Innover comme Elon Musk, Jeff Bezos et Steve Jobs
Principe de base 2 - Les principes premiers
PRINCIPE DE BASE 2
Les principes premiers
Sur quels principes fondamentaux repose la capacité d’Elon Musk,
mais aussi avant lui de Henry Ford, ou de Steve Jobs, à produire des
innovations de rupture ?
Pourquoi innover commence par la capacité à poser la bonne
question ?
Comment Elon Musk approche le processus d’innovation de manière
scientifique, à la manière d’un physicien ?
En 1908, la Ford Motor Company commercialise la Ford T. Ce modèle
allait être retenu par l’Histoire comme celui qui fit entrer l’automobile dans
l’ère de l’industrie et des grandes séries. Succès populaire, la Ford T fut la
première voiture accessible au plus grand nombre. La voiture qui mit
l’Amérique, puis le monde, dans une automobile. En 1977, Apple
commercialise l’Apple II. Ce modèle allait être retenu par l’Histoire comme
celui qui fit entrer l’informatique dans l’ère de l’industrie et des grandes
séries. Petit, abordable et équipé de logiciels utiles et utilisables par
beaucoup, il lança la grande vague de la démocratisation de l’informatique.
C’est l’ordinateur qui mit l’Amérique, puis le monde, devant un écran.
La légende raconte que peu de temps après la sortie de la Ford T, Henry
Ford aurait fait cette remarque : « Si j’avais demandé aux gens ce qu’ils
voulaient, ils m’auraient répondu des chevaux plus rapides. » Si aucune
source ou enregistrement ne permet de confirmer la véracité de cette
légende, elle exprime cependant la raison du succès de l’automobile : avoir
apporté une bonne réponse à la bonne question. À savoir, construire une
automobile pour permettre aux individus de se déplacer plus facilement et
plus rapidement. Nous pourrions imaginer la même légende concernant
Steve Jobs : « Si j’avais demandé aux gens ce qu’ils voulaient, ils
m’auraient répondu : des crayons et des machines à écrire qui leur
permettent d’écrire mieux et plus vite. »
Henry Ford, Steve Jobs et aujourd’hui Elon Musk ont un point commun
majeur, celui d’avoir produit des innovations de rupture qui ont créé ou
transformé des industries entières. L’innovation peut en effet se diviser, de
manière très schématique, en deux grandes catégories,
l’innovation incrémentale et l’innovation de rupture. « L’innovation
incrémentale améliore l’existant. L’innovation de rupture cherche à
répondre à des besoins demeurés insatisfaits ou nouveaux créés par des
changements de l’environnement 1. » Avec la Ford T, l’Apple II ou la Tesla
Model S, nos innovateurs-entrepreneurs ont produit des inventions de
rupture qui ont ouvert de nouveaux champs. Pour cela, ils ont su articuler
deux prérequis. Savoir poser la bonne question, et y apporter une réponse
en sachant s’extraire de l’existant, ou ce qu’Elon Musk nomme : réfléchir à
partir des principes premiers.
« Si je n’avais qu’une heure pour résoudre un problème, je passerais
quarante minutes à essayer de définir le problème. » Rien ne peut mieux
souligner l’importance de savoir poser les bonnes questions en matière
d’innovation que cette citation attribuée à Albert Einstein. Si cela pouvait
sembler évident au lecteur de ces lignes, la pratique et l’histoire nous
montrent pourtant comment les équipes qui cherchent à innover se lancent trop souvent et trop rapidement dans la construction de réponses ou de
solutions à des problèmes mal définis. Prendre le temps de poser la bonne
question est pourtant le prérequis nécessaire pour y apporter la bonne
réponse. Comme évoqué au chapitre précédent, Elon Musk a dévoré dans sa
jeunesse les récits de science-fiction, les ouvrages d’Isaac Asimov, mais
aussi le célèbre 2 Guide du voyageur galactique de Douglas Adams. Dans
cet ouvrage de science-fiction humoristique, les héros doivent trouver la
question ultime sur le sens de la vie, l’univers et le reste. La réponse « 42 »
y a été proposée par un super-ordinateur, sans cependant que l’on sache
quelle était la question précise. Ce récit de science-fiction humoristique a
probablement inspiré le fondateur de SpaceX en lui montrant comment
l’objectif était de rechercher la bonne question plus que la bonne réponse.
Deux questions majeures obsèdent Elon Musk depuis sa jeunesse :
Comment développer la production et l’utilisation d’énergie durable ?
Comment explorer l’espace et faire de l’espèce humaine une espèce
multiplanétaire ? Une fois la bonne question posée, il est plus facile de
susciter les bonnes réponses, surtout si la question est inspirante.
Elon Musk a développé un mode de pensée directement inspirée de la
pensée scientifique. En effet, pouvoir transformer massivement un domaine
nécessite d’apporter une réponse aux problèmes posés en sachant s’extraire
de l’existant. Se défaire des idées reçues, des croyances limitantes, des
référentiels, des évidences et des « fausses vérités » unanimement
acceptées. Mais aussi des habitudes et de ce que font les concurrents.
En 2012, Elon Musk explique sa manière de penser à Kevin Rose : « Je
pense qu’il est important de raisonner à partir des principes premiers plutôt
que par analogie. […] Penser par les principes premiers, c’est regarder le
monde sous l’angle physique. Cela signifie réduire les choses à leurs vérités
fondamentales, à ce qui est vrai ou possiblement vrai, et de raisonner
ensuite, et uniquement, à partir de là. Cela requiert beaucoup d’énergie
mentale 3. »
Nous pouvons en effet considérer que socialement et
professionnellement nous agissons et pensons de telle ou telle manière
avant tout car les autres en font de même 4, par analogie. La pensée par les
principes premiers proposée par Elon Musk prend à contre-pied cette
manière de réfléchir, pour plutôt chercher à déconstruire chaque sujet,
système ou objet pour revenir aux « vérités fondamentales » autour
desquelles il faudra alors commencer à réfléchir. Le but est de déconstruire
les paradigmes et les habitudes pour ensuite laisser de côté ce qui relève des
croyances et des idées reçues. La pensée par les principes premiers qui
demande en effet probablement plus d’« énergie mentale », car non
naturelle, cherche à identifier sur un sujet, un domaine, un secteur, ce dont
nous sommes sûrs ? Qu’est-ce qui relève de vérités « physiques » ? Pour
ensuite raisonner à partir de ces éléments.
Dans la suite de son interview avec Kevin Rose, Musk détaille son
raisonnement autour de l’exemple de la batterie. Historiquement les
batteries sont chères, environ 600 dollars le kilowattheure. Si l’on pense par
analogie, on accepte cette situation comme une réalité. Cela a toujours été
ainsi et donc cela restera ainsi… Mais en exploitant la pensée par les
principes premiers du fondateur de Tesla, on cherche plutôt, avant tout
jugement, à déconstruire le problème. Chercher à déconstruire la batterie.
Quels en sont les constituants matériels ? « Du cobalt, du nickel, de
l’aluminium, du carbone, des polymères et une boîte scellée. » Combien
coûte chacun de ces éléments sur le marché des matières premières ?
Environ 80 dollars 5 par kilowattheure… Il y a donc un immense écart entre
le prix au kilowattheure accepté du marché, 600 dollars, et les 80 dollars de
matière première utile. Il apparaît alors qu’il existe probablement de la
place pour les innovateurs qui seraient capables d’acquérir et d’assembler
ces matériaux à moindre coût pour proposer des batteries « beaucoup,
beaucoup moins cher que ce que n’importe qui a fait jusqu’à présent ».
De la même manière, et Musk l’évoque lui-même, si Henry Ford avait
pensé par analogie, il n’aurait jamais inventé la voiture produite en grande
série. Il n’aurait jamais imaginé créer un nouveau mode de transport qui
nécessiterait l’installation un peu partout de stations-service, alors qu’en
face de ce mode de transport, les habituels chevaux pouvaient se régénérer
en mangeant de l’herbe n’importe où 6… La méthode et le regard
« physiques » sur le monde proposés par Musk permettent de maintenir à
distance le risque de s’enfermer dans l’existant, dans ce que font les autres,
les concurrents. Pour l’industriel qu’est Elon Musk, ce mode de
raisonnement ouvre la capacité à pousser plus loin que les autres ses
réflexions, en sachant briser les idées reçues ou préconçues. C’est sa pensée
par les principes premiers qui lui permet de proposer des idées de nouveaux
produits et d’innovations de rupture.
C’est par un raisonnement similaire que Steve Jobs a révolutionné
l’univers de la téléphonie mobile en 2007 avec son iPhone. S’attaquant à un
secteur qui n’était pas du tout celui d’Apple, les télécommunications
mobiles, et qui était dominé par Nokia et consorts, il a su proposer un
téléphone en rupture avec ce qui se faisait à l’époque, non pas une rupture
dans la technologie mais dans l’usage, car simple d’utilisation et sans
clavier. La meilleure des réponses aux besoins de consommateurs qui
avaient alors de plus en plus de mal à utiliser des téléphones de plus en plus
complexes (à force d’innovations incrémentales).
Elon Musk s’y réfère souvent : sa manière de penser et d’aborder la
question de l’innovation relève de la méthode scientifique 7. Le CEO de
SpaceX commence par formuler la question qu’il souhaite adresser, par
exemple : comment construire une batterie à bas coût ? Il recueille ensuite
le plus d’éléments concrets possible sur le sujet, des faits validés et non des
croyances (exemple : le coût des matériaux de base de la batterie sur le
marché des matières premières). À partir de ces principes premiers ou
vérités premières, il développe des hypothèses et construit une réponse (par exemple : étant donné le coût peu élevé des matières premières d’une
batterie en regard du prix de vente final, il doit être possible d’acquérir ces
matériaux et de les assembler d’une manière qui permettrait d’en réduire les
coûts de production). Il tente ensuite de réfuter cette réponse ou conclusion.
Si personne ne peut l’invalider, alors celle-ci et ses hypothèses sous-
jacentes sont « probablement vraies », sans « forcément être vraies ».
Elon Musk sera donc capable de revoir ses idées, réponses et
conclusions si on lui présente des « faits » contraires, des contre-arguments
et des preuves au sens de la science « physique ». Il sera par contre
insensible, comme Henry Ford ou Steve Jobs avant lui, aux croyances,
idées reçues ou habitudes d’un domaine ou d’une époque.
Que ce soit pour révolutionner le domaine spatial avec des lanceurs
réutilisables ou l’industrie du transport routier avec des camions électriques,
Musk part toujours d’une table rase sur laquelle il pose ses principes
premiers, à partir desquels il va construire ses réponses. Cette manière de
faire crée de l’espace en faisant le vide des pratiques et normes habituelles.
C’est ainsi qu’il a envisagé des solutions nouvelles pour réduire à long
terme les coûts d’accès à l’espace ou pour rendre plus verte l’économie du
transport routier. Seules les lois de la physique doivent pouvoir limiter la
réponse apportée à une question ou à un problème, pas l’être humain et ses
« évidences » : « On a toujours fait ainsi… » C’est par cette approche
qu’Elon Musk, comme Steve Jobs avant lui, est capable de voir une
industrie de manière beaucoup plus objective que certaines personnes qui y
ont exercé toute leur vie. La force du temps ancre les habitudes et les
croyances.
Une autre légende concernant Henry Ford raconte qu’au moment de
créer un nouveau moteur à huit cylindres, il s’est adressé à ses ingénieurs
pour leur exposer son projet. Très étonnés, ils lui ont dit que c’était
techniquement impossible. Ford eut alors cette réponse : « Créez-le quand
même. »
Notre principe de base 2 souligne que le mode de réflexion par
principes premiers permet de se libérer des idées reçues et des
croyances limitantes qui peuvent bloquer, figer ou freiner. En effet,
la nature humaine est telle que, quel que soit le domaine ou le
secteur, les savoirs et idées peuvent s’accumuler et peu à peu se
sédimenter. La logique des principes premiers invite à revenir à un
mode de réflexion séquentielle, consciente et rationnelle, héritage
d’une pensée philosophique et scientifique dont les racines peuvent
être retrouvées chez Aristote. Penser par les principes premiers,
c’est avant tout s’interroger sur les paradigmes de son domaine,
c’est-à-dire sur les « briques », « constituants » ou « concepts » qui
le définissent, pour ensuite les questionner, les réinventer. L’objectif
est de sortir des sentiers battus et d’emprunter les chemins de
traverse, pour proposer des idées nouvelles que l’on cherchera,
comme dans les sciences expérimentales, à « prototyper »
rapidement et à tester, pour valider ou invalider les hypothèses,
apprendre, progresser et réaliser. C’est dans cette approche
générale de l’innovation que nous pouvons également inscrire des
processus d’innovation tels que le Design Thinking, les méthodes
agiles ou encore le Design Sprint développé par Google.
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