Jacques Cartier

H. Emile Chevalier · Chapitre 25 sur 26

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Jacques Cartier

Chapitre XIX: Conclusion.

CHAPITRE XIX.

 

CONCLUSION.

—Tu dis donc qu'il avait, sous le sein gauche, une peinture noire et rouge représentant quatre poissons regardant les quatre points cardinaux, avec un coeur...

—Min Gieu, oui, maître Jacques! Je l'ai si bien vue cette marque que j'en ai perdu la tramontane. Sans cela...

—Mais alors cet homme serait...

—Ce serait et c'est le frère de Constance!

—Pourtant...

—Terr i bon!... Excusez, maître Jacques. Je jure devant vous...

—Va toujours.

—Eh bien, c'est mon avis. Là! sur ma conscience, ce prétendu Philippe, c'était d'abord Georges de Maisonneuve, le capitaine des Tondeux; c'était aussi cet Olivier Dubreuil que nous avons tant et tant cherché, depuis 1520, ensuite...

—Le fils de l'homme qui fut assassiné par les sauvages de Terreneuve... Je n'y puis croire...

—Puisque je vous affirme qu'il a encore le même signe que Constance au bas de l'oreille... min Gieu, oui!

—La soeur aurait été énamourée de son frère!... juste ciel!... Quel horrible mystère!

—Elle n'a point péché, croyez-le, maître, reprit gravement Jean Morbihan. Le Seigneur n'aurait pas permis un crime aussi odieux! —J'aime à le penser. Mais répète-moi ce que tu m'as dit.

—Min Gieu! c'est bien simple. J'avais découvert ce qui se passait entre la pauvre Constance et ce... Que le bon Gieu lui pardonne, maître Jacques!... C'est pourquoi je vous priai de l'embarquer avec nous. Je comptais qu'une fois là-bas, l'enfant l'oublierait... Il n'en a pas été ainsi... Ah! j'ai été un imbécile... J'aurais dû vous déclarer tout... Le malheur ne nous serait pas arrivé...

—Tu as fait pour le mieux; je ne puis t'en vouloir.

—Enfin, quand nous fûmes au havre de Sainte-Croix, j'appris que ce Philippe conspirait... Le polisson de Lucas...

—Il est mort; pardonne-lui aussi!

—Min Gieu... oui! je lui pardonne. Mais...

—Laissons ce sujet. Prévenu que Philippe conspirait contre nous avec les sauvages, tu l'as suivi et tu as découvert la conjuration.

—Oui, maître Jacques. Les sauvages ont pris la fuite, en m'apercevant. Philippe s'est jeté sur moi. Nous nous sommes battus sur le bord de la chute. Sa jaquette a été déchirée, et dessous j'ai vu cette marque que Constance...

—Es-tu bien sûr que cette marque soit semblable à l'autre?

—Quatre poissons et un coeur. Pouvais-je m'y méprendre, moi qui ai été la première nourrice de la petite? Puis, ce signe à l'oreille gauche! Avec cela, quoiqu'il soit roussâtre et elle noire, il y a, voyez-vous, entre eux un air de famille qui m'avait toujours frappé. Ah! si la surprise ne m'eût paralysé, je serais venu à bout de lui et j'aurais vu...

—Heureusement que tu n'es pas tombé dans l'abîme!

—Min Gieu! j'en dois reconnaissance éternelle à mon vénéré patron, car en dévalant, je suis arrivé tout au bord de la fosse. J'étais toutefois moulu, sans force. Un buisson m'a retenu. Là j'aurais péri comme un chien, ayant une cuisse cassée et un bras démis. Mais des sauvages, qui chassaient aux environs, m'ont aperçu le lendemain matin...

—Quel malheur que c'étaient des ennemis de nos Canadians!

—Ils m'ont emmené à la rivière de Saguenay, pansé, guéri, et gardé comme prisonnier. J'avais grand'peur d'être brûlé; car c'est leur coutume à ces gens de faire rôtir les captifs. Mais, enfin, une de leurs femmes ayant eu pitié de moi, ils m'ont donné à elle. Une chance que je n'étais pas marié, maître, car je n'aurais pu accepter d'avoir deux épouses... Drôle, tout de même, qu'elle ait voulu de moi, celle-là! je ne suis ni beau, ni jeune! min Gieu, non! De fait, elle n'était pas, non plus, de première beauté ou jeunesse. Ce n'était cependant point une méchante créature. Si elle n'avait trépassé l'année dernière, je ne l'aurais peut-être jamais quittée. Terri-ben! elle m'avait sauvé la vie! et le vieux Morbihan n'est pas un ingrat. D'ailleurs, j'espérais que, tôt ou tard, vous reviendriez...

—Oh! c'était et c'est encore mon projet de visiter le pays de Saguenay, quoique tu penses qu'il n'y ait point de mines d'or.

—Ma Nou-ma-la décédée (j'appelais ainsi, ma défunte), je songeai à démarrer, reprit Jean Morbihan. Une certaine nuit, je chargeai de provisions mon casnouy d'écorce de bouleau et filai vers la baie de Gaspé, ou je comptais bien trouver quelque navire pécheur pour retourner tôt ou tard en Bretagne. Et, le bon Dieu aidant, me voici sain et sauf, maître Jacques! Mais quand je songe que moi, Jean Morbihan, qui avais jure de vivre célibataire, je me suis marié à la septantième année de mon âge, et avec une sauvagesse..... Terri ben! faut plus douter de rien!

—Revenons à nos jeunes gens, reprit rêveusement Cartier. Il parait, d'après toutes ces présomptions, que ce Philippe on Georges n'est autre qu'Olivier Dubreuil, fils du Français que nous n'avons pu arracher à la fureur des sauvages de Terreneuve. Plus j'y réfléchis, en effet, plus je trouve que tu dois avoir raison. Quand, pour me conformer à la promesse faite à son père mourant, je fis des recherches à Dieppe, on me dit que ses grands-parents étaient décédés et que le jeune Olivier avait été emmené en Écosse par un ami de la famille.

Seulement, personne ne put me dire le nom de cet ami. Mais je me souviens que ce Georges de Maisonneuve, que nous avons vu faire tant d'éclat à Saint-Malo, prétendait être Écossais d'origine. Il semblait avoir vingt-cinq ou vingt-six ans, n'est-ce pas?

—Min Gieu, oui, maître.

—C'est cela. Son père quitta Dieppe vers 1510, et Olivier n'était âgé que de quelques mois...... Mais, qu'est-il devenu? On ne l'a point revu depuis le jour où il faillit t'assassiner, mon vieux Jean...

—Oh! je l'absous de tout mon coeur!

—Et sa soeur! Où est-elle à cette heure? Étrange destinée qui les a ramenés tous deux sur cette terre lointaine de leurs aïeux maternels! Que profondes et inexplicables sont les voies de la Providence divine! Pourvu, ô mon Dieu..... Mais non, vous ne souffririez pas!...

—Ainsi, maître Jacques, vous n'avez plus entendu parler de lui? interrompit Jean Morbihan.

—Non. Aurait-il roulé avec toi dans le gouffre?

—Ça n'est pas probable. Mais pourtant..... j'étais si étourdi par ce que je venais de voir..... Je ne me rappelle rien!

—Prenons une détermination. Tu as sagement agi en ne révélant pas tes soupçons à ma femme. Il faut lui cacher avec soin ce que nous conjecturons de l'étroite parenté entre Constance et...

—Soyez tranquille, maître; j'ai appris à connaître les dames, pendant mes trois années de mariage, min Gieu, oui!

—Je n'ai pas besoin de te recommander le silence vis à vis des étrangers. On m'a promis une Commission nouvelle; par ma Catherine! je vais en presser la délivrance. Nous remettrons à la mer aussitôt le printemps venu, et il faudra bien que nous retrouvions cette enfant, car une voix intérieure m'assure qu'elle n'a pas péri dans le naufrage du Saint-Vincent.

—Min Gieu, oui, nous la retrouverons! appuya Morbihan d'un air et d'un accent convaincus.

Cette conversation avait eu lieu peu de temps après que Jacques Cartier était revenu de Compiègne. Fort de la parole du roi, il se flattait de pouvoir reprendre l'oeuvre de ses explorations au commencement de l'année suivante. Mais de lourdes déceptions le retardèrent. Toujours en lutte avec Charles-Quint, François Ier ne pouvait guère sacrifier ses hommes et son trésor à une entreprise hasardeuse.

«La voix de Cartier fut, dit M. Garneau, perdue dans le fracas des armes et l'Amérique oubliée.

«Il fallut attendre un moment plus favorable... Ce ne fut que vers 1540 que François Ier put s'occuper sérieusement des découvertes du pilote malouin. Tout en France a des ennemis acharnés, même les choses les plus utiles. Le succès de la dernière expédition avait réveillé le parti opposé aux colonies qui fit sonner bien haut la rigueur du climat des contrées visitées par Cartier, son insalubrité qui avait fait périr d'une maladie cruelle une partie des Français. Enfin, l'absence des mines d'or et d'argent. Ces observations laissèrent d'abord une impression défavorable sur quelques esprits. Mais les amis de la colonisation finirent par détruire l'effet de ces propos, en faisant valoir surtout les avantages que l'on pourrait retirer du commerce des pelleteries avec les indigènes. D'ailleurs, disait-on, l'intérêt de la France ne permet point que les autres nations partagent seules la vaste dépouille du Nouveau-Monde.

«Le parti du progrès l'emporta. Dans ce parti se distinguait par-dessus tous les autres François de la Roque, seigneur de Roberval, que François appelait le petit Roi de Vimeu.»

Une année s'était, toutefois, écoulée entre la dernière entrevue de Cartier avec son souverain, année de fiévreuse anxiété pour le pilote

et sa famille. Mais Philippe de Chabot rentrant en grâce59, maître Jacques reçut enfin ses Lettres Patentes, datées de Saint-Priest, le 17 octobre 1540 sous le scel du roi, et du 20 octobre de la même année sous le scel du Dauphin, duc de Bretagne. Ces Lettres nommaient Jacques Cartier capitaine-général et maître pilote de cinq vaisseaux destinés à aller au Canada, pour y tenter des découvertes nouvelles et y jeter les fondements d'une colonie. Peu après, Sa Majesté élevait le seigneur de Roberval au rang de son lieutenant et gouverneur dans les pays de Canada, Saguenay et Hochelaga, etc.

Note 59: (retour)

L'arrêt de sa réhabilitation est daté du 29 mars 1541.—Mais depuis plusieurs mois l'amiral avait déjà repris faveur auprès du roi.

Cartier avait pouvoir de démolir l'Émerillon, «jà viel et caduc, pour appliquer à l'adoub des navires qui en auraient besoing.» Il était autorisé de plus à prendre dans les prisons de France et Bretagne les «accusez ou prévenus d'aucuns crimes quels qu'ils estaient, fors des crimes d'hérésie et de lèse-majesté divine et humaine... et de faulx monnayeurs... jusqu'au nombre de cinquante personnes.»

Enfin, il lui était expressément recommandé de convertir les sauvages à la foi catholique, pour «faire chose agréable à Dieu, notre créateur et rédempteur.»

Cette Commission avait un caractère très-absolu. Elle n'en rendit que plus vive la jalousie des ennemis de maître Jacques; ils redoublèrent d'activité et de malices contre lui, cherchant à débaucher les équipages qu'il engageait et à les détourner de leur noble but. Ce fut à ce point que Cartier sollicita et obtint, le 12 décembre, un Mandement du roi contre ceux qui pernicieusement divertissaient ses mariniers.

Roberval reçut sa Commission le 13 janvier suivant; il vint au printemps à Saint-Malo pour surveiller les préparatifs de l'embarquement. Mais diverses causes le rappelèrent en Picardie. Après avoir mis à une cuisante épreuve la patience de Cartier, il finit par lui annoncer que, ne pouvant quitter la France à cette époque, il le rejoindrait plus tard à Terreneuve.

Outre le désir qui le peignait, Jacques Cartier avait instruction expresse du roi d'accélérer le départ. Aussi, ayant arboré son pavillon sur la Grande-Hermine il quitta le port de Saint-Malo le 23 mai 1541, avec une flottille de cinq navires, «bien pourvus de victuailles pour deux ans.»

La traversée jusqu'à Terreneuve fut longue. On manqua d'eau. Il fallut abreuver avec du cidre les bestiaux qu'on menait à la Nouvelle-France pour un propager l'espèce. Tout le monde souffrit beaucoup de la soif. Une fois arrivé à l'île, Cartier, Étienne Noël et Jean Morbihan firent les plus minutieuses perquisitions pour retrouver Constance. Ils pouvaient s'y livrer à loisir, en attendant le seigneur de Roberval.

Bravement montés dans une barque, Étienne Noël et Jean Morbihan entreprirent le tour de l'île. Dans la baie des Châteaux, ils

rencontrèrent des Peaux-Rouges60, qui leur donnèrent d'excellentes informations. Constance n'était pas morte. Elle avait échappé au naufrage du Saint-Vincent. Une tribu de Boethics, habitant les bords d'un lac intérieur, l'avait adoptée et elle vivait avec eux. Nos aventuriers ne craignirent pas de se rendre au village du lac. Le bouillant Étienne croyait déjà recouvrer la jeune fille. On la lui avait si bien dépeinte. Ce ne pouvait être que Constance. Mais son attente fut trompée. Constance, en supposant que ce fût elle, n'était pas dans la bourgade. La jeune fille blanche recueillie quelques hivers auparavant par les Boethics était allée avec eux faire la guerre aux Esquimaux du Labrador. Elle ne reviendrait pas avant la saison des neiges. Heureusement pour nos Européens que la plupart des guerriers peaux-rouges étaient absents, sans quoi ils auraient pu payer cher leur vaillante témérité.

Note 60: (retour)

Voir la Fille des Indiens Rouges.

Ils revinrent au mouillage général faire part à Cartier de ces renseignements. Si bons qu'ils fussent, si impatient que se montrât le pauvre Étienne de revoir son aimée Constance, on ne pouvait demeurer plus longtemps à Terreneuve. Roberval ne paraissant pas, le capitaine-général jugea à propos de poursuivre sa route.

—Sache attendre, dit-il à son neveu. Je t'engage ma parole de te ramener ou de te renvoyer bientôt ici et de ne pas quitter l'île avant d'avoir trouvé ma pauvre enfant; mais le devoir commande, obéissons.

Le 23 août, l'escadrille reconnut le port de Sainte-Croix. Les Canadians accoururent avec de grandes démonstrations de joie sur le rivage pour recevoir Cartier. Ils étaient alors gouvernés par cet Agona, dont Taignoagny avait voulu se défaire. Agona fut prodigue de présents et de caresses pour le capitaine. Mais quand les sauvages apprirent que Donnacona était mort, ils changèrent d'humeur, quoique, par manière de consolation, on eût essayé de les leurrer en disant que ses compagnons désiraient rester on France, où ils vivaient comme de grands seigneurs.

Le port de Sainte-Croix n'était pas assez vaste pour loger les cinq navires. Cartier les conduisit à l'embouchure d'une petite rivière, à trois ou quatre lieues plus haut, dans le Saint-Laurent. Il est probable que c'est la rivière qui coule en serpentant sous le cap Rouge. Cartier, après avoir affourché ses vaisseaux, fit construire un fort sur le promontoire. Ce fort fut appelé Charlesbourg-Royal. On y débarqua les futurs colons, des approvisionnements et l'on se mit tout de suite à défricher les environs.

Dès que sa position fut placée à l'abri d'une surprise, Jacques Cartier dépêcha en France deux navires avec Marc Jalobert, son beau-frère, et Étienne Noël, son neveu, afin d'informer le roi de son arrivée au Canada, et, fidèle à sa promesse, il permit à Étienne de relâcher à Terreneuve pour voir si Constance était revenue.

Ces navires levèrent l'ancre, le 2 septembre.

Ils parvinrent sans accident à leur destination. Mais, emporté par une tempête, Étienne ne put atterrir à l'île.

Le 7, Cartier appela au commandement de la colonie le vicomte de Beaupré, un des gentilshommes qui l'avaient accompagné, et il partit pour explorer les rapides au-dessus de Hochelaga, dans la croyance erronée que par-là il se rendrait plus rapidement au pays de Saguenay. Après plusieurs jours de voyage, et après avoir trouvé les sauvages empressés à le servir, il franchit le courant Sainte-Marie, mais fut incapable d'aller plus loin, empêché qu'il était par cette série d'écueils qu'on nomme aujourd'hui le Sault-Saint-Louis.

Cartier redescendit le courant et rentra au fort où il avait résolu d'hiverner.

On lui dit que les Canadians s'étaient assemblés en grand nombre à Stadacone et qu'ils paraissaient très-mal disposés pour les blancs. Ils ne venaient plus à ce cantonnement faire des échanges. Ils se montraient souvent par troupes armées et belliqueuses, sur les hauteurs couronnant le fort. Ils allaient même jusqu'à menacer les colons qu'ils rencontraient isolés.

Ces avis ne laissaient pas d'être inquiétants. Cartier se convainquit bientôt qu'ils étaient fondés.

Un matin, l'agouhanna d'Hochelay, qui n'avait pas cessé de témoigner de l'amitié aux Français, quoiqu'il les trahît déjà en secret, avertit le capitaine que les Canadians avaient fait prisonnier, chez leurs ennemis les Trudamans, un homme blanc et qu'ils se proposaient de le brûler. Qui pouvait être cet homme blanc? L'agouhanna n'en savait pas davantage. Cartier décida de le sauver; mais il n'y avait pas un instant à perdre. Le Visage-Pâle devait monter sur le bûcher ce jour-là. Peut-être son supplice avait-il déjà commence. Maître Jacques choisit sur-le-champ vingt mariniers des plus robustes. Il les arma d'arquebuses, de sabres, de poignards et courut à Stadacone.

Un spectacle hideux les attendait.

De loin ils virent briller une flamme à travers la forêt qui bordait le village.

—Ah! s'écria le capitaine avec douleur, nous arriverons trop tard! Lâchez vos arquebuses, faites du tapage pour chasser cette horde de démons que voici là-bas!

Les ordres de Cartier furent exécutés immédiatement, et, tout en précipitant leurs pas, les mariniers firent une décharge qui jeta l'épouvante parmi les Canadians.

Au nombre de plusieurs milliers, ces sauvages entouraient un bûcher sur lequel un homme tout sanglant était attaché à un poteau. Quoique criblé de blessures, environné de flammes, le malheureux dévisageait fièrement ses bourreaux. Il semblait défier leur férocité.

—Terr i bon! mais c'est Philippe! s'écria Jean Morbihan en l'apercevant.

Et, se jetant sur le bûcher,—des pieds, des mains, sans crainte de se brûler—il en écarta violemment les tisons embrasés.

Les sauvages avaient pris la fuite.

On détacha le supplicié. On le coucha sur un brancard fabriqué à la hâte. Il fit signe qu'il voulait parler à Jacques Cartier.

Celui-ci examinait attentivement une sorte d'écusson tatoué sous le sein gauche de Philippe et figurant comme «quatre poissons de sable, cantonnés et regardant les quatre angles de l'aire, au monceau de gravier en coeur.»

—Pardonnez-moi, monsieur, le mal que j'ai voulu vous faire, car je vais mourir, lui dit cet homme.

—Non, vous ne mourrez pas, s'écria Cartier, ému jusqu'aux larmes. Vous avez été coupable,—mais Dieu aura pitié de vous. Vous guérirez...

—Mes blessures sont mortelles, je le sens. Je n'ai que peu de temps à vivre; recevez ma confession, monsieur:

D'un geste, maître Jacques ordonna à ses gens de se retirer. Le blessé reprit:

—Monsieur, je suis né à Dieppe, mais je n'ai connu ni mon père ni ma mère. Mon nom véritable est Olivier Dubreuil...

—Je le savais, dit Cartier.

—Comment! vous le saviez?

—Oui, j'ai assisté votre père à ses derniers moments.

—Que dites-vous, monsieur?... Mais non, ne me répondez pas... ne m'interrompez plus... car mes forces faiblissent... Élevé chez mon grand-père paternel, j'y demeurai jusqu'à l'âge de dix ans... Il mourut... Un ami de la maison m'emmena en Écosse... Mais lui aussi expira peu d'années après m'avoir recueilli... j'étais seul au monde... Je m'affiliai aune bande de soudards qui ravageait la Bretagne... Mon audace et mon habileté y furent remarquées... Notre capitaine ayant été tué dans une expédition, je fus unanimement élu à sa place... Alors, monsieur, je vins à Saint-Malo... j'achetai une maison, y perçai un souterrain qui communiquait avec le port et je pus en sécurité, pour moi et les miens, exercer mes forfaits... J'avais acquis un vieux manoir en Écosse... mon intention était de m'y retirer après avoir enlevé votre fille, monsieur...

—Constance!... votre soeur, malheureux! ne put s'empêcher de dire Cartier.

—Ma soeur! proféra le blessé dans un cri terrible.

Et sa tête, qui s'était soulevée, retomba lourdement sur le sol. Il était mort.

Son corps fut rapporté au cap Rouge, pour y être inhumé.

Jacques Cartier apprit depuis qu'Olivier Dubreuil, attaqué par les Trudamans, à l'instant où il venait d'attenter aux jours de Jean, avait été traîné par eux en captivité. Il sut plaire à ces sauvages, devint un de leurs agouhanna et les commanda jusqu'au jour où il tomba entre les mains des Canadians, qui lui firent cruellement expier ses crimes.

L'hiver fut très-rude. Le scorbut décima de nouveau les équipages de Jacques Cartier. Le brave navigateur n'avait reçu aucune nouvelle de Roberval. Les sauvages harcelaient ses pauvres colons. Ceux-ci se révoltèrent contre leur chef. Il se vit forcé de les rembarquer au commencement du printemps. En abordant dans la baie Saint-Jean à Terreneuve, il y trouva Roberval arrivé avec trois

navires et deux cents passagers 61. Mais il y trouva aussi, et ce fut un rayon de miel pour son coeur ulcéré, Constance sur le point d'aller le rejoindre par les vaisseaux du vice-roi.

L'histoire de la jeune fille était singulière. Arrachée au naufrage du Saint-Vincent par les Boethics, elle avait dû de n'être pas égorgée par ces insulaires à la marque qu'elle portait sur la poitrine et qui

était le 62 novake ou blason de la tribu. Du reste, le souvenir de sa mère et de son père était encore présent à leur mémoire. Constance s'instruisit bien vite dans leur langage; ils lui conférèrent une part d'autorité sur eux.

Note 61: (retour)

Cartier lui montra quelques grains d'or et des diamants qu'il avait trouvés aux environs de Stadacone. L'or était de bon aloi, mais les diamants étaient faux. Néanmoins, le lieu où ils furent découverts a pris depuis le nom de cap Diamant. C'est sur ce cap que s'élève la formidable citadelle de Québec, à trois cent cinquante pieds au-dessus du niveau du Saint-Laurent.

Note 62: (retour)

Voir la Fille des Indiens Rouges.

Au retour d'une expédition contre les Esquimaux, on avait conté à Constance que des blancs étaient venus la demander. Dès que la saison le permit, elle se transporta sur le rivage de la mer, sous prétexte de chasser et épia l'apparition d'un navire européen.

La Providence avait exaucé ses voeux eu lui faisant découvrir les vaisseaux de Roberval.

Je ne peindrai ni la joie de maître Jacques, ni l'allégresse de Jean Morbihan.

Avec tous les ménagements possibles, Cartier apprit à Constance la parenté qui l'unissait à celui qu'elle avait rêvé pour époux et la triste fin de cet infortuné.

Déjà, Constance était guérie de son fol amour. Les vicissitudes de la vie avaient mûri sa raison. Mais elle pleura sincèrement le sort du frère qu'elle avait perdu.

Roberval souhaitait que Cartier retournât à la Nouvelle-France 63. Celui-ci n'y voulut point consentir. Son oeuvre était terminée. Il avait tracé la route. A d'autres le soin de la frayer!

Note 63: (retour)

Il était parti de la Rochelle le 16 avril 1542.

Jacques Cartier partit bientôt de Terreneuve et rentra à Saint-Malo, le mois suivant.

Le bonheur de dame Catherine, la félicité d'Étienne Noël ne sauraient se décrire. J'abandonne à l'imagination de mon lecteur cette tâche aussi douce que délicate.

Pendant une année Constance porta le deuil de son frère. Elle le quitta pour suivre le bon Étienne au pied des autels.

—Terr i ben! j'avais bien dit que tout ça finirait par une noce, da oui! marmottait gaiement Jean Morbihan en sortant de l'église.

Jacques Cartier avait été parfaitement accueilli par François Ier, mais il avait sacrifié à ses belles découvertes repos, fortune, santé. Il ne reprit plus la mer et mourut, dit M. Ch. Cunat, dans sa soixantième année.

N'est-il pas douloureux cependant de penser que, non-seulement on ignore le lieu où gît la dépouille de ce grand citoyen, mais que la date exacte de son décès soit une énigme indéchiffrée.

Et n'est-ce pas simple justice de réclamer, une fois encore, après trois siècles d'oubli, un monument public, une statue pour: