Je Saurai Te Retrouver

Cresswell · Chapitre 2 sur 2 · partie 3/12

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Je Saurai Te Retrouver

Prologue

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 12 parties.

— Et à quel propos gardez-vous le silence ? demanda-t-elle par pure bravade. Ma vie n’a de secrets pour personne, Bert.

Il se contenta d’en rire.

— Vraiment, ma jolie ? Dis-moi, alors, ce qui se passerait s’il me prenait la fantaisie de confier au sympathique commissaire de notre district comment j’ai découvert que la demoiselle embauchée par mes soins il y a plus de dix mois n’est pas une citoyenne parfaitement en règle avec la justice…

La gorge sèche, Maggie secoua la tête.

— Il vous rirait au nez, j’imagine.

— Crois-tu ? Ta carte d’identité est un faux, Maggie Stevens… ou mademoiselle X. Maintenant, je serais curieux d’apprendre ce qui pourrait inciter une jeune femme à utiliser des papiers falsifiés. Selon moi, ce n’est pas là l’attitude d’une personne qui n’a rien à se reprocher.

Il ne lui restait plus qu’à jouer la carte de l’effronterie, résolut Maggie. Dès qu’elle aurait réussi à se tirer de ce mauvais pas, Maggie Stevens disparaîtrait à jamais de la surface de la terre.

— Vous vous trompez, déclara-t-elle d’un ton déterminé.

Mes papiers ne sont pas des faux. Otez vos mains de là, à présent. Je m’en vais.

— Nous savons tous les deux que tu mens… Maggie Stevens. Et tu n’iras nulle part tant que je n’aurai pas décidé de te laisser partir.

Cette fois, il avait prononcé son nom d’un ton ouvertement moqueur.

— Si tu te montres assez conciliante, je déciderai peut-être de garder cette information pour moi. Tu as sans doute de bonnes raisons de te faire passer pour quelqu’un d’autre, et je suis toujours disposé à accorder le bénéfice du doute à un joli brin de fille — à condition qu’elle m’en sache gré, bien entendu.

Maggie cessa de le repousser.

— Que me voulez-vous ? demanda-t-elle.

Evidemment, elle connaissait déjà la réponse.

— A la bonne heure, chérie ! Te voilà enfin raisonnable. Voici mes conditions : tu m’accordes les quelques faveurs dont je rêve depuis dix mois, et je ne verrai plus aucune raison de parler à mon ami, le commissaire Morelli. Que penses-tu de cette généreuse proposition ?

Coucher avec Bert ne serait pas la pire des mésaventures qui lui étaient arrivées, mais elle se placerait presque en tête du classement, songea Maggie avec tristesse. Comme elle ne répondait pas, il prit son mutisme pour un consentement tacite. Un rictus triomphant déforma ses traits, et une vilaine lueur embrasa son regard.

Quand il la prit dans ses bras, Maggie ferma les yeux et demeura inerte, sans opposer de résistance, et sans coopérer non plus. Chaque fois qu’elle croyait être tombée au plus bas, elle découvrait par la suite un niveau de dégradation plus infamant encore. Elle détourna la tête pour éviter les baisers de Bert, mais jugea inutile de crier, de le frapper ou de chercher à s’enfuir.

C'était une première dans l’existence chaotique qu’elle menait, se dit-elle alors que Bert lui ôtait son chandail et le jetait sur une chaise. Elle échangeait son corps contre une chance de pouvoir continuer à fuir et se cacher pour le restant de ses jours. Quelle excellente affaire !

A présent, il lui avait dégrafé son bustier et décrivait du bout de la langue des cercles humides sur ses seins, autour des aréoles. Le souvenir d’une autre nuit, d’une autre tentative de viol, surgit dans la mémoire de Maggie. Soudain prise de nausée, elle se mit à frissonner de tout son corps, comme sous l’empire d’une violente fièvre.

Bert se méprit sur sa réaction.

— Oui, poupée, cela te met dans tous tes états, n’est-ce pas ? Et tu n’as pas encore tout vu, tu peux me croire.

Ses mains semblaient traîner partout à la fois, souillant chaque parcelle de la peau de Maggie. Crispée, elle endura ce calvaire jusqu’au moment où il fit descendre la fermeture à glissière de son short et insinua à l’intérieur une main maladroite. Un spasme de révulsion la secoua.

— Je vous en prie ! dit-elle, les paumes à plat contre le mur et le regard perdu dans la pénombre. Ne faites pas cela, Bert, je vous en prie.

Pour toute réponse, il fit glisser le short le long de ses hanches et chercha fébrilement à écarter son slip. Maggie ravala ses sanglots sans oser appeler au secours. En accusant Bert de harcèlement sexuel, elle s’exposait à une riposte immédiate, sous forme de dénonciation.

Quand il dégrafa son propre pantalon et sortit son sexe, Maggie eut un mouvement de recul instinctif, et son crâne heurta le mur.

— Non, Bert ! fit-elle d’une voix étranglée. Ne m’obligez pas à subir cela, s’il vous plaît.

Miraculeusement, la bouche humide cessa aussitôt de parcourir sa gorge et son agresseur se figea. Stupéfaite, Maggie leva les yeux au moment où Sean MacLeod attrapait Bert par les épaules pour l’écarter d’elle.

— Vous avez entendu ce qu’a dit cette dame, Bert ? Elle vous a demandé d’arrêter.

— Mais bon sang…

Le gérant pivota brusquement en fermant son pantalon, puis serra les poings. Le direct qu’il voulut décocher à MacLeod n’atteignit pas son but, et Sean lui saisit le poignet, avant de lui tordre le bras derrière le dos, pour l’immobiliser fermement.

— Elle a même ajouté « s’il vous plaît », poursuivit-il, comme s’il n’avait pas été interrompu. Il est grand temps de la laisser sortir.

— Foutez le camp ! gronda Bert. Et occupez-vous de vos affaires.

— Ce sont mes affaires, assura Sean. Cette dame a dit « non ». J’en conclus donc que vous vous apprêtiez à la violer, ce qui constitue un crime.

— La violer ? Vous êtes cinglé ?

L'indignation du gérant paraissait sincère.

— Elle se régalait, espèce d’imbécile ! Vous ne savez donc pas que les femmes disent toujours non jusqu’à ce qu’on les persuade de commencer à dire oui ?

Maggie n’avait pas la moindre intention d’écouter les théories de son patron sur le comportement sexuel des femmes. Reprenant son chandail, elle l’enfila rapidement, sans prendre la peine de reboutonner son bustier, et ramassa son sac sur le plancher.

— Merci d’être intervenu, dit-elle à Sean. Je vous suis vraiment reconnaissante. Je vous dois beaucoup.

— A votre service.

Bert tenta de se dégager, et Sean lui tordit un peu plus le bras pour lui rappeler qui avait le dessus.

— Que voulez-vous que je fasse de lui ? Je peux le ligoter jusqu’à l’arrivée de la police.

— Il est inutile d’alerter la police, répondit vivement Maggie. Je ne veux pas porter plainte.

Du coin de l’œil, elle jeta à Bert un regard suppliant. Allait-il comprendre qu’elle lui proposait un marché — le silence concernant son identité en échange de son propre renoncement à toute poursuite pour tentative de viol ?

Elle crut discerner un imperceptible hochement de tête du gérant, et décida de s’en contenter.

— Bonsoir, Sean, lança-t-elle en se précipitant vers la porte. Je ne sais comment vous exprimer toute ma gratitude, ajouta-t-elle avant de disparaître.

Elle traversa le parking en courant et s’installa, essoufflée, au volant de sa voiture. Elle s’apprêtait à démarrer quand la porte du night-club s’ouvrit en coup de vent, livrant passage à MacLeod.

Maggie le regarda un instant, le cœur battant à se rompre. Pendant une fraction de seconde, sa main hésita sur la clé de contact. Puis elle recouvra ses esprits. Après avoir mis le moteur en marche, elle manœuvra rapidement et quitta le parking à toute allure. Bien sûr, elle venait de lui donner d’excellentes raisons de la soupçonner ; mais quelle importance ? Dans une heure ou deux, trois tout au plus, elle roulerait sur l’autoroute du Nord en direction de la Géorgie.

Elle fit un détour pour rentrer chez elle — précaution presque machinale bien qu’elle fût sortie du parking avant que Sean ait eu le temps de prendre sa voiture pour la suivre. Afin de ne pas attirer l’attention d’un véhicule de police, elle respecta scrupuleusement la limitation de vitesse et atteignit son immeuble sans encombre, un peu étourdie par ses mésaventures de la soirée.

Une fois dans son appartement, elle employa toute son énergie à faire ses malles pour ne pas ressasser ses regrets de quitter le seul logis auquel elle s’était attachée depuis son enfance. Simple deux pièces meublé sans recherche, l’appartement jouissait cependant d’une vue agréable sur la baie depuis le balcon. En outre, la salle de bains, sans être luxueuse, lui donnait une telle impression de fraîcheur et de propreté avec ses faïences bleu myosotis qu’elle se prélassait chaque soir avec délice dans la baignoire. Plongée dans un bain moussant et parfumé, elle avait même parfois l’impression de réussir à chasser cette horrible odeur de prison qui collait à sa peau. Il lui était encore plus pénible de quitter cette agréable salle de bains que sa cuisine flambant neuve.

Néanmoins, elle ne s’y attarda guère. Experte en désertions nocturnes, Maggie savait, après une bonne douzaine de récidives, exactement quoi jeter et quoi emporter. Seule sa perruque la fit hésiter. Elle retira l’inesthétique accessoire, prête à le jeter dans le grand sac-poubelle à moitié rempli de produits dont elle souhaitait se débarrasser, puis se ravisa. Un voisin pouvait la voir quitter l’immeuble, et il était important qu’elle conserve l’apparence habituelle de Maggie Stevens, la locataire du cinquième étage.

Avec méthode, elle vida le réfrigérateur et fit tomber boîtes de conserve et bouteilles des étagères dans le sac plastique. Ainsi, les derniers vestiges de l’existence de Maggie Stevens disparaîtraient dans le premier conteneur qui se trouverait sur sa route. Elle avait rassemblé quelques pots d’herbes aromatiques sur son balcon et accroché au-dessus de son lit une reproduction des Nymphéas de Monet achetée quelques semaines plus tôt. Les jeter avec le reste lui causa un douloureux pincement au cœur. Mais, lorsque le propriétaire viendrait reprendre possession de l’appartement dont elle n’aurait pas réglé le loyer, il devait découvrir un endroit assez impersonnel pour ne rien révéler des goûts et des aversions de la personne qui l’avait occupé.

Les règles du jeu qu’elle avait choisi de jouer étaient strictes. Lorsqu’on voyageait avec deux valises, comme pour un départ en vacances, on n’allait pas s’encombrer de tableaux et de plantes en pot. C'était pour cela qu’elle était obligée de trouver rapidement des emplois rémunérateurs, comme sa place de serveuse au Perroquet Rose. Les éternels fugitifs mènent une vie onéreuse, eux qui ne sont pas en mesure de réclamer le remboursement de leurs cautions ou le paiement de salaires qui leur restent dus.

Du moins Maggie avait-elle paré à toute éventualité en se munissant par avance d’une identité de rechange en cas de nécessité. Après son départ, Maggie Stevens prendrait une chambre dans quelque motel. Puis, personne ne la reverrait ni n’entendrait jamais parler d’elle.

Un jour ou l’autre — très bientôt —, une certaine Christine Williamson arriverait à Colombus, dans l’Etat de l’Ohio.

3.

 

Au volant d’une Pontiac vert bouteille qui ne figurait pas parmi les modèles favoris de son frère, Sean estima que ce véhicule était d’une discrétion parfaite pour une filature. Il mit quelques minutes à rattraper Maggie, mais, une fois qu’il eut repéré sa voiture, il put la suivre sans risque de la perdre de vue. Après avoir passé six mois à surveiller les gangs de Los Angeles, alors que ceux-ci essayaient d’imposer leur système de distribution de stupéfiants sur le marché « amateur » de Denver, se maintenir dans le sillage de Maggie Stevens n’était pour lui qu’un jeu d’enfant.

Il n’avait guère de mérite. Le Perroquet Rose étant situé sur une large artère à sens unique, en bordure d’Ybor City, il n’y avait aucune hésitation possible quant à la direction à emprunter lorsqu’on quittait le parking. Maggie conduisait en outre une vieille Chevy bleue, passablement cabossée, donc aisément repérable, et assez bruyante pour qu’on l’entende de loin. Enfin, à trois cents mètres du night-club, la circulation de deux rues adjacentes venait se fondre dans celle de l’avenue, permettant d’avancer sans se faire remarquer dans le flot continu de véhicules.

Peu familiarisé avec la baie de Tampa et ignorant où se rendait la jeune femme, Sean devait néanmoins s’appliquer à ne pas la perdre de vue. Ce ne fut qu’une fois garé dans un coin discret du parking de sa résidence — et seulement alors — qu’il put enfin prendre le temps de s’interroger sur sa hâte irraisonnée à s’élancer sur les traces d’une inconnue.

Que faisait-il donc là ? La scène dont il venait d’être témoin le scandalisait. Il brûlait de monter jusqu’à l’appartement de Maggie, de l’entraîner au commissariat le plus proche et de la convaincre de porter plainte contre son employeur — même s’il n’espérait pas une seconde lui faire entendre raison. Maggie Stevens s’ingéniait tellement à passer inaperçue qu’elle avait renoncé à crier ou à se défendre quand cet homme l’avait agressée ; elle s’était bornée à le laisser faire, les traits empreints d’une détresse qui avait bouleversé Sean. Manifestement, ce n’était pas là le comportement d’une femme disposée à porter plainte. Quel but poursuivait-il donc en surveillant ainsi, le nez levé, la fenêtre du cinquième étage où la silhouette de Maggie allait et venait derrière les rideaux ?

Incapable de trouver une réponse immédiate, il continua d’attendre et d’observer. Son frère envisageait d’épouser cette femme dont la biographie présentait quelques lacunes surprenantes. Quoique indigné par la conduite du gérant à son égard, Sean ne considérait pas pour autant Maggie comme une sainte. A coup sûr, elle manigançait quelque chose, et Don était le « pigeon » idéal. Sean se sentait tenu de découvrir ce qu’elle cachait, afin de protéger son frère, bien trop candide avec les femmes.

Sitôt rentrée, Maggie avait ouvert une fenêtre, et la brise nocturne agitait les bandes verticales du store, laissant entrevoir son va-et-vient incessant. Manifestement, elle ne s’était pas installée pour se détendre devant quelque série télévisée tardive et ne semblait pas non plus sur le point de se mettre au lit. S'occupait-elle de son ménage ?

Sean se redressa soudain sur son siège. Bon sang ! Elle était en train de déménager ! L'agression de son employeur l’avait sans doute dissuadée de mettre son mystérieux plan à exécution, et elle préférait quitter la ville sur-le-champ.

Prêt à bondir de sa voiture et à monter s’expliquer avec elle, il se reprit juste à temps. Quelle mouche l’avait donc piqué, cette nuit ? Où était passé son bon sens coutumier ? Même si Maggie projetait de partir s’installer ailleurs, il n’avait aucune raison de s’interposer ni aucun droit — moral ou légal — de l’épier, au bas de son immeuble. Rien ne prouvait qu’elle avait commis un délit, ni même qu’elle nourrissait des intentions douteuses à l’égard de son frère — rien, sinon une conviction intime qui, selon l’avis des experts, ne valait plus grand-chose.

Mécontent de lui, Sean s’étira, bâilla et fit jouer ses muscles engourdis. Il était temps de rebrousser chemin et de laisser Don débrouiller seul l’écheveau de ses innombrables mésaventures sentimentales. Le comportement absurde du détective MacLeod ferait les délices de son psychiatre, songea Sean avec une grimace. Sans doute finirait-il par en déduire que la balle extraite du crâne de son client avait bel et bien endommagé ses facultés mentales.

Alors qu’il s’apprêtait à redémarrer, Maggie apparut dans l’entrée de son immeuble, une valise à chaque main. Apparemment pressée, elle ne remarqua pas le véhicule en stationnement sous les arbres, au fond du parking. De crainte de se ridiculiser, Sean préféra ne pas attirer son attention et se tassa sur son siège, espérant ainsi demeurer invisible.

Maggie posa ses valises sur le trottoir et rentra dans l’immeuble, pour réapparaître peu après, chargée de deux sacs-poubelle qu’elle traînait derrière elle, incapable de les soulever. Au lieu d’aller les déposer dans le conteneur installé un peu plus loin, elle les emporta jusqu’à sa voiture.

Sean tressaillit, puis se reprocha sa stupidité. Les sacs en plastique contenaient sans doute des effets qui n’entraient plus dans ses bagages. Si la vue d’un sac-poubelle évoquait automatiquement pour lui pièces à conviction et indices de crime, il devait songer à changer bientôt de métier.

Maggie se pencha pour ouvrir le coffre de son véhicule. Comme la poignée résistait, elle lui imprima une brève secousse, visiblement habituée à procéder ainsi. A la seconde tentative, le coffre s’ouvrit si brusquement qu’elle fit un bond en arrière, et le loquet s’accrocha dans ses cheveux, emportant une masse de boucles crêpées.

Sean quitta aussitôt sa voiture et la rejoignit en quelques secondes. Il s’en doutait ! Cette invraisemblable crinière dénonçait évidemment les artifices d’une perruque.

— Où allez-vous ? demanda-t-il en s’approchant. Pourquoi vous enfuyez-vous ainsi ?

Occupée à dégager sa perruque du loquet, la jeune femme tressaillit au son de sa voix et fit volte-face. Quand elle reconnut Sean, ses traits se figèrent.

— Ça ne vous concerne pas, dit-elle en arrachant finalement la perruque et en la jetant dans le coffre. Ce serait plutôt à vous de m’expliquer pour quelle raison vous m’avez suivie.

— Parce que je voudrais savoir ce qui vous effraie ainsi, répondit Sean.

Au même moment, il prit conscience que c’était bien là sa véritable motivation, l’intérêt de Don n’étant qu’une excuse à ses agissements.

— Est-ce seulement le gérant, demanda-t-il, ou bien avez-vous peur d’autre chose ?

— Votre imagination vous perdra. Je n’ai pas peur, j’en ai simplement assez de travailler au Perroquet Rose. J’ai décidé de déménager et d’essayer de m’installer quelque temps à Orlando, voilà tout.

Elle mentait, Sean en était certain, mais il ne pouvait pas la contraindre à se confier si elle préférait s’en abstenir. Alors qu’il la regardait sans rien dire, il dut soudain s’avouer l’attrait qu’elle exerçait sur lui. Débarrassée de cette perruque vulgaire, elle était tout simplement ravissante. Elle avait enlevé ses faux cils, ôté les couches de fard qui la vieillissaient de plusieurs années. Ses vrais cheveux, d’une jolie nuance châtain clair, brillaient à la lueur d’un réverbère, souples et soyeux comme ceux des femmes asiatiques. La brise fit voler quelques mèches qui se plaquèrent contre sa joue, et elle les ramena vivement derrière l’oreille.

Sean éprouva un étrange pincement au cœur. Ce simple geste lui semblait terriblement familier, comme s’il l’avait déjà vue le répéter à plusieurs reprises par le passé. Mais aurait-il pu oublier Maggie Stevens s’il l’avait rencontrée un jour ? Elle n’était pas de ces femmes qu’on oublie aisément. Son visage d’une beauté obsédante, ses formes sculpturales et la sensualité naturelle qui émanait de sa personne formaient une combinaison explosive.

Quoi qu’il en soit, elle avait fait preuve de discernement en évitant de se montrer sans perruque et sans maquillage au Perroquet Rose. Dépouillée de ces artifices, elle possédait une distinction, une allure si exceptionnelles que sa présence aurait paru déplacée dans un endroit de ce genre.

Elle soutint son regard un bref instant, puis s’employa soudain à hisser les sacs-poubelle dans son coffre sans accepter l’aide qu’il lui proposait.

— Pourquoi vous enfuyez-vous, Maggie ? insista-t-il, peu satisfait par sa réponse précédente. Est-ce à cause de ce qui s’est passé tout à l’heure ?

— Je ne m’enfuis pas…

— Bien sûr. Ce départ précipité à 4 heures du matin était programmé depuis longtemps dans votre plan de carrière.

Elle refusa de mordre à l’hameçon.

— Quelque chose de ce genre, en effet.

Sean n’abandonna pas la partie.

— Ecoutez, si vous avez peur de M. Schaff, il faut porter plainte contre lui pour harcèlement sexuel au lieu de déguerpir ainsi. Je me ferai un plaisir d’étayer votre déposition par un témoignage vigoureux. Vous ne seriez pas la première femme à vous plaindre de lui, ni la dernière — à moins de lui prouver que sa conduite n’est pas seulement odieuse, mais aussi criminelle.

— Il le sait déjà.

— Non. Il n’a encore jamais eu à rendre compte de ses agissements. Et, si vous fuyez, il demeurera convaincu qu’il peut persister à imposer sa volonté à des employées non consentantes, mais vulnérables, en toute impunité.

Tout en faisant rouler ses valises sur le trottoir, Maggie lui jeta un regard chargé de commisération.

— Je vais être un peu trop occupée cette semaine pour trouver le temps de sauver l’humanité. Merci tout de même pour votre proposition de témoignage. A présent, si vous le permettez, je dois m’en aller.

— Je ne vous demande pas de sauver l’humanité, Maggie. Seulement de vous protéger, vous et vos collègues de travail.

En dépit d’une hésitation perceptible, elle secoua vivement la tête.

— Je regrette, inspecteur, mais il y a erreur sur la personne. Ce discours rebattu à propos d’une prétendue solidarité féminine me laisse de marbre. Le monde est une jungle impitoyable, je l’ai appris à mes dépens.

Les sacs de plastique occupant tout l’espace du coffre, elle chargea ses valises sur le siège arrière.

— Au revoir, Sean.

— Comment savez-vous que je travaille dans la police ? La question avait fusé avec la rapidité d’une balle. Maggie le dévisagea sans sourciller.

— Votre frère me l’a dit, naturellement.

Naturellement. A quoi s’attendait-il, au juste ? Sur le point de saisir son poignet pour la retenir, il se ravisa juste à temps. Bonté divine, avait-il perdu la raison ?

— Au revoir, répondit-il enfin. A mon avis, vous avez tort de ne pas porter plainte. Mais bonne chance tout de même à Orlando.

Il crut voir passer comme un voile sur le regard qu’elle posa sur lui, et elle lui parut soudain plus vulnérable.

— Merci, murmura-t-elle. Je vous suis très reconnaissante de m’avoir secourue ce soir, Sean. Sans votre intervention, Bert m’aurait sans doute violée.

— Et vous l’auriez laissé faire.

Elle se détourna et s’installa au volant, son silence tenant lieu d’acquiescement. Ils n’avaient rien de plus à se dire, et l’attrait évident qu’ils éprouvaient l’un pour l’autre ne pouvait mener nulle part. Plein de mélancolie à l’idée qu’il ne reverrait plus jamais cette femme, Sean rebroussa chemin en direction de sa voiture. La défense des intérêts de son frère était le motif initial de sa curiosité à l’égard de Mlle Stevens, et rien ne le retenait plus auprès d’elle à présent qu’elle ne représentait plus une menace pour Don. Si elle avait projeté de lui soutirer de l’argent, ou si son casier judiciaire n’était pas vierge, quelle importance, une fois qu’elle aurait disparu ? En toute logique, il aurait dû se réjouir de son départ. Hélas ! toute notion de logique semblait avoir déserté sa vie depuis quelque temps — notamment en matière de sentiments personnels. Sans qu’il puisse s’expliquer comment, il avait succombé au charme de Maggie Stevens.

Tout en attachant sa ceinture de sécurité, Sean entendit la Chevy démarrer, mais il évita de se retourner en remarquant qu’elle calait presque aussitôt. Après une brève pause, le moteur se remit à tourner, puis s’arrêta de nouveau. La jeune femme était en difficulté, ce qui n’avait rien d’étonnant quand on voyait l’état lamentable de son véhicule. Avec un haussement d’épaules, Sean quitta néanmoins le parking, décidé à la laisser se tirer d’affaire toute seule, cette fois. Ne lui avait-elle pas exprimé de façon claire son refus de toute assistance ? Dans ces conditions, il était inutile de s’obstiner à lui offrir une aide dont elle ne voulait pas.

Il alluma la radio et baissa la vitre. La fraîcheur du petit matin permettait de conduire sans climatisation, et l’air marin au goût de sel qui lui balayait le visage le réconforta. Dans le lointain, il entendit encore les ratés de la Chevrolet, mais il les ignora.

Quand il arriva au bout de la rue, Maggie et sa voiture n’étaient toujours pas en vue. Il se rangea sur la droite pour regagner la voie rapide qui le mènerait à la villa de son frère. Et puis, à cent mètres de la bretelle de raccordement, il enfonça brusquement la pédale du frein et, jurant entre ses dents, exécuta une manœuvre interdite pour rebrousser chemin.

Le véhicule de Maggie n’avait pas bougé, et la jeune femme, penchée sous le capot relevé, examinait le moteur. En entendant la Pontiac approcher, elle se redressa, se tourna brièvement dans sa direction, puis inclina de nouveau la tête en essuyant ses doigts couverts d’huile avec un chiffon.

Sean descendit de voiture.

— Vous avez besoin d’un coup de main ?

— Je crois que oui, en effet.

La gratitude et le soulagement que contenait sa voix semblaient sincères.

— J’ai passé en revue tous les éléments auxquels on pense en premier lieu, expliqua-t-elle. Vous croyez que ça pourrait être l’alternateur ?

— C'est possible. Laissez-moi jeter un coup d’œil.

Sean n’était pas aussi bon mécanicien que son frère, mais il ne tarda pas à découvrir d’où provenait la panne.

— Les fils des bougies ont grillé. Et l’alternateur semble effectivement mal en point.

Alors qu’il énonçait son verdict, Sean vit une lueur de panique passer dans le regard de la jeune femme.

— Ce n’est sans doute pas quelque chose que nous puissions réparer en un tour de main, dit-elle avec une petite grimace de résignation. Merci tout de même d’être revenu sur vos pas, c’est vraiment gentil de votre part.

— A votre service.

Lui prenant le chiffon des mains, il s’essuya à son tour.

— Qu’allez-vous faire, à présent ?

— Appeler un garagiste. C'est une chance que je sois tombée en panne devant mon immeuble.

Elle esquissa un sourire faussement enjoué.

— Merci encore. Inutile de vous attarder. Je vais remonter chez moi pour téléphoner, et cela risque de prendre un certain temps, à une heure pareille.

Son talent de comédienne était si étonnant que son effort pour empêcher ses mains de trembler ou la légère crispation de sa mâchoire auraient pu échapper à Sean — s’il l’avait observée avec moins d’attention.

— Pourquoi cet affolement, Maggie ? lui demanda-t-il. Pourquoi est-il si important pour vous de quitter tout de suite Tampa ?

— J’ai failli être violée ! rappela-t-elle d’un ton sec. Quoi d’étonnant à ce que je veuille partir d’ici ?

— Il n’y a rien d’étonnant. J’ai seulement l’intime conviction que cette agression n’est pas le véritable motif de votre fuite. Elle vous sert plutôt de prétexte.

— Apparemment, vous ne comprenez pas…

— Je comprends beaucoup mieux que vous ne le pensez, l’interrompit-il. Je crois que votre employeur vous a fait du chantage, et que vous vous êtes sentie assez menacée pour accepter de le laisser faire en échange de son silence.

— Je commence à douter de vos talents de détective, inspecteur. Ce genre de déduction me semble hâtif et fantaisiste.

Ignorant le sarcasme, Sean fit mine de compter sur ses doigts.

— Vous êtes la meilleure serveuse du dancing et n’auriez aucune peine à trouver immédiatement un autre emploi : rien ne vous oblige donc à payer de vos charmes pour garder celui-ci. Ce qui signifie qu’il a d’autres moyens de pression sur vous. Lesquels ? Je doute que vous soyez une étrangère en situation irrégulière et qu’il ait menacé de vous dénoncer. Est-ce que vous vous droguez ? Vous a-t-il surprise en train de vous piquer ?

— La drogue me fait horreur sous toutes ses formes, affirma la jeune femme d’une voix sourde, pleine de véhémence. J’ai vu de trop près les dégâts qu’elle peut causer pour avoir jamais envie d’y goûter. La situation est beaucoup moins compliquée que vous ne l’imaginez. Quand on le contrarie, Schaff est un homme capable de violence. Je ne me suis pas défendue physiquement parce qu’il m’a immobilisée et parce que je craignais qu’il me tue. L'histoire s’arrête là.

— Non, elle ne fait que commencer. Si vous croyez vraiment ce que vous venez de dire, il est encore plus important que vous portiez plainte.

— Ça suffit, Sean ! N’insistez pas. Je ne porterai pas plainte. A présent, si vous voulez bien m’excuser, je vais aller téléphoner pour qu’on m’envoie une…

— Non, ne partez pas ! coupa Sean en lui barrant le passage. Allons prendre le petit déjeuner ensemble. Il est près de 5 heures, trop tard pour aller se coucher. Une fois que nous nous serons restaurés, j’appellerai mon frère, qui vous dépannera plus rapidement que n’importe qui.

La voyant hésiter, il mit son indécision à profit.

— La réparation de ce véhicule risque d’être coûteuse, et aucun garagiste ne vous proposera un prix aussi intéressant que mon frère, vous le savez bien. Cela vaut tout de même la peine d’attendre deux heures de plus.

Maggie ne le contredit pas, ce qui avait valeur de consentement.

— Où allons-nous pouvoir déjeuner à une heure pareille ? demanda-t-elle quand même. Je ne connais aucun restaurant susceptible de nous servir. Et vous, vous n’êtes pas d’ici.

— Vous oubliez que vous avez affaire à un flic, riposta Sean. Envoyez un flic sur Mars, et il saura où les Martiens prennent leurs repas moins d’un quart d’heure après avoir quitté le vaisseau spatial. Sitôt arrivé ici, j’avais déjà repéré les meilleures adresses de Tampa.

La jeune femme esquissa un sourire.

— Vous m’impressionnez.

— Hé ! je n’ai pas été promu pour rien au grade d’inspecteur ! Vous avez devant vous le plus fin limier du Colorado en matière de repérage de briocheries. Je vous emmène ?

— Eh bien, d’accord… et merci.

Elle battit des paupières.

— Vous êtes très gentil.

— Disons plutôt : égoïste. Je déteste prendre mon petit déjeuner seul.

Il lui ouvrit la portière, et elle s’installa à la place du passager, offrant un rapide aperçu de ses longues cuisses fuselées. Quelques minutes plus tard, Sean s’engageait sur l’autoroute dans la direction opposée à celle du centre-ville. Alors qu’il cherchait les panneaux indiquant un self-service ouvert sans interruption, Maggie remarqua son manège, et elle se mit à rire quand il s’arrêta sur une aire équipée d’un Restoroute.

— Voici donc votre adresse de la région pour un petit déjeuner de choix ?

— Exactement ! dit Sean. Vous pensiez que j’avais découvert une buvette sur le port, au milieu des dockers et des montagnes de poissons rapportées par les chalutiers ?

— Ma foi, quelque chose de ce genre, en effet…

— Désolé.

Ouvrant la porte du restaurant, il s’effaça.

— Nous voici dans le meilleur routier de Tampa, recommandé par les policiers, pompiers et autres gourmets, pour changer un peu du sempiternel bord de mer.

Maggie passa devant lui, toujours souriante, et trébucha sur une marche qu’elle n’avait pas vue.

— Aïe ! fit-elle en basculant contre lui. Excusez-moi. Elle recouvra très vite son équilibre et ajusta une bride de son escarpin. Une mèche de ses cheveux caressa le menton de Sean, douce comme la soie, et délicatement parfumée.

— Rien de cassé ? demanda-t-il. Vous êtes-vous tordu la cheville ?

— Non, ça va. J’aurais dû regarder où je mettais les pieds.

Sans être bondé, le restaurant ne manquait pas de clients matinaux, déjà attablés alors qu’il n’était pas encore 6 heures. L'hôtesse les plaça à une table d’angle et apporta aussitôt du café fumant. Confortablement calé contre la banquette, Sean consulta le menu et se sentit soudain un appétit féroce. Tandis qu’il commandait une omelette richement garnie, Maggie changea d’avis à plusieurs reprises, pour arrêter son choix sur un muffin aux myrtilles et un grand verre de jus d’orange.

Quand la serveuse se fut éloignée avec leur commande, la jeune femme but une gorgée de café.

— Don m’a dit que vous viviez au Colorado depuis votre départ de l’université. La région doit vous plaire, je suppose.

— Beaucoup, oui — même si Denver s’est tellement développée, ces dernières années, que j’ai parfois la nostalgie de la petite cité provinciale du bon vieux temps. L'afflux de nouveaux habitants s’est accompagné d’une montée en flèche de la criminalité.

Sean remarqua que la croissance urbaine et la criminalité ne semblaient pas intéresser particulièrement sa compagne.

— Vous avez poursuivi vos études à l’université du Colorado, à Boulder ? demanda-t-elle.

— Oui, et j’y ai passé de très bons moments, même après l’année préparatoire, quand je me suis aperçu qu’il me faudrait travailler un peu parallèlement aux fêtes que les étudiants organisaient.

Maggie rit de nouveau.

— Voilà qui confirme la réputation du campus. Comment pourrait-il en être autrement ? Toute la jeunesse dorée des Etats-Unis est attirée par les stations de ski.

Cette remarque éveilla la curiosité de Sean.

— On dirait que vous connaissez l’endroit. Aurions-nous fréquenté la même université ?

— Non, je n’ai jamais mis les pieds au Colorado — à mon grand regret. J’ai effectué toute ma scolarité à Springfield, dans l’Illinois.

— Je croyais que vous étiez née en Californie.

— A Sacramento, plus précisément. Mais, après le divorce de mes parents, ma mère s’est installée à Springfield pour se rapprocher de sa famille.

La jeune femme esquissa une petite grimace.

— J’ai toujours rêvé d’apprendre à skier. Hélas ! mon père s’est remarié ; il a dû alors subvenir aux besoins de trois autres enfants et n’a pu m’envoyer étudier à Boulder, comme je le souhaitais. Il a opté pour une solution beaucoup moins onéreuse, proche de notre domicile.

— Mes parents, qui habitaient Chicago, n’auraient pas eu non plus les moyens de m’offrir des études dans un autre Etat, dit Sean, songeant que l’histoire de Maggie était parfaitement crédible sans pour autant emporter son adhésion. Heureusement, mes performances athlétiques m’ont valu une bourse d’études qui nous a beaucoup aidés.

— Hum ! voyons un peu… Quel était votre sport de prédilection ? Vous ne mesurez pas plus de un mètre quatre-vingts…

Sean s’assit le plus droit possible.

— Un mètre quatre-vingt-un, très exactement.

Une lueur d’amusement brilla dans les yeux de Maggie.

— Vous mesurez donc plus de un mètre quatre-vingts, admit-elle. Ce centimètre supplémentaire ne suffit pas à vous permettre d’atteindre la taille minimale exigée pour les joueurs de basket. Peut-être jouiez-vous au football américain, dans ce cas ?

— Vous avez deviné.

— Impressionnant.

— Il n’y a vraiment pas de quoi. Ma carrière a singulièrement manqué de panache. J’avais été la vedette du stade au lycée, et je suis arrivé à Boulder convaincu de devenir un champion à l’échelon national.

— Que s’est-il passé ? demanda Maggie. Une mauvaise blessure qui a interrompu votre ascension ?

— La vérité n’est pas aussi spectaculaire. J’ai découvert que, en affrontant les meilleurs joueurs de toutes les équipes des lycées américains, je n’atteignais pas les performances escomptées, loin de là. En année préparatoire, j’ai fini quarterback en seconde ligne — et ce fut là mon apothéose. Une fois par mois, quand cela ne comptait pas vraiment, les entraîneurs me laissaient jouer environ cinq minutes dans un vrai match.

Un léger sourire aux lèvres, Sean haussa les épaules.

— Je ne regrette rien. Appartenir à l’équipe de football favorisait les conquêtes féminines ; et puis, j’ai beaucoup voyagé, et mes études étaient gratuites. Si j’étais devenu joueur professionnel, je ne pourrais plus marcher ni dormir sans calmants, et j’aurais subi à ce jour une bonne douzaine d’opérations du genou ou de l’épaule.

— Vous avez pris votre parti de la situation avec bon sens et lucidité, remarqua Maggie. L'un de mes ex-employeurs, qui avait joué quelque temps dans une équipe professionnelle — assez modeste, au demeurant —, n’avait jamais pu oublier cette période glorieuse de son existence. Il ne pouvait aligner trois phrases sans glisser une allusion quelconque à ses prétendus exploits.

— C'est une réaction aussi fréquente que désolante, admit Sean. Maintenant que vous n’ignorez plus rien de ma vie d’étudiant, si nous parlions un peu de la vôtre ?

— J’ai étudié les sciences politiques. J’ai également bénéficié d’une bourse, qui m’a été allouée par le Secours catholique et m’obligeait à me maintenir à un certain niveau de résultats tout en menant une existence de recluse. Avec la menace de perdre tout soutien financier, je ne pouvais pas m’amuser beaucoup ; cela ne m’empêche pas d’éprouver une gratitude particulière envers quelques professeurs dont je n’oublierai jamais le dévouement extraordinaire.

— Vous n’avez jamais essayé de trouver un emploi où vous auriez tiré parti de votre diplôme ? s’enquit Sean.

La jeune femme joua un instant avec sa serviette, puis secoua la tête.

— Je n’ai peut-être pas assez insisté, mais, à part le gouvernement, personne n’a besoin de diplômés en sciences politiques, et les postes à pourvoir ne sont pas nombreux. J’aurais sans doute dû m’inscrire en droit…

— Pourquoi ne pas l’avoir fait ?

Elle haussa les épaules.

— Le mariage, puis un divorce très pénible, m’ont éloignée de mon objectif.

— Avez-vous des enfants ?

— Non, ce qui était préférable quand on voit la manière dont nous nous sommes séparés… Et vous ? Don m’a dit que vous aviez une fille.

— Une petite fille de cinq ans, qui se prénomme Heather. Vous avez bien de la chance que je me sois limité à n’emporter que trois photos d’elle.

Plongeant la main dans sa poche, Sean sortit son portefeuille et l’ouvrit pour montrer les clichés à Maggie. Elle les prit de bonne grâce, mais il eut l’impression qu’elle respirait soudain de manière saccadée, comme si son geste l’avait inexplicablement effrayée.

Cette impression passa très vite tandis qu’elle examinait les photos avec une attention et un intérêt authentiques.

— Elle est adorable, Sean. Vous avez beaucoup de chance.

— Je sais. Et, bien entendu, sa beauté n’a d’égal que son intelligence, sa vivacité, ses dons artistiques, son humour, et j’en passe…

La jeune femme se mit à rire. Sa nervosité — si Sean ne l’avait pas inventée — semblait complètement dissipée.

— Bien sûr, il s’agit là d’un jugement tout à fait impartial, je suppose ?

— Bien sûr, quoique légèrement au-dessous de la vérité, car je n’aime pas me vanter. Pour être sérieux, c’est une enfant pleine de qualités. Mon seul regret est de ne pouvoir la voir plus souvent.

— Le divorce s’accompagne toujours de souffrances, même lorsque c’est la meilleure solution pour tout le monde.

— Notre divorce était peut-être la meilleure option pour Lynn et moi. Pour Heather, j’en suis moins persuadé.

Maggie repoussa le portefeuille sur la table.

— A quoi bon entretenir de tels remords ? Croyez-vous aider ainsi votre fille à surmonter ses difficultés ? Si vous êtes persuadé que Heather est la principale victime de votre échec conjugal, à vous de trouver le meilleur équilibre possible dans vos nouveaux rapports familiaux.

Ses joues s’empourprèrent légèrement.

— Pardonnez-moi de vous faire la morale, mais je rencontre trop d’hommes infiniment plus occupés à gagner des batailles contre leur ex-femme qu’à établir des relations constructives avec leurs enfants.

Devait-il se reprocher ce genre d’attitude ? se demanda Sean. Cherchait-il à punir Lynn en se battant pied à pied au cours du combat juridique qui les avait opposés pour le droit de garde de Heather ? Alors qu’il rangeait son portefeuille dans sa poche, le retour de la serveuse lui fournit un excellent prétexte pour écarter ces questions embarrassantes.

Son estomac devait crier famine, car il attaqua son omelette avec un appétit féroce. Après quelques copieuses bouchées, il se cala contre le dossier de la banquette et sourit à sa compagne, décidé à savourer pour une fois l’instant présent sans s’interroger davantage ; il était heureux de commencer la journée auprès d’une ravissante jeune femme.

— Ce muffin est vraiment délicieux, dit Maggie en léchant du bout de la langue une miette égarée au coin de ses lèvres.

Sean sentit monter en lui une bouffée de désir aigu, presque déchirant. Leurs regards se croisèrent, accrochés presque malgré eux par la conscience fugitive d’un accord profond, magique, inexplicable. Pendant une fraction de seconde, il vit ses émotions se refléter dans les yeux de la jeune femme.

— Comment trouvez-vous votre omelette ? demanda-t-elle précipitamment.

— Excellente. Une fois encore, mon flair légendaire pour découvrir les meilleures tables ne m’a pas trompé.

Maggie avala d’un trait la moitié de son jus d’orange.

— Seigneur, j’avais vraiment besoin de me désaltérer ! avoua-t-elle en posant son verre avec un petit soupir d’aise.

Apparemment déterminée à ignorer les étincelles qui crépitaient entre eux, elle semblait également persuadée que Sean s’abstiendrait d’y faire allusion. Tout en continuant à grignoter son muffin, elle entretint une conversation anodine, rapportant quelques anecdotes amusantes entendues au Perroquet Rose.

— Ces histoires sont-elles authentiques ? demanda Sean en riant.

— Parfaitement, affirma Maggie. Du moins, à cinquante pour cent, ajouta-t-elle, le regard malicieux.

Sean se pencha sur la table et posa la main sur la sienne d’un mouvement si naturel qu’il en prit seulement conscience en suivant la direction du regard de Maggie. Du pouce, il caressa les phalanges délicates et vit le visage de la jeune femme s’empourprer.

— Encore un peu de café ? proposa-t-il.

— Non, merci. Je préférerais un peu d’eau glacée. Mais je vais d’abord aller me rafraîchir, si vous le permettez.

Dégageant sa main, elle consulta sa montre.

— Cela fait près d’une heure que nous bavardons ! Nous pourrons appeler Don pour qu’il me dépanne dès que vous aurez terminé votre repas.

— J’ai terminé, dit Sean.

Il était fasciné par la grâce et la distinction des traits de Maggie, maintenant qu’ils étaient débarrassés du fard qui en dissimulait la perfection. Une flamme brûlait au fond de ses prunelles bleu-gris, qui leur conférait une intensité particulière…

Elle se leva.

— Je reviens tout de suite. Pourriez-vous demander à la serveuse d’ajouter une tranche de citron vert à mon eau minérale, s’il vous plaît ?

— Je le peux, mais je crains que votre exigence ne soit déçue. Vous contenteriez-vous de citron jaune, le cas échéant ?

— Certainement, dit-elle avec un sourire mutin. Merci pour tout, Sean. Vous avez eu une excellente idée de m’entraîner ici ; je me suis beaucoup amusée.

Il la regarda se diriger vers le bar et demander où se trouvaient les toilettes. Elle lui adressa un petit signe discret avant de disparaître dans le couloir qui y conduisait.

En son absence, il commanda un verre d’eau citronnée et une autre tasse de café pour lui. Insensiblement, la caféine commençait à produire son effet sur son organisme éprouvé par une nuit de veille. Il se frotta les yeux et bâilla, presque satisfait de retrouver cette sensation familière de flottement, cet état de vague léthargie qu’il avait éprouvé tant de fois au cours de sa carrière.

La serveuse revint avec l’addition.

— Vous réglerez en partant, dit-elle. Merci, monsieur. Bonne journée.

D’humeur prodigue, il lui laissa un pourboire généreux et cala les billets sous le pichet de crème, tout en surveillant du coin de l’œil l’entrée du couloir. Quelques personnes passèrent, mais Maggie ne revenait toujours pas.

Soudain, il eut l’impression que le sang se figeait dans ses veines. Se redressant d’un bond sur la banquette de Skaï, il attrapa son portefeuille et le glissa dans sa poche avant de se précipiter vers le fond de la salle.

— Excusez-moi, dit-il à une dame qui sortait des toilettes, au bout du couloir. Auriez-vous aperçu une jeune femme d’une trentaine d’années, grande et mince, avec des cheveux châtain clair ?

La dame le dévisagea d’un air soupçonneux.

— Non, dit-elle. Mais je n’ai pas fait attention. Sean alla retrouver la petite blonde qui les avait servis.

— Rendez-moi un grand service, lui demanda-t-il. Jetez un coup d’œil dans les toilettes et dites-moi si ma fiancée s’y trouve encore.

— Votre fiancée ? demanda la serveuse. Est-ce la personne qui a déjeuné avec vous tout à l’heure ?

— Oui, dit Sean en refrénant son impatience. C'est elle.

— Dans ce cas, elle ne peut pas être aux toilettes : je l’ai vue partir il y a cinq minutes.

— Partir ? répéta Sean sans comprendre. Comment cela, partir ?

La serveuse haussa les sourcils comme si elle avait affaire à un simple d’esprit.

— Eh bien, si vous préférez, elle est montée dans sa voiture, puis elle a quitté le parking.

— Sa voiture ?

Sean jeta un regard éperdu vers le parking et faillit pousser un cri de rage. Nom d’un chien ! Maggie avait volé la Pontiac !

— Désolée, bredouilla la serveuse. Je ne me suis pas rendu compte qu’elle vous roulait.

— Ce n’est pas grave. Vous n’y êtes pour rien. Après avoir jeté deux billets de dix dollars au caissier, Sean sortit en courant, lâchant juron sur juron.

Le coupé de son frère n’était nulle part. Fébrilement, il palpa la poche de son blouson et s’aperçut que son trousseau de clés — qui comprenait, outre celles de la voiture, un double des clés de ses parents et de la maison de Don — avait disparu. Bon sang, comment avait-il pu faire preuve d’une telle stupidité ? Il s’était laissé prendre au piège par le plus grossier des voleurs à la tire. En pénétrant dans le restaurant, Maggie avait fait mine de trébucher et l’avait heurté au passage. Profitant de son trouble, elle lui avait subtilisé ses clés, puis avait délibérément engagé une conversation assez intime pour endormir sa méfiance et pouvoir filer à son aise, le moment venu… avec la voiture de Don. Sans doute était-ce là l’unique raison pour laquelle elle avait accepté son invitation : elle projetait de s’offrir un nouveau véhicule. Son affolement, quand il avait glissé la main dans sa poche pour lui montrer les photos, n’avait rien d’étonnant : elle avait dû craindre qu’il ne remarque l’absence de ses clés.

Elle l’avait dupé comme un novice, mais elle ne s’en tirerait pas comme ça ! Il la pourchasserait impitoyablement, même s’il devait y consacrer le reste de ses vacances. Et, quand il l’aurait débusquée, elle pourrait s’estimer heureuse s’il se bornait à l’étrangler de ses propres mains.

En attendant, il devait rentrer au plus vite chez ses parents. Ravalant son amour-propre, il regagna le restaurant pour appeler son frère à la rescousse.

4.

 

Moins de trente-six heures après avoir filé au nez et à la barbe de Sean MacLeod, Maggie atteignait Columbus, destination finale de son voyage. La capitale de l’Ohio abritait dans son agglomération l’une des principales universités américaines et constituait l’endroit idéal pour se fondre incognito dans la foule des habitants ; grâce à l’abondance de logements provisoires à loyers modérés, une jeune femme pouvait aller et venir à sa guise sans attirer l’attention des voisins. Avantage supplémentaire, Maggie n’avait encore jamais mis les pieds dans l’Etat de l’Ohio, fût-ce pour le traverser. Consulté par d’éventuels intéressés, aucun service informatique ne serait en mesure de fournir quelque lien que ce soit entre Maggie Slade, alias Maggie Stevens — ou un des innombrables noms d’emprunt qu’elle avait utilisés — et l’Etat de l’Ohio.

Mille huit cents kilomètres la séparaient désormais de Tampa, mais une inexplicable angoisse lui serrait toujours le cœur à l’idée de la colère dans laquelle sa disparition avait dû plonger Sean. Tout au long de son périple vers le nord, elle avait eu l’impression de le sentir à ses trousses. Pourtant, à la réflexion, cette inquiétude lui paraissait sans réel fondement ; il ne pouvait pas se douter qu’il avait affaire à une détenue évadée de prison. Rien d’étonnant à cela, du reste : comment aurait-il pu établir un rapprochement entre l’adolescente naïve et terrorisée d’autrefois et la jeune femme insaisissable, dépourvue de toute illusion, rencontrée quinze ans plus tard dans une boîte de nuit ?

Maggie déplorait de lui avoir donné d’elle une image aussi exécrable ; cependant les rêveries nostalgiques à propos d’un homme séduisant, mais dangereux pour sa sécurité, n’étaient pas de mise. Elle avait commis trop d’imprudences au cours de ces derniers jours et devait à tout prix s’appliquer à discipliner une émotivité trop capricieuse à son gré. Sur le point de commencer une nouvelle vie à Columbus, Christine Williamson serait fort avisée de tourner le dos aux préoccupations de Maggie.

Des travaux sur la route l’obligèrent à ralentir pour suivre les méandres délimités par les cônes orange du chantier, accaparant momentanément son attention. Très vite, ses réflexions reprirent de façon insidieuse la direction défendue. Elle avait accepté l’invitation de Sean parce qu’il ne lui restait pas d’autre issue pour se tirer d’affaire, après la panne de sa Chevrolet. Après ce qui était arrivé au Perroquet Rose, la réaction de Bert était on ne peut plus prévisible : son chantage n’ayant pas fonctionné selon ses désirs, il ne manquerait pas de se venger en dénonçant Maggie aux autorités.

Alors qu’elle essayait, vainement, de faire démarrer sa voiture, elle ne cessait de se demander avec angoisse s’il avait déjà contacté ce commissaire qu’il disait connaître. Elle envisageait d’appeler un taxi pour la conduire à la gare routière — au risque de semer des indices derrière elle — quand l’arrivée de Sean avait soudain modifié les données du problème. Sa proposition représentait une aubaine inespérée, qu’elle ne pouvait se permettre de refuser en pareille circonstance. Aussi l’avait-elle suivi avant de le remercier en lui subtilisant ses clés et en le berçant de mensonges pour filer à l’anglaise avec la Pontiac de son frère. Séduisant ou pas, Sean était l’ennemi à combattre ; Maggie ne pouvait s’autoriser le luxe d’éprouver des remords pour le tour qu’elle lui avait joué.

S'éclipsant par l’issue de secours du restaurant, elle était allée s’installer à bord de la Pontiac, avait regagné son immeuble et récupéré ses bagages dans le coffre de la Chevrolet. Après avoir jeté les deux sacs-poubelle dans un conteneur débordant d’ordures, elle était allée entreposer ses valises à la consigne automatique de la gare routière. Puis elle s’était rendue à l’aéroport pour garer la Pontiac sur un parking longue durée, expédiant aussitôt clés et ticket à Don par courrier exprès. Plutôt nonchalant et insouciant de nature, Don s’abstiendrait peut-être de porter plainte si sa voiture lui était rapidement rendue.

Quant à Sean, qui n’avait rien de nonchalant ni d’insouciant, elle espérait qu’il la croirait partie par le premier avion — sans trop se faire d’illusions sur ce point. Du moins comptait-elle sur sa réticence à perdre plusieurs journées de vacances pour suivre sa trace. Avec un peu de chance, son frère et lui se borneraient à ressasser ses méfaits et à la maudire en buvant quelques bières. Après quoi, ils l’oublieraient.

Voilà où la menait cette existence absurde, songea-t-elle en s’apitoyant pour une fois sur son propre sort : à espérer que l’homme le plus séduisant qu’elle ait rencontré depuis bien longtemps ne se souviendrait jamais des circonstances dans lesquelles il l’avait vue pour la première fois.

Secouant sa morosité, elle retraça mentalement les dernières étapes de sa fuite, un peu réconfortée à l’idée qu’elle avait tout de même réussi à quitter Tampa sans semer le moindre indice concernant sa destination. La navette de l’aéroport l’avait déposée devant un hôtel du centre-ville, puis elle avait hélé un taxi cent mètres plus loin pour regagner la gare routière. Sans connaître sa destination, elle avait ensuite pris le premier autocar qui se présentait et s’était retrouvée à Atlanta. Le chauffeur, un homme entre deux âges à la mine maussade, ne prêtait pas la moindre attention à ses passagers, et il n’avait pas même levé les yeux sur elle en lui rendant la monnaie.

Depuis Atlanta, un autre car l’avait emmenée à Washington, où elle avait enfin emprunté celui qui devait la déposer à Columbus, sa destination initiale.

Arrivée une heure plus tôt au sud de la ville, elle avait payé mille dollars comptant la Hundaye qu’elle conduisait à présent. Si le garagiste paraissait presque honnête et les papiers ne semblaient pas falsifiés, il avait accepté sans sourciller le règlement en espèces de Maggie, ce qui n’était pas très bon signe. Néanmoins, la Hundaye étant le véhicule d’occasion au prix le plus bas du marché, on pouvait raisonnablement estimer — avec un peu d’optimisme — qu’il ne s’agissait pas d’une voiture volée… ce qui n’était tout de même pas une certitude. Pour un détenu « en cavale », il est toujours difficile de ne pas accumuler les délits.

Les barrières délimitant le chantier routier s’achevaient à un feu tricolore. Maggie freina et contempla un instant les petits centres commerciaux qui se succédaient à perte de vue, de chaque côté de la rue. Si son souvenir du plan de la ville était fidèle, elle se trouvait tout près de l’université, et ce quartier regorgeant de logements provisoires était l’endroit rêvé pour évoluer incognito. A présent, elle devait dénicher un motel assez important pour que le réceptionniste ne se souvienne pas d’elle, mais trop petit pour que la direction soit équipée d’un registre informatisé.

Continuer : partie 4 sur 12