Innover comme Elon Musk, Jeff Bezos et Steve Jobs

Principe de base 4 - Réaliser des choses complexes... de manière simple et esthétique

PRINCIPE DE BASE 4

 

Réaliser des choses complexes...

 

de manière simple et esthétique

 

Pourquoi la recherche de l’esthétique et de la simplicité dans chaque

détail est une obsession permanente chez Elon Musk tout comme chez

Steve Jobs ?

Pourquoi et comment la recherche de l’esthétique et de la simplicité

est le chemin vers la performance de nos services, de nos produits, de

nos systèmes ou encore de nos organisations ?

Pourquoi la gestion de la complexité est un enjeu majeur de notre

époque ?

 

Le 23 août 2017, Elon Musk publie sur son compte Instagram, et en

avant-première, une photographie de la combinaison spatiale des futurs

astronautes de SpaceX. Sur la photo on devine, derrière une visière noire,

un homme équipé d’une combinaison, installé à bord d’un vaisseau près

d’un hublot et harnaché sur un siège. La combinaison est esthétique et

épurée. Elle semble fine et légère, éloignée en cela des combinaisons

utilisées jusqu’à présent dans l’univers spatial. Dans le message qui

accompagne sa photo, le fondateur de SpaceX précise : « Cette

combinaison fonctionne vraiment (ce n’est pas une maquette). […] Ce fut très difficile d’équilibrer l’esthétique et la fonctionnalité. Ce sont des choses

faciles à avoir séparément, mais plus difficiles à combiner. »

Une autre scène relatée par le magazine Rolling Stone illustre

l’importance de la recherche de la mise en scène et de l’esthétique chez

Elon Musk. Lors de la présentation du premier prototype du camion Tesla

au CEO par l’équipe en charge de sa conception, Musk passe plusieurs

minutes à examiner le camion dans les moindres détails, allant jusqu’à

commenter les défauts de certaines soudures. Se penchant ensuite sur

l’expérience du conducteur, il signale à son équipe un nouveau défaut en la

matière, pour avoir finalement cette phrase : « Si vous voulez faire un

produit, faites qu’il soit beau, même si cela n’affecte pas les ventes, je veux

qu’il soit beau 1. »

Pour Elon Musk, tout ce que ses entreprises créent doit être beau, que ce

soit une fusée, une voiture, une combinaison spatiale ou encore un camion.

L’entrepreneur ne fait pas des considérations esthétiques des aspects

secondaires mais bel et bien prioritaires. Le fond de la pensée de Musk peut

se résumer simplement : en matière technologique ce qui n’est pas simple et

esthétique ne peut pas bien fonctionner. C’est presque un principe physique

élémentaire. En cela, le fondateur de SpaceX et de Tesla suit toujours le

même fil logique. Tout d’abord, les produits que ses entreprises développent

doivent être utiles et respecter les principes premiers, c’est-à-dire

scientifiquement possibles sans s’enfermer dans les croyances et standards

d’une industrie. Sur cette base, il faut chercher à améliorer la performance,

tout en produisant un produit esthétique, c’est-à-dire beau, simple et

« cool », pour reprendre la sémantique d’un autre entrepreneur qui a fait de

la recherche esthétique une clé de son succès à innover en matière

technologique, Steve Jobs.

Tout comme Elon Musk passe régulièrement en revue les moindres

détails de ses produits, Steve Jobs avant lui passait de nombreuses heures à

affiner le moindre détail visible ou invisible de ses produits, allant jusqu’à travailler et retravailler l’intérieur même des boîtiers contenant ses

ordinateurs, car pour être beau à l’extérieur, un produit doit aussi être beau à

l’intérieur.

C’est cette pensée qui est à l’origine du style épuré et minimaliste qui a

fait le succès d’Apple. Walter Isaacson, dans sa biographie de Jobs 2, a

souligné comment l’obsession du fondateur d’Apple sur la conception de

chacun de ses produits fut un credo tout au long de sa vie. Obsédé par la

recherche de la perfection, Steve Jobs a toujours poussé ses équipes à

s’assurer que chacun de ses produits était fabriqué de la meilleure façon

possible. Il imposa à ses employés de polir une mince couture en plastique

qui apparaissait sur le boîtier de l’Apple II à la suite du processus de

moulage, de manière à obtenir une ligne parfaitement lisse. L’histoire

raconte qu’il aurait rejeté des circuits imprimés car les lignes qui les

composaient n’étaient pas assez rectilignes. Cette obsession a également eu

des conséquences, pour sa seconde société NeXT (fondée à la suite de son

éviction d’Apple) : sa recherche d’une forme précise et parfaite pour les

boîtiers de ses nouveaux ordinateurs a entraîné des coûts de production très

importants, au-delà du raisonnable.

Cette obsession de l’esthétique et de la simplicité dans les moindres

détails a sans doute une double origine : son père adoptif, Paul Jobs, et ses

cours de calligraphie suivis à l’université.

Paul Jobs était mécanicien automobile. Il avait le goût du travail bien

fait qu’il a transmis à son fils. Son obsession était de toujours créer des

produits de qualité qui puissent durer. Que ce soit pour une automobile, la

clôture du jardin ou encore une armoire, Paul Jobs « se souciait même du

look des pièces que l’on ne voyait pas », se souvenait Steve. Hors de

question d’utiliser un bois de moindre qualité pour réaliser le dos d’une

armoire, ou de construire une clôture d’une qualité différente à l’arrière et à

l’avant. L’esthétique et la qualité doivent être présentes partout. C’est cet

amour du détail transmis dès l’enfance qui a animé Steve Jobs toute sa vie.

L’autre source d’inspiration de Steve Jobs en matière de recherche

esthétique et de simplicité lui fut donnée par un cours de calligraphie qu’il

suivit alors qu’il était à l’université. Une participation majeure qu’il

expliqua lors de son discours aux diplômés de Stanford en 2005. « Le Reed

College, à l’époque, proposait ce qui était probablement les meilleurs cours

de calligraphie du pays. Partout sur le campus, chaque affiche, chaque

étiquette sur chaque tiroir était superbement calligraphiée à la main.

Puisque j’avais abandonné, je n’étais pas obligé de suivre les cours

normaux, donc j’ai décidé de suivre un cours de calligraphie pour apprendre

à faire ça. J’ai appris ce qu’étaient les caractères avec et sans empattement,

les variations d’espace entre différentes combinaisons de lettres, et pourquoi

une typographie géniale est géniale. C’était beau, historique, artistiquement

subtil, d’une façon que la science ne pouvait pas comprendre, et j’ai trouvé

ça fascinant. […] Dix ans plus tard, alors que nous concevions le premier

ordinateur Macintosh, tout cela m’est revenu. Et nous avons tout injecté

dans le Mac. C’était le premier ordinateur avec une belle typographie. Si je

n’avais pas assisté à l’improviste à ce cours, là à l’université, le Mac

n’aurait jamais eu des polices d’écriture différentes, ou proportionnellement

espacées. Et vu que Windows n’a fait que copier le Mac, il est probable

qu’aucun ordinateur n’en disposerait. Si je n’avais […] jamais assisté à ce

cours de calligraphie les ordinateurs personnels n’auraient peut-être pas les

merveilleuses typographies qu’ils ont. »

La connaissance de Steve Jobs de cet art ancestral de la calligraphie

joua donc un rôle déterminant dans l’histoire de l’informatique et dans la

culture numérique. L’attention aux détails transmis par son père associé à la

découverte de cet art de la main qui cherche à écrire avec fluidité et netteté,

avec élégance et sobriété, furent au cœur de la recherche esthétique de

Steve Jobs.

La beauté et la simplicité dans tout ce que l’on crée sont les chemins

vers la performance. Steve Jobs en était persuadé. Il développa ce goût pour la simplicité dans une quête de l’essentiel qui visait à éliminer les

composants inutiles. L’entrepreneur de Cupertino aimait citer Léonard de

Vinci : « La simplification est la sophistication ultime. » Car il le savait,

faire quelque chose de simple nécessite beaucoup de travail pour

comprendre en profondeur chaque défi et y apporter des solutions élégantes.

Extrême dans sa quête, Steve Jobs n’hésitait pas à retarder des lancements

produits programmés de longue date s’il n’était pas satisfait de la qualité de

chaque détail 3. C’est cette quête de simplicité dans le design physique et

logiciel qui a fait le succès des produits Apple. Du premier Macintosh, qui

démocratisa les interfaces graphiques et simplifia l’utilisation des

ordinateurs 4, jusqu’à l’iPad en passant par l’iPod, l’iPhone ou encore les

Apple Store.

Bien qu’Elon Musk n’apprécie pas être comparé à Steve Jobs, on peut

considérer qu’en matière de recherche de l’esthétique et de la simplicité

dans l’univers technologique, il est le digne héritier du fondateur d’Apple.

Tous deux aiment le simple et le beau, guidés par cette intuition : ce qui

n’est pas beau et simple ne peut pas bien fonctionner. Les combinaisons des

spationautes de SpaceX comme les intérieurs et extérieurs de ses fusées et

vaisseaux doivent être beaux et simples, élégants. Tout comme les voitures

de Tesla ou les batteries de SolarCity 5.

Réaliser des choses complexes avec simplicité et esthétique voilà la

quête de ces innovateurs-entrepreneurs. Les développeurs informatiques le

savent : un premier code informatique peut être long et complexe, difficile à

comprendre et à maintenir. Un autre peut, pour réaliser la même chose que

le premier, être élégant, simple à comprendre et à maintenir. La création de

ce code demande certes plus d’efforts réguliers, mais il sera à moyen et à

long terme incroyablement plus performant que le premier. Les

entrepreneurs de la Silicon Valley, aussi légendaires soient-ils, possèdent

cependant une maîtrise incontestée dans cette capacité à faire des choses

complexes avec simplicité et esthétique, comme la nature. Si nous ne prenons qu’une seule de ses composantes, l’être humain, le génome de ce

dernier peut être contenu sur un simple DVD et la consommation d’énergie

de son cerveau en une journée est équivalente à celle d’une ampoule

classique, quelques dizaines de watts. À comparer, par exemple, aux

milliers de watts consommés par AlphaGo, le système d’intelligence

artificielle (IA) spécialisée uniquement dans le jeu de go 6.

Notre époque vit une complexification du monde, face à laquelle des

entrepreneurs tels que Steve Jobs ou encore Elon Musk nous invitent à

emprunter un chemin différent, celui de l’esthétique et de la simplicité. Un

chemin indispensable pour développer la performance de nos systèmes

techniques, mais aussi humains, économiques et sociaux. En effet, il existe

une course entre nos capacités technologiques qui accélèrent et la

complexification de nos systèmes techniques, économiques et sociaux, qui

se développe également de manière accélérée, en utilisant justement les

avancées technologiques. Or, si la complexité se développe plus rapidement

que notre capacité d’y faire face et de les saisir, l’efficacité de nos systèmes

diminuera alors que les coûts exploseront.

Au e XX siècle, les Américains sont allés sur la Lune en quelques années

avec une capacité de calcul qui était bien inférieure à celle d’un iPhone.

Cinquante ans plus tard, les projets de retour sur la Lune de la NASA sont

plus chers, plus longs, plus risqués, que ne l’était le programme Apollo.

Cherchez l’erreur ! Il s’agit peut-être là du principal risque qui menace nos

sociétés : l’incapacité à maîtriser leur complexité grandissante, en dépit de

la numérisation de l’économie, ou peut-être à cause de cette numérisation

mal comprise et mal utilisée par les décideurs politiques et économiques.

Dans cette situation, qui est de fait un échec de l’« intelligence naturelle »,

la tentation est forte de s’en remettre à l’intelligence artificielle (IA) pour

gouverner les entreprises, les organisations, les pays et le monde. D’une

certaine manière, le risque n’est pas que l’IA ne prenne volontairement le

pouvoir sur nos vies, mais que nous donnions nous-mêmes à l’IA les commandes, faute de pouvoir comprendre et contrôler le monde que nous

sommes en train de créer.

Ne pas se préoccuper d’une complexification galopante de nos sociétés

et organisations est incompatible avec la volonté d’entrepreneurs tels que

Musk, qui souhaite coloniser Mars en quelques décennies. Envoyer dans

l’espace des fusées et des vaisseaux pour y expédier matériel, femmes et

hommes nécessite de pouvoir le faire beaucoup plus efficacement et pour

un coût bien moindre, que ce soit d’un point de vue économique ou

écologique. La recherche de l’esthétique et de la simplicité est la route de

l’efficience.

Comme nous l’avons vu au chapitre précédent, contrairement aux

entreprises et entrepreneurs qui complexifient leurs produits, services et

offres en exploitant la donnée, Elon Musk comprend la complexité et la

gère justement grâce à l’utilisation de la donnée, dans le but de réduire les

coûts de manière continue. En cherchant à améliorer la performance de ses

organisations et produits. La technologie, l’information et la donnée doivent

simplifier et accélérer, non pas complexifier 7.

Attentif aux détails visibles et invisibles, Elon Musk a développé cette

culture de la simplicité et de la recherche esthétique au cœur même de ses

entreprises. Lorsqu’il fonda SpaceX en 2002, il acheta un ancien entrepôt

dans la banlieue de Los Angeles. La signature esthétique des usines SpaceX

fut posée à cette époque : « Un revêtement époxy brillant fut étalé sur le

béton du sol et une couche de peinture blanche sur les murs 8. » Blanc,

simple et épuré, bien plus qu’un « style », cet intérieur était la marque de

fabrique d’une manière de penser, un art de vivre et d’innover.

Le combat interne contre l’inutile complexité est une obsession chez

Musk qui cherche la performance, donc la simplification optimale en toute

chose. L’e-mail ci-dessous adressé à tous les salariés de SpaceX sur un sujet

qui pourrait paraître anodin à beaucoup, les acronymes, illustre parfaitement

cette recherche de simplicité et donc d’efficacité en toute chose.

De : Elon Musk

Destinataires : Tous les employés de SpaceX

Objet : Les acronymes ça craint

 

Corps du mail :

Il y a aujourd’hui une tendance pernicieuse à utiliser des

acronymes chez SpaceX. L’utilisation excessive d’acronymes est

un obstacle important à la communication et au maintien d’une

communication efficace à mesure que nous grandissons.

Individuellement, quelques acronymes ici et là peuvent ne pas

sembler si mauvais, mais si un millier de personnes en inventent,

avec le temps, le résultat sera un énorme glossaire que nous

devrons transmettre aux nouveaux employés. Personne ne peut

de manière réaliste se souvenir de tous ces acronymes. Et

comme les gens ne veulent pas se montrer idiots dans une

réunion, chacun reste assis là dans l’ignorance. Cela est

particulièrement difficile pour les nouveaux employés.

Je souhaite donc que cela cesse immédiatement ou je vais

prendre des mesures drastiques – j’ai donné assez

d’avertissements sur le sujet. À moins qu’un acronyme ne soit

approuvé par moi, il ne devrait pas entrer dans le glossaire

SpaceX. S’il existe un acronyme qui ne peut raisonnablement

être justifié, il devrait être éliminé, comme je l’ai demandé par le

passé.

Par exemple, il ne devrait pas y avoir de désignations « HTS »

[stand d’essai horizontal] ou « VTS » [banc d’essai vertical]

pour les bancs d’essai. Ceux-ci sont particulièrement stupides,

car ils contiennent des mots inutiles. Un « stand » sur notre site

d’essai est évidemment un stand test. VTS-3 est un mot en

quatre syllabes par rapport au mot qu’il désigne « Tripod », qui

en possède deux. L’acronyme est donc plus long à prononcer que

le nom qu’il désigne !

Le test clé pour un acronyme est de se demander si cela aide ou

nuit à la communication. Un acronyme que la plupart des

ingénieurs en dehors de SpaceX connaissent déjà, comme

l’interface graphique, est très bien à utiliser. Il est également

possible de faire quelques acronymes/contractions de temps en

temps, en supposant que je les ai approuvés, par exemple, MVac

et M9 au lieu de Merlin 1C-Vacuum ou Merlin 1C-Sea Level,

mais ceux-ci doivent être réduits au minimum.

 

La croissance de la complexité dans tous les domaines est devenue

un défi majeur de notre époque. N’ignorons pas que nos capacités

cognitives individuelles et collectives à saisir, comprendre et

manipuler des concepts et outils complexes sont limitées 9 . C’est

pourquoi une complexification continue et exponentielle porte en

elle le risque pour nos entreprises, nos organisations et nos sociétés

de ne plus être compréhensibles, et donc de se déshumaniser. De

manière pragmatique et sur un plan purement opérationnel, cela

signifie perdre à terme cette source de valeur ajoutée, de créativité

et d’innovation que sont la coopération et la collaboration d’êtres

humains. Face au péril de « l’explosion de la complexité », le

principe de base 4 suggère donc d’emprunter la voie de la simplicité

et de l’esthétique en chaque chose. Une recherche qui doit se

traduire dans les moindres détails constituants nos organisations,

services ou produits. Une philosophie qui ambitionne de ne mettre

en œuvre que des process, des services ou des produits intuitifs, qui

se comprennent par eux-mêmes, sans besoin d’y associer une lourde

documentation. Qui poursuit l’objectif continue de réduire la

quantité de travail inutile, chronophage et énergivore. Pour cela il

est possible de prendre la classification proposée par Noriaki Kano,

qui classe les attributs d’une innovation en 4 catégories 10 : les

indifférents, les indispensables, les promesses et les excitants.

Mettre en œuvre le principe de base 4 consiste alors à chercher la

suppression du travail sur les composants et attributs

« indifférents », la réduction au strict minimum du travail sur les

« indispensables » et à se concentrer sur les « promesses »

(composant ou attribut qui possède en lui-même une promesse

attendue) et les « excitants » (composant ou attribut surprise pour

l’utilisateur qui satisfait un besoin nouveau). Selon cette approche,

le choix de l’ajout d’un nouveau composant, d’un nouvel attribut

ou d’une nouvelle fonctionnalité doit toujours se faire en plaçant en

perspective la valeur ajoutée pour le client final, le coût de mise en

œuvre et l’impact sur la complexité du produit ou service final.

 

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