Journal d'un sous-officier, 1870
Chapitre III
Déjà, le 6, la canonnade s'était sourdement fait entendre à l'extrême droite, première démonstration de l'ennemi sur Meung. Le 7, dès la première heure, l'attaque fut générale. Tandis que nous attendions sous les armes, la 2e division du 21e corps et la 3e du 17e, sur notre gauche, s'opposaient aux reconnaissances de l'ennemi, à Vallières, devant Saint-Laurent-des-Bois, et, plus près de nous, à Villermain. A notre droite, du côté de Beaugency, la 1re division du 16e corps se battait aussi, avec l'appui, cette fois heureux, du 51e de marche, pendant qu'au centre le général de Roquebrune, commandant la 1re division du 17e corps, repoussait victorieusement deux divisions bavaroises qui s'étaient avancées de Cravant et, plus à droite, de Beaumont.
Comme l'armée avait pu vaincre sans nous, les compagnies regagnèrent à la nuit leurs cantonnements, et, avec mes collègues, chacun entouré de sa corvée, j'allai battre la semelle auprès des charrettes d'un convoi administratif parqué à l'entrée du village. Annoncées pour minuit, les distributions n'étaient pas achevées au petit jour. Or il neigeait. Les flocons abondants, épais, voilaient le ciel, sans répit, d'une nuée de taches claires tourbillonnant sur un fond gris, tandis que, dans le cercle restreint où la vue pouvait s'étendre, ils accusaient la forme des choses en les ouatant de blanc. Meules de paille, chariots de convoi, chevaux immobiles sous les harnais et nous-mêmes, tout prenait une même couleur spectrale, car le froid figeait les flocons, et il ne nous était pas permis de faire des feux visibles de trop loin: le foyer que nous entretenions modérément avec des broussailles ne suffisait pas pour nous dégourdir les pieds et les mains; mais il colorait de lueurs fugitives un tableau qui nous rappelait invinciblement la douloureuse légende de la retraite de Russie.
III
Au jour, un jour presque aussi gris, aussi triste que la nuit, nous pûmes aller répartir les vivres entre les escouades, puis nous étendre un peu, pendant que nos camarades préparaient la soupe sur les fourneaux improvisés le long des maisons. Elle fut vite absorbée, car le canon et la fusillade avaient tôt battu le rappel. Les Allemands, surpris de se heurter contre une armée en bataille, quand ils espéraient n'avoir qu'à ramasser des traînards débandés, avaient reconnu la nécessité de redoubler leurs coups. Avec l'assentiment du grand état-major de Versailles, le prince Frédéric-Charles ralentissait la marche des troupes dirigées sur la rive gauche de la Loire pour qu'elles pussent seconder les efforts du grand-duc de Mecklembourg; et le 1er corps d'armée bavarois, appuyé par la 22e division prussienne et la 4e division de cavalerie, allait tenter de rompre nos lignes.
Dès huit heures, l'attaque se produisait violemment contre la division Collin, du 21e corps, à notre gauche. Le général de Roquebrune se dirigeait alors sur Cravant, et notre division recevait l'ordre de se porter en soutien sur Cernay, le poétique petit village à la ceinture de vergers.
En avant d'Origny, le bataillon se forme, sous les ordres du capitaine David. La barbe blanche et le tremblement de tête de cet homme de haute stature donnent une autorité singulière aux commandements qu'il articule d'une voix ferme, avec une énergie juvénile. Sac au dos, les rangs étaient formés: le vieux capitaine s'apprêtait à crier en avant, lorsqu'il nous arriva un renfort inespéré.
Le lieutenant Barta, M. Houssine, les sergents Gouzy, Nareval et une trentaine d'hommes nous rejoignirent enfin. Ils revenaient de Mer, jusqu'où ils s'étaient égarés. Quelques minutes plus tard, et nous allions au feu sans eux; mais, parce que nous ne les avions pas suivis, ils songeaient à nous gourmander, tant est irrésistible l'envie d'accuser autrui quand soi-même on ne se sent pas sans reproche. Ma situation aurait sans doute été pénible, sans la présence de notre capitaine. Le sous-lieutenant Houssine eût été heureux de me chercher chicane; mais il était gêné d'avoir à s'en prendre en même temps au sergent-major, à Villiot et à Laurier. Au surplus, M. Eynard n'était pas homme à encourager les mauvaises plaisanteries. Il coupa court à des récriminations un peu grotesques et tout à fait oiseuses. La compagnie se reconstitua à l'effectif respectable de 180 hommes, et, formé en colonne par sections, le bataillon se dirigea vers la partie du champ de bataille qui nous était assignée, au nord d'Origny, à deux kilomètres environ.
Durant notre marche assez pénible dans des champs labourés ou à travers des vignes hérissées de tuteurs et de ceps rampant sur la terre et sous la neige, nous pûmes causer un peu, Nareval et moi. Soit que les étapes supplémentaires l'eussent fatigué, soit qu'un fâcheux pressentiment le troublât, il manquait de cet enthousiasme que, dans le trajet de Perpignan à Angers, je m'étais plus d'une fois efforcé de modérer. Le décor n'était point fait à la vérité pour réchauffer le coeur. Le sol était dur et glissant, la neige nous glaçait, et l'idée d'être couché là pour ne plus se relever nous faisait malgré tout passer un frisson dans le dos. Une steppe blanche, à perte de vue. A peine si la silhouette des fermes et des villages tranchait sur cet horizon pâle. Dans les hameaux que nous côtoyions, les jardins étaient déserts, les basses-cours silencieuses. Pas un nuage de fumée au-dessus des toits, comme l'avant-veille. Les récents combats avaient chassé tous les êtres vivants et fait de cette plaine une immense nécropole. Seule la lueur des décharges, leur détonation, à droite et à gauche, rompaient la morne tristesse de la nature. La vie ne s'y révélait que par le jeu formidable des instruments de mort.
Les deux premiers bataillons du 48e, cantonnés dans le village d'Ourcelles, nous avaient devancés sur le terrain. Dessus n'est pas le mot, dedans serait plus exact, car nous les trouvâmes en position dans des tranchées-abris pratiquées au milieu des champs entre Origny et Villejouan. L'esprit français trouva, dans cette circonstance, l'occasion de s'exercer, malgré la gravité du moment. «Ils seront bien gênés pour courir! disait l'un.—Parbleu, ajouta un autre, ils font déjà le pas gymnastique sur place. Vois donc!» Le fait est qu'ils tâchaient de se réchauffer les pieds. «Ils s'enterrent avant d'être tués!» conclut un troisième. Plaisanterie macabre, non sans à-propos. La plupart de ces ouvrages de défense devaient abréger, après la bataille, la triste besogne des infirmiers. Beaucoup d'hommes furent déposés dans les fosses qu'ils avaient aidé à creuser la veille.
Tout en les plaisantant, nous serrâmes, en passant, la main aux camarades, que peut-être nous ne reverrions plus. A ce moment un roulement sourd, comparable à l'écho affaibli de coups de battoirs précipités, se fit entendre vers l'ouest. Dans la brume de l'horizon se profila bientôt, tranchant sur la blancheur du terrain, un groupe irrégulier et mouvant de cavaliers qui venaient de Josnes. Ils s'avançaient au trot, mais ralentirent leur allure pour passer en revue nos deux premiers bataillons. C'était l'état-major de l'armée.
Le général Chanzy parcourait le champ de bataille, s'assurant partout de l'exécution de ses ordres, et veillant à la bonne tenue des troupes. Il montait un cheval arabe à longue crinière, sans doute celui que nous avions entrevu dans la froide nuit du 1er au 2 décembre. Alors dans la force de l'âge, le vainqueur de Coulmiers tenait droite sa tête fine, aux moustaches effilées, aux sourcils froncés légèrement. Sauf ce dernier signe de perpétuelle réflexion, sa physionomie martiale respirait la confiance et le calme. La journée de la veille, les engagements du matin, justifiaient cet état sérieux d'une grande conscience en repos. Qu'il fût battu, Chanzy avait du moins tenté tout ce qui était en son pouvoir; mais il semblait croire sincèrement à la victoire. Il communiqua son espoir à ceux de nos camarades qui occupaient les tranchées: en passant, il leur promit la revanche.
Cette figure, animée du plein éclat que donnent les grandes responsabilités courageusement acceptées, contrastait avec l'air fatigué des aides de camp, surmenés nuit et jour. Ces jeunes têtes pâles émergeaient à demi du col des pelisses-fourrées, autour du visage austère du général Guillemot, que semblait allonger encore sa barbiche blonde.