Je Saurai Te Retrouver
Prologue
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 12 parties.
L'idée commençait à le tenter sérieusement, même s’il devait pour la réaliser abandonner sa carrière.
— Le soleil va bientôt se coucher, remarqua-t-il en se levant et en laissant de côté ces réflexions moroses. J’ai une proposition à vous faire : que diriez-vous si nous cessions un moment de songer à Grunewald pour aller noyer notre chagrin quelque part ?
— Dans un bar, je présume ?
— J’envisageais plutôt un endroit réputé pour ses desserts somptueux.
— Si vous me prenez par les sentiments…
Tout en quittant le banc, Maggie lança quelques miettes ramassées près d’elle au pigeon qui n’avait pas perdu espoir.
— Voyons un peu, reprit-elle. Après le Restoroute et le marchand de frites, à quoi dois-je m’attendre ? Je crois deviner : un distributeur d’Esquimau ou de crèmes glacées !
— Vous me sous-estimez, Maggie.
— Vraiment ? Excusez-moi. Allons ! ne faites pas cette tête : nous trouverons bien un vendeur de beignets au coin d’une rue…
— Vous n’y êtes pas du tout.
— Alors, où m’emmenez-vous ?
Sean se posait justement la question.
— Dans un endroit très chic, affirma-t-il avec assurance.
Il songea que la réceptionniste de l’hôtel devrait pouvoir lui indiquer une pâtisserie ou un salon de thé renommés.
Maggie, elle, jeta un coup d’œil aux vêtements qu’elle portait et esquissa une grimace.
— Je ne suis pas habillée pour sortir.
— Vous êtes superbe ! riposta-t-il. C'est la tenue idéale pour l’endroit où je vous invite.
Elle haussa les sourcils, visiblement intriguée, mais ne l’interrogea pas davantage. De retour à la chambre d’hôtel, au grand soulagement de Sean, elle manifesta le désir de se rafraîchir dans la salle de bains. Sean l’encouragea à prendre tout son temps et se hâta d’appeler la réception. La chance lui sourit : l’employée qui lui répondit habitait Columbus depuis toujours et elle lui indiqua un salon de thé qui confectionnait les cheese-cakes les plus exquis de toute la ville.
Le Coffee Mill avait été aménagé dans une demeure bourgeoise des années 1920. La douceur de l’air leur permit de s’installer dans le petit jardin situé sur l’arrière. Comme la plupart des personnes ayant connu la prison, Maggie détestait manifestement se sentir à l’étroit ; sitôt dans une pièce, elle se dirigeait d’instinct vers une issue, porte ou fenêtre. Elle ne chercha pas à dissimuler son plaisir quand l’hôtesse les conduisit jusqu’à une table située près d’une haute jarre débordante de géraniums et de pétunias.
— Une serveuse va venir prendre votre commande, déclara-t-elle en leur tendant la carte.
— Bravo ! dit Maggie à Sean quand elle se fut éloignée. Je trouve cet endroit plein de charme.
Elle étudia brièvement la carte, puis la posa devant elle.
— Vous avez déjà choisi ? s’étonna Sean.
— Rien de plus facile : je me décide toujours pour le dessert le plus riche en chocolat. La tourte chocolatée nappée de sauce au chocolat me semble donc tout indiquée.
— Pour ma part, je prendrai le cheese-cake. Préférez-vous du thé ou du café ?
— Je boirais volontiers un cappuccino.
Tandis que Sean faisait signe à la serveuse, il vit Maggie se caler dans son fauteuil et jeter un coup d’œil autour d’elle. La pénombre estompait légèrement l’expression tendue qui la caractérisait au même titre que le bleu-gris de ses prunelles ou l’éclat de ses cheveux soyeux. Sean, qui commençait à mieux la connaître, devinait cependant qu’elle était sur le qui-vive grâce à mille signes imperceptibles qui la trahissaient — comme l’agitation de ses mains ou l’immobilité totale qu’elle leur imposait, soudain consciente de sa nervosité.
Il ne l’avait jamais vue détendue, songea-t-il. Elle se tenait toujours plus ou moins sur la défensive, prête à esquiver le prochain coup qui risquait de s’abattre sur elle. Se départait-elle jamais de cette défiance — lorsqu’elle faisait l’amour, par exemple ? D’abord étonné par cette pensée, Sean s’avisa qu’il éprouvait un vif désir de découvrir la réponse à cette question.
La serveuse reparut avec une rapidité inattendue et posa une tasse devant chacun d’eux.
— Vos pâtisseries arrivent dans quelques secondes, promit-elle.
Maggie préleva une cuillerée de liquide mousseux et le refroidit légèrement avant d’y goûter.
— Délicieux, jugea-t-elle. Cet endroit est formidable, Sean.
— Vous n’êtes pas trop difficile à satisfaire ! répliqua-t-il en riant.
— C'est possible, en effet.
D’un geste machinal, Maggie promena la cuillère à la surface de sa tasse, dessinant une arabesque dans l’écume laiteuse.
— Je me réjouis d’autant plus que j’ai justement quelque chose à fêter.
Visiblement hésitante, elle jeta un coup d’œil furtif vers Sean.
— C'est mon anniversaire, lui confia-t-elle avec une pointe d’émotion. J’ai trente ans aujourd’hui.
Son anniversaire ! Sean aurait aimé lui offrir une véritable folie — un bijou de prix, un parfum rare, une robe somptueuse —, un cadeau susceptible de compenser tous les anniversaires où, comme pour celui-ci, elle n’avait rien reçu.
— Joyeux anniversaire ! dit-il en levant sa tasse. Nous aurions dû commander du champagne.
— On n’en sert probablement pas ici.
Elle le gratifia d’un sourire intimidé.
— Cette journée n’a pas très bien commencé, je le crains, mais, en définitive, ce sera une date mémorable. Je vous remercie, Sean.
— Voici vos desserts, annonça la serveuse en posant devant eux deux assiettes généreusement garnies. Désirez-vous un peu plus de café ?
Maggie secoua la tête.
— Pas pour moi, merci. En revanche, pourriez-vous m’apporter un grand verre d’eau glacée, s’il vous plaît ?
— La même chose pour moi, dit Sean.
Quand la serveuse se fut éloignée, il poussa vers Maggie la bougie qui éclairait leur table.
— Imaginons qu’il y en ait trente, murmura-t-il. Faites un vœu et soufflez.
— Je ne voudrais surtout pas me faire remarquer…
Sean posa la main sur la sienne.
— Quand bien même on vous verrait, souffler une bougie dans un restaurant n’est pas un délit, que je sache.
— En êtes-vous certain ? demanda Maggie avec une ironie amère. Avec ma chance, il se pourrait fort bien que l’Ohio vienne de promulguer un décret en ce sens.
Intraitable, Sean maintint le bougeoir devant elle.
— Faites un vœu, Maggie.
— Très bien.
Elle ferma les yeux une fraction de seconde, puis les rouvrit et souffla sur la flamme.
Sean écarta la bougie éteinte.
— Votre souhait va se réaliser, assura-t-il. J’ai vu une étoile filante au moment où la flamme s’éteignait.
— Vraiment ? Quelle coïncidence ! Sous son regard insistant, elle détourna les yeux. Sean n’avait aucun mal à deviner quel vœu elle avait formulé.
Une brusque envie le prit de frapper quelqu’un — l’archevêque Tobias Grunewald, par exemple ; la chose étant impossible, il planta sa fourchette dans la tourte au chocolat et en coupa un petit morceau qu’il approcha de la bouche de Maggie.
— Vous allez me dire si ce gâteau est aussi bon qu’appétissant, ordonna-t-il.
Elle lui obéit.
— C'est délicieux ! affirma-t-elle en léchant une miette au coin de ses lèvres. Vous voulez y goûter ?
Sean s’exécuta, songeant qu’il aurait encore plus volontiers goûté à ses lèvres et à sa langue, dont il suivait le mouvement du regard.
— C'est excellent, en effet, admit-il sans la quitter des yeux.
Une légère rougeur colora les joues de Maggie, qui se mit à parler très vite.
— J’imagine que vous n’êtes pas un drogué du chocolat, comme moi, puisque vous avez préféré le cheese-cake.
— Oh ! mes goûts sont très éclectiques. Je raffole de tous les desserts, qu’ils soient au chocolat ou non : crème glacée, tartes, pâtisseries, entremets de toute nature… Je ne sais pas résister.
Maggie le considéra avec un sourire amusé.
— Comment pouvez-vous rester aussi mince ? A vous voir, on ne vous imaginerait pas en train de vous gaver de cheese-cakes !
— C'est une question de métabolisme. A quinze ou seize ans, ma maigreur me désespérait. J’ai décidé de jouer au football pour essayer de développer ma musculature.
— Et pour impressionner les charmantes élèves qui venaient encourager votre équipe, j’imagine… Vous faites toujours du sport, Sean ?
— Seulement de manière occasionnelle. J’aime la randonnée en montagne l’été et le ski en hiver, mais surtout pour respirer l’air pur.
— J’adorais skier, moi aussi. Quelle est votre station préférée ?
— Vail, répondit Sean sans hésiter, avec ses longues pistes dans les forêts de sapins.
— J’allais souvent y passer le week-end, autrefois. Glisser dans la neige poudreuse, par une belle matinée ensoleillée, quand la saison commence à peine… quel bonheur !
Sans doute n’avait-elle pas eu l’occasion d’évoquer ces souvenirs depuis de nombreuses années, songea Sean. Un instant, il imagina sa silhouette élancée dévalant les pentes neigeuses, l’air frais et pur rosissant ses pommettes, son rire joyeux résonnant en toute liberté…
— Nous devrions aller skier ensemble un de ces jours, suggéra-t-il d’un ton rêveur.
Le visage de Maggie s’assombrit.
— Ne nous laissons pas entraîner trop loin, Sean. Nous ne pourrons pas nous cacher éternellement la vérité, vous le savez comme moi. Tôt ou tard, vous allez être obligé de me dénoncer ou de fermer les yeux pour me permettre de fuir — il n’y a pas d’autre solution.
Bien sûr, elle avait raison, mais Sean ne souhaitait pas encore refermer cette parenthèse idyllique.
— Nous fêtons votre anniversaire ! protesta-t-il. Pour un soir, imaginons que les rêves les plus fous peuvent se réaliser.
Maggie hocha la tête sans grande conviction. Un destin trop cruel l’avait sans doute rendue inaccessible au rêve, jugea Sean. Devinant qu’elle ne parviendrait à passer une agréable soirée qu’en savourant l’instant présent, il l’interrogea sur ses lectures et ses films favoris et échangea les meilleurs mots d’enfant de sa fille contre quelques anecdotes concernant les personnes qu’elle avait côtoyées dans l’exercice de sa profession de serveuse.
Elle était d’excellente compagnie, et la vivacité de ses reparties maintenait un ton alerte à la conversation. Lors de leur première rencontre au Perroquet Rose, Sean avait déjà remarqué combien les clients semblaient apprécier son humour. Ce soir-là, elle entra si bien dans son jeu qu’il lui fallut près d’une heure pour réussir à la percer à jour.
— Je vous en prie, Maggie, dit-il enfin en posant sa main sur la sienne. Vous n’avez pas votre tablier de serveuse et aucun pourboire ne vous attend. Il est inutile de rire poliment de mes plaisanteries stupides.
— Vos plaisanteries ne sont pas stupides, au contraire.
— Alors, détendez-vous et n’essayez pas à tout prix de m’être agréable. Soyez simplement vous-même, pour une fois.
— Cela m’est interdit, vous le savez bien. Ce serait beaucoup trop risqué.
L'espace d’un instant, Sean distingua dans les yeux de Maggie l’isolement provoqué par des années de mensonges, et la solitude de la jeune femme lui infligea une douleur intolérable.
Une certitude s’imposa alors à lui. Exiler Maggie au Mexique ne servirait à rien ; il n’y avait qu’une façon de lui venir en aide. D’une manière ou d’une autre, l’assassin de sa mère devait être remis aux mains de la justice. Ils devaient à tout prix découvrir le moyen d’obliger Grunewald à avouer son crime. A défaut d’un tel aveu, que Maggie fût incarcérée ou recherchée par la police, elle resterait à jamais prise au piège d’un meurtre commis en toute impunité.
11.
Sur le chemin du retour, Sean proposa de s’arrêter dans un magasin ouvert la nuit afin que Maggie puisse s’acheter une brosse à dents et autres objets indispensables — sa véritable intention étant de lui trouver un cadeau pour son anniversaire. Tandis qu’elle se mettait en quête des articles dont elle avait besoin, il passa rapidement en revue le rayon des produits de beauté et choisit un luxueux assortiment pour le bain composé d’une huile parfumée et d’un lait hydratant. Il s’apprêtait à régler ses achats, accompagnés d’un papier cadeau multicolore et d’un nœud de ruban rose, lorsqu’il s’aperçut que Maggie était restée seule durant plus de dix minutes.
Il jeta un coup d’œil dans le magasin sans l’apercevoir nulle part ; elle n’attendait pas non plus à une autre caisse, puisqu’il se trouvait à la seule qui fût ouverte. Il laissa échapper une série de jurons. Bon sang, elle avait probablement déjà sauté dans le premier car pour Cleveland ! Quelle erreur d’avoir cru pouvoir lui faire confiance ! Saisissant le sac et la monnaie que lui tendait la caissière, il se précipita vers la sortie.
Il évita de justesse Maggie, qui s’écartait d’un présentoir à livres.
— Ah ! vous êtes là, dit-elle.
— Euh, oui…
Embarrassé, Sean espéra que sa respiration haletante passerait inaperçue.
— Je suis désolé de vous avoir fait attendre.
La jeune femme secoua la tête.
— Je n’ai même pas réglé mes achats. Les dernières parutions en livres de poche m’attirent toujours irrésistiblement, avec leurs couvertures pimpantes et cette odeur d’encre fraîche. Ça n’a rien à voir avec les livres usagés de…
Elle s’interrompit brusquement.
— Bref, je vais payer ça et je reviens tout de suite.
— Rien ne presse. Nous avons toute la nuit devant nous. Vous avez de l’argent ?
— Oui, merci, dit-elle en se dirigeant vers le comptoir.
Alors qu’il la suivait des yeux, les battements de son cœur se calmèrent peu à peu. Quand l’employée lui rendit la monnaie, elle fit mine de fouiller dans son sac afin d’éviter son regard. Sean rapprocha ce comportement furtif de l’aisance soigneusement calculée qu’elle affectait au Perroquet Rose. Quel effort elle devait alors fournir pour maintenir pendant des heures cette décontraction factice, aussi artificielle que ses boucles décolorées et son lourd maquillage !
De retour au motel, il profita du moment qu’elle passait dans la salle de bains pour confectionner un paquet cadeau. Le résultat laissait à désirer, car il avait oublié d’acheter du ruban adhésif, mais l’intention demeurait. Et le nœud de satin était du plus bel effet.
Elle sortit de la salle de bains vêtue du T-shirt qu’il lui avait prêté pour la nuit, les cheveux relevés sur la tête par une barrette qui laissait échapper quelques mèches auburn autour du front et sur la nuque. Le soleil de l’après-midi avait rosi ses pommettes et le dessus de son nez, donnant à son teint une jolie nuance d’abricot mûr.
Sean se figea, le souffle coupé. Puis il fit quelques pas et s’arrêta de nouveau, sachant à quel point elle détestait tout contact physique dont elle n’avait pas eu l’initiative. Restant à distance respectueuse, il s’éclaircit la gorge.
— Joyeux anniversaire, Maggie ! lança-t-il en tendant le paquet.
Elle le regarda comme si l’idée de l’ouvrir lui paraissait inconcevable.
— La présentation laisse à désirer, bredouilla-t-il. Je n’ai pas beaucoup de pratique, car c’était Lynn qui se chargeait d’empaqueter les cadeaux.
Aussitôt, il s’en voulut. Quelle idée de mentionner le nom de sa femme tout en offrant un présent à Maggie !
— C'est... charmant, dit-elle. Et vous êtes… très doué. Il esquissa un sourire.
— Hum ! n’exagérons rien.
Comme elle ne prenait toujours pas le paquet, il le lui mit dans les mains.
— Tenez. Je regrette que ce ne soit pas quelque chose de plus palpitant, mais mon choix était limité.
Après l’avoir regardé encore un instant, Maggie se décida enfin à ouvrir son cadeau, défaisant le nœud avec précaution. Puis elle plia le papier avec soin, le posa sur la commode et ouvrit la boîte. Elle considéra les bouteilles sans la moindre trace d’émotion et en caressa la surface du bout des doigts. Soudain, toujours sans un mot, elle se tourna d’un bloc vers le mur.
Sa nuque raide trahissait une crispation intense. Persuadé de l’avoir offensée sans le vouloir, Sean s’approcha légèrement. Sans doute pouvait-elle comprendre que le drugstore n’offrait pas un éventail d’articles très étendu.
— Maggie ? Je suis désolé si cela ne vous plaît…
— Ne me touchez pas ! dit-elle d’une voix mal assurée.
Au même moment, il comprit. Maggie n’était pas vexée, mais confondue, bouleversée ; craignant de fondre en larmes devant lui, elle préférait le tenir à l’écart. Sean choisit d’ignorer sa mise en garde et enlaça sa taille sans la serrer.
— Maggie, répéta-t-il avec douceur. Je vous en prie, regardez-moi.
— Je… je ne peux pas.
La sentant trembler, il attendit qu’elle ait repris contenance. Ses cheveux soyeux lui chatouillaient le menton, mais il résista à la tentation d’y enfouir son visage. Il devait être très important pour elle de ne pas s’effondrer devant qui que ce soit. Au bout de quelques secondes, elle cessa de trembler et se tourna vers lui. Sean s’aperçut que son assurance était encore précaire.
— J’espère que vous préférez le parfum de la brise marine à celui des fruits tropicaux, dit-il afin de lui laisser le temps de recouvrer son aplomb. Je n’avais pas d’autre choix.
— Vous avez fait le bon choix…
La voix de Maggie se brisa, et elle dut s’éclaircir la gorge avant de poursuivre.
— J’adore passer des heures dans ma baignoire, dans un bain moussant délicatement parfumé. Merci de votre merveilleux cadeau, Sean ; il me touche beaucoup.
Il était superflu d’ajouter qu’en prison il n’était pas question de passer des heures dans un bain parfumé, mais plutôt de prendre de brèves douches, sous surveillance. Encadrant le visage de Maggie de ses mains, Sean la regarda avec émotion, le cœur gonflé d’une immense bouffée de tendresse. Du bout des doigts, il effleura ses paupières, légèrement humides aux commissures.
— Cela fait longtemps que vous n’aviez reçu de cadeau pour votre anniversaire, Maggie ?
— Je… je ne sais plus très bien.
Personne n’avait dû songer à le lui souhaiter depuis la mort de sa mère, devina Sean avec amertume. Quinze ans…
Il l’enlaça plus étroitement, prit la boîte qu’elle serrait toujours contre elle et l’envoya sur le lit, étouffant ses velléités de protestation sous un baiser. Durant quelques secondes, elle demeura sans réaction, presque inerte entre ses bras. Puis ses lèvres s’ouvrirent, et elle lui rendit son baiser avec une ardeur passionnée.
Même si Maggie exerçait sur lui une indiscutable attirance, et ce depuis l’instant où il l’avait vue au Perroquet Rose, le geste de Sean était plutôt animé par un sentiment de tendre compassion que par tout autre chose. Mais, dès que ses lèvres touchèrent les siennes, il ne fut plus question de tendresse ni de compassion, mais d’un désir torride, qui l’enflamma tout entier. Si Sean était resté chaste depuis la nuit où une balle avait tué Arturo, le blessant lui-même à la tête, son abstinence prolongée ne suffisait pas à expliquer l’effet que la jeune femme produisait sur lui. Cette force de caractère associée à une vulnérabilité évidente la rendait irrésistible. Il avait terriblement envie d’elle. L'intensité de son désir balayait les innombrables objections qui pouvaient lui venir à l’esprit.
Il l’embrassa de nouveau tandis que ses mains ne cessaient d’aller et venir sur Maggie, qui lui rendit ses caresses avec une gaucherie curieusement attendrissante. Elle émit une petite exclamation étouffée en le voyant se dévêtir, mais ne lui opposa aucune résistance lorsqu’il lui ôta son T-shirt et attira son corps nu contre le sien.
Sa peau douce et lisse, ses seins au galbe magnifique, sa bouche sensuelle le fascinaient, l’excitaient comme jamais il n’avait été excité, et il savait qu’il ne pourrait plus attendre davantage avant de se perdre en elle. L'entraînant vers le lit, il repoussa draps et couvertures et l’allongea près de lui, se faisant plus possessif dans ses caresses. Maggie ne protesta toujours pas quand il glissa une main entre ses jambes, mais il la sentit se crisper instinctivement durant une fraction de seconde.
Un signal d’alarme se fit entendre quelque part dans son cerveau enfiévré. A l’exception de quelques timides réponses à ses premières approches, Maggie s’était bornée à accepter ce qui se passait entre eux, sans y participer activement. Pour ce qu’il en savait, deux hommes au moins avaient déjà tenté de la violer, et, dans l’intervalle, les expériences sexuelles qu’elle avait connues ne devaient pas constituer des modèles de prévenance et de tendresse. Et voilà qu’il s’apprêtait à lui infliger une nouvelle démonstration d’égoïsme caractérisé, sans se soucier de ce qu’elle voulait et ressentait.
Incapable de supporter l’idée d’ajouter cette soirée à une série de souvenirs pénibles, il s’écarta légèrement, il appuya le front contre celui de Maggie et s’efforça d’apaiser ses ardeurs.
Après un long silence, troublé seulement par sa respiration haletante, Maggie se redressa.
— Quelque chose ne va pas, Sean ? demanda-t-elle d’une voix incertaine.
— En quelque sorte, oui. Je passais un excellent moment, mais pas vous. Je préfère ralentir un peu la cadence afin que vous puissiez me rattraper.
— Je ne me sentais pas si mal…
Elle remonta ses genoux sous son menton et passa les bras autour.
— De toute façon, cela importe peu…
— Comment ça, cela importe peu ? Il n’est pas question que vous simuliez, pas avec moi en tout cas.
Maggie accueillit cette remarque d’un air narquois.
— J’ai offensé votre orgueil masculin ? Désolée si je ne me suis pas immédiatement embrasée au contact de vos mains expertes !
— Mon amour-propre ou ma compétence ne sont pas en cause. Je ne fais pas dans les sacrifices virginaux, voilà tout.
— Je ne suis plus vierge, répliqua Maggie, les yeux fixés sur ses genoux.
— Tiens, moi non plus : quelle coïncidence !
Le rire amusé de Maggie le réjouit bien davantage que ne l’aurait fait un gémissement de plaisir factice. Elle se tourna vers lui et inclina la tête, laissant aller sa joue sur la main ouverte de Sean. Celui-ci se demanda comment un geste aussi anodin pouvait le bouleverser à ce point.
Pour renouer le contact sans se montrer agressif, il défit délicatement la barrette qui retenait les cheveux de Maggie, fit courir ses doigts dans leur masse soyeuse et lissa les longues mèches souples sur ses épaules. Le rire de la jeune femme s’estompa, mais son regard, d’abord limpide, puis de moins en moins net à mesure que les mains de Sean s’approchaient de ses seins, demeura rivé au sien.
Le désir de la posséder surgit de nouveau, plus pressant encore, mais il le repoussa délibérément. Quoi qu’il advienne désormais entre eux, Maggie devait en avoir décidé en toute liberté. Et s’il ne se passait rien… eh bien, il survivrait. Enfin, peut-être.
A la fois amusée et embarrassée, Maggie l’observa du coin de l’œil.
— A moi de jouer, je suppose ?
— C'est ton tour, en effet.
Elle promena une main sur le torse de Sean et l’immobilisa à hauteur du cœur, dont elle sentait sans doute les battements irréguliers.
— Tout à l’heure, au restaurant, en soufflant la flamme de la bougie, tu sais quel vœu j’ai formulé, Sean ?
Un vœu qui concernait sûrement sa liberté, songea-t-il ; à moins qu’elle n’ait souhaité une terrible punition pour le meurtrier.
— Non, je n’en sais rien, dit-il en secouant la tête. Et tu dois garder le secret, ou ton souhait ne se réalisera pas.
— Il se réalisera tout de même. Du moins, je l’espère. Elle esquissa un sourire.
— Mon souhait, c’était que nous fassions l’amour ensemble ce soir.
— Dans ce cas, Maggie Slade, remarqua Sean en riant, tu as gaspillé un vœu. Il suffisait de demander…
— Alors, je te le demande.
Se tournant vers lui, elle lui offrit ses lèvres.
— Fais-moi l'amour, Sean, ajouta-t-elle dans un murmure.
Soudain, il eut toutes les peines du monde à recouvrer son souffle. Cette fois, quand il prit Maggie dans ses bras, aucun obstacle ne subsistait. Lorsqu’ils s’embrassèrent, elle ne manifesta aucune hésitation, aucune ambiguïté ne vint troubler leur plaisir mutuel. Allongeant le bras jusqu’à l’autre lit, Sean prit la bouteille de lait hydratant, la déboucha et versa un peu de lotion au creux de ses mains.
Le frisson qui parcourut le corps de Maggie se propagea en lui tandis qu’il décrivait de larges cercles sur sa peau veloutée, depuis la pointe des seins jusqu’à la naissance des cuisses. Rapidement, la fraîcheur du produit se mua en une lave tiède, puis incandescente. Les paumes moites de Sean glissaient voluptueusement, enveloppant la jeune femme d’un voile immatériel qui semblait palpiter autour d’elle. Chacune de ses caresses lui communiquait son ardeur fiévreuse, l’entraînait vers des cimes vertigineuses. Enfin, il s’insinua en elle. Il la sentit peu à peu s’abandonner entre ses bras ; leurs hanches, étroitement soudées, ondulaient au rythme de leur étreinte.
Alors qu’il commençait à craindre de ne pouvoir se dominer plus longtemps, Maggie se cambra brusquement avec un cri étouffé — un cri d’extase mêlée de stupeur. Son plaisir déferla sur lui en vagues successives, l’entraînant à son tour dans une spirale étourdissante qui culmina dans une explosion de jouissance.
Epuisé, les sens assouvis, Sean demeura un instant sur elle, avant de se laisser aller auprès d’elle, les doigts toujours entrelacés aux siens. L'ivresse et l’enchantement ne se dissipèrent qu’au bout d’un long moment ; et, lorsqu’il recouvra ses esprits, l’euphorie qu’il éprouvait encore se dissipa aussitôt.
Les problèmes ne faisaient que commencer, songea-t-il. La confiance de Maggie, qu’il souhaitait tant conquérir, lui était désormais acquise. Mais comment diable allait-il pouvoir s’y prendre pour ne pas la trahir ?
Maggie redescendait lentement sur terre, alors que son corps flottait encore dans une douce béatitude. Ses jambes étaient emmêlées à celles de Sean et cette intimité, loin de lui sembler redoutable, lui procurait une satisfaction inexplicable. Pour la première fois, l’expression « faire l’amour » signifiait enfin quelque chose. Ses précédentes expériences sexuelles n’avaient rien éveillé en elle, sinon un vague étonnement qu’on fasse tant de cas d’une activité aussi fastidieuse et, somme toute, presque comique.
Sur le point de sombrer dans le sommeil, elle s’étira, savourant un bien-être indescriptible.
— Merci, murmura-t-elle à l’oreille de Sean. Cet anniversaire est le plus beau que j’aie jamais eu. Je t’en suis infiniment reconnaissante.
— Il n’y a pas de quoi.
Il la contempla d’un regard sombre, indéchiffrable.
— Demain, nous devrons…
Brusquement, il s’interrompit.
— Demain, nous devrons quoi ? interrogea Maggie. La bouche de Sean effleura la sienne.
— Nous devrons faire l’amour au moins deux fois avant le petit déjeuner.
Son enjouement paraissait contraint, mais Maggie ne se sentait pas la force d’analyser les moindres subtilités de son expression.
— Cela me paraît un projet fort séduisant, murmura-t-elle d’une voix ensommeillée.
— L'affaire est entendue, dans ce cas.
Comme Sean l’enlaçait de nouveau, Maggie se blottit plus étroitement contre lui en bâillant, une main posée sur sa hanche dans un geste d’abandon si naturel qu’il en devenait presque irréel. Elle eut envie de lui dire qu’elle n’avait éprouvé de sa vie un tel sentiment de plénitude, qu’elle ne s’était jamais sentie aussi proche d’un être humain, mais ses paupières s’alourdissaient de plus en plus, et le sommeil la prit avant qu’elle ait trouvé les mots nécessaires.
Elle n’avait pas la moindre idée du temps qui s’était écoulé quand elle se réveilla en sursaut, brutalement arrachée au repos par un cauchemar terrifiant. Les raisons de sa frayeur lui échappaient maintenant, mais son cœur battait encore à se rompre, et son souffle haletant, saccadé, trahissait un affolement incontrôlable, qu’elle ne parvenait pas à calmer.
De l’autre côté du lit, Sean dormait paisiblement. Tandis qu’elle l’observait, il se tourna sur le côté et tendit la main vers elle jusqu’à ce qu’il touche sa cuisse. Il entrouvrit un œil, émit un petit grognement satisfait et se rendormit aussitôt.
De façon inexplicable, la panique de Maggie redoubla. Les cauchemars faisaient partie de son quotidien, et elle avait appris à s’en accommoder. D’ordinaire, la peur se dissipait progressivement dès son réveil. Mais cette nuit, au contraire, son appréhension augmentait de minute en minute, et un étau semblait lui broyer le cœur avec toujours plus de force.
Son regard erra dans la pénombre de la pièce, passant d’un objet à l’autre, pour s’arrêter enfin sur la petite table où Sean avait posé le dossier concernant Grunewald. Aussitôt, la lumière se fit dans son esprit. La veille, l’espace de quelques heures, elle avait réussi à oublier la réalité cruelle de sa situation. Depuis leur promenade dans le parc, Sean avait fait miroiter un univers si captivant qu’elle avait succombé à la tentation de l’y suivre. Il ne s’agissait malheureusement là que d’un rêve impossible. En restant en sa compagnie, elle l’exposait à des risques qu’elle ne souhaitait partager avec personne — surtout pas avec lui.
Son cœur se serra un peu plus encore à la perspective de l’abandonner avant son réveil. Bien sûr, le fait que Sean fût un policier capable de mesurer le danger d’une telle aventure pouvait atténuer ses scrupules. Néanmoins, apaiser ainsi sa conscience lui semblait malhonnête. Personne ne pouvait imaginer à quoi ressemblait l’existence d’un fugitif avant de l’avoir vécue. Avait-il seulement songé que, pour une ou deux nuits passées auprès d’elle, il devrait probablement renoncer à revoir un jour sa fille ? Oubliait-il que, en défiant la justice, il mettait en péril non seulement sa carrière, mais aussi ce qu’il avait de plus précieux au monde.
Elle s’était déjà enfuie à de très nombreuses reprises, renonçant à des activités qui lui plaisaient, à des amitiés ou même des idylles naissantes, sans jamais souffrir d’un tel déchirement. A présent, son dernier espoir de bonheur s’envolait en fumée, et, pire encore, il lui fallait trahir la parole donnée à Sean : ne lui avait-elle pas promis de ne pas chercher à lui fausser compagnie ? Ce dernier bastion d’intégrité qu’elle croyait sincèrement avoir préservé n’était donc qu’une illusion de plus. Submergée de honte et de désespoir, elle se cuirassa avec force contre toute émotion. Le réveil, sur la table de nuit, indiquait 2 h 50. Heureusement, sa voiture était toujours garée à proximité de l’église Saint-Anthony, et Sean ne connaissait pas son adresse ; une fois sortie de l’hôtel, il ne lui serait pas trop difficile de disparaître. Déménagements et départs impromptus étaient devenus pour elle une habitude.
Comme toujours, la difficulté de l’entreprise résidait dans les petits détails. Une main possessive demeurait posée sur sa cuisse, et elle dut la soulever puis la glisser sous le drap avec d’infinies précautions. Sean s’agita légèrement, se tourna de l’autre côté ; au bout de quelques secondes, sa respiration recouvra un rythme paisible, régulier.
S'asseyant au bord du lit, Maggie attendit au moins trois minutes pour s’assurer que Sean s’était complètement rendormi. Comme il ne bougeait pas, elle quitta tout doucement le lit, puis attendit de nouveau. Enfin rassurée, elle rassembla ses vêtements et prit son cadeau avant de gagner la salle de bains d’un pas furtif. Elle évita d’allumer et s’habilla à la hâte dans l’obscurité. Le sac à main où se trouvaient son argent et ses papiers d’identité était accroché au mur. Après s’être appliquée à vérifier que les bouteilles de produits pour le bain étaient bien bouchées, elle les glissa dedans, repoussant toute évocation du moment où Sean lui avait offert ces présents.
Maintenant, elle avait tout ce qu’il lui fallait pour s’enfuir, exception faite des clés de la voiture de location. L'hôtel se trouvait à sept ou huit kilomètres de Saint-Anthony — un trajet d’une dizaine de minutes en voiture, mais trop long à effectuer à pied, pressée comme elle l’était. Elle devait avoir quitté Columbus avant que Sean ne se soit réveillé, puis lancé à sa recherche. Alors qu’elle avait déjà manqué à sa parole, devait-elle hésiter à lui « emprunter » ? Non, décida-t-elle.
Mais où trouver les clés de la Saab ? Elle avait vu Sean les jeter sur le lit avant leur départ pour le parc. A la lueur d’un réverbère, qui filtrait par la fente des rideaux, elle examina le couvre-lit, que Sean avait fait tomber par terre en ouvrant le lit, et y promena les mains pour s’assurer qu’elles n’avaient pas glissé dans quelque repli. Elles n’étaient pas sur le lit ni sur la petite table. Elles n’étaient pas non plus dans le porte-documents de Sean ou sur une table de nuit. Maggie fouilla même dans les poches du pantalon qui gisait sur le sol. En vain. Il ne lui restait plus qu’à vérifier si elles n’étaient pas tombées sur la moquette.
L'opération se prolongeait beaucoup trop à son gré. Tournant la tête, elle jeta un coup d’œil vers Sean, qui dormait toujours à poings fermés. Il s’était encore déplacé dans son sommeil, et le drap avait glissé jusqu’à ses hanches. Le spectacle de son corps superbe, à demi nu, l’ébranla profondément, malgré elle. Se détournant d’un mouvement brusque, elle s’assit sur ses talons et palpa en silence la moquette, entre les deux lits.
Soudain, une main s’abattit sur sa nuque et l’obligea à se relever. Avant qu’elle ait pu émettre le moindre cri, Sean la jeta sans ménagement sur le lit, l’immobilisa et agita un jeu de clés au-dessus de ses yeux, le regard féroce.
— C'est ça que tu cherches, par hasard ?
12.
Maggie ne chercha pas à dissimuler son désespoir.
— Laisse-moi partir, Sean ! le supplia-t-elle. Sois réaliste : c’est la seule solution à notre situation.
— Tu m’as promis de ne pas essayer de t’enfuir. Je te faisais confiance.
— Vraiment ? demanda-t-elle avec tristesse. Si c’était vrai, pourquoi aurais-tu caché ces clés de voiture ? Et pourquoi faisais-tu semblant de dormir depuis dix minutes, si tu avais confiance en moi ?
D’un mouvement brusque, Sean libéra ses poignets et s’écarta d’elle.
— Tu ne m’as pas donné beaucoup de raisons de t’accorder ma confiance ! maugréa-t-il.
— Je sais. Et je ne la gagnerai pas de sitôt avec l’existence que je mène : voilà la vérité. La loyauté est un luxe que je ne peux pas me permettre.
— Accorde-moi une chance de t’aider à changer de vie.
— C'est un rêve impossible, tu le sais aussi bien que moi.
Maggie s’assit sur le lit et se mit à masser ses poignets endoloris.
— Faire l’amour avec toi a été l’une des plus merveilleuses expériences de ma vie, reprit-elle. J’aurais aimé que nous n’en restions pas là, mais, hélas, il est impossible d’aller plus loin. Nous devons nous dire adieu tout de suite, avant que ta vie ne soit irrémédiablement gâchée par ma faute.
Prenant ses mains dans les siennes, Sean entreprit de lui masser doucement les poignets.
— Excuse-moi, Maggie, je n’aurais pas dû te serrer aussi fort.
— Ce n’est pas grave.
Elle ferma les yeux, bien décidée à ne pas le regarder et risquer ainsi de faiblir.
— Sean, il faut que je parte…
— Où iras-tu ? As-tu de l’argent ? De nouveaux documents ? As-tu aussi songé à ton employeur ? Cette dame ne m’a pas fait l’effet d’une personne qui te laisserait disparaître sans réagir. Que fera-t-elle en constatant que tu ne viens pas travailler à l’heure prévue ?
La réaction de Dorothy préoccupait Maggie, en effet. Sa patronne était tout à fait capable d’accuser Sean d’enlèvement et de provoquer une enquête qui susciterait l’attention à laquelle Maggie souhaitait précisément échapper. De telles difficultés, hypothétiques, ne devaient toutefois pas l’empêcher d’agir selon sa conscience.
— Il vaut mieux que tu ne saches rien de mes projets. Si tu tiens vraiment à m’aider, reconduis-moi à Saint-Anthony pour que j’y récupère ma voiture. Je te promets de quitter la ville avant midi, aussitôt que j’aurai trouvé un moyen de transport.
— Pour renouer avec ta vie d’errance ?
— Je n’ai pas le choix.
— Et moi, que suis-je censé faire après ton départ ? Prendre le premier vol pour Denver et oublier ton existence ?
Maggie prit une profonde inspiration.
— Oui. C'est exactement ce que tu dois faire.
— Il n’en est pas question, déclara Sean avec douceur.
Et il pencha la tête pour embrasser Maggie.
La flamme du désir se ralluma aussitôt, incendiant leurs sens, et Maggie ne lui opposa aucune résistance. « Une dernière fois », se dit-elle. Pourquoi s’interdire cette ultime joie avant de disparaître à jamais de la vie de Sean ? Elle l’enlaça, et sentit son corps se souder au sien, l’épouser comme s’ils étaient conçus l’un pour l’autre depuis toujours. Le lit les accueillit de nouveau, oasis de confort et de sécurité qui les isolait d’un monde cruel.
Ils n’échangèrent pas un mot qui aurait pu briser cette miraculeuse intimité. Cette fois, toute hésitation, tout processus de séduction étaient inutiles. La façon qu’ils eurent de jouir tous deux, ensemble, répondait à un élan vital, élémentaire, dont la violence stupéfia Maggie et dont le dénouement explosif la bouleversa. Mais quelques instants plus tard, quand ses idées s’ordonnèrent enfin de façon cohérente, elle se rendit compte que rien n’avait changé ; le monde qui les attendait au-dehors était toujours le même.
La conscience de la réalité semblait exercer sur Sean une pression identique. Quittant le lit, il se mit à fouiller un tiroir de la commode à la recherche d’un pantalon de survêtement et d’un T-shirt propres.
— Bon, il est grand temps d’entamer une sérieuse discussion, dit-il en nouant le lien coulissant du pantalon avant de s’asseoir au pied du lit, à distance respectable de Maggie. Pour abréger, je dirais que tu te caches depuis plus de sept ans, et qu’il devient indispensable de mettre un terme à cette existence.
— Là-dessus, je suis d’accord, admit Maggie. Mais je dois partir une dernière fois avant de poser définitivement mes bagages. Je ne veux pas que ta vie soit gâchée par ma faute. J’ai déjà assez d’insomnies comme ça à cause des remords.
Sean enfila son T-shirt, glissant impatiemment les bras dans les manches.
— Au lieu de te lamenter sur ton sort, pourquoi n’acceptes-tu pas que nous unissions nos efforts pour trouver le moyen d’établir la culpabilité de Grunewald ?
— Il n’y en a aucun, Sean. Il est beaucoup trop tard pour découvrir une preuve quelconque, à présent.
— Je ne te crois pas. Si tu n’avais aucun espoir de démontrer ton innocence, pourquoi serais-tu venue ici ?
Maggie commençait tout juste à comprendre elle-même quel motif l’avait poussée à rejoindre l’archevêque à Columbus.
— D’une certaine manière, j’ai entrepris ce voyage à cause de toi, avoua-t-elle après quelques secondes de réflexion.
— A cause de moi ?
— Pas directement, bien entendu. Seulement… comment dire ? Quand je t’ai vu entrer au Perroquet Rose avec ton frère
— toi, le policier qui avait découvert l’arme du crime —, j’ai eu l’impression que la roue du destin me ramenait au point de départ pour m’adresser un message : « Abandonne, Maggie. Jamais tu ne pourras échapper au passé. »
— Si je comprends bien, tu t’es décidée à affronter ton passé — en la personne de l’archevêque — plutôt que de le fuir ?
— C'est ça, oui. Je n’ai jamais espéré un miracle qui me permettrait de découvrir une preuve tardive de mon innocence. Je voulais seulement aller voir Grunewald et lui dire que je savais tout ce qu’il avait fait à ma mère. Peu m’importait ce qui arriverait ensuite.
— Il niera tout en bloc, affirma Sean d’un ton sceptique. S'il s’est accommodé pendant quinze ans du poids d’un crime sur sa conscience, ton accusation ne suffira pas à le faire craquer et passer aux aveux.
— Oui et non. Me mentir froidement ne serait peut-être pas aussi aisé que se borner à garder le silence. Mais, en définitive, la question n’est pas vraiment de savoir quelle sera sa réaction. J’ai regretté pendant longtemps de ne pas l’avoir mis au pied du mur dès le début, le jour même où j’ai découvert qu’il avait été l’amant de ma mère. Il me suffit qu’il sache que je l’ai démasqué. Je veux le faire trembler pendant quelques jours, redouter de se voir accuser de fornication et de meurtre devant tous les médias qui seront prêts à m’écouter.
Sean secoua la tête.
— Le jeu n’en vaut pas la chandelle, à mon avis. Ce serait mettre ta liberté en péril, tout en apprenant à Grunewald qu’il n’est pas le seul devant Dieu à savoir quelle espèce d’ordure il est. Tes menaces de dénonciation n’auront pas grand effet sur lui : en admettant que tu parviennes à alerter la presse avant d’être arrêtée, l’archevêque jouit d’une telle popularité que le public te prendra pour une folle — ou pour une vicieuse de la pire espèce.
— C'est possible, mais cela n’a plus aucune importance puisque je ne vais pas mettre ce projet à exécution.
A son tour, Maggie quitta le lit et gagna la fenêtre. Elle entrouvrit les doubles rideaux pour regarder le ciel, que les premières lueurs de l’aube ourlaient de mauve à l’horizon. Elle devait quitter Sean avant que quiconque ne les voie ensemble, puis reprendre la route — même si la perspective de rouler jusqu’à une autre ville et de chercher un nouvel emploi et un nouveau logement l’emplissait d’une lassitude incommensurable.
Luttant contre son abattement, elle se retourna d’une pirouette et redressa la tête.
— Je ne suis plus une enfant, reprit-elle. A trente ans, on ne croit plus aux contes de fées, Sean. Aujourd’hui, le fait de me retrouver d’un côté ou de l’autre des murs d’une prison m’indiffère vraiment — je t’ai expliqué pourquoi. En tout état de cause, mon entrevue avec l’archevêque peut attendre quelques mois de plus, le temps de m’assurer que tu seras à l’abri de toute retombée éventuelle.
— Ta sollicitude me va droit au cœur, Maggie, mais, à mon avis, tu aurais intérêt à te soucier davantage de ton sort que du mien. Dans l’immédiat, tu devrais t’appliquer à mettre au point la façon dont tu vas pouvoir démasquer Grunewald sans te faire prendre par la police et renvoyer derrière des barreaux.
— Encore une fois, la prison ne me fait plus peur, à présent.
Au bord des larmes, Maggie se laissa aller contre l’appui de la fenêtre.
— Je me sens si lasse… lasse de fuir, de me cacher, de mentir continuellement. J’ai besoin de dire enfin la vérité, quand bien même on devrait ensuite m’enfermer de nouveau. Et tant pis si personne ne me croit.
— Moi, je te crois.
La pression des larmes s’accentua. Pour les refouler, Maggie eut recours au sarcasme.
— Merci infiniment ! Je me sens déjà beaucoup mieux. Avec ton soutien, j’imagine que la grâce présidentielle est à portée de la main…
Un sourire éclaira le visage de Sean.
— Bien entendu. Je me flatte d’arriver toujours à mes fins quand je veux convaincre quelqu’un, homme ou femme.
S'approchant de Maggie, il lui souleva délicatement le menton pour l’obliger à le regarder. Ses yeux débordaient de tendresse. Des lèvres, il effleura le bout de son nez, puis sa bouche, d’un léger baiser.
— Ce salaud aura la punition qu’il mérite, Maggie. Je te le promets.
Son optimisme inébranlable eut finalement raison d’elle. Les larmes qu’elle contenait depuis si longtemps jaillirent soudain malgré elle et roulèrent le long de ses joues. Leur flot ne fit que gonfler quand Sean entreprit de les essuyer du bout des doigts.
Maggie se réfugia dans ses bras, et il la serra fermement contre lui tandis que ses larmes se muaient en sanglots, et les sanglots en hoquets accompagnés de frissons irrépressibles. Elle pleurait parce qu’elle ne ferait plus jamais l’amour avec Sean. Elle pleurait ses parents, sa jeunesse perdue, le fait que, lors de sa dernière crise de larmes, c’était Grunewald qui avait feint de la réconforter. Elle pleurait pour tous les affronts subis en détention, pour le désespoir et l’angoisse qui marquaient sa vie de fugitive. Par-dessus tout, elle pleurait parce qu’elle ne pouvait accepter l’aide de Sean. Et, quand elle n’eut plus de larmes à verser, elle resta blottie dans ses bras en se demandant comment elle trouverait la force de se soustraire à son étreinte.
Mais elle ne pouvait retarder l’inévitable plus longtemps. Dès qu’elle eut repris un semblant de courage, elle se contraignit à regarder Sean bien en face et à prononcer les mots qui se refusaient à franchir ses lèvres.
— Tu imagines sans doute tout ce que ta proposition représente pour moi, mais je ne peux malheureusement pas l’accepter. A présent, aurais-tu la gentillesse de me conduire à Saint-Anthony avant que l’église n’ouvre ses portes pour la première messe ? On ne nous a déjà que trop vus ensemble, et je dois m’en aller au plus vite.
— Non.
Maggie fronça les sourcils.
— Comment ça, non ?
— J’ai toujours eu l’impression que ce mot était l’un des plus faciles à comprendre, mon ange. Non, c’est non, je n’ai pas l’intention de te déposer à Saint-Anthony et de disparaître à jamais de ton existence. La question étant réglée une fois pour toutes, si nous nous mettions au travail, maintenant ? Il nous faut trouver un plan qui obligerait Grunewald à tout avouer…
Partagée entre l’exaspération et un inexplicable sentiment d’euphorie, Maggie secoua la tête.
— Tu n’as pas écouté ce que je viens de t’expliquer ? Je ne peux pas te laisser gâcher ta vie pour une cause perdue d’avance.
— Tu ne le peux pas, en effet. Heureusement, cette décision ne t’appartient pas. C'est à moi de choisir. Je choisis donc de rester à Columbus et de tenter l’impossible pour t’aider à prouver ton innocence.
— Mais ce combat est le mien…
— Pas uniquement. Ma mère m’a toujours dit que les cas désespérés exerçaient une véritable fascination sur moi. En outre, au-delà de l’injustice dont tu as été victime, je ne supporte pas l’idée que Grunewald puisse impunément faire un pied de nez à la justice après un crime aussi sordide. Inutile de discuter davantage. Je ne te quitterai pas.
Maggie tenta de ranimer ses convictions morales pour lutter encore, mais elle s’en trouva incapable. Comment refuser le soutien inconditionnel que Sean lui offrait quand elle se serait damnée pour un semblant d’amitié ? La gorge nouée par l’émotion, elle capitula enfin.
— Merci, Sean.
— Il n’y a pas de quoi. A présent, si nous commencions à mettre au point notre stratégie ?
— Pour nous attaquer à ce projet, nous devrions nous rendre à mon appartement, déclara Maggie. Nous y serons plus tranquilles.
— Excellente idée, admit Sean.
— D’abord, je dois récupérer ma voiture. Si nous la laissons trop longtemps sur le parking, la fourrière viendra l’enlever, et la police entreprendra des recherches — ce qui ne ferait pas vraiment notre affaire. Je prendrai le volant, et tu n’auras plus qu’à me suivre jusqu’à mon domicile.
Le regard qu’il posa sur elle, durant un long moment, était aisément déchiffrable. Ne se donnait-elle pas là une excellente occasion de lui fausser compagnie, le cas échéant ? Maggie garda le silence, mettant ainsi Sean au défi de la croire sur parole. Après quelques secondes d’hésitation, il ouvrit une petite valise et commença à y ranger ses affaires.
— Tu as raison. Mieux vaut aller chercher ta voiture. Sous quel nom vis-tu ici ? Je dois être attentif à ne pas t’appeler Maggie — sauf dans l’intimité.
La confiance implicite contenue dans la réponse de Sean transporta Maggie de joie. Elle ne s’aperçut qu’elle souriait qu’au moment où il lui rendit son sourire, la mine penaude.
— J’ai failli ne pas me montrer à la hauteur, semble-t-il.
— En effet.
Le sourire de Maggie s’élargit.
— Mais tu t’es rattrapé juste à temps ! Mon nouveau nom est Christine Williamson. Christine vient de Pittsburgh, ville qu’elle a fuie à la suite d’un mariage désastreux et d’un divorce plutôt houleux.
— Voilà qui ressemble passablement aux mésaventures de Maggie Stevens, à Tampa, remarqua Sean.
Maggie haussa les épaules.
— L'histoire est un peu usée, mais encore crédible. Il y a tant de femmes divorcées en train de fuir un mariage désastreux que personne n’essaie vraiment d’approfondir les détails.
— Personne, sauf la patronne du restaurant.
Ce rappel arracha une grimace à Maggie.
— Malheureusement, Dorothy est dotée d’un cœur d’or, et elle s’intéresse tout particulièrement aux épouses maltraitées par des maris violents. Rien ne semble pouvoir la convaincre que je ne cherche pas à échapper au cauchemar de mauvais traitements physiques et psychologiques…
— Parce que c’est le cas, justement ! souligna Sean. Elle se trompe seulement sur la nature du cauchemar et l’origine des mauvais traitements. Tu es une femme étonnante, Maggie. Peu de gens seraient capables de résister aux épreuves que tu as endurées. Il semblerait que cette Dorothy, d’instinct, a eu conscience de tes qualités, voilà tout.
Un peu plus tard, alors qu’ils revenaient de Saint-Anthony au volant de sa vieille voiture et se dirigeaient vers son studio, Maggie réfléchit aux propos de Sean. Elle était flattée qu’il voie en elle une femme « étonnante », même si le mot lui paraissait peu adapté à son cas. Pour sa part, elle se considérait tout juste comme une survivante.
Son nouvel appartement était situé au dernier étage d’un immeuble datant des années 1950, qui, en son temps, avait dû posséder un certain caractère. A présent, ayant servi de résidence d’étudiants pendant plus de dix ans, il présentait de sérieuses marques de décrépitude. Maggie précéda Sean dans l’escalier poussiéreux, regrettant de ne pouvoir l’accueillir dans un endroit plus attrayant. Elle espéra du moins qu’il remarquerait sa propreté méticuleuse, même si l’ameublement manquait pour le moins de charme et de recherche.
— Bienvenue chez moi, dit-elle après avoir déverrouillé la porte. Je vais préparer du café pendant que tu défais tes bagages. Voici la salle de bains ; l’autre porte est celle de la penderie, où tu trouveras des cintres pour suspendre tes vêtements.
Accoutumée à occuper des lieux exigus, elle accrocha machinalement son sac à main à la patère prévue à cet effet, derrière la porte d’entrée. Puis elle se dirigea vers le coin cuisine séparé du séjour par un petit comptoir jaune paille, endommagé par d’innombrables brûlures de cigarettes.
— Désolée, je n’ai pas de percolateur, dit-elle en posant une bouilloire sur le feu. Je ne peux t’offrir que de l’instantané.
— Je te rappelle que tu as devant toi un policier. Si ce breuvage ne dissout pas la tasse, je suis capable de l’avaler.
Sean se mit à flâner dans le petit studio, s’arrêtant près du canapé pour examiner les deux portraits qui se trouvaient exposés là, dans le même cadre.
— Ce sont tes parents ?
— Oui. J’ai collé ces clichés sur mon ventre avec du ruban adhésif lors de mon évasion — sans quoi je n’aurais gardé aucun souvenir d’eux.
Le visage de Sean se durcit un instant, comme sous l’effet d’une colère intense.
— Tu ressembles beaucoup à ta mère, se contenta-t-il de remarquer après un bref silence.
— C'est ce que tout le monde nous disait naguère. Ma mère était pourtant très blonde, avec des yeux pervenche et un teint de porcelaine. Elle ne pouvait s’exposer au soleil sans devenir écarlate. J’ai hérité de la peau mate de mon père.
— Il était pilote dans l’armée de l’air, n’est-ce pas ?
— Oui, il a piloté des avions de combat au Viêt Nam et décidé de s’engager dans l’armée. Quelle ironie de penser qu’il a survécu à trois ans de guerre, qu’il a sauté à deux reprises en parachute d’un appareil en flammes, pour périr ensuite au cours d’un simple vol d’entraînement !
— Quel âge avais-tu, quand il est mort ?
— 13 ans. Cela aurait sans doute été encore plus difficile si je l’avais perdu toute petite, sans aucun souvenir de lui, mais ce malheur nous a vraiment frappées à l’improviste, maman et moi. Quand il a obtenu ce poste d’instructeur dans l’armée de l’air, ma mère se réjouissait à l’idée qu’il serait enfin à l’abri du danger, après avoir risqué sa vie tant de fois…
Sean enlaça sa taille et l’étreignit tendrement.
— Et tu surmontais tout juste le deuil de ton père lorsque ta mère a été assassinée.
— Oui.
Les tasses de faïence cliquetèrent sur les soucoupes quand Maggie les posa sur le comptoir.
— J’ai eu deux années très difficiles, alors.
— C'est le moins qu’on puisse dire.
Sean lui effleura les cheveux d’un baiser et resserra son étreinte, lui procurant un réconfort inappréciable.
La bouilloire se mit à siffler, et Maggie aller verser l’eau chaude sur le café en poudre. Elle s’émerveillait de pouvoir parler aussi naturellement de ses parents après des années d’un silence étouffant.
— Tu veux du sucre ou de la crème dans ton café ? demanda-t-elle.
— Un nuage de lait, si possible. La bouteille est-elle dans le réfrigérateur ?