Innover comme Elon Musk, Jeff Bezos et Steve Jobs
Principe de base 5 - Croissance exponentielle
PRINCIPE DE BASE 5
Croissance exponentielle
Sur quels piliers repose la culture de la croissance exponentielle des
licornes ?
Comment articuler une vision de long terme et des profits à court
terme ?
Comment l’amélioration continue et l’automatisation doivent être
mises au service de la création de marges importantes ?
Pourquoi le réinvestissement est la seule utilité des bénéfices ?
Pourquoi nouer les bons partenariats est indispensable à la recherche
d’une croissance exponentielle ?
Comment chercher à s’inscrire au sein d’un écosystème dynamique et
y contribuer est plus important que de chercher à se confronter à des
concurrents ?
« Grow fast or die slow. » [« Développe-toi rapidement ou meurs
lentement… »] Tout un programme.
S’il fallait choisir un mantra au cœur de la philosophie qui a bâti la
Silicon Valley et la culture start-up, ce serait celui-là. Un credo qui est
autant un encouragement permanent à libérer son énergie et à déployer ses
ambitions. Vouloir améliorer le monde, le temps d’une vie, et transformer ainsi des industries entières en quelques années ou dizaines d’années,
nécessite d’y donner le rythme adéquat. Un rythme rapide. Elon Musk, Jeff
Bezos et les entrepreneurs de leur catégorie ne pourraient assumer leurs
ambitions et leur rapport au temps sans considérer qu’ils doivent
développer une culture de la croissance exponentielle.
Un paramètre est essentiel : le temps de doublement du chiffre
d’affaires d’une société. Ce temps est lié directement au taux de croissance :
il est, en première approximation, égal au nombre 72 divisé par le taux de
croissance exprimé en pourcentage 1. Ainsi, une entreprise qui croît
régulièrement au rythme de 4 % par an mettra dix-huit ans pour doubler son
chiffre d’affaires. Une croissance qui peut être satisfaisante pour des
actionnaires recherchant une rente, mais qui ne permet certainement pas de
transformer une industrie ou le monde… Et une situation qui ne reflète pas
du tout la réalité d’entreprises comme Amazon (créée en 1994), Google
(créée en 1998) ou Facebook (créée en 2004). Ces sociétés, qui ont moins
d’un quart de siècle, ont aujourd’hui des chiffres d’affaires qui se comptent
en centaines de milliards de dollars par an, avec des valorisations boursières
qui sont encore plus importantes. Leur secret : des taux de croissance de
plus de 25 % par an, correspondant à des doublements répétés tous les deux
ou trois ans. SpaceX, plus modeste globalement, affiche depuis sa création
en 2002 un taux de croissance régulier de 50 % par an ! C’est ainsi que les
GAFA en sont venus, en quelques décennies, à dominer le monde
économique, social… et culturel. Être une « organisation exponentielle » :
telle est la clé de la domination du futur.
Elon Musk, comme les autres innovateurs-entrepreneurs de la côte
ouest, conçoit ses sociétés comme des outils de production au service
d’objectifs de transformations massives. Elles doivent donc pour cela être
des organisations à croissance exponentielle capables de provoquer des
ruptures technologiques, industrielles et culturelles dans un temps court, et
cela régulièrement. C’est uniquement à cette condition qu’il peut envisager de bouleverser les secteurs industriels auxquels il s’attaque, et renverser des
champions installés et apparemment indestructibles 2. C’est par cette culture
de la croissance exponentielle qu’Apple, après le retour de Steve Jobs aux
manettes de l’entreprise en 1995, a bouleversé les secteurs de la distribution
musicale ou de la téléphonie mobile, qui a quasiment détruit Nokia et par là
même a compromis la santé économique d’un pays entier, la Finlande.
Elon Musk, Jeff Bezos, et les autres grands entrepreneurs de la côte
ouest, se sentent d’autant plus légitimes à poursuivre cette quête de la
croissance exponentielle qu’elle est, selon eux, au service de ce qu’ils
perçoivent comme leur mission : améliorer le monde 3 en transformant leur
vision en réalité. Cette culture de la croissance exponentielle repose sur
trois piliers :
assumer que seule une croissance à deux chiffres a du sens et un
intérêt 4 ;
dégager d’importantes marges de bénéfices (c’est-à-dire supérieures à
25 % 5) ;
réinvestir ses bénéfices au service de la mission.
Ces trois piliers sont les clés de la croissance accélérée pour une start-
up, qui peut en quelques années devenir une licorne (plus de 1 milliard de
dollars de valorisation) puis un titan (plus de 50 milliards de dollars de
valorisation).
Poursuivre l’objectif de développer une croissance à deux chiffres et
dégager en même temps d’importantes marges supposent de créer
rapidement d’énormes ressources financières grâce à ses avancées
technologiques et industrielles. Ou comme le souligne la COO de SpaceX,
Gwynne Shotwell, avoir « une approche modulaire pour monétiser notre
technologie de manière incrémentale ».
Car si Elon Musk comme Jeff Bezos ont dans l’univers spatial un plan à
long terme qui vise la conquête de Mars et du système solaire, l’un et
l’autre ont le pragmatisme de chefs d’entreprise. Leur plan se déroule étape
par étape 6 et à chacune d'entre elles les perspectives de gains sont
immenses. Leur vision de long terme nécessite la réduction drastique des
coûts de lancement pour rendre facile et économique l’envoi de milliers
d’objets dans l’espace. Mais cela fait également les affaires du très court
terme, car cette réduction des coûts de lancement permet à SpaceX et Blue
Origin de se positionner comme des opérateurs de choix pour le
déploiement de satellites ou le ravitaillement de la station spatiale
internationale.
Moderniser les équipements et la technologie spatiale permet donc de
suivre le plan de long terme tout en permettant à SpaceX de réaliser
d’importantes marges sur les contrats signés avec la NASA ou le
Pentagone. Des marges qui permettent à leur tour de financer la croissance
de SpaceX. Cette rentabilité permet à Elon Musk de financer ce qui lui
semble clé au service de sa vision : la réutilisation des premiers étages de
ses lanceurs Falcon 9, puis son lanceur lourd Falcon Heavy et ensuite, en
principe, la Big Falcon Rocket (BFR), son futur lanceur super-lourd, appelé,
dans la vision d’Elon Musk, à devenir l’outil pour atteindre Mars.
Cependant, cette approche modulaire visant à monétiser la technologie
de manière incrémentale pour financer les étapes suivantes ne pourrait être
performante si elle n’était pas couplée à ce que Gwynne Shotwell qualifie
comme « une concentration sans relâche sur les progrès et améliorations à
apporter à chaque étape du processus de production ». Cette recherche de
l’amélioration continue de l’organisation et des moyens de production
s’inscrit en héritage de la culture du lean management développée chez
Toyota, mais aussi de l’entreprise digitale et agile 7. Chercher à dépenser
vite là où c’est nécessaire, mais économiser les « bouts de chandelle »
partout ailleurs. En procédant ainsi, SpaceX comme Tesla articulent
l’exploitation des deux grandes catégories d’innovation, l’innovation de
rupture et l’innovation incrémentale 8.
Derrière cette volonté de faire progresser et d’améliorer chaque
processus de production 9, Elon Musk pousse à son paroxysme un
mouvement initié au e XVIII siècle avec le développement des machines à
vapeur : l’automatisation. Mécaniser intégralement les gestes et efforts
physiques sur ses chaînes de production. Même si cette approche est
critiquée par le secteur automobile 10, Tesla est entièrement tournée vers la
création d’usines de production hyperautomatisées. En rupture avec les
habitudes du secteur, qui considère qu’il est indispensable de faire encore
réaliser certaines tâches par des êtres humains, Musk souhaite que ses
voitures soient intégralement fabriquées par des machines. La machine qui
crée la machine.
Cette recherche de l’hyperautomatisation 11 des chaînes de production
répond à l’objectif stratégique de développer à terme des marges
importantes. Elle permet en effet d’éliminer les erreurs humaines pouvant
s’insérer dans le processus de production. Elle vise également à développer
la cadence de production à grande échelle en libérant les ingénieurs et
équipes des tâches répétitives pour leur permettre de se focaliser
uniquement sur la résolution des problèmes complexes, intéressants et
apportant véritablement de la valeur 12. Chercher en premier lieu à toujours
faire simple et fiable.
Cette recherche de la croissance exponentielle et du développement de
marges importantes par la monétisation rapide des technologies
développées, l’amélioration continue et l’hyperautomatisation des chaînes
de production doivent donc permettre à Elon Musk de dégager des
bénéfices importants. Dans quel but ? Pour les réinvestir aussitôt au service
de son « plan ». L’entrepreneur d’origine sud-africaine ne s’en cache
d’ailleurs absolument pas ; sur le blog de Tesla 13 il s’est d’ailleurs amusé à
détailler ce plan dans un billet intitulé « Le plan secret de Tesla Motors,
juste entre vous et moi ». Il présente ce plan en 4 étapes :
fabriquer des voitures de sport ;
utiliser cet argent pour fabriquer un véhicule plus abordable ;
utiliser cet argent pour fabriquer encore plus de véhicules abordables ;
tout en réalisant les étapes ci-dessus, fournir des options de production
d’énergie électrique zéro émission.
L’objectif d’Elon Musk est de financer ses investissements par ses
marges. Comme Steve Jobs en son temps, ou encore Jeff Bezos, Musk ne
distribue pas (ou très peu) d’argent aux actionnaires 14. En la matière, Tim
Cook, actuel CEO de Apple, n’est pas Steve Jobs. Car Steve Jobs n’aurait
pas distribué les masses immenses de dividendes offertes par Tim Cook à
ses actionnaires 15. Steve Jobs aurait-il accumulé des centaines de milliards
dans des produits financiers, au lieu d’investir cet argent dans de nouvelles
révolutions technologiques et transformer encore davantage le monde ? Une
entreprise telle qu’Apple, qui distribue des dividendes et accumule un trésor
financier, est une entreprise qui n’a plus les projets dans lesquels réinvestir
massivement. Sans vision, sans projet elle ne peut espérer développer les
dynamiques que cherchent ou ont cherché à produire des Steve Jobs, Elon
Musk ou Jeff Bezos. Ces derniers investissent sans relâche tout ce qu’ils
peuvent au service de leur vision du futur 16.
En avril 2018, répondant à la question posée par Mathias Döpfner :
« Que signifie l’argent pour vous, la première personne de l’histoire à
posséder une richesse d’une valeur nette d’un montant de 100 milliards ? »,
Jeff Bezos répondit : « Le seul moyen d’utiliser intelligemment autant de
ressources financières est de convertir mes gains Amazon en voyages dans
l’espace. Blue Origin est donc un projet assez cher pour pouvoir utiliser
cette fortune. Je suis en train de liquider environ 1 milliard de dollars par an
d’actions d’Amazon pour financer Blue Origin. Et j’ai l’intention de
continuer à le faire pendant longtemps. […] Je suis très chanceux car j’ai
l’impression d’avoir un objectif de vie aligné sur la mission de Blue Origin
qui est, je pense, incroyablement important pour la civilisation humaine à
long terme. Et je vais utiliser mes gains d’Amazon pour financer cela. » Jeff Bezos cherche à dominer l’e-commerce mondial, à automatiser l’ensemble
de la chaîne logistique et à créer des magasins sans vendeurs pour générer
un maximum de profit et soutenir son projet, sa vision, permettre la
conquête de l’espace par l’humanité 17.
Mettre en œuvre une croissance exponentielle nécessite enfin de nouer
les bons partenariats et de s’inscrire au sein d’un écosystème dynamique.
Savoir identifier et nouer les bons partenariats permet en effet d’accélérer sa
croissance et sa visibilité auprès de sa cible, comme peut le faire SpaceX
avec la NASA et le Pentagone. Ou encore The Boring Company avec sa
sélection par la ville de Chicago pour creuser un tunnel reliant le centre-
ville à son aéroport international. La recherche de synergies est au cœur de
la culture de la croissance exponentielle. Les entreprises concurrentes sont
considérées comme participant à la dynamique d’un même écosystème au
service de missions communes, bien plus que comme des adversaires à
détruire. En cela ni SpaceX ni Blue Origin ne cherchent à détruire la
NASA, elles cherchent plutôt toutes deux à travailler en partenariat avec
elle.
Jeff Bezos, interviewé par Alan Boyle lors de la Conférence
internationale sur le développement spatial à Los Angeles en mai 2018, en
parlait en ces termes : « Nous avons proposé un projet du nom de Blue
Moon. Nous souhaitons construire un atterrisseur cargo qui sera capable de
transporter cinq tonnes de matériel vers la surface lunaire et d’atterrir avec
précision. Nous le ferons même si la NASA ne le fait pas… Mais nous
pourrions le faire beaucoup plus rapidement s’il y avait un partenariat. »
Elon Musk et Jeff Bezos le savent : s’ils souhaitent impulser une
dynamique au service de leur vision, leurs ambitions sont si importantes
que rien ne pourra être réalisé par un homme providentiel ou par une seule
entreprise. Ou, comme le dit Jeff Bezos, conquérir le système solaire « cela
ne sera pas réalisé par Blue Origin. Ce ne sera pas réalisé par la NASA.
Cela ne sera pas réalisé par une entreprise en particulier. Cela va nécessiter l’implication d’un écosystème d’entreprises, travaillant de concert sur
plusieurs décennies. L’un des grands problèmes dans les affaires est que
l’on envisage beaucoup trop les choses sous l’angle de la métaphore
sportive. Il y a deux entreprises en compétition, et il y a un gagnant et un
perdant. Mais les affaires, ce n’est pas le sport… En affaires, lorsqu’une
industrie se développe il y a plusieurs gagnants. Nous l’avons vu avec
Internet. Des milliers d’entreprises ont réussi grâce à Internet. Des
entreprises de toutes les échelles et de toutes les tailles. Certaines très
grandes, comme Amazon, d’autres de taille moyenne, ou d’autres de petites
tailles. Mais au final c’est un nombre immense de sociétés qui ont réussi. »
Tout entrepreneur qui a réussi dans le Web en a conscience : la réussite
fut possible uniquement car ils ont bénéficié d’un écosystème gigantesque,
qu’un seul homme ou une seule entreprise n’aurait jamais pu mettre en
place. Jeff Bezos le souligne lui-même, la réussite d’Amazon n’aurait
jamais été possible sans l’existence et la diffusion préalable des cartes de
crédit par le secteur bancaire, l’existence de réseaux de transport et de
distribution postale sur toute la planète, la diffusion d’ordinateurs à travers
le monde ou encore à l’installation de réseaux de télécommunication et de
serveurs ayant permis la création et le déploiement d’Internet auprès du
grand public.
La comparaison avec l’écosystème d’Internet qui a bouleversé ces vingt
dernières années est loin d’être anodine pour des entrepreneurs comme Elon
Musk ou Jeff Bezos qui en sont issus. L’un comme l’autre ont conscience
d’être les pionniers d’un nouvel écosystème qui doit encore se développer.
Mais leur croissance exponentielle et leur capacité à faire de leurs visions
des réalités nécessitent qu’il se crée autour d’eux et de leurs entreprises un
écosystème et une dynamique entrepreneuriale qui en retour développera
leur propre croissance. L’objectif n’est pas de se créer et de se développer
seul, mais bien plutôt d’inscrire sa stratégie de croissance exponentielle
dans un écosystème en croissance rapide. Le but est de participer à sa dynamique en ouverture et en synergie bien plus qu’en opposition et en
concurrence.
C’est encore une fois le patron d’Amazon qui le traduit de la meilleure
des manières : « Nous construisons les fondations d’un nouvel écosystème
en pionnier. Nous ferons tout ce que nous devons faire pour réaliser notre
vision de la conquête spatiale. Ensuite, l’une des choses suivantes va se
produire : soit d’autres vont s’approprier cette vision et contribuer à la
dynamique, soit je n’aurai plus d’argent. Ce sont les deux possibilités 18. »
Sans une stratégie associant croissance exponentielle, marges
importantes et réinvestissement maximal, comment envisager de
changer le monde ? Cette stratégie implique cependant de replacer
l’argent là où il doit être, un moyen et non un objectif. Une grande
entreprise ne peut avoir comme mission principale de gagner de
l’argent et de faire des profits. Aucune réflexion humaniste ici, mais
simplement du bon sens. Nous l’avons indirectement mentionné
dans le principe de base 1, aucun salarié, aucun collaborateur et
aucun talent ne sera jamais motivé et engagé durablement par le
seul objectif d’enrichir les dirigeants, les fondateurs ou les
actionnaires d’une entreprise. Les Homo sapiens que nous sommes
sont motivés et engagés par des missions qui possèdent du sens, qui
leur donnent le sentiment de s’exercer et de se dépasser au service
d’objectifs qui comptent. Au service d’un objectif ambitieux de
transformation du monde, d’un domaine ou d’un secteur, la
recherche de la croissance exponentielle devient alors naturelle. Le
but : dégager des profits pour alimenter encore plus notre mission,
et accélérer la transformation que l’on ambitionne. Cela implique
de chercher à développer ses marges sans sacrifier son chiffre
d’affaires 19 , de savoir améliorer ses processus de production de
manière continue pour gagner en coût et en temps (au passage Elon
Musk oppose à la sagesse populaire du secteur automobile, qui
considère qu’il est impossible d’entièrement automatiser une chaîne
de production automobile, une réflexion par les principes
premiers : aucun argument logique ne permet de valider cette
croyance). De savoir investir à la fois dans des projets d’innovations
incrémentales, mais aussi de rupture.
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