Journal d'un sous-officier, 1870
Chapitre II
Quel vide dans le wagon, malgré le tumulte environnant! Bien que, blotti silencieusement dans un coin, je m'efforçasse de jouir encore, comme d'un doux parfum, du souvenir de cette minute exquise, je souffrais; j'étais triste, craignant que ma mère n'eût entendu ces mots jetés au passage par un brutal, par un jaloux: «Embrassez-le bien, vous ne le reverrez pas!»
Lorsque, au matin, nous eûmes dépassé Bordeaux, le froid, dans nos wagons à marchandises mal clos; devint, d'heure en heure plus vif et la campagne nous apparut toute dépouillée. Elle semblait s'être mise en deuil à mesure que nous nous rapprochions des contrées où se jouaient nos destinées. Mais, aux abords des grandes villes, comme dans les plus petits hameaux, nous apercevions les jeunes gens et les hommes faits s'exerçant au maniement des armes. Ils interrompaient leurs manoeuvres pour nous saluer, et six cents voix leur répondaient en entonnant un chant patriotique.
II
Arrivés à Angers à une heure du matin, nous fûmes cantonnés provisoirement dans les bâtiments de l'École des arts et métiers. Après quatre heures d'un pénible sommeil sur les tables d'étude, on nous distribua des billets de logement. Chacun se mit en quête de l'habitant chargé de le recevoir. Il y eut ce jour-là repos général— excepté pour moi.