Je Saurai Te Retrouver

Cresswell · Chapitre 2 sur 2 · partie 1/12

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Je Saurai Te Retrouver

Prologue

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 12 parties.

 

Colorado Springs

22 mai 1982

Etant donné la situation, Maggie n’avait plus beaucoup de temps devant elle : Cobra était ivre, enragé et il allait la violer. Les coups de poing dont elle lui martela le torse ne réussirent qu’à provoquer son rire. Loin de le décourager, la résistance qu’elle lui opposait semblait plutôt lui plaire, voire le stimuler. Changeant de stratégie, elle se laissa soudain aller et s’appliqua à ne pas réagir quand il força ses lèvres et plongea brutalement la langue dans sa bouche, au risque de l’étouffer.

Elle devait réfléchir. A condition de ne pas céder à la panique, elle pouvait lui échapper.

Cobra l’avait plaquée contre le mur d’un des bâtiments en construction du chantier sur lequel il travaillait ; sûr de sa supériorité physique, et trop occupé à essayer de déboutonner son propre jean, il déployait peu d’efforts pour maintenir Maggie, lui accordant ainsi une certaine liberté de mouvement. Mais comment profiter de cet avantage ? Elle s’en voulait, à présent, d’avoir été assez stupide pour accepter de fumer un joint. Son cerveau était complètement engourdi.

« C'est maintenant ou jamais », décida-t-elle soudain. Et elle ne devait pas manquer son coup parce que cet obsédé ne lui accorderait certainement pas une seconde chance. Saisissant à deux mains la tête hirsute de Cobra, elle projeta en même temps son genou vers le haut et le frappa entre les jambes. Les yeux révulsés, il n’émit aucun son pendant une fraction de seconde. Puis il se plia en deux avec un gémissement de douleur et de rage, qu’il fit suivre d’un chapelet d’obscénités.

Mieux valait ne pas s’attarder. Sans demander son reste, Maggie se faufila prestement dans la pièce adjacente par une percée du mur et traversa la maison au pas de course en direction de la porte par laquelle ils étaient entrés. Les gravats qui jonchaient le sol ralentissaient son allure et, à deux reprises, elle trébucha sur des pots de peinture à peine visibles dans la pénombre. Derrière elle, le pas lourd de Cobra se mit à résonner dans la maison et lui donna des ailes. Heureusement, la porte était restée ouverte et elle la claqua derrière elle en priant pour qu’elle se verrouille automatiquement ; ainsi, Cobra perdrait quelques précieuses secondes.

L'air froid de la nuit lui fouetta le sang tandis qu’elle s’élançait vers la rue déserte, uniquement bordée de maisons en construction. Il faudrait un miracle pour qu’elle réussisse à rentrer saine et sauve chez elle. Si Cobra parvenait à la rattraper, elle allait passer un mauvais quart d’heure. Elle risquait même de se retrouver à l’hôpital, perdant ainsi tout espoir de dissimuler ses frasques à sa mère.

Décidément, l’affaire se présentait mal. Sa mère se mettrait dans tous ses états en apprenant qu’elle avait fait le mur pour retrouver Cobra. Mme Slade n’avait aucune sympathie pour lui et sa bande, les Red Raiders — « des voyous désœuvrés sans une once de cervelle », assurait-elle —, et avait formellement interdit à sa fille de le fréquenter. Maggie serait à coup sûr privée de sortie jusqu’à la fin de l’année si sa mère avait vent de cette histoire, et elle devait à tout prix regagner la maison avant que son absence ne soit remarquée.

Malheureusement, il ne fallait pas compter sur un autobus à une heure pareille ; quant aux voitures, elles ne s’aventuraient pas dans ce quartier encore inhabité.

— J’vais te massacrer, petite garce ! Tu vas d’abord connaître le grand frisson, et ensuite, je t’étranglerai.

Après la voix de Cobra, à peine assourdie par la distance, Maggie entendit une vitre voler en éclats et comprit qu’il avait choisi de sortir par la fenêtre. Terrorisée, elle se précipita instinctivement vers l’endroit où il avait garé sa moto. D’un coup de pied, elle actionna le kick afin de mettre le moteur en marche. Il lui sembla qu’une éternité s’écoulait avant que l’engin ne se décide enfin à démarrer. Heureusement, les effets conjugués de la bière et de la douleur devaient ralentir les mouvements de Cobra. Il se rendit compte que Maggie s’enfuyait avec sa Harley alors qu’il en était toujours à enjamber la croisée, et il poussa alors un rugissement capable de réveiller n’importe qui dans un rayon de trois kilomètres.

Les gaz au maximum, la grosse cylindrée s’élança sur le chemin dans un nuage de poussière. A demi aveuglée par l’affolement, Maggie sentit un filet de sueur glacée couler dans son dos. Soudain, la moto fit une embardée. Elle réussit à la ramener vers le milieu de la rue, mais le coup de guidon fit osciller dangereusement l’engin, qui dévia de nouveau vers le bas-côté. Les dents serrées, Maggie changea de vitesse et poursuivit tant bien que mal sa route, suivant une trajectoire un peu sinueuse en même temps qu’elle conservait une stabilité précaire.

Lorsqu’elle atteignit la route goudronnée, sa frayeur s’était presque dissipée. A cette heure tardive, la circulation n’était pas très dense, et Maggie put parcourir une dizaine de kilomètres avant de croiser dans un virage un camion qui mordait sur la ligne médiane. Elle évita de justesse la collision, mais préféra s’arrêter sur l’accotement. L'exercice devenait décidément trop périlleux à son goût. Encore tremblante d’émotion, elle mit pied à terre et appuya l’engin contre un arbre.

A présent qu’elle était hors d’atteinte de Cobra, elle estimait pouvoir poursuivre sa route à pied. Elle se mit donc à marcher en direction de Pineview, le quartier où elle habitait. En maintenant une bonne allure, il lui faudrait un peu moins de trois quarts d’heure pour arriver chez elle.

Au début de la soirée, quand il lui paraissait encore séduisant et juste assez délirant pour la subjuguer, Cobra l’avait convaincue de fumer un joint avec lui. Pour ne pas avouer qu’elle n’avait encore jamais touché à la drogue, elle s’était efforcée d’inhaler la fumée avec désinvolture, à plusieurs reprises. L'exercice achevé, ses oreilles bourdonnaient légèrement, mais elle avait eu l’impression de rester en possession de tous ses moyens. Avait-elle sous-estimé les effets de la drogue ? se demanda-t-elle soudain, alors que ses jambes la portaient de moins en moins et qu’une brume épaisse lui obscurcissait l’esprit.

A la réflexion, peut-être était-il préférable qu’elle ne soit pas trop lucide. Son intuition lui soufflait qu’une fois chez elle, lorsqu’elle aurait le temps de revenir sur les péripéties qu’elle venait de vivre, l’inconscience de son comportement lui sauterait aux yeux. Comment avait-elle pu se laisser éblouir par un M. Muscle totalement dépourvu de cerveau ? Lui avait-elle vraiment trouvé le moindre charme, à un moment donné ? A présent, elle avait du mal à le croire.

Plus de quarante-cinq minutes semblaient s’être écoulées quand elle atteignit enfin les piliers érigés à l’entrée du lotissement de Pineview. Elle consulta sa montre et constata qu’il était 2 heures du matin. Quel plaisir de se retrouver chez soi ! Aux yeux de Maggie, le quartier abritait l’échantillonnage de population le plus mortellement assommant qu’on puisse imaginer, mais, en cet instant, ses petites rues tranquilles, bordées de marronniers, lui apparurent comme un merveilleux havre de paix et de sécurité. Heureusement, comme tous les soirs, les croulants qui lui tenaient lieu de voisins devaient être au fond de leur lit depuis 23 heures, et il n’y aurait par conséquent personne pour raconter à Mme Slade que sa fille arpentait les rues en pleine nuit.

Maggie s’était réjouie trop vite. Elle s’engageait dans l’allée des Cèdres Bleus quand le bruit d’un véhicule qui approchait la fit grimacer. Tournant vivement la tête, elle aperçut un couple dans une Buick grise. Les Jackson ! Ça n’était vraiment pas de chance qu’ils soient sortis précisément ce soir et qu’ils rentrent en même temps qu’elle ; Mme Jackson, une incorrigible bavarde, était à l’origine de tous les commérages du quartier. Maggie devait donc tout faire pour ne pas être vue.

Comme elle longeait le jardin de son amie Tiffany, elle se dissimula prestement derrière un bouquet de trembles, haut lieu des parties de cache-cache de leur enfance. A son grand soulagement, M. et Mme Jackson semblaient très occupés à s’enguirlander — comme à leur habitude —, et la voiture la dépassa sans qu’ils aient prêté attention à elle. Maggie, du coup, reprit espoir. Dans quelques secondes à peine, elle serait à bon port ; et cette soirée ne serait peut-être pas le fiasco total qu’elle avait craint.

Cette mésaventure lui servirait de leçon, décida-t-elle alors qu’elle quittait furtivement sa cachette. Elle ne sécherait plus les cours pour traîner en ville avec les Red Raiders. En mettant un peu plus d’application à faire ses devoirs de physique, elle obtiendrait sans difficulté de meilleurs résultats, qui lui ouvriraient les portes de l’Ecole d’aviation militaire à laquelle Mme Dowd, la conseillère d’orientation, lui suggérait de s’inscrire.

Son père serait très fier d’elle si elle réussissait le concours — sauf qu’il n’en saurait jamais rien. Sa mère assurait qu’il veillait sur elles depuis le paradis, mais Maggie n’était pas certaine de croire au paradis. Parfois, durant les interminables sermons dominicaux du père Tobias, elle essayait de se figurer son père en train de jouer de la harpe, assis sur un petit nuage, et ne pouvait s’empêcher de sourire — de son vivant, il préférait comme elle la musique moderne aux morceaux classiques. Sa foi en l’au-delà et dans la vie éternelle d’un père qui la verrait d’en haut n’allait pas plus loin.

Les formes familières de sa maison se détachèrent enfin dans l’obscurité. Pour éviter de se faire surprendre au tout dernier moment, elle contourna le bâtiment en rasant les murs, comme à chacune de ses escapades nocturnes. Se laissant glisser dans le puits de jour par la lucarne, elle poussa la fenêtre du sous-sol et sauta dans la salle de jeux.

Un silence paisible et réconfortant l’y accueillit, et elle savoura un instant, immobile, le plaisir d’être tirée d’affaire. Puis, avec un léger soupir de satisfaction, elle traversa la pièce et gravit les marches sur la pointe des pieds. La porte donnant accès au sous-sol grinçait toujours un peu, mais elle avait pris soin de la laisser ouverte en partant. Sans bruit, donc, elle se faufila prestement dans l’entrée et se dirigea vers sa chambre, le dos collé au mur.

Elle en était à la moitié de l’escalier quand un craquement à peine audible, en provenance de la cuisine, l’arrêta net. Sa mère était-elle descendue ? Non, le bruit était trop léger, presque furtif. Si sa mère était allée boire un verre d’eau, elle aurait allumé la lumière.

Peut-être le hamster s’était-il encore échappé de sa cage. Il fallait espérer que non : Mme Slade était morte d’inquiétude chaque fois que Howard prenait ainsi le large. Maggie écouta plus attentivement tandis que le bruit reprenait, et un frisson lui parcourut la nuque. Quelqu’un — pas le hamster — traversait la cuisine d’un pas rapide en faisant craquer le plancher. Etait-ce un cambrioleur ? Retenant son souffle, elle s’appuya à la rampe et se pencha afin de regarder dans la cuisine.

Son angle de vision lui permettait tout juste d’apercevoir l’espace situé entre le bahut et la fenêtre ; elle s’apprêtait à descendre pour vérifier ce qui se passait quand elle entendit la porte donnant sur l’arrière s’ouvrir et se fermer, et une clé tourner dans la serrure. L'intrus venait de quitter la cuisine.

L'inquiétude de Maggie se mua instantanément en fureur. Une seule personne disposait ainsi d’une clé pour entrer et sortir à sa guise en pleine nuit : l’amant de sa mère. Et, s’il se déplaçait dans la maison comme un voleur, c’était sans aucun doute parce qu’il la croyait endormie dans sa chambre et craignait de la réveiller. Tandis qu’elle rentrait en cachette, il quittait les lieux le plus discrètement possible ! La situation aurait sans doute amusé Maggie dans un film, mais, en l’occurrence, elle n’était pas d’humeur à en rire. Elle enrageait, au contraire !

Cette liaison secrète la révoltait profondément. Comment sa mère pouvait-elle trahir ainsi la mémoire de son mari ? Le père de Maggie avait été un véritable héros, vainqueur d’innombrables combats aériens au cours d’opérations militaires dans le monde entier, avant de devenir instructeur des futurs pilotes de l’Ecole nationale d’aviation. Hélas ! son avion s’était écrasé lors d’un vol d’entraînement, et tous les membres de l’équipage avaient péri dans la catastrophe. Anéantie, Rowena Slade s’était montrée inconsolable… durant deux ans, délai après lequel elle avait commencé de fréquenter un autre homme.

Manifestement, elle entretenait même des relations très intimes avec lui. Maggie les avait vus s’embrasser un soir, alors qu’elle rentrait d’un séjour de ski écourté de manière imprévue. Enlacés sur le canapé du salon, sa mère et son amant se couvraient de baisers et de caresses de façon écœurante. Depuis quelque temps, Maggie s’interrogeait : pourquoi cet individu ne venait-il que la nuit ? Pourquoi tant de mystère ? Etait-il marié ?

Immobile dans l’obscurité, Maggie guetta un bruit de moteur. Comme rien ne se produisait, elle haussa les épaules. Si cet imbécile était venu à pied, c’était qu’il n’habitait pas loin. Conclusion : sa mère couchait avec l’un de leurs voisins.

Dégoûtée, Maggie songea qu’il y avait même de fortes chances pour que l’imbécile en question soit le père de l’un ou l’une de ses camarades de classe. Quelle horreur ! Cette histoire était à la limite du sordide… Elle se dirigea vers sa chambre d’un pas traînant, trop furieuse pour se soucier d’être discrète. Eh bien oui, elle était allée retrouver Cobra en cachette ! Oui, ils avaient fumé du haschich ensemble ! Quelle importance, après tout ? Sa mère ne se conduisait guère mieux… voire bien pire, quand on y pensait. Sa liaison secrète durait depuis plusieurs mois, et Maggie était lasse de cette comédie permanente, des faux-fuyants et des mensonges grossiers.

Du dos de la main, elle essuya une larme sur sa joue et ravala un sanglot ; elle avait passé l’âge de pleurnicher parce que sa mère lui cachait quelque chose. Mais demain soir, en rentrant du lycée, elle l’attendrait de pied ferme et demanderait quelques explications. A 15 ans, elle n’était plus un bébé. Elle avait le droit de savoir si sa mère faisait des bêtises avec un voisin. Elle exigerait de connaître l’identité de l’« homme invisible » — qui, soit dit en passant, méritait de recevoir un bon coup de pied quelque part, comme Cobra.

— Maggie…

L'appel la fit se figer. Sa mère avait dû l’entendre marcher dans le couloir. Devait-elle répondre ? Après une courte hésitation, elle opta pour la sécurité. Filant d’abord jusqu’à sa propre chambre, elle ôta ses chaussures de sport, se débarrassa de son jean et de son chandail puis, en T-shirt et caleçon à fleurs — sa tenue de nuit habituelle —, elle regagna le couloir et se dirigea vers la porte du fond.

— Maman ? demanda-t-elle de son ton le plus innocent.

Passant la tête par l’entrebâillement, elle se frotta les yeux comme si on venait de la tirer d’un profond sommeil. Puis elle avança de quelques pas dans la pièce.

— Maman, tu m’as appelée ? Que veux-tu ?

Sa mère ne répondit pas. Une odeur âcre flottait dans l’air, et Maggie éprouva soudain une bouffée d’appréhension. Que se passait-il ? La chambre n’était pas éclairée ; à tâtons, elle trouva l’interrupteur et alluma les appliques.

Les yeux clos, Rowena Slade était étendue au milieu du lit qu’elle partageait autrefois avec son époux. Elle serrait sur son abdomen un oreiller maculé de sang.

— Maman ! Maman ?

Affolée, Maggie se précipita vers le lit. La frayeur que lui avait causée l’attaque de Cobra n’avait rien de comparable avec l’épouvante qui la submergeait en cet instant. Se penchant sur sa mère, elle souleva l’oreiller taché. Du sang jaillit, qui éclaboussa son T-shirt. Affolée, Maggie poussa un cri et remit l’oreiller en place.

— Mon Dieu ! Maman, que t’arrive-t-il ? Que dois-je faire ? Mme Slade battit des paupières, et un faible gémissement s’échappa de sa gorge.

Maggie secoua la tête.

— S'il te plaît, maman, dis-moi ce qu’il faut faire. Je… je ne sais pas. Il faut me le dire, maman.

Sa mère ouvrit enfin les yeux. Son regard vacilla un instant avant de se fixer sur Maggie. Un bref instant, celle-ci eut le sentiment qu’elle souriait.

— Je t’aime… Mag, dit Rowena dans un souffle. Tu es… la meilleure des filles…

Ses paroles se perdirent dans un murmure indistinct, et ses yeux se fermèrent de nouveau.

— Non, je t’en prie, ne te rendors pas ! J’ai besoin de toi. Je t’aime, maman !

S'agenouillant près du lit, Maggie essuya machinalement avec le bord du drap les larmes qui ruisselaient sur ses joues. Dans le mouvement, un objet tomba des replis de l’édredon : un revolver. L'adolescente le ramassa et l’examina avec stupéfaction.

— Il a tiré sur toi ! Oh ! maman, je m’en veux tellement ; j’aurais dû être là…

Sa mère ébaucha un geste de la main.

— Pas… ta… faute…

Soudain, Maggie s’avisa qu’elle perdait un temps précieux, qu’il fallait essayer de sauver la blessée. Rageusement, elle jeta l’arme dans un coin.

— Je vais appeler des secours, dit-elle en composant le 911, la main de Rowena dans la sienne. On… on a tiré sur ma mère, reprit-elle d’une voix entrecoupée de sanglots dès que l’opératrice eut décroché. Il faut envoyer des secours d’urgence. Elle saigne beaucoup et je ne sais pas comment arrêter l’hémorragie.

Ses doigts étaient si gluants que le récepteur lui échappa et rebondit sur le lit, heurtant Mme Slade au passage. Rowena émit une plainte sourde et Maggie se retourna, horrifiée par sa maladresse.

— Oh ! maman, je suis désolée. Je ne voulais pas te faire de mal… Oh ! mon Dieu, pardonne-moi, maman.

— Ce n’est rien… tu ne l’as pas fait exprès… La voix de la malheureuse était presque inaudible.

— Mademoiselle, mademoiselle ! Etes-vous là ? Il me faut votre adresse, mademoiselle.

Au comble de l’affolement, Maggie reprit tant bien que mal le combiné.

— Je vous en prie, faites vite, dit-elle. Il y a du sang partout, c’est affreux. Maman va perdre connaissance.

A demi étouffée par les larmes et les sanglots, elle réprima un hoquet.

— Nous sommes à Pineview — au 4141, allée des Pignons. Appelez un médecin, une ambulance… Maman souffre terriblement.

Elle raccrocha et plaça délicatement la tête de sa mère au creux de son bras. Son teint blême, ses lèvres bleuies lui donnaient l’aspect d’un cadavre. « Elle est morte », songea Maggie, qui eut soudain l’impression que son sang se glaçait dans ses veines. Secouée de sanglots, elle prit les mains de Rowena et les porta à ses joues. Une pression presque imperceptible de ses doigts glacés lui indiqua que sa mère vivait encore.

Pour combien de temps ?

La bouche de la blessée se tordit, et elle émit une sorte de grognement. Maggie s’aperçut qu’elle voulait dire quelque chose, mais qu’elle souffrait trop pour cela.

— Chut ! dit-elle en posant un doigt sur ses lèvres. Nous parlerons plus tard.

D’une main tremblante, elle lui caressa tendrement le visage.

— Ce n’est rien ; tout va s’arranger, tu verras. L'ambulance va arriver et les médecins te tireront d’affaire.

Les yeux de Rowena s’ouvrirent de nouveau. Elle fixa Maggie d’un regard intense et articula d’une voix claire et nette :

— Je t’aime, Maggie.

Puis elle referma les yeux.

 

Toujours assise sur le lit, Maggie tenait sa mère dans ses bras quand les secours arrivèrent. Elle entendit sonner, puis frapper à la porte, mais, n’osant pas bouger de peur que le sang jaillisse de nouveau de la blessure, elle demeura immobile. Peut-être ne saignait-on plus, une fois qu’on était mort… Les membres de l’équipe médicale cognèrent de plus belle à chaque porte. Puis le téléphone sonna, qu’elle ignora également, incapable qu’elle était d’atteindre l’appareil.

En définitive, après beaucoup de bruit et d’agitation, quelques personnes firent irruption dans la chambre. Elle leva les yeux sur eux sans réellement les voir, comme si un voile obscurcissait sa vision. Ils s’adressèrent à elle, mais leurs propos semblaient incompréhensibles ; et elle était trop abattue pour comprendre ce qu’ils disaient.

Un homme en blanc s’agenouilla près du lit et posa un stéthoscope sur la poitrine de sa mère. Puis il se redressa et secoua la tête. Maggie le suivit des yeux parce qu’il fallait bien regarder quelque part ; elle se sentait curieusement incapable de la moindre réaction.

Une femme s’approcha à son tour et lui dit quelques mots. Maggie l’entendit parfaitement, mais, au moment de lui répondre, elle s’aperçut que la question lui avait déjà échappé.

— Elle est en état de choc, dit un homme aux cheveux gris et à la stature imposante.

Maggie tourna la tête et croisa son regard. Après s’être humecté les lèvres, elle articula enfin :

— Ma mère est morte.

La jeune femme noire qui l’avait questionnée posa la main sur son bras, en un geste plein de douceur.

— Si tu m’accompagnais dans une autre pièce, ma chérie ? L'équipe médicale va prendre soin de ta maman.

Quelques pensées cohérentes commencèrent à se frayer un chemin jusqu’au cerveau engourdi de Maggie.

— Ils ne peuvent plus prendre soin d’elle. Elle est morte.

Le cadavre qu’elle tenait contre elle avait perdu toute sa chaleur, et Maggie était restée si longtemps dans la même position qu’elle souffrait de crampes, qui la paralysaient presque. Baissant les yeux sur le visage appuyé contre sa poitrine, un visage étranger, elle éprouva soudain une inexplicable répulsion pour ce corps qui avait été celui de sa mère.

Du coin de l’œil, elle vit l’homme aux cheveux gris échanger un bref regard avec la jeune femme. Ils s’adressèrent mutuellement un petit signe de tête, et l’homme dégagea les bras de Maggie du torse de sa mère tandis que la femme la soulevait à demi pour la tirer du lit.

— Je suis l’inspecteur Washington, de la police criminelle, mais tu peux m’appeler Janette, indiqua-t-elle. Ton nom est Maggie Slade, n’est-ce pas ?

Maggie se contenta de hocher la tête. Elle essaya de se retourner pour voir ce que les infirmiers faisaient du corps de sa mère, mais Janette l’enlaça par la taille et l’entraîna vers la porte sans qu’elle trouve l’énergie de lui résister.

Elles descendirent au rez-de-chaussée et gagnèrent la cuisine. En s’asseyant devant la table, Maggie vit que ses mains étaient couvertes de sang. Prise d’une brusque nausée, elle eut tout juste le temps de courir jusqu’au cabinet de toilette pour vomir.

Epuisée, elle s’appuya ensuite contre le bord du lavabo. Elle eut un moment l’impression que son estomac allait continuer de se soulever ainsi sans relâche, bien qu’il soit vide. Mais les spasmes cessèrent enfin. Quand elle pivota, elle découvrit Janette, qui l’attendait près de la porte entrebâillée.

— Ça va mieux, mon petit ?

Non, elle n’allait pas mieux. Une poigne d’acier lui déchirait les entrailles.

— J’ai… j’ai besoin de me laver les mains, répondit-elle.

— Je t’attends ici.

Ce que faisait Janette importait peu à Maggie. Elle se savonna le visage et les bras et les rinça abondamment à l’eau chaude ; puis elle se lava les épaules, le cou, et la moindre parcelle de peau dénudée, sans parvenir à se délivrer de l’odeur du sang ni de cette matière poisseuse qui semblait la recouvrir de manière indélébile.

L'insensibilité due au choc s’atténuait peu à peu, cédant la place à une souffrance intolérable. Maggie se sentait fragilisée, prête à s’effondrer à tout instant. Elle avait envie de pleurer, mais ses larmes semblaient bloquées dans une grosse boule qui lui obstruait la gorge, l’empêchant presque de respirer. Levant les yeux, elle se vit osciller dans le miroir.

Soudain, Janette empoigna sa tête et l’obligea à se pencher en avant.

— Eh là, fillette ! J’ai bien cru qu’on allait te perdre. Viens, on retourne dans la cuisine. Tu as besoin de t’asseoir, et une tasse de thé te fera du bien.

Maggie ne voulait pas de thé — elle ne voulait rien du tout —, mais elle suivit Janette et but docilement le breuvage chaud et sucré qu’on lui présenta. Il lui sembla que la boule, au fond de sa gorge, descendait légèrement, sans lui permettre pour autant de proférer le moindre son.

Elle appréciait la compagnie de Janette, qui, assise en face d’elle, lui tenait la main ; elle aurait voulu rester longtemps ainsi, sans bouger ni rien dire, pour éviter de penser à ce qui venait de se passer.

L'homme aux cheveux gris vint les rejoindre dans la cuisine, et derrière lui, dans l’entrée, Maggie vit passer les infirmiers avec une civière. Manifestement, ils emportaient le corps de sa mère — comme ils devaient emporter chaque jour des dizaines de cadavres.

A l’idée que Rowena allait se retrouver à la morgue, de plus en plus raide, étendue sur une table, dans un sac de plastique, un torrent de douleur la submergea. Un hurlement muet monta des profondeurs de son être, il lui sembla que son cœur explosait. Sous la souffrance, elle se balança imperceptiblement d’avant en arrière, les bras croisés sur le ventre.

Pourquoi ? Mais pourquoi ?

Le sort était trop injuste avec elle. Après lui avoir ravi son père, voilà que la mort lui prenait sa mère. Pourquoi s’acharnait-elle ainsi sur eux ?

Si elle n’avait pas commis l’erreur de s’éclipser ce soir, sa mère serait sans doute encore en vie. Si elle était restée à la maison au lieu de rejoindre la bande des Red Raiders, elle aurait pu protéger Rowena — et empêcher l’assassin de commettre son crime. Ecrasée par le poids du remords qui s’abattait soudain sur elle, Maggie, en proie au plus profond désespoir, courba la tête et regarda ses pieds nus. Elle s’était rendue coupable d’une grave faute, et sa mère était morte.

L'homme qui les avait rejointes tira une chaise et s’assit entre Maggie et Janette.

— Je m’appelle Tom Garda, dit-il. Je suis inspecteur de police dans le district de Colorado Springs. J’imagine à quel point tu dois être bouleversée, Maggie, mais il me faudrait quelques renseignements à propos de ce qui s’est passé ici ce soir.

Janette esquissa un geste de protestation.

— Voyons, Tom, ne bouscule pas cette enfant ! Son état ne lui permet pas de te répondre.

Un pli amer déforma la bouche de Garda.

— Bon sang, Janette, Rowena Slade a été abattue à bout portant dans son lit. Il n’y avait aucune trace d’effraction et personne d’autre dans la maison. A mon avis, cela nous autorise à poser deux ou trois questions à la demoiselle avant de retourner nous mettre au lit.

— Il s’agit d’une mineure, ne l’oublie pas.

— Et c’est l’unique raison de ta présence ici ! riposta Garda. Maggie, rien ne t’oblige à me répondre, mais aurais-tu l’obligeance de me raconter ce qui est arrivé cette nuit ?

Ce Tom Garda ne lui plaisait guère, décida Maggie. Il avait l’air hargneux, comme s’il était en colère contre elle. Elle secoua la tête.

— Je n’ai pas envie d’en parler.

— Et pour quelle raison ? demanda Tom.

— Parce que ma mère est morte, dit-elle d’une voix tremblante.

— Sais-tu de quelle manière ? insista le policier. Comment ta mère est-elle morte, Maggie ?

— On a tiré sur elle.

N’allait-il pas en finir, avec ses questions ? Ne se rendait-il pas compte de sa cruauté ? Craignant de se mettre à hurler ou de fondre en larmes, Maggie s’appliquait à parler le plus froidement possible.

— Oui, nous avons bien vu qu’on a tiré sur elle, répondit Tom. Je suppose qu’il s’agit d’un accident. Etait-ce un accident, Maggie ?

— Je ne sais pas. Je n’étais pas là quand il l’a tuée.

Tom Garda eut un mouvement de surprise, et Janette se mordit la lèvre avant de se pencher de nouveau sur la table pour reprendre la main de Maggie.

— Sais-tu qui a tué ta mère, Maggie ? interrogea-t-elle à son tour. Est-ce un homme ? Quelqu’un que tu connais ?

Maggie secoua la tête.

— Pas tout à fait. Il doit s’agir de son amant, c’est tout ce que je sais.

Garda intervint avant que Janette ait pu dire autre chose.

— Qui est l’amant de ta mère, Maggie ?

Maggie ouvrit la bouche, avant de se raviser. A présent que sa mère était morte, elle ne voulait pas insulter sa mémoire en révélant sa liaison avec un inconnu qu’elle soupçonnait en plus d’être marié.

Du bout des orteils, elle dessina de petits cercles sur le parquet.

— Je ne sais pas si maman avait… avait… un amant, déclara-t-elle enfin.

L'inspecteur approcha son visage à quelques centimètres du sien.

— Tu viens pourtant de nous dire que c’est sans doute son amant qui l’a tuée.

— J’ai dû me tromper.

— Donc, ta mère n’avait pas d’amant ? C'est bien ce que tu affirmes ?

— Je n’en sais rien. Nous ne parlions pas tellement de ça. Maman aimait mon père, c’est tout ce dont je suis sûre.

— Donc tu n’es même pas certaine que ta mère avait un amant. Dans ce cas, pourquoi as-tu prétendu qu’il était l’assassin ?

Il était évident qu’il la jugeait stupide, songea Maggie. Peut-être avait-il raison. Ne se comportait-elle pas comme une belle idiote ?

— Je l’ai entendu traverser la cuisine, expliqua-t-elle. Ensuite, je l’ai entendu sortir. Il a ouvert la porte du fond et l’a fermée à clé derrière lui. C'est pour ça que j’ai pensé que ce devait être l’ami de maman, parce que personne d’autre n’a une clé de la maison.

Janette et Garda échangèrent un coup d’œil incrédule. A quoi bon dire la vérité ? songea Maggie avec lassitude.

— Tu l’as entendu dans la cuisine au moment où il partait, répéta le policier en se frottant pensivement le menton. Quelle heure était-il ?

— Environ 2 heures du matin. Peut-être un peu plus.

— A peu près 2 heures.

D’un geste fébrile, Tom Garda prit quelques notes sur un carnet qu’il avait tiré de sa poche.

— L'aurais-tu également entendu arriver, par hasard ?

— Non.

— Comment est-ce possible ?

Maggie hésita.

— Je devais dormir…

Elle détourna les yeux. Si elle avait honte de mentir ainsi, elle n’avait plus du tout envie d’opter de nouveau pour la franchise. Tom Garda était inspecteur de police, et elle avait commis plusieurs délits cette nuit : la loi ne l’autorisait pas à consommer de la bière à son âge, et encore moins à fumer du haschich ; en plus, Cobra l’accuserait à coup sûr d’avoir volé sa Harley si jamais elle évoquait la tentative de viol.

Garda se cala dans son siège, les sourcils froncés.

— Ainsi, tu n’es pas certaine que ta mère ait eu un amant et tu n’as pas la moindre idée de son identité. Mais il aurait pu se trouver dans la maison cette nuit parce que tu crois l’avoir entendu sortir par la porte du fond et fermer à clé derrière lui.

Apparemment, il ne la croyait pas, mais c’était la dernière des préoccupations de Maggie. Les murs de la cuisine se fermaient sur elle, l’air devenait irrespirable. Elle avait envie de sortir, envie d’être seule, envie de pleurer. Elle aurait voulu effacer cette nuit de cauchemar et remonter le temps jusqu’à la veille, retrouver sa mère, bien vivante, et lui promettre que jamais plus elle ne se sauverait la nuit en cachette.

Un jeune homme entra dans la pièce, les cheveux ébouriffés et les genoux poussiéreux, comme s’il venait de ramper sous les meubles. Maggie se souvint de l’avoir croisé dans l’escalier quand elle descendait avec Janette. Il la regarda brièvement, avec intérêt, avant de brandir un sac de plastique contenant un revolver.

— J’ai pensé que cela vous intéresserait, inspecteur.

Bien qu’assise à l’autre extrémité de la table, Maggie aperçut le sang dont l’arme était couverte et elle porta la main à sa bouche, réprimant un nouveau haut-le-cœur.

Garda se tourna vivement vers le nouveau venu et émit un léger sifflement.

— En effet. Où l’avez-vous trouvé ?

— Derrière la table de nuit. Comme il n’y a aucune trace de lutte, j’ai pensé qu’on avait peut-être tenté maladroitement de le cacher.

— Il porte des empreintes ? demanda l’inspecteur.

— A foison, affirma le jeune homme.

— Vous êtes nouveau, n’est-ce pas ? reprit Garda. Comment vous appelez-vous ?

— Sean MacLeod.

— Vous avez fait du bon travail, Sean, mais n’allez pas tout gâcher par une imprudence ; inutile de vous rappeler qu’une pièce à conviction doit être conservée intacte, je présume.

— Oui, monsieur.

Sur ces entrefaites, des éclats de voix irrités leur parvinrent depuis la porte d’entrée. Après une brève altercation, Maggie vit entrer le père de son amie Tiffany. Hirsute, en peignoir et caleçon long, il lui rappela par son allure son père, le dimanche matin. Voir un visage familier lui fit tant de bien qu’elle se précipita vers lui en même temps qu’elle fondait brusquement en larmes.

M. Albers la prit dans ses bras et l’étreignit avec chaleur.

— Maggie, ma chérie, dit-il en lui caressant les cheveux d’un geste gauche. C'est épouvantable. Nous avons appris ce qui s’est passé. Personne ne voulait y croire. Sache que nous sommes avec toi…

En vain, Maggie essaya d’arrêter le flot de larmes trop longtemps contenues, et ses sanglots ne firent que redoubler. M. Albers resserra son étreinte.

— Ne t’inquiète pas, ma chérie. Nous allons prendre soin de toi. J’ai appris la cause de ce remue-ménage et je suis venu te chercher pour t’emmener chez nous. Tiffany et sa mère sont en train de te préparer un lit dans la chambre de ton amie.

Maggie s’accrocha désespérément à lui, chancelante, anéantie par le chagrin.

— Merci, chuchota-t-elle.

— C'est le moins que nous puissions faire. Allez, ma chérie, enfile vite une veste et des chaussures, et partons. Pour le reste, Tiffie pourra te prêter tout ce dont tu auras besoin.

— Pas si vite ! lança l’inspecteur en s’interposant. J’ai encore un certain nombre de questions à lui poser.

— Des questions qui peuvent sans doute attendre demain, répliqua M. Albers sans dissimuler sa colère. Viens, Maggie, montons dans ta chambre chercher tes chaussures. Tiffie et sa mère t’attendent.

— Avant que Mlle Slade ne quitte cette maison, je dois lui demander de me remettre les vêtements qu’elle porte.

M. Albers dévisagea le policier avec stupéfaction.

— Pour quoi faire ?

— Pour les confier aux experts, qui les examineront afin d’y déceler d’éventuelles preuves.

— Quel genre de preuves ?

— Des traces de poudre, répondit l’inspecteur d’un ton sec. Des éléments qui permettraient de déterminer si la personne portant ces vêtements est susceptible ou non d’avoir tiré avec une arme à feu.

Maggie était trop exténuée pour comprendre de quoi parlaient exactement les deux hommes, mais elle vit que le père de Tiffany était scandalisé.

— Vous ne soupçonneriez tout de même pas cette… cette pauvre enfant d’avoir tué sa mère ! C'est une plaisanterie de très mauvais goût, inspecteur !

— Je ne plaisante jamais quand il est question d’un meurtre, monsieur. L'examen de ces vêtements peut aussi servir à disculper cette jeune fille de toute implication dans le crime commis cette nuit.

Maggie cligna des yeux, soudain consciente de la signification des propos de ce policier dont elle avait déjà oublié le nom : il la soupçonnait d’avoir tiré sur sa mère ! L'idée était si absurde qu’elle se borna à le fixer quelques secondes, incrédule. Il lui rendit son regard, la toisant avec sévérité. Une bouffée de colère monta en elle puis s’évanouit aussitôt, la replongeant dans sa torpeur. Pourquoi se soucier de ce que pouvait penser un vieux flic un peu débile ? En définitive, le monde était peuplé de pauvres cloches de son espèce.

Le père de Tiffany, qui avait toujours le bras passé sur ses épaules, reprit la parole.

— Si j’accepte de vous laisser emporter les vêtements de Maggie, c’est uniquement parce que j’ai l’absolue certitude qu’elle n’est en aucune façon impliquée dans cette tragédie.

— Vous pouvez penser ce que vous…

— Votre coopération nous est précieuse, affirma Janette en interrompant son collègue. Maggie, ma chérie, veux-tu que je t’accompagne à l’étage ?

L'adolescente accepta sans hésiter. Elle n’avait pas la moindre envie de passer de nouveau devant la chambre de sa mère. Baissant les yeux sur son T-shirt, elle vit qu’il était maculé de sang, comme le revolver dans le sac en plastique transparent. Seule la présence de M. Albers et de l’inspecteur l’empêcha d’ôter ses vêtements sanglants au beau milieu de la cuisine.

A l’étage, Janette l’aida à trouver du linge propre ainsi qu’un survêtement confortable. Maggie se fichait de savoir que les policiers voulaient emporter son T-shirt et son caleçon parce qu’on la soupçonnait de meurtre. Elle voulait surtout se débarrasser à tout jamais de ces vêtements.

— Monsieur Albers, je comprends que vous soyez impatient d’éloigner Maggie d’ici, dit Janette au père de Tiffany quand elles redescendirent. Mais il faut nous donner vos coordonnées afin que nous puissions reprendre contact avec vous dans la journée. L'aide de Maggie nous sera indispensable pour découvrir l’identité de l’assassin.

— Inutile de nous appeler, répondit M. Albers. Nous vous appellerons nous-mêmes. Mon épouse a l’intention de mettre Maggie au lit avec un somnifère, et j’espère que la pauvre enfant pourra prendre un peu de repos. Elle semble sur le point de s’effondrer d’un moment à l’autre. Vous avez si souvent affaire à des gangsters et à des escrocs que vous ne semblez pas vous rendre compte de ce qui lui arrive : elle est orpheline, désormais. Elle a perdu ses deux parents en l’espace de deux ans. C'est une véritable tragédie, pour elle, et non un fait divers dont elle serait simplement le témoin.

— Nous souhaitons avant toute chose mettre la main sur le coupable, assura Janette. Voici ma carte professionnelle, monsieur Albers. J’attends votre appel.

La jeune femme se tourna vers Maggie et lui sourit avec gentillesse.

— Courage, Maggie. Essaie de dormir un peu, veux-tu ?

— Oui, murmura machinalement Maggie.

En même temps, elle ne comprenait pas comment on pouvait la croire capable de dormir ; sans doute ne parviendrait-elle plus jamais à trouver le sommeil.

L'inspecteur grisonnant ne sourit pas et ne manifesta aucune sollicitude à son égard.

— Si je n’ai pas de nouvelles de vous à 14 heures, monsieur Albers, je vous téléphonerai pour parler à Mlle Slade.

— Faites comme bon vous semble. Dans l’intervalle, je prendrai contact avec mon avocat.

— C'est votre droit. Bonsoir, monsieur Albers. Mademoiselle…

Saluant Maggie d’un bref hochement de tête, il s’éloigna en direction de l’escalier. Le jeune homme qui avait apporté le revolver avait quant à lui disparu depuis longtemps.

Janette suivit l’inspecteur dans la chambre principale.

— Qu’est-ce qui vous prend, Tom ? Vous pourriez manifester un peu de mansuétude à l’égard de cette enfant, tout de même. Après tout, nous ne savons pas si c’est elle.

— Vraiment ?

Garda se pencha sur le lit pour prendre l’oreiller, qu’il brandit devant lui.

— Une femme a été assassinée ici, cette nuit, pendant son sommeil. Il n’y avait qu’une seule personne dans la maison au moment du crime : la jeune fille que vous me demandez de ménager !

— Mme Slade s’est peut-être suicidée ; ou bien la gamine a réellement entendu l’amant de sa mère…

— Laquelle pourrait aussi avoir été tuée par un extraterrestre, bien sûr !

D’un geste agacé, l’inspecteur laissa retomber l’oreiller sur le lit.

— J’en ai par-dessus la tête de ces adolescents pourris des classes aisées qui se croient tout permis — y compris tuer.

Janette secoua la tête.

— Vous êtes furieux parce que les jurés ont refusé de déclarer Nathan Brooking coupable de viol à cause de sa belle petite gueule et de son aisance en public. Ne vous vengez pas sur Maggie Slade, Tom. Nous ignorons vraiment si elle a tué sa mère.

— Et les propos que vous l’avez entendue tenir au téléphone, quand elle appelait police secours ? Elle s’excusait auprès de sa mère de l’avoir blessée. Quant à cette pathétique tentative d’orienter les recherches vers un mystérieux intrus…

Sans même achever sa phrase, Tom Garda ricana.

— Je parie dix dollars que c’est elle, conclut-il.

Janette pivota sur ses talons.

Elle ne s’aventura pas à relever le pari.

1.

 

 

Saint Petersburg,

Floride, mai 1997

Le détective Sean MacLeod était de méchante humeur. Hélas ! il n’y avait là rien de bien nouveau : depuis plus d’un an, il pestait contre la terre entière et commençait à s’y accoutumer. Il acheva sa bière, écrasa la boîte vide et visa la poubelle. Naturellement, le projectile manqua sa cible. Les yeux fixés sur le réfrigérateur, Sean se demanda s’il allait fournir l’effort de se lever pour prendre une autre bière.

Sa mère ramassa le récipient vide avant qu’il ait trouvé l’énergie de quitter sa chaise.

— Chez nous, on recycle les déchets, rappela-t-elle sans la moindre intonation de reproche.

Armée d’une éponge, elle essuya les gouttes de bière qui avaient éclaboussé son carrelage de céramique.

— La poubelle grise est destinée au verre et aux boîtes métalliques, la bleue au papier.

— Très bien, je tâcherai de m’en souvenir. Maman, pour l’amour du ciel, pourrais-tu cesser de faire le ménage ?

Repoussant sa chaise, Sean lui ôta l’éponge des mains et la jeta dans l’évier.

— Tu vas effacer le motif de ce maudit carrelage à force de le récurer.

— J’essaie seulement de le garder impeccable ; il est tellement joli…

Elle avait dit cela sur le ton de l’excuse, comme si c’était elle qui avait tort, et non lui. Sean se reprocha aussitôt d’avoir perdu patience. Ces derniers temps, en vérité, il se sentait incapable d’éprouver autre chose que des remords. Ses parents avaient vécu pendant quarante ans dans le même pavillon de banlieue, à Chicago, et cette villa en Floride représentait le rêve de leur vie, l’aboutissement d’une existence de labeur et de privations. Quel droit avait-il de critiquer sa mère si elle prenait plaisir à garder sa cuisine étincelante et à entretenir son carrelage ? Qui était-il pour se sentir agacé parce que son père passait toutes ses matinées à ranger ses outils sur l’établi installé dans un coin du garage ?

Il décida de faire amende honorable.

— Tout est superbe, maman. Un de ces jours, un journaliste viendra ici faire un reportage pour Demeures de style.

— Allons donc !

Sa mère se mit à rire, mais Sean vit qu’elle était flattée. Au même moment, la voix de son père leur parvint depuis le

séjour.

— Shirley, 20 sur 20 va commencer. Viens vite t’asseoir.

— J’arrive tout de suite. Je finis de vider le lave-vaisselle.

— Je m’en occupe, dit Sean en poussant gentiment sa mère vers le salon. Va regarder ta série préférée ; tu risques de manquer le début.

— Ma foi, je ne vais pas me faire prier, mon chéri. Si tu es sûr de savoir où je range les choses…

— Aurais-tu oublié que je suis détective ? Je trouverai la place de chaque objet.

L'évocation de sa profession perturba visiblement Shirley, comme si elle s’attendait à voir Sean s’effondrer sous ses yeux. Elle lui adressa un sourire indécis, puis dénoua son tablier et l’accrocha derrière la porte de la cuisine avant de passer dans l’autre pièce.

— Le saladier se range sur l’étagère la plus haute du placard, à gauche de l’évier, indiqua-t-elle encore.

— Compris, ne t’inquiète pas, répondit Sean. Alors que sa mère rejoignait son père, il entendit :

— Comment le trouves-tu ?

Ron MacLeod, qui devenait un peu dur d’oreille, avait tendance à parler fort alors qu’il croyait s’exprimer à voix basse.

— Chut ! Sois un peu plus discret, Ron ! Il va très bien.

— Bel optimisme ! répliqua le père de Sean d’un ton sarcastique. Depuis qu’il est arrivé, ton fils tourne comme un ours en cage.

Shirley MacLeod essaya de nouveau de lui faire baisser le ton.

— Il ira mieux dans quelques jours, assura-t-elle.

— Certainement pas, s’il reste ainsi dans son coin à boire de la bière et à arpenter cette fichue villa du soir au matin.

La voix tonitruante du vieil homme dominait les premiers dialogues de la série télévisée.

— Il a beau être notre fils, tout cela commence à me taper sur les nerfs !

— Il lui faut juste un peu de temps pour se remettre. Dois-je te rappeler qu’il a perdu deux de ses coéquipiers en moins d’un an, et qu’il s’est retrouvé deux fois à l’hôpital…

— Il aurait dû avoir l’intelligence de démissionner à la première alerte.

— Je pense qu’il l’aurait fait s’il n’avait pas appris l’infidélité de sa femme.

— Tu ne veux pas me faire croire qu’il se soucie d’avoir perdu Lynn ? Lorsqu’ils vivaient ensemble, il passait rarement une nuit chez lui. Pour ce qui me concerne, je ne la blâme pas d’avoir demandé le divorce. C'est un drogué du travail, une vraie bête de somme. Son métier lui boulotte l’existence.

Toujours conciliante, la mère de Sean s’abstint de jeter de l’huile sur le feu et évita de répondre directement. Sean la soupçonnait pourtant de partager l’opinion de son époux.

— Quels que soient ses sentiments à l’égard de Lynn, il a beaucoup souffert d’être séparé de sa fille. Tu sais à quel point il aime Heather. Elle est tellement adorable…

Une fois qu’il eut vidé le lave-vaisselle, Sean décrocha le téléphone pour appeler son frère. Il n’avait pas la moindre intention de tourner en rond toute la nuit à compter les mois qui le séparaient de Thanksgiving, date à laquelle le divorce serait prononcé — en faveur de Lynn — et où il pourrait enfin passer un moment avec Heather.

Si Don était chez lui, il décrocherait dès la première sonnerie. Sous prétexte qu’une bonne affaire pouvait toujours lui passer sous le nez, il avait installé un téléphone dans chacune des quatorze pièces de sa somptueuse villa du bord de mer. Il filtrait très rarement les appels qui lui parvenaient. Si d’aventure il s’agissait de quelqu’un à qui il ne souhaitait pas parler, il se bornait à lui raccrocher au nez. Même chose s’il avait affaire à l’une de ses ex-épouses. Don ne s’embarrassait pas de remords ou d’états d’âme à propos de ses échecs matrimoniaux. Selon lui, ses ex-femmes — toutes les trois, sans exception — étaient de fieffées garces. Pas un instant, il ne doutait qu’il avait été un mari modèle. Si ses mariages avaient échoué, la faute en incombait à ces mégères qui auraient dû s’arranger pour éviter les heurts. Point final.

A la suite d’un week-end à Atlanta avec Lynn et son futur époux chirurgien, Sean commençait à penser que l’attitude de Don envers ses ex-femmes présentait certains avantages.

— Donald MacLeod à l’appareil.

Le cadet de Sean, américain de la troisième génération, s’appliquait à faire croire qu’il débarquait tout juste de Glasgow. Ayant découvert qu’un fort accent écossais lui assurait presque automatiquement la confiance de ses interlocuteurs, il comptait sur ce subterfuge pour s’attirer encore plus de clients.

— Bonsoir, c’est ton frère préféré. Ta proposition de virée nocturne du côté d’Ybor City est-elle encore d’actualité ?

— Plus que jamais ! Tu seras surpris de voir le nombre de jolies filles qu’on rencontre à Ybor City un vendredi soir.

— Dans ce cas, installe-toi au volant de ta plus belle voiture et viens me chercher. Je me sens d’humeur à noyer mon chagrin en ta compagnie. Et arrange-toi pour perdre en route cet accent ridicule, veux-tu ?

— A quel accent fais-tu allusion, je te prie ?

— Don, si tu tiens à atteindre ton quarantième anniversaire…

— D’accord. J’arrive tout de suite.

Si l’on pouvait nourrir de nombreux griefs à l’encontre de Don, on ne pouvait pas lui reprocher d’exiger des explications fastidieuses ou de manquer d’esprit de décision.

Sean alla faire un brin de toilette afin de se dégriser un peu avant d’entamer la tournée des bars. En compagnie de Don, il était certain de terminer la soirée dans un endroit riche en beautés disponibles, avec un bon disc-jockey et une vaste piste de danse. Et, si son frère était dans sa forme habituelle, il ferait quelques pas sur la piste et dénicherait celle qui allait partager son lit avant même que la serveuse ait apporté leurs consommations.

Naguère, lorsque Sean avait encore la naïveté de croire qu’hommes et femmes pouvaient entretenir des rapports authentiques et enrichissants, il s’était efforcé de convaincre son cadet qu’une aventure éphémère lui procurerait plus de satisfaction s’il parlait à sa conquête d’une nuit avant de passer au lit. Depuis son divorce, il s’était rangé aux arguments de Don : si une femme était consentante et possédait des appas convaincants, il était inutile d’en apprendre davantage à son sujet. Ce soir, il avait la ferme intention de mettre ses pas dans ceux de son frère et d’opérer sa sélection en fonction des critères les plus prosaïques, tels que le galbe d’une jambe ou la rondeur d’un sein.

Sa mère ayant tenu à s’occuper de ses lessives depuis son arrivée d’Atlanta, elle avait repassé et amidonné tout son linge, jusqu’à ses caleçons. Sean trouva un pantalon de grosse toile écrue, presque méconnaissable avec son pli impeccable, et boutonna tant bien que mal sa chemise de lin au col et aux poignets empesés. Alors qu’il grimaçait devant le miroir, dans ses vêtements trop raides, il se demanda si les femmes d’Ybor City seraient sensibles aux efforts qu’avait déployés sa mère pour l’obliger à se tenir droit…

Après s’être passé un peu d’eau de toilette sur la nuque — autre innovation postérieure au divorce —, il sortit attendre son frère dans le patio. La journée avait été torride, mais une petite brise rafraîchissait agréablement l’air de la nuit, à présent. Sean admirait le reflet de la lune dans le minuscule bassin artificiel lorsque Don arriva.

Son costume et sa chemise pastel semblaient directement issus de la garde-robe de Deux flics à Miami. Souriant de toutes ses dents, il donna l’accolade à Sean et pénétra en coup de vent dans la maison. Au premier coup d’œil — même sans le connaître —, on devinait sans peine qu’il s’agissait du concessionnaire automobile le plus prospère de la région.

— Bonsoir, p’pa. Maman, tu es magnifique ! Cette nouvelle coiffure te va à ravir.

Il gratifia sa mère d’un baiser sonore.

— Je vous ai apporté une boîte de chocolats, ajouta-t-il. Vous les dégusterez en regardant votre série préférée.

— Il ne faut pas nous gâter ainsi, dit Shirley sans dissimuler son plaisir. Oh, Don ! Des chocolats belges, mes préférés !

— La dame de mon cœur a droit à tous les égards.

Se tournant vers son père, il lui frappa l’épaule avec entrain.

— Et les Cubbies, p’pa ? Le match d’hier était fabuleux, n’est-ce pas ?

— Je parie qu’ils gagneront la coupe, affirma Ron. Tu verras : cette année, les Cubs iront jusqu’au bout.

— Espérons que tu as raison.

Don se pencha par-dessus le dossier du canapé pour choisir un chocolat dans la boîte.

— Viens regarder le match chez moi, la prochaine fois. L'équipe est encore plus impressionnante sur écran géant.

— C'est gentil, et je…

— Alors, c’est entendu. Le rendez-vous est pris. Tout en léchant une trace de chocolat sur ses doigts, Don se dirigea vers la porte d’entrée, son bras sous celui de son frère.

— Bon, soyez sages pendant notre absence, les enfants. Fermez la porte à clé derrière nous.

Shirley leva les yeux sur ses fils.

— A quelle heure rentreras-tu, Sean ? As-tu la clé que je t’ai donnée ?

— La voici, dit-il en brandissant un porte-clés affublé d’un flamant rose en plastique fluorescent.

— Ne l’attendez pas, intervint Don. Il décidera peut-être de terminer la nuit chez moi. Hé ! voici Barbara Walters qui revient sur l’écran. Nous ne vous dérangerons pas plus longtemps. En route, Sean. Bonsoir, les parents.

Moins de trois minutes après être entré, Don avait déjà franchi le seuil en sens inverse. Sean se mit à rire de bon cœur, comme cela ne lui était plus arrivé depuis un certain temps.

— Décidément, tu n’as pas changé depuis le lycée ! Comment diable réussis-tu ce tour de passe-passe ?

Continuer : partie 2 sur 12