Jacques Cartier

H. Emile Chevalier · Chapitre 9 sur 26

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Jacques Cartier

Chapitre V: Georges de Maisonneuve.

CHAPITRE V.

 

 

GEORGES DE MAISONNEUVE.

De tout temps, la Bretagne a été remarquée pour sa fidélité au culte des pratiques dévotieuses. Mais, souvent aussi, elle s'est distinguée par les troubles déplorables qui ont pris naissance dans son sein et jeté le discrédit sur ses habitants. Le brigandage lui-même y a, plus d'une fois, usurpé le droit de cité et commis des excès heureusement ignorés ailleurs. Sans redire les abominations de Gilles de Laval, maréchal de Retz (1440), non plus que les atrocités de Fontenelle, cent cinquante ans plus tard, ou, de nos jours, les horreurs de la chouannerie, il serait facile de montrer que, fréquemment, la Bretagne fut ravagée par des bandes de scélérats, agissant tantôt sous la bannière de la religion, tantôt sous l'étendard de la politique.

Nombreuses, terribles apparurent ces bandes vers le milieu du seizième siècle. Depuis là mort de la «bonne» duchesse Anne, celle que Louis XII appelait sa Brette moult amée, la province était en proie au fléau des guerres intestines. Et quelles guerres! Sous prétexte de reconnaître ou de ne pas reconnaître la souveraineté de la France, les grands seigneurs se livraient d'évêché à évêché, de ville à ville, de château à château à des luttes acharnées qui répandaient la ruine et le deuil dans toute la péninsule; luttes, ai-je dit, massacres, bien mieux j'aurais pu écrire. Car ils sont farouches, ils sont sauvages, quand la passion les enflamme, nos Bretons! Dans leurs rixes, dans leurs jeux, gare au Pen-Bas! cette arme nationale autrement redoutable que le sabre, la baïonnette ou même la crosse de fusil! Je vous laisse à penser s'il eut un rôle capital à cette époque de discorde. Le sang coula à torrents, et, sur les monceaux de cadavres entassés par le fanatisme, dans toute la vieille Armorique, on vit germer des hordes de bandits qui, prenant diverses dénominations, plus effroyables les unes que les autres, achevèrent de saccager le pays, d'y répandre la terreur avec la désolation.

Ces malfaiteurs étaient connus du peuple sous le nom générique de Soudards. Mais chaque troupe avait, en outre, sa désignation particulière. C'est ainsi que l'une d'elles, dont nous allons nous occuper, s'intitulait fièrement les Tondeux, et tâchait de justifier sa sinistre appellation par tous les excès imaginables, perpétrés sur ceux qui tombaient entre ses mains, mais les riches, les nobles et les prêtres principalement.

Après avoir semé la dévastation dans la Cornouaille et le pays de Tréguier, les Tondeux avaient pris, en 1533, Saint-Malo et ses environs pour théâtre de leurs odieux exploits.

Redoutés, mystérieux, les Tondeurs obéissaient à un chef plus redouté, plus mystérieux encore. Personne ne le connaissait, mais tout le monde l'avait vu, ou le prétendait. Seulement, pour les uns c'était un géant, Magog; pour les autres un nain, un Poulpiquet; pour tous c'était un fils de Satan, sinon Satan lui-même. Pour tous? Non. Il y avait les sages, les esprits forts qui ne voulaient voir en lui qu'un possédé du démon. Sur le nombre et l'énormité de ses crimes, l'accord d'ailleurs était parfait. Aucune monstruosité dont il ne se fût rendu coupable. Il exerçait sur les femmes une fascination irrésistible; il était maître absolu des hommes. On le trouvait en vingt places différentes à la même heure, et nulle part. Ce don d'ubiquité il l'avait communiqué à ses gens. Vous pouviez être sûrs de les rencontrer là où vous ne les attendiez pas; et là où vous les cherchiez, ils n'étaient jamais. Des personnes qui se croyaient bien informées leur donnaient pour repaire les roches escarpées de la pointe de la Varde, à quelques milles est de Saint-Malo; mais des personnes, non moins bien informées, les logeaient dans les roches également escarpées de la pointe du Décollé, à l'ouest. S'il en était qui plaçaient leur retraite à l'anse de la Garde Guérin, il en était aussi qui la voulaient à l'anse du Val. Tout cela, supposition, simple conjecture, histoire de jaser. Les seuls faits certains, trop positifs, malheureusement, c'était l'existence des Tondeurs et leur présence dans l'évêché de Saint-Malo.

A la ville, comme à la campagne, l'on n'entendait parler que de robberies, pilleries, incendies, rapts, meurtres, viols. Aux Tondeurs rien n'était sacré. Ils dévalisaient les couvents, les églises, comme les maisons bourgeoises et les châteaux; ils détroussaient un opulent abbé sans plus de scrupules qu'un riche baron. Les sacrilèges n'avaient-ils pas poussé l'audace jusqu'à arrêter Sa Grandeur Monseigneur de Saint-Malo, revenant du dernier Chapitre qui s'était tenu à Rennes!

A leur poursuite, on dépêcha une grosse troupe de gens d'armes. Mais où les prendre? où les atteindre? Disparus, invisibles. La garde de la ville fut doublée, la consigne observée avec la dernière rigueur. Cela inutilement. Au dedans, comme au dehors des murs, les Tondeurs n'en continuaient pas moins leur tonte.

Malgré la vieille réputation de ses sentinelles canines, le havre de Saint-Malo perdit toute sécurité. Ou les trente-quatre dogues qui, de jour, couchaient au Chenil de la Hollande, et, de nuit, avaient charge de protéger les navires contre les tentatives des voleurs, jouissaient d'un renom usurpé, où ils subissaient, eux aussi, le charme dont les Tondeurs disposaient pour dompter les humains. Depuis quelques mois, dans le port, ne mouillaient guère de navires qui échappassent à une agression nocturne et ne fussent mis à rançon.

Comment donc, par où les brigands pouvaient-ils entrer clandestinement, en bandes, souvent nombreuses, dans la ville et en sortir? Elle n'avait alors que trois portes, pourtant la ville—la Grande-Porte, la porte de Dinan, la porte de Bon-Secours,—et une poterne devant la Digue, par laquelle on communiquait avec Saint-Servan. Quant à la porte actuelle, Saint-Vincent, elle ne fut ouverte que plus tard. A cette époque, la muraille d'enceinte se prolongeait jusqu'au pont-levis du château, dont la mer baignait, de toutes parts, les fortes murailles.

Où donc, comment, on se le répétait, les Tondeurs pouvaient-ils envahir et quitter Saint-Malo, à leur bon plaisir?

Possédaient-ils des ailes? Peut-être le diable leur en avait prêté. Il est si pervers!

—Ah! l'incrédulité a beau dire, compère, si les scélérats n'étaient assistés de Belphégor...

—Belphégor! Belphégor! que parlez-vous de Belphégor, mon voisin? C'est Lucifer en personne qui leur commande. Ne vous souvient-il pas que je l'ai vu, avec le vieux Jean Morbihan, moi! C'était la nuit de la Sainte-Catherine passée, oh! j'ai la mémoire bonne, allez! Nous venions de souper, avec mes filles et le père Jean, chez mon gendre Jalobert. Tout à coup, en passant près du couvent des pieuses filles du Calvaire, j'entendis des cris perçants, puis des flammes brillèrent devant moi. C'étaient ces infâmes Soudards qui avaient mis le feu au couvent, et violentaient les vierges du Seigneur... Ah! ne me rappelez pas cette nuit, cette affreuse nuit, voisin!... Et leur chef, le chef des bandits, mais je le vois encore, avec son chapeau noir et sa plume noire!... Il était grand, voisin, plus grand que la croix du clocher de Saint-Aaron...

—Bien à l'encontre, compère, l'on m'avait assuré que sa taille ne

dépassait pas celle d'un 13 teus.

Note 13: (retour)

Pour dus, gnome.

—Raison de plus pour que ce soit Satan lui-même! N'a-t-il pas le pouvoir de prendre toutes les formes? Ah! mon voisin, mon voisin; depuis lors, mes filles en rêvent; elles osent me soutenir que c'est un galant cavalier... dans leurs rêves, entendons-nous.

—Voire, compère, c'est ce que déclare ma femme. Et, je vous le confesse, à l'oreille, je l'ai entendue, oui, ma femme Brigitte, l'appeler tout haut, alors qu'elle était couchée à mon côté!

Ces quelques mots de conversation résument les entretiens auxquels se livraient, à peu près soir et matin, les bons négociants de Saint-Malo, sous l'auvent des boutiques. Jugez par là du grossissement que les commères devaient donner aux objets de leurs transes. Les Tondeurs n'en prenaient pas plus soin, cela se comprend aisément, que des mesures de vigilance multipliées contre eux.

Mais ce que l'on ignorait à Saint-Malo, ce que l'on sut plus tard, trop tard, c'est que les brigands s'introduisaient dans la ville et s'en échappaient, à leur gré, par un égout. Cet égout débouchait dans la mer au nord-est. Là, une forte grille défendait son entrée.

Cette grille, aux barreaux très-épais, aux mailles serrées, paraissait scellée à demeure. Mais, en l'examinant de près, un observateur attentif eût fini par découvrir, dans la frette, un trou de serrure. La grille était une porte. La porte ouverte, vous vous trouviez dans un couloir ténébreux, visqueux, tapissé de conferves, rempli d'exhalaisons salines. Le flot le balayait, à haute marée. Après quelques pas dans la galerie souterraine, on se heurtait à une nouvelle porte. De fer plein celle-ci.

Seulement, elle ne joignait pas le sol, par en bas. Un espace d'un demi-pied environ permettait aux eaux de s'écouler, et empêchait qu'elle ne fût enfoncée quand la vague faisait effort à l'extérieur.

Supposez l'obstacle franchi et avancez d'une cinquantaine de toises. Vous rencontrerez une troisième grille, semblable à la première, puis un escalier. Et cet escalier, de vingt-cinq marches, vous conduira, en montant, à un regard. Le regard s'ouvre, comme le reste. Vous voici dans une petite pièce circulaire, éclairée parcimonieusement par un soupirail grillagé, la base d'une tour, suivant toutes probabilités.

C'est une tour, en effet. Elle existe encore, dans un état de réparation passable. On la peut voir et visiter, en la cour la Houssaye, où elle flanque tristement une grande et vieille maison, à quatre étages, aussi, mélancolique qu'elle, dans cette cour étroite, sombre, humide, que les rayons du soleil doivent n'échauffer jamais. Été comme hiver, il y fait froid au corps; il y fait aussi froid à l'âme, en toutes saisons.

La tour, cependant, ne manque pas d'une certaine légèreté. Elle a même des prétentions à l'élégance. On y remarque quelques traces de sculptures, d'assez bon goût. Mais bien que couronnée par un simulacre de mâchicoulis, bien qu'hexagone à son quatrième étage, ronde ensuite jusqu'à ses fondements, ce qui lui prête une figure originale, les galets bruts dont elle est bâtie la revêtent d'une physionomie maussade, presque lugubre.

Rares, au surplus, étroites comme des lucarnes, sont les fenêtres.

Au pied de l'édifice, et à son angle de mitoyenneté avec la maison, il y avait une porte basse, cintrée, qui se fermait au moyen d'un lourd battant, garni de plaques et de bandes de fer. Bouchée aujourd'hui, cette porte restait ordinairement close. La tour semblait abandonnée. Mais de la maison attenante on y communiquait par un panneau secret. Cette maison n'est plus maintenant telle qu'elle était alors.

Point d'habitants au rez-de-chaussée. Prudemment munies de barreaux, les fenêtres étaient encore fermées par des volets intérieurs. Au premier étage, de vastes salles, parfois brillamment éclairées, et ou les accords du biniou se mêlaient au bruissement des baisers, aux éclats de rire, au choc des verres. Souvent aussi ces salles étaient muettes. Des semaines entières se passaient sans qu'un hôte y parût.

Tour et maison appartenaient, en 1534, à un charmant jeune homme, qui signait Georges de Maisonneuve. De quelle noble famille descendait-il, d'où venait-il? Problème. Georges était un joyeux compagnon, brave, hardi, robuste, riche, généreux. En fallait-il davantage pour lui assurer des succès dans le monde? Son extrait de naissance, qui se fut avisé de le lui demander? Il était Georges de Maisonneuve, bien vu, bien fêté, adoré des mamans, caressé des papas, guigné par les filles, chéri par les fils et par les frères. Ces témoignages de la considération publique valaient tous les titres. Au moyen de quel talisman les avait-il gagnés? Secret facile à pénétrer. Georges était brave, complaisant, séduisant, nous l'avons dit: il avait de l'or; il le prodiguait à pleines mains, depuis une année qu'il résidait à Saint-Malo, voilà le mot de l'énigme. Il se disait natif de l'Écosse, où s'était établie, au commencement du siècle sa famille, d'origine française, et où il possédait de grands biens. On l'avait généralement cru sur parole. Georges de Maisonneuve était, au reste, servi par des domestiques modèles, contre la fidélité desquels venaient échouer toutes les inquisitions de la curiosité ou du mauvais vouloir. Aux questions des indiscrets, ils répondaient avec la plus grande politesse, mais aussi avec la plus grande habileté et de façon à dérouter les conjectures. Aux insinuations des malveillants, ils haussaient les épaules ou faisaient adroitement l'éloge de leur maître.

Qu'il fût bon gentilhomme, de vieille souche ou n'en eût que l'habit et le masque, Georges de Maisonneuve s'acquittait fort bien de son emploi.

Constance et lui se rencontrèrent. Ils eurent désir l'un de l'autre. Chez la jeune fille, ce fut moins de l'amour peut-être qu'un vif sentiment, une attraction de sympathie. Chez lui, le vainqueur, le blasé, ce fut le besoin d'une sensation nouvelle, mêlé à je ne sais quel entraînement magnétique vers la mignonne et frêle créature.

Si Constance l'eût aimé de cet amour, tout flammes, tout brûlant, dont son coeur était le foyer, nul doute qu'elle ne se fût, sans qu'un voile de pudeur gazât son front, donnée à lui. Entre la contrainte et la satisfaction d'un appétit, Constance n'eût pas balancé. Le devoir lui était inconnu. Mais telle n'était pas la nature de son penchant pour Georges de Maisonneuve. Elle se plaisait dans sa présence, avait joie à ses flatteries, à ses caresses; et, s'ignorant elle-même, elle se disait: «Je l'aime; je n'aurai d'autre époux que lui.» C'était, d'ail leurs, sa première inclination. Constance n'avait jamais analysé ses impressions. Les ardeurs de son esprit, la vivacité de ses sens, elle les soupçonnait à peine.

Quant à Georges, bien plus que celle de l'âme, il recherchait la possession du corps. Quoique mentalement séduite, la jeune fille fit résistance. Il s'irrita, il s'emporta, et n'obtint pas davantage. Le mariage fut proposé. Mariage secret, cela va sans dire. «Demandez ma main à mon tuteur,» répondait Constance.—«Et ma famille qui est noble, hélas! et ma famille qui est puissamment riche!» objectait Georges.—«Attendez alors que maître Jacques ait repris la mer.»—«Pourquoi attendre? Ne veut-on pas vous fiancer avant son départ?»—«On ne me fiancera pas, je vous le promets; et le soir du jour où Cartier aura levé l'ancre, je jure de vous suivre à l'autel.»

On sait que Constance tint parole. Pour échapper aux fiançailles et s'épargner, en même temps, un refus dont la perspective ne laissait pas de la contrarier, à cause du trouble, des questions, des observations, des reproches que provoquerait ce refus, elle concerta avec Georges un enlèvement, qui réussit à leurs souhaits, comme nous l'avons vu.

N'eût été le déchaînement subit du kirk et le naufrage de Constance, ils se seraient mariés dans la nuit qui suivit le départ de Jacques Cartier. Tout avait été préparé à cet effet. Gagné par les largesses de Maisonneuve, un cordelier, du monastère établi, en 1469, dans l'île de Césembre, avait promis sa bénédiction. Mais le hasard, l'éternel faiseur et défaiseur de projets, en disposa autrement, au moment même où Georges croyait pouvoir se féliciter du concours inattendu qu'il venait de lui offrir.

Lorsque le bruit de la mousqueterie se fit entendre sur la Grande-Conchée, Georges de Maisonneuve allait sauter dans un bateau amarré à l'est de l'écueil, entre deux roches.

—Qu'est cela, mon doux? fit Constance redevenue craintive; qu'y a...

Le reste de la phrase expira sur ses lèvres; et elle roula sur la grève près de Georges, qui tombait, frappé, comme elle, d'une balle égarée..

La jeune fille avait perdu connaissance.

Quand elle recouvra la raison, Constance était couchée en sa chambre de la maison de Cartier. On lui apprit qu'elle avait été blessée involontairement, dans une rencontre qui avait eu lieu sur la Grande-Conchée, entre des soldats de la garde de Saint-Malo et des pirates qu'on supposait être les Tondeux. Constance trembla en Songeant à Georges.

Un mot la rassura.

—Si c'étaient les Tondeux, on n'a pu en prendre aucun, ajouta dame Catherine qui lui donnait ces explications. Heureusement, ma chère fille, que les gardes sont arrivés à temps pour te délivrer; sans eux, Jésus-Sauveur! quel sort...

La pudibonde dame Catherine s'arrêta, honteuse d'en avoir trop dit.

—Aussitôt que tu seras relevée, mon enfant, continua-t-elle après une pause, nous irons rendre nos actions de grâces à Saint-Malo-du-Laurier; car c'est miracle que tu aies échappé à la tempête, puis aux brigands, puis à la mousqueterie de nos gardes.

—Mais quels gardes? interrogea Constance.

—Les gardes de la ville. Ils surveillaient, depuis plusieurs jours, paraît-il, les allées et venues de gens suspects, parmi lesquels se trouve, assure-t-on, un prétendu seigneur...

—Le sire de Maisonneuve, n'est-ce pas? interrompit Constance d'un ton calme.

—Lui-même, ma fille. Il n'était point avec eux, sans doute?

Et dame Catherine jetait sur Constance un coup d'oeil timide.

—Avec eux? où? fit celle-ci d'un air étonné.

—Mais, sur la roche?

—Je ne l'ai point vu. Du reste, je le connais à peine. En abordant à

l'écueil, j'ai trouvé la 14 cacou, qui m'a réchauffée et prêté des vêtements.

Note 14: (retour)

En Bretagne, l'on donnait ce nom aux juifs, aux excommuniés, aux parias de la société.

—Pauvre malheureuse! Il faudra la récompenser. C'est déplorable qu'elle soit possédée; n'était cela, nous la prendrions à la maison...

—Ah! gémit Constance, je sens une douleur au côté...

—C'est là que tu as été blessée, mon enfant. On t'a rapportée demi-morte. Par bonheur, un des gardes te connaissait... Mais, pendant plus d'un mois, tu as eu la fièvre chaude... La sage-femme n'osait répondre de tes jours... Et tu divaguais, mon enfant; tu divaguais!... Tu croyais voir le sire de Maisonneuve, tu l'appelais, ajouta-t-elle en rougissant...

—Vraiment! proféra la jeune fille du ton le plus innocent.

—C'est pourquoi, reprit Catherine, j'avais imaginé qu'il était avec les Soudards et qu'il t'avait arrachée à l'abîme...

—Quelle idée! fit Constance avec un geste de négation.

—Ah! chère fille, continua la, bonne dame, en l'embrassant tendrement, te voici rendue à toi, c'est l'essentiel. Béni soit le saint nom de ma bienheureuse patronne qui a exaucé mes voeux!...

—Mais toi, mère, comment es-tu sortie de la tourmente? demanda enfin Constance.

Moi, répondit-elle simplement, je dois la vie au Seigneur tout-puissant, à Colas, l'un de nos mariniers, qui m'a transportée sur l'île de Césembre, où les pères cordeliers nous ont donné tous les secours possibles.

—Quoi! vous avez été poussés sur Césembre, à près d'un mille de l'endroit où nous avions naufragé? dit Constance, souriant à la pensée que, sans l'attaque des gardes, dame Catherine aurait pu être témoin de son mariage avec Georges.

—Allons! assez, mon enfant! c'est trop causer, reprit la femme de Cartier, en bordant le lit; dors... On m'a recommandé pour toi le silence et le repos. Un autre jour nous nous conterons, par le menu, de quelle manière, avec l'aide de Dieu, nous avons été préservées de la mort.

La convalescence de la jeune fille commençait, car sa blessure, peu profonde, avait eu des suites moins sérieuses que la congestion cérébrale, déterminée en partie par la soudaineté et la violence des émotions qu'elle avait éprouvées. Mais d'abondantes saignées l'avaient fort affaiblie. Quatre mois après l'accident, elle ne pouvait encore sortir de sa chambre.