Journal d'un sous-officier, 1870

Amédée Delorme · Chapitre 23 sur 29

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Journal d'un sous-officier, 1870

Chapitre II

Réconfortés, ragaillardis, nous quittâmes l'auberge, prêts à endurer de nouvelles fatigues pourvu qu'elles ne servissent pas à nous éloigner encore de l'ennemi. Même à jeun, nous ne demandions qu'à faire notre devoir; mais—règle sans exception—le courage se décuple au sortir de table, quand une légère griserie trouble imperceptiblement la vue. Le paysage bénéficia à nos yeux de l'agréable état où nous nous trouvions.

Pour gagner Ourcelles, il nous fallut traverser un petit village, Cernay, bâti, en forme de T, à cheval sur la route qui va de Cravant à Mer, par Origny, et sur le chemin qui vers l'est le relie à Lorges. Il est entouré, avec quelques grands arbres, de vergers clos de haies, qui, au printemps, en été et en automne, doivent lui former une ceinture charmante de fleurs, de feuillage et de fruits. Les arbres et les arbustes n'y montraient alors que leurs squelettes, et cependant nous nous l'imaginâmes tel qu'aux beaux jours. Au reste, quelques nuages de fumée s'échappaient des toits et suffisaient pour lui donner la vie, en attestant la présence des habitants autour du foyer hivernal.

Comme couronnement de cette bonne journée, je fus hélé en arrivant au camp par le vaguemestre, qui avait à me remettre une lettre de mon frère Emmanuel. Les journaux ayant répandu la nouvelle du premier engagement du 17e corps, la sollicitude de ma famille s'était éveillée: les angoisses des miens se trahissaient par ces mots, qu'ont gravés dans mon coeur les larmes qu'ils me firent coulerj'en conviens sans honte, car je me sentis attendri, mais non pas amolli:—«Comme il faut tout prévoir, si tu viens à être blessé, préviens-nous aussitôt... ou fais-nous prévenir. Il est convenu à la maison que, là où tu seras, j'irai, pour te ramener, si c'est possible, ou, sinon, pour te soigner.»

Ni le lieutenant Barta ni M. Houssine n'étaient encore arrivés. En revanche, le capitaine Eynard, sa mission terminée, avait rejoint son poste. Il s'occupait activement de reconstituer la compagnie, secondé par le sergent Villiot, qui était parvenu des premiers au point de ralliement avec Laurier. En même temps que nous et après nous, les hommes arrivèrent, isolément, ou par petits groupes. A la fin du jour, les deux tiers de l'effectif étaient présents. De même dans tout le régiment, qui, dès lors, pouvait au premier ordre entrer en ligne.

Le colonel Koch, en prenant le commandement de la brigade, avait passé la conduite du 48e au commandant Bourrel, du 1er bataillon. Au 3e nous étions toujours dirigés par l'intrépide vieillard, capitaine David. De beaux exemples d'honneur, de courage et de dévouement nous soutenaient, nous stimulaient: quelques prodiges qu'exécutât la délégation de Tours pour l'improvisation des armées, elle ne pouvait parfaire son oeuvre dans les détails. Ainsi, notre bataillon ne comptait aucun officier monté. Pas plus l'adjudant-major que le capitaine David. Des chevaux leur eussent été précieux pour conduire et faire mouvoir une unité d'un millier d'hommes. Ce petit fait méritait d'être noté, à l'honneur des chefs qui surent utiliser des instruments tactiquement incomplets, sans parler de l'inexpérience individuelle de leurs éléments.

Chaque jour, la température devenait plus rigoureuse. Tout en demandant à ses soldats une entière abnégation, le général Chanzy leur était pitoyable; il lui parut impossible de continuer à nous faire coucher sous la tente. Des dispositions furent prises pour le cantonnement dans les villages d'ailleurs nombreux en ce pays. Notre bataillon fut distribué dans les granges d'Origny, au centre de la ligne de bataille. Mais pour les fourriers, point de repos: ils devaient concourir aux prises d'armes pendant le jour, et, la nuit, assister aux longues distributions de vivres.