Jacques Cartier
Chapitre XVIII: Les Portes-Cartier.
Le 6 mai, au matin, les deux navires sortirent, au bruit du canon, de la rivière Sainte-Croix et ils s'élancèrent vers leur patrie où,—après avoir opéré diverses reconnaissances nouvelles dans le golfe Saint-Laurent et suivi cette fois la route entre Terreneuve et le cap Breton, —ils arrivèrent, le 6 juillet de cette mémorable année 1836.
En abordant à Saint-Malo, Jacques Cartier et Étienne Noël aperçurent dame Catherine et la vieille Manon, s'appuyant l'une au bras de l'autre, et entourées d'une multitude compacte qui se foulait tumultueusement sur la grève pour saluer les hardis navigateurs.
—Où est Constance? demandèrent les yeux des deux hommes, avant que leurs lèvres eussent prononcé une parole.
Baissant la tête, dame Catherine se prit à pleurer.
CHAPITRE XVIII.
LES PORTES-CARTIER.
Hors du département d'Ille-et-Vilaine, qui connaît Limoilou? Qui jamais a entendu prononcer ce nom d'une saveur exotique si pénétrante? Personne cependant qui n'ait admiré les bords pittoresques de la Rance, entre Saint-Malo et Dinan, ou ouï décrire leurs beautés comparables seulement aux plus romantiques paysages de la Suisse. Mais Limoilou? Qu'est-ce que cela? Nos touristes s'en soucient peu, je vous assure. Limoilou a droit toutefois à de grandes considérations. Aux simples amateurs de jolis sites, je ne crains pas de le recommander. A quelques kilomètres à l'est de Saint-Malo, limité par une lande de roches, de bruyères et d'ajoncs, il est tapi dans une de ces adorables plaines bretonnes qu'aimait tant Souvestre: où l'on trouve les campagnes à luxuriante végétation, les vallées mousseuses, festonnées de chèvrefeuilles, de ronces et de houblon sauvage; mille nids de verdure d'où sort la fumée d'une chaumière, et toutes ces oasis de fleurs et d'ombrages au milieu desquelles poind l'aiguille brodée d'un clocher de granit ou la tête penchée d'un calvaire.
Pour le voyageur donc Limoilou, tout planté d'arbres fruitiers, tout tapissé par les mains prodigues de la nature, orné de gracieuses villas, est un lieu charmant où il fait bon se reposer. Mais aux yeux des amis des nobles choses du temps passé, ce village a un bien autre mérite:—Seigneur de Limoilou fut le titre que François Ier conféra à Jacques Cartier, en récompense de ses éminents services. C'est là que, revenu dans sa patrie, le capitaine-général passait la saison d'été, dans une métairie qu'il y possédait et qu'on nomme encore les Portes-Cartier.
Elle s'élève, entourée de guérets fertiles, sur le chemin de Roteneuf, non loin de la chapelle Saint-Vincent. Un mur de pierre lui fait clôture. Sur ce mur, près d'une grande porte cochère, cintrée, un écusson, fruste aujourd'hui, montrait jadis les armes de Cartier. La maison n'offre quoi que ce soit de remarquable. C'est un bâtiment du seizième siècle, avec tourelle, en demi-relief, à comble aigu, flanquée au milieu du corps de logis principal et servant de cage d'escalier pour l'étage supérieur et les greniers. D'autres constructions, granges et «ménageries» dans la cour sont affectées à l'exploitation de la ferme. Au centre de cette cour un puits profond peut cependant attirer l'attention par la structure singulière de sa margelle carrée. Une perche mobile, jouant à l'extrémité d'un pieu solidement enfoncé dans le sol, sert à tirer l'eau. Des amas de fumier, sur lesquels s'ébattent quelques volailles; des mares croupissantes, infectes, des vaux, comme on les appelle en Bretagne; des menions de paille ou d'ajoncs occupent l'espace autour du puits. J'ai regret à le dire: mais la ruine, le dénûment envahissent cette métairie, naguère théâtre de l'abondance et de la propreté. On respire la misère, là où régnait la richesse. Et l'on se sent mal à l'aise en songeant que dans cette habitation, si délabrée maintenant, si digne d'être restaurée et conservée comme monument public, l'un des hommes les plus distingués que la France ait produits passa une partie de son existence.
Il fallait la voir, vers le milieu du seizième siècle, cette demeure d'aspect repoussant aujourd'hui. Alors elle était enceinte par de délicieuses closeries de genêts et de pommiers aux bouquets éblouissants; alors ses murailles étaient blanches comme la neige; une belle calotte de tuiles rouges coiffait ses toits que rongent actuellement les moisissures; alors de jolis vitraux de couleur, encadrés dans des losanges de plomb, décoraient ses fenêtres que le temps a démantelées et privées de leurs carreaux, la plupart remplacés par quelques fonds de vieux chapeaux ou quelques bouchons de paille; alors aussi la cour, bien tenue et soigneusement couverte de sable fin, semblait, aux rayons du soleil, semée de grains d'or.
D'un côté de la porte du rez-de-chaussée, un vigoureux cep, étendant ses rameaux noueux, chargés à l'automne de grappes purpurines; de l'autre, c'était un rosier magnifique, dont les fleurs embaumées se mariaient agréablement aux pampres de la vigne.
Derrière la maison s'étendait un parterre, cultivé par la bonne dame Catherine. Après le parterre, c'était un verger, où chaque année l'on récoltait des fruits superbes; et au-delà, à perte de vue, les champs de sarrasin, à la tige de corail, au calice de nacre, au suc aimé des abeilles. L'habitation, le jardin et les entours plaisaient à l'oeil. Tout était coquet; séduisant, une miniature de l'Eden. Le bonheur et la joie devaient être les hôtes ordinaires de ce foyer rustique. Pendant longtemps, en effet, une douce félicité y avait élu domicile. C'était grande fête pour Catherine de s'installer à leur campagne avec son mari. Mais en 1539, et depuis trois années, la pauvre dame n'y apportait pas plus de gaieté qu'à sa maison de Saint-Malo. Une mélancolie noire s'était établie en son âme; et ni la sollicitude délicate de Jacques, ni les espiègleries d'une petite sauvagesse qu'ils élevaient, ne réussissaient à dérider le front soucieux de Catherine.
Par une splendide soirée de juillet, les deux époux causaient tristement sous une tonnelle de clématites et de jasmin, dans leur verger.
—Ah! disait Cartier avec amertume, mes ennemis triomphent. Le roi ne pense plus à moi. Cette guerre terrible que nous soutenons contre l'Espagne lui a fait négliger ses promesses. Il m'avait honoré d'un excellent accueil, quand je lui présentai Donnacona, Taignoagny, Domagaia et les autres Canadians. Leurs rapports lui avaient plu. Il était disposé à m'accorder, malgré les clabauderies des jaloux, une nouvelle Commission. J'aurais exploré le Saguenay, ces terres inconnues qu'avait visitées Donnacona et qui produisent les minéraux précieux! J'aurais ainsi ajouté à la gloire et à la richesse de la France. Mais tout a tourné contre moi......
—Mon ami, interrompit tendrement Catherine, il ne faut pas vous plaindre; tout ce que fait le bon Dieu est bien fait.
—Sans doute, ma chère femme, sans doute. Aussi n'accusé-je point la Providence. Mais saurais-je ne pas déplorer que les malheurs de ma patrie l'empêchent de profiter de ces belles découvertes que l'on pourrait, poursuivre avec tant d'avantage? Vois, si je suis favorisé par le sort. En revenant à Saint-Malo, j'apprends que le pays est envahi par l'étranger. Les Espagnols ravageaient la Provence; ils faisaient des incursions en Picardie. Le mois d'ensuite c'est le Dauphin qui meurt. Puis la guerre redouble de violence. Impossible de parler au roi d'expéditions par-delà les mers. Enfin notre protecteur l'amiral Chabot est accusé de crime de lèse-majesté!...
—Ah! soupira Catherine. Vous oubliez la plus cruelle de nos afflictions!
—Non, hélas! je ne l'oublie pas, je ne puis l'oublier, répondit Jacques Cartier, prenant la main de sa femme et la pressant dans les siennes. Encore si nous savions ce qu'elle est devenue! Pauvre Constance! Elle était vive, mais bonne au fond, généreuse! Elle aurait fait une épouse excellente. Notre Étienne et elle...
—Oh! ne me parlez plus de ces rêves, mon ami. Je souffre trop à leur songer. Dieu nous a punis du fol amour que nous avions pour cette enfant. J'étais aveugle...
—Allons, ne pleure pas, dit Cartier ému. De vrai, tu as été aveugle de ne pas soupçonner ses intrigues avec le misérable Maisonneuve. Et si, à son lit de mort, Lucas ne m'eût fait des révélations, toujours nous aurions ignoré que Constance s'était éprise de ce capitaine de brigands dont le lieutenant et la bande ont, heureusement, expié leurs crimes sur l'échafaud. Mais là n'est plus la question. Lui mort ou demeuré en la Nouvelle-France, notre fille eût bien vite perdu son souvenir. Cette amourette ne pouvait avoir de conséquences sérieuses. A l'âge de Constance, elle n'avait rien que de très-naturel. Maisonneuve était beau, grand seigneur chacun à Saint-Malo raffolait de lui. Est-il surprenant qu'une fillette romanesque se soit laissé prendre le coeur parce galant! Mais, je le répète, cela n'aurait pas eu du suites. Si j'eusse été averti plus tôt, quelques remontrances à la chère enfant l'eussent incontinent ramenée dans le droit chemin. Elle était si docile à mes avis; Ah! plus le temps passe, plus s'avive ma douleur de l'avoir perdue! J'ignore ce qui lui est arrivé... Pourtant, je me dis quelquefois que nous la retrouverons...
—Hélas! moi je n'ose plus espérer! sanglota Catherine. Quand je vais prier sur la tombe de cette pauvre Manon, défunte il y a deux
ans, je voudrais voir aussi son reliquaire...57
Note 57: (retour)
C'était un usage en Bretagne de placer les têtes des morts dans de petites niches ou reliquaires au-dessus des tombes. Ces reliquaires étaient en bois, percés de trois trous. On y lisait: Cy est le chef de X.
—Peux-tu nourrir de telles pensées?
—Ah! mon ami, c'est qu'il m'est si dur de ne savoir ce qu'elle est devenue, si son corps repose en terre sainte!
—Pourquoi ne pas supposer qu'elle vit encore?
—Vivre encore! Il y aura quatre ans à l'Assomption prochaine qu'elle a disparu! Et nous n'aurions pas eu de ses nouvelles... Non, non... Le désespoir, je ne le crains que trop, l'a égarée... La malheureuse aura attenté à ses jours!
—Oh! fit Cartier avec un geste de dénégation.
—Vous ne la connaissiez pas, mon ami, reprit vivement Catherine. Occupé de vos vastes entreprises, vous ne cherchiez pas à lire dans ses sentiments. Constance était très-exaltée. L'enlèvement de cet homme lui a porté un coup funeste. Quand elle découvrit qu'il était parti avec les autres prisonniers, elle eut une crise terrible. C'est alors que j'appris tout. Manon, interrogée, acheva, en pleurant, de me mettre dans la confidence de cette horrible passion. Je l'avais peut-être soupçonnée, mais je suis si faible! Et puis j'idolâtrais cette enfant... Ah! c'est un châtiment du ciel! il est équitable...
Dame Catherine éclata en sanglots.
—Mon Dieu, cesse de t'affliger! dit Cartier, très-agité; aie du courage! Il te reste cette petite fille que j'ai ramenée et dont tu es la marraine...
—Hélas! elle est maladive, elle périra de langueur, comme sont morts les autres sauvages, après que vous les eûtes fait baptiser le 25 mars de l'an dernier...
—Malgré tout, reprit Cartier d'un ton ferme, moi j'ai la conviction que Constance respire!
—Le Seigneur vous entende!
—Oui, continua-t-il; et que nous la reverrons un jour.
En ce moment, un jeune homme, portant le costume de kloarek, parut à l'extrémité du jardin.
—Pauvre Étienne! murmura maître Jacques; inconsolable de la perte de sa cousine, il a renoncé à la profession de marin pour entrer dans les ordres.
Le jeune homme arrivait haletant, le visage rouge, baigné de sueur.
—Ah! mon oncle, mon oncle, s'écria-t-il, quel bonheur que je n'aie pas encore prononcé mes voeux!
—Qu'y a-t-il? Respire un peu. Ta es tout essoufflé.
—Je crois bien. On le serait à moins. Je suis venu de Saint-Malo ici toujours courant.
—Allons, assieds-toi...
—Oh! les bonnes nouvelles! Mon cher oncle, ma chère tante, les bonnes nouvelles!
—Eh bien, parle.
—Vous ne me croirez pas. Moi-même je n'y puis croire... Constance...
—Constance! répéta dame Catherine en pâlissant.
—Constance n'est pas morte!
—Pas morte? Es-tu bien sûr de ce que tu avances, Étienne? répliqua Cartier d'une voix altérée et en soutenant sa femme près de tomber en défaillance.
—Je vous dis, mon oncle, que Constance n'est pas morte. C'est le bruit de toute la ville. Vous allez l'entendre... car je suis venu vous chercher...
—Enfin, explique-toi.
—Oui, explique-toi vite, Étienne; tes lenteurs me font mourir, balbutia dame Catherine d'un ton faible.
—Vous savez, répondit-il, que la sorcière de la Grande-Conchée a été arrêtée. Sous accusation de magie noire, on l'a mise, cette après-midi, à la torture. Alors, elle a révélé bien des crimes...
—Mais Constance?
—J'y suis, mon oncle, j'y suis. La sorcière connaissait ma cousine. Il parait... mais je n'oserai jamais vous dire ça.
—Ne crains rien.
Le kloarek baissa les yeux et poursuivit en hésitant:
—Maharite prétend que ma cousine aimait le capitaine des Tondeurs; que c'est lui que nous avions à bord de la Petite-Hermine, et que...
—Achève, Étienne, achève!
—Constance se serait embarquée, sous un déguisement de page, le jour de l'Assomption, pour le joindre, sur un vaisseau allant faire la pêche à Terre-neuve!
—Jésus Sauveur! serait-ce possible? proféra Catherine.
—Mais le nom de ce navire? demanda Cartier.
—Je l'ignore, mon oncle. Il sera facile de le trouver, en consultant les registres du port pour l'année 1536.
—C'est juste. Pourtant ce vaisseau doit être de retour. Comment n'aurait-on pas découvert le sexe...
—Ah! s'écria dame Catherine; mon ami, remercions Dieu, d'abord... —Ce n'est pas tout, ma tante, ce n'est pas tout! interrompit Étienne Noël. Un bonheur n'arrive jamais seul.
—Quoi encore?
—Eh bien! le brig Saint-Aaron, rentré, hier soir, du golfe Saint-Laurent...
—Il aurait des nouvelles de Constance!
—Non, hélas! mais de votre vieux serviteur.
—Que dis-tu là?
—Je dis, mon oncle, que le pilote du Saint-Aaron rapporte avoir vu à l'île Brion un sauvage qui l'a averti que Jean Morbihan était dans la baie de Gaspé, où il attendait qu'un autre navire de pêche, l'Aleth, mit à la voile pour repasser en France.
—Voilà qui est extraordinaire! souverainement extraordinaire! j'en suis confondu, murmurait Jacques Cartier, étourdi par ces informations.
Puis il s'écria, en saisissant la main du jeune homme:
—Mais es-tu bien certain de ce que tu dis?
—Je l'ai ouï de mes oreilles, mon oncle. La sorcière vous demande. Elle désire vous répéter à vous-même les aveux qu'elle a faits à l'inquisiteur. Quant au pilote du Saint-Aaron, il sera, m'a-t-il dit, jusqu'au couvre-feu à l'auberge A Monsieur Saint Anthoine...
—Oh! mon ami, allez tout de suite à la ville! fit Catherine.
—Je ne perds pas une minute. Étienne, tu m'attendras ici et tiendras compagnie à ta tante. Dis à Charles de seller mon cheval sur-le-champ. Constance et Jean retrouvés! Oh! c'est à devenir fou de bonheur!
Et il se jeta au cou de sa femme, qu'il embrassa avec transports.
—A genoux, Jacques! dit celle-ci; à genoux! Quoique j'appréhende de me livrer encore à la joie qui déborde mon âme, rendons grâces au Seigneur tout-puissant de la protection visible qu'il étend sur nous!
Cartier se prosterna auprès de Catherine et ils élevèrent leur coeur à Dieu.
Moins d'une heure après cette scène touchante, le capitaine était à Saint-Malo. Il voulut interroger Maharite. L'on n'avait rien à refuser à l'un des favoris du roi de France. Cartier fut conduit dans la geôle de l'évêché, où était enfermée Maharite. Il questionna la misérable créature, destinée au bûcher, mais n'en put guère tirer autre chose que ce qu'il tenait déjà d'Étienne. Il apprit seulement que Constance s'était réfugiée chez la sorcière, avec une assez forte somme en or; qu'elle avait prié Maharite de lui acheter des vêtements d'homme, de
la faire passer pour son fils et de l'engager comme page 58 sur le premier navire qui appareillerait pour la terre neuve. Ce plan avait réussi au gré de Constance. Elle était montée, le 18 août, jour de l'Assomption, sur un vaisseau du nom duquel Maharite ne se souvenait plus.
Note 58: (retour)
L'on sait que ce grade correspondait à celui de novice sur les navires du commerce.
Quoiqu'il fût tard déjà, Cartier courut à la salle Saint-Jean. C'était alors le Lloyd de Saint-Malo. Il consulta le livre où était enregistré le mouvement du port en 1836. Une seule nef avait quitté la rade pour Terreneuve, le 18 août de cette année-là. Elle s'appelait le Saint-Vincent. Cartier chercha l'époque de la rentrée de ce navire. Mais une note à la marge du livre, comme un nuage sur un rayon de soleil, assombrit la joie qui luisait en son coeur. Dans cette note il était dit que le Saint-Vincent, après avoir touché dans diverses baies de Terreneuve, s'était échoué en vue du détroit de Belle-Isle. Les sauvages de la côte avaient pillé l'épave et sans doute massacré l'équipage. Témoin de l'événement, mais n'y pouvant porter remède, à cause d'une violente tempête, le Lion, bateau pêcheur de Honfleur, l'avait consigné sur son journal de bord.
Pour douloureusement désappointé qu'il fût, Cartier ne perdit pas tout espoir. Il se dit qu'il irait à Honfleur, interroger le patron du Lion, et il se transporta à l'hôtellerie A Monsieur Saint Anthoine.
Le pilote du Saint-Aaron y faisait une partie de dés, en buvant un pichet de cidre. Il confirma la nouvelle donnée par Étienne, ajouta que l'Aleth ne tarderait pas, suivant toutes probabilités, à jeter l'ancre dans le port de Saint-Malo; mais il ne savait quoi que ce fût sur le compte de Jean Morbihan. Il n'aurait même pu affirmer que c'était de lui qu'avait parlé le sauvage. Seulement il avait cru le reconnaître, parce que ce sauvage le nommait Terriben, sobriquet que les mariniers de Saint-Malo avaient donné au vieux timonier, d'après son juron de prédilection.
Cartier rentra soucieux à la maison de campagne. Il cacha à sa femme une partie de la vérité, et il lui dit que Constance s'était en effet embarquée sur le Saint-Vincent et qu'elle avait dû prendre terre dans une île habitée du golfe Saint-Laurent: il termina par ces mots:
—Je vais retourner à Paris, faire de nouvelles instances auprès du roi. Dès qu'il m'aura octroyé une autorisation, je me rendrai dans le golfe, où je chercherai la trace de la pauvre enfant. Si on me refuse cette autorisation, je partirai sur le premier navire venu.
—Puissiez-vous retrouver notre Constance! s'écria Catherine en répandant un torrent de larmes.
—Me permettrez-vous, mon oncle, de reprendre l'accoutrement de marinier? s'enquit Étienne Noël, avec vivacité.
—Volontiers, beau neveu; mais que diront tes supérieurs ecclésiastiques?
—Oh! ils savent bien que le désespoir seul...
—Soit, interrompit Cartier. Obtiens leur consentement et tu peux être assuré que le mien ne te fera pas défaut. Presse-toi... après-demain tu m'accompagneras à Rouen, où j'ai quelques affaires.
—Merci, ô mon excellent oncle! répondit le jeune homme enchanté, car il avait deviné la nature de ces affaires, dont le capitaine ne voulait pas causer devant sa femme.
Cartier effectua heureusement ce voyage. Mais ce fut sans résultat. Il ne recueillit aucun renseignement sur le sort de Constance. De Rouen, notre capitaine alla à Compiègne, où le roi se reposait de la guerre, en faisant exécuter de belles et utiles ordonnances, promulguées en 1538, «touchant l'abréviation, des procès, pour le soulagement de ses sujets foulés par la chicane des procureurs et ministres de justice.»
A cette époque, s'instruisait le procès de Philippe de Chabot.
Jacques Cartier eut néanmoins un facile accès auprès de François Ier, et il obtint du monarque la promesse que bientôt une nouvelle Commission lui serait délivrée.
Le capitaine revint très-satisfait à Limoilou. Une joie nouvelle l'y attendait. Comme il mettait le pied sur le seuil de sa maison, après une longue absence, un homme se jeta à son cou, en criant:
—Terr i ben! faut que je vous embrasse, maître Jacques; min Gieu, oui!
Et le brave timonier, joignant l'action aux paroles, fit retentir deux gros baisers sur les joues de Cartier, qui lui rendit avec effusion ses bruyantes caresses.