (en principe) des dividendes rapides et la possibilité de « sortir »
avec un substantiel bénéfice du capital de l’entreprise innovante, par une
introduction en Bourse de celle-ci, ou par une acquisition par une autre
entreprise. Cette stratégie à court terme traduit une incompréhension
complète, voire une méfiance profonde, envers l’entrepreneur visionnaire,
dont l’objectif est si disruptif qu’il ne peut se traduire en business plan, et
ne peut prévoir des distributions de dividendes car la poursuite d’une
croissance très forte implique de réinvestir toutes les marges dégagées sur
les activités.
Mais que peut attendre un investisseur d’un entrepreneur qui ne prévoit
aucune distribution de bénéfices, et ce d’autant plus qu’il va perdre de
l’argent et s’endetter pendant des années, et qu’il n’envisage pas forcément
une introduction en Bourse rapide ? La réponse est la valorisation de
l’entreprise, qui a un sens dans l’écosystème entrepreneurial américain, même en l’absence d’introduction en Bourse. Ce concept de valorisation
des licornes, super-licornes ou même titans, en l’absence de cotation
boursière, est souvent mal, ou pas du tout, compris en Europe. Il repose sur
la pratique de la private-IPO, c’est-à-dire la création autour du capital de
l’entreprise d’une sorte de marché privé d’actions, qui s’apparente à un club
d’investisseurs (incluant fondateurs et employés), qui se mettent d’accord
sur le prix des actions constituant le ticket d’entrée d’un nouvel
investisseur.
C’est ainsi, par exemple, que la super-licorne bien connue Uber, qui est
une compagnie private au sens américain du terme (c’est-à-dire non cotée,
par opposition aux sociétés cotées qualifiées de public dans la terminologie
américaine) s’est trouvée valorisée 48 milliards de dollars en janvier 2018
lorsqu’un groupe mené par Softbank a acquis 16 % des actions pour un
montant de 7,7 milliards de dollars. Depuis lors, et par l’intermédiaire
d’autres transactions, la valorisation d’Uber a grimpé à 62 milliards de
dollars en mai 2018, et une entrée en Bourse est envisagée pour 2019. De la
même manière, du fait de différentes transactions intervenues au premier
semestre 2018, la société spatiale d’Elon Musk, SpaceX, s’est retrouvée
valorisée 24,7 milliards de dollars.
La méthode de private-IPO (ou plus simplement d’investissement en
private equity – expression dont la traduction française la plus proche est
« capital développement ») permet de donner une valeur à une société
entrepreneuriale, sans qu’elle se soumette aux contraintes réglementaires
d’une cotation boursière, et surtout sans qu’elle puisse être attaquée par des
fonds spéculatifs (hedge funds), qui peuvent parier sur la baisse du cours
d’une action (et donc sur l’échec de l’entreprise) et qui sont
particulièrement offensifs vis-à-vis d’entreprises visionnaires et disruptives,
lesquelles prennent de toute évidence des risques, sont souvent très
endettées et visent à un succès considérable, mais à long terme (de l’ordre
de dix ans). Le phénomène peut concerner d’énormes entreprises, comme Amazon par exemple, fondée par Jeff Bezos, qui est la seconde à avoir
dépassé une valorisation boursière de 1 000 milliards de dollars, en
septembre 2018, et qui est pourtant l’une des entreprises les plus
« shortées » (dans le jargon boursier, les fonds spéculatifs qui prennent des
positions vendeuses à court terme, en pratiquant la « vente à découvert »,
sont appelés des short sellers).
Le financement par private equity se développe beaucoup aux États-
Unis, et l’administration du président Trump voudrait la faciliter pour les
petits investisseurs, mais, en dépit des contraintes de la cotation boursière et
des attaques des vendeurs à découvert, les grands fonds américains ou
internationaux, qui possèdent la plus grande partie des actions des énormes
groupes technologiques cotés comme Alphabet, Amazon, ou Tesla – la
société automobile et énergétique d’Elon Musk –, sont des investisseurs
stables qui parient sur le succès de sociétés entrepreneuriales qui ne
gagneront pas d’argent avant de nombreuses années, prennent des risques,
mais peuvent prendre une valeur considérable à l’horizon de dix ans, en
transformant profondément un secteur économique, ou même en modifiant
l’avenir de la société d’une manière qui n’est pas complètement définie au
départ, mais dont les fonds d’investissements estiment que l’impact peut
être gigantesque.
Cela a par exemple été le cas pour Facebook, dont le premier
investisseur fut en 2004 Peter Thiel, le cofondateur de Paypal avec Elon
Musk. La notion de réseau social que portaient Facebook et son fondateur
Mark Zuckerberg était très vague, et ne permettait pas de bâtir un business
plan bien défini, mais Peter Thiel a cru dans la vision de Zuckerberg, à qui
il a laissé une liberté totale pour son développement. Il a finalement gagné
le gros lot, lors de l’introduction en Bourse réussie de Facebook en 2012, en
atteignant immédiatement une capitalisation boursière de 104 milliards de
dollars. En dépit des nombreux problèmes rencontrés par la société en 2017
et 2018, à la suite des élections présidentielles américaines de 2016, et à l’utilisation des données Facebook par la compagnie Cambridge Analytica,
Facebook était encore valorisée 443 milliards de dollars le 15 octobre 2018.
Que ce soit pour des sociétés entrepreneuriales cotées (public) ou bien
non cotées (private), la clé du succès au pays des licornes est la présence
d’investisseurs capables de comprendre la vision d’un entrepreneur
vraiment disruptif et de lui donner les moyens et la liberté de donner forme
à sa vision, sans attendre aucun retour à court terme, mais en pariant sur les
qualités personnelles de l’entrepreneur, sur ses idées et sur sa capacité à
faire croître très rapidement l’entreprise bâtie autour de sa vision.
L’intuition joue une grande part dans le choix de ce type d’investissements,
et le risque d’échec est élevé. Mais telle la règle au pays des licornes.
L’exemple de Peter Thiel permet de bien comprendre la différence entre
le pays des start-up, qui serait la France d’aujourd’hui, et celui des licornes,
qui serait la France de demain selon la volonté exprimée par le président de
la République. La référence au pays des start-up met en exergue le nombre
considérable de start-up que les différents mécanismes (incubateurs et
autres) et les financements variés accessibles (avec des fonds publics aux
niveaux européen, national, régional, local, multipliés par des effets de
leviers grâce à des fonds privés) permettent de créer. En fait cette approche
fonctionne et, au niveau européen comme au niveau français, le nombre de
start-up et les volumes d’investissements sont désormais du même ordre de
grandeur qu’aux États-Unis. Mais le passage au stade suivant, à savoir celui
des licornes, a une efficacité quasiment nulle, contrairement à ce qui se
passe sur la côte ouest des États-Unis. Comment s’explique ce qu’il faut
bien appeler un échec de la stratégie française, et européenne, de
l’innovation disruptive ?
Nous l’avons déjà souligné dans cette introduction : l’écosystème start-
up-investissements fonctionne souvent en France d’une manière dans
laquelle les start-up consacrent l’essentiel de leurs efforts à obtenir des
financements, puis à justifier leurs activités auprès des investisseurs, en particulier publics, qui considèrent que leur rôle est de protéger l’argent du
contribuable et non de simplifier les choses pour permettre aux start-up de
réussir, et donc de croître jusqu’à devenir éventuellement des licornes, ou
plus.
Une erreur est de croire que les bons indicateurs sont le nombre de
créations de start-up et le volume des investissements mobilisés. Dans
l’ouvrage rédigé par l’un de ses étudiants d’un séminaire sur l’innovation
qu’il a donné à l’Université Stanford – intitulé From Zero to One – Peter
Thiel explique que, selon lui, la bonne stratégie n’est pas de diversifier un
portefeuille d’investissement (dont la maxime serait « ne pas mettre tous ses
œufs dans le même panier »), mais au contraire de le concentrer.
Sélectionner un nombre réduit de start-up qui ont toutes, selon le jugement
et l’intuition de l’investisseur, le potentiel de devenir rapidement des
licornes. Ce choix initial fait, l’investisseur ne considère pas qu’il portera
bientôt cinq licornes sur les fonts baptismaux. Il sera satisfait si l’une des
cinq start-up devient une licorne.
Peter Thiel a réussi lui-même en tant que fondateur de start-up avec
Paypal, dont le cofondateur était Elon Musk. L’entreprise a été acquise en
2002 par eBay pour 1,5 milliard de dollars. Il a ensuite connu le succès avec
Facebook, dont nous avons déjà évoqué l’introduction en Bourse en 2012.
Aujourd’hui, il s’apprête à essayer de connaître un nouveau succès avec
Palentir, société entrepreneuriale qu’il a fondée en 2003 avec Alex Karp, et
qui est spécialisée dans l’extraction d’informations ayant du sens dans
d’immenses volumes de données, à la frontière du big data et de
l’intelligence artificielle (IA). Palentir est toujours au début de 2019,
comme SpaceX par exemple, une entreprise private, financée en private
equity par un groupe d’investisseurs fixant entre eux le prix des actions que
doit payer un nouvel entrant, et déterminant ainsi la valorisation de la
société.
Établie suivant cette procédure, la valeur de Palentir serait de
20 milliards de dollars. Il s’agit donc déjà d’une super-licorne, dont
l’introduction en Bourse pourrait intervenir en 2019. La valeur boursière,
lors de l’introduction, correspondra-t-elle à la valorisation en private
equity ? Les estimations de la valeur que pourrait atteindre Palentir lors
d’une introduction en Bourse début 2019 sont de l’ordre de 40 milliards de
dollars. On pourrait même aller plus loin : compte tenu de l’importance de
l’analyse des données pour l’avenir des gouvernements et des économies,
on peut se demander si Palentir ne sera pas la prochaine GAFA ?
L’écosystème du financement et de la valorisation des sociétés
entrepreneuriales au pays des licornes, dont nous venons d’esquisser
quelques principes et grandes lignes, est redoutablement efficace. Les
GAFA en sont les fruits, en passe de devenir des instruments de domination
du monde (en dehors de la Chine) au service des États-Unis. Peut-on s’en
inspirer ? Nous reviendrons sur cette question dans notre conclusion. Mais
l’efficacité de l’écosystème vient surtout du fait qu’il donne aux
entrepreneurs les moyens de développer leur vision en toute liberté, en
appliquant des principes d’organisation et de fonctionnement
révolutionnaires par rapport aux méthodes utilisées dans les industries
traditionnelles, et qui peuvent être différents selon l’entreprise et
l’entrepreneur. Dans tous les cas, derrière chaque GAFA, et d’autres
sociétés innovantes comme SpaceX et Tesla Motors (deux créations d’Elon
Musk), il y a un entrepreneur avec une vision profondément disruptive,
mais claire, et un caractère marqué, souvent difficile.
C’était bien sûr le cas de Steve Jobs, dont les traits les plus sombres ont
été largement gommés dans sa biographie officielle, et son adaptation au
cinéma. Mais derrière l’homme et le patron insupportables, il y avait un
génie des industries de l’information, qui a non seulement redressé en 1997
le constructeur moribond d’ordinateurs personnels dont il avait été chassé
en 1985, mais a fait d’Apple dans les années 2000 le leader mondial des smartphones et de tous les services associés, en laissant après sa mort en
2011 à son successeur Tim Cook une entreprise en route vers une
valorisation boursière record, 1 000 milliards de dollars, atteinte le
2 août 2018.
C’est aussi le cas de Mark Zuckerberg. Le tout jeune (34 ans) fondateur
et patron opérationnel de Facebook est sans doute, après Steve Jobs, le plus
créatif des fondateurs des GAFA et des autres sociétés du même type. Tout
comme Steve Jobs a imaginé, face à un scepticisme général, qu’Apple
pouvait devenir le leader mondial de la téléphonie mobile, en tuant
d’ailleurs au passage des grandes sociétés installées comme Nokia et
Ericsson, Mark Zuckerberg a construit une gigantesque entreprise autour
d’un concept, celui du réseau social, dont personne ne percevait les
potentialités lors de la création de Facebook, en 2004.
L’incroyable succès de sa société a fait, un temps, de Mark Zuckerberg
un héros de l’innovation et de la société de l’information, auquel un film a
été consacré en 2010, alors qu’il n’avait que 26 ans. Brillant et
charismatique, il se voyait déjà en 2016, après l’élection surprise de Donald
Trump, comme candidat à la présidence des États-Unis en 2020. Las, les
problèmes avec les données sur Facebook, et le détournement du réseau
social par la Russie pour favoriser l’élection de Donald Trump, ont
condamné ces plans ambitieux. Et Mark Zuckerberg a connu une journée
particulièrement noire, le 26 juillet 2018, avec une chute de la valeur de
Facebook de 109 milliards de dollars. Un record ! Mais compte tenu de sa
créativité, et de l’importance prise par les réseaux sociaux, Mark
Zuckerberg, comme tous les grands entrepreneurs de la côte ouest, pourrait
rebondir. Les revers de fortune ne sont pas insurmontables au pays des
licornes…
En apparence, Jeff Bezos, le fondateur et patron opérationnel
d’Amazon, n’a pas les côtés sombres des caractères de Steve Jobs, Mark
Zuckerberg, ou encore Elon Musk. Pourtant, le fait qu’Amazon soit désormais un succès unanimement reconnu, et que Jeff Bezos soit devenu
en 2018 l’homme le plus riche du monde, ne doit pas faire illusion. Son
parcours personnel et professionnel n’a pas été un long fleuve tranquille.
Après avoir réussi comme ingénieur logiciel dans une grande société
informatique, il a identifié le commerce en ligne comme un nouveau secteur
prometteur, et a créé sa propre start-up. Il a commencé dans le garage de
son petit pavillon à Seattle, avec son épouse et deux employés, grâce à
environ 150 000 dollars avancés par ses parents et des amis, en
empaquetant lui-même les livres qu’il avait choisis comme premier produit
commercial, et en les portant à la poste.
En vingt-quatre ans, le chemin parcouru est évidemment extraordinaire.
Mais, après une introduction en Bourse réussie en 1997, il frôla la faillite
lors de l’explosion de la bulle Internet en 2000, puis connut divers échecs,
au point qu’en 2000 ses principaux cadres se réunirent pour remettre en
question sa stratégie. Mais ces revers ne conduisirent pas Jeff Bezos à
dévier de sa route. L’homme a montré un caractère indomptable, ce qui lui a
permis en à peine plus de vingt ans de construire un empire industriel
autour d’Amazon, avec en plus quelques investissements d’une nature tout
à fait différente, à savoir dans le quotidien Washington Post, d’une part, et
dans sa société spatiale, Blue Origin, d’autre part. Son style de management
est profondément original, et redoutablement efficace.
Amazon est devenue, en septembre 2018, la deuxième entreprise de
l’histoire économique, quelques semaines après Apple, à dépasser une
valorisation de 1 000 milliards de dollars. Mais sa croissance au cours des
cinq dernières années a été beaucoup plus rapide que celle d’Apple. Cette
dynamique pourrait-elle se maintenir, voire s’accélérer ? À l’automne 2018,
alors que les milieux financiers s’inquiètent soudain des menaces sur la
croissance du fait de la guerre commerciale Chine-États-Unis, ainsi que des
risques d’une répétition de l’explosion de la bulle Internet en 2000, la
valeur boursière d’Amazon a beaucoup baissé en dépit d’excellents résultats. Pourtant certains analystes estiment qu’Amazon pourrait doubler
de valeur dans les prochaines années, en atteignant les 2 000 milliards de
dollars, en particulier par son entrée sur les marchés de la santé.
Même s’il n’est pas, sur le plan financier, dans la catégorie des grands
fondateurs et patrons des GAFA, Elon Musk est devenu ces dernières
années l’entrepreneur emblématique de la côte ouest des États-Unis. Pour
quelles raisons ? Pour sa capacité à exposer sa vision, aussi bien pour sa
société spatiale SpaceX que pour sa société dans le domaine des voitures
électriques et de l’énergie solaire, Tesla. Mais aussi pour les risques, jugés
souvent inconsidérés, qu’il n’hésite pas à prendre.
En 2008, après trois échecs du premier petit lanceur de SpaceX, le
Falcon 1, la société était au bord du gouffre. Elle n’aurait pas survécu à un
quatrième échec. Heureusement le tir suivant fut un succès. La même
année, Tesla se trouva à huit heures du dépôt de bilan. Mais Elon Musk
trouva une solution. L’entrepreneur d’origine sud-africaine est un homme
de défis impossibles, comme celui qu’il tente aujourd’hui, à savoir faire de
Tesla un constructeur de voitures électriques en grande série, avec son
nouveau Model 3.
Pour Elon Musk comme pour Tesla, le mois d’août 2018 fut un enfer, à
la suite d’un tweet maladroit reposant sur de fausses informations, qui
annonçait que Musk voulait retirer Tesla de la Bourse et la faire revenir au
statut de société private.
L’image d’Elon Musk a beaucoup pâti de cet épisode catastrophique sur
le plan médiatique et sur celui de la valeur boursière de Tesla : une
interview pathétique dans le New York Times et une autre en vidéo le
montrant en train de fumer une substance illicite (au moins pour le patron
d’une société, SpaceX, ayant des contrats classifiés avec le Pentagone), qui
est devenue virale. La cause de ce comportement stupéfiant, et destructeur,
était apparemment le surmenage : face aux problèmes de montée en
cadence de la production des Tesla Model 3, Elon Musk s’est investi au-delà de toute raison dans le processus de production, allant jusqu’à créer
une chaîne supplémentaire d’assemblage dans une tente sur le parking de
l’entreprise.
Travaillant sur place plus de quatre-vingts heures par semaine, Elon
Musk a de toute évidence craqué. Mais il est parvenu à motiver son
personnel et a malgré tout réussi : le 15 octobre 2018, Tesla, est devenu le
premier constructeur mondial de voitures électriques, avec une production
dépassant 83 500 véhicules au cours du troisième trimestre. Tous les
problèmes ne sont pas pour autant résolus, tant s’en faut : la logistique des
livraisons ne suit pas encore, et la dette, considérable, doit être en partie
remboursée dans les prochains mois. En outre, la valeur de l’entreprise peut
être compromise par des tweets irréfléchis, comme celui du 7 août, qui a
précipité Tesla dans une tourmente dont elle se serait bien passée. Mais les
résultats financiers de l’entreprise pour le troisième trimestre, annoncés le
24 octobre, ont été meilleurs que ce qu’attendaient les analystes, avec un
profit de 312 millions de dollars, et une marge de 20 % sur la fabrication
des Model 3. Résultat : une action qui est remontée d’une valeur de
260 dollars le 22 octobre à 354 dollars le 17 novembre 2018, soit une
augmentation de 36 %.
En dépit de ce retournement de situation (peut-être provisoire…), on
peut s’interroger sur les raisons qui ont conduit Elon Musk à émettre ce
tweet désastreux. Le facteur déclenchant fut les attaques répétées des short
sellers, qui sont des bêtes noires pour les patrons d’entreprises innovantes et
cotées en Bourse. Elon Musk ne supporte pas ces vendeurs à découvert et
les campagnes insidieuses qu’ils organisent dans les médias pour faire
baisser le cours de l’action. Malheureusement pour lui, par son tweet
contenant des informations fausses sur la possibilité de « privatiser » Tesla,
il a lui-même provoqué une forte baisse de l’action, et donc enrichi les
fonds spéculatifs.
En outre, il a déclenché une action de l’autorité américaine des marchés
financiers, la SEC, qui l’a obligé à accepter une transaction amiable, pour
éviter de se voir, à l’avenir, exclu de toute fonction opérationnelle dans une
société cotée. Le résultat de cette transaction est que Elon Musk a dû
abandonner la fonction de président du conseil d’administration (chairman
of the board) de Tesla, qui a été confiée à Robyn Denholm en
novembre 2018. Il reste néanmoins le patron opérationnel (chief executive
officer – CEO), ce qui est bien sûr le plus important pour lui et pour la
société. Le conseil d’administration de l’entreprise va aussi devoir être
renforcé, ce qui est plutôt une bonne chose car il est pour l’instant plutôt
faible, en étant surtout constitué d’amis et de membres de la famille.
Le pays des licornes offre aux entrepreneurs visionnaires comme Jeff
Bezos ou Elon Musk la possibilité de franchir très rapidement les étapes qui
vont de la start-up à la licorne puis à la super-licorne (SpaceX, non cotée, et
Tesla, sont toutes les deux devenues des super-licornes une quinzaine
d’années après leur création), voire bien au-delà (Amazon est valorisée
779 milliards le 16 novembre 2018). Mais ces étapes ne sont franchies que
grâce aux modes de fonctionnement très différents de ceux des entreprises
traditionnelles que les entrepreneurs visionnaires définissent et introduisent
dans leurs start-up, et ce sont certaines de ces pratiques originales, qui
seules permettent d’assurer croissance forte et marge importante, que nous
allons essayer de présenter dans cet ouvrage.
La question n’est pas en effet de savoir si les entrepreneurs visionnaires
sont des modèles managériaux sur le plan humain (Jobs ne l’était pas et
manifestement, à des degrés différents, Mark Zuckerberg et Elon Musk ne
le sont pas non plus), mais de chercher à comprendre les modes de
fonctionnement originaux de leurs entreprises, et d’en extraire des leçons
pouvant augmenter l’efficacité des sociétés françaises et européennes, qu’il
s’agisse d’entreprises établies ou bien de start-up cherchant à croître
rapidement. Nous avons donc analysé neuf principes de base qui sont, selon nous, les fondements de la réussite des super-licornes créées par des
entrepreneurs visionnaires. Et dans la conduite de cet exercice, nous nous
sommes particulièrement inspirés d’Elon Musk, dont les approches
stratégiques, fondées sur des « principes de base », sont largement
explicitées et analysées dans des interviews, des entretiens, des livres, des
études universitaires.
Pourquoi se reposer principalement sur les conceptions et les actions
d’Elon Musk ? Sans doute parce que, à la fois physicien et informaticien, il
a longuement expliqué comment, en cas de problème, il remontait toujours
à des principes premiers simples pour trouver des solutions. Mais aussi du
fait que, à la différence des autres grands entrepreneurs visionnaires, il a
décidé, avec l’argent retiré de la vente de Paypal, de transformer d’autres
industries que celles de l’information. Il a décidé de révolutionner deux
domaines industriels traditionnels. Le premier, avec SpaceX, est celui du
transport spatial, qu’il jugeait beaucoup trop cher, et dont il voulait casser
les prix pour réaliser un jour son grand projet personnel – créer une colonie
martienne. Le problème n’est pas de savoir si ce projet est réaliste, ou
même s’il a un sens, mais de comprendre comment, pour poursuivre cet
objectif a priori très utopique, il a réinventé, non pas la propulsion par
fusée, mais la manière de développer et de produire des lanceurs spatiaux,
et ce d’une manière qui s’est avérée, en dépit du scepticisme profond des
acteurs traditionnels – aux États-Unis mais aussi en Europe – extrêmement
disruptive. SpaceX a réussi à mettre fin au monopole de l’entreprise United
Launch Alliance (ULA) sur le marché très profitable du lancement des
satellites militaires américains, et a obligé l’Europe et sa principale société
de transport spatial, ArianeGroup, à faire évoluer radicalement sa stratégie
avec le développement de la nouvelle Ariane 6, et des plans ambitieux pour
les années 2020.
Le second est celui de l’automobile électrique, avec Tesla, qui va bien
au-delà du mode de propulsion de la voiture en incluant aussi la conduite autonome, et son intégration dans une société électrique, avec d’immenses
usines de fabrication de batteries, et un habitat solaire. Un projet écologique
global donc, au moins en apparence…
Le projet d’Elon Musk est de faire de Tesla l’un des plus grands
constructeurs automobiles au monde, et cette ambition explique les défis
presque insurmontables auxquels est confrontée la société depuis 2016 ;
produire en grande série des automobiles est une activité que maîtrisent
admirablement les constructeurs traditionnels (Toyota, Renault-Nissan,
Peugeot-Citroën, Volkswagen-Audi, General Motors, Ford, etc.), et Elon
Musk ne veut pas simplement faire comme eux, mais révolutionner les
techniques de production, de manière à dégager des marges beaucoup plus
importantes. Réussira-t-il, comme il a réussi avec SpaceX, qui a
complètement transformé le transport spatial, et est devenu l’entreprise de
référence dans ce domaine ? Il en est encore loin, mais qu’il gagne ou non
son pari, les méthodes qu’il met en œuvre chez Tesla comme chez SpaceX
sont porteuses de leçons, que nous allons essayer de décrypter, de manière
très pratique, tout au long de ce livre, en complétant les enseignements que
l’on peut extraire des activités industrielles d’Elon Musk par des exemples
inspirés d’autres entrepreneurs visionnaires.
OceanofPDF.com