Jungle Rule: Les Chroniques de H.Kubrick (French Edition)
— Vous êtes du coin ?
Killer Town
— Vous êtes du coin ?
Elle lance un jet de crachat dégoulinant de haine en direction de l’étranger pour marquer son territoire et lui signifier qu’elle n’a pas envie d’engager la conversation.
— Je vous ai observée dans le bar. Vous étiez pensive.
Elle balaie du regard le parking du bar, tout est désert. Elle place sa main sur son couteau Bowie suspendu à une accroche sur le côté de son jean, prête à dégainer l’arme si l’inconnu s’amusait à se jeter sur elle.
— Les gens qui s’arrêtent dans cette ville minière paumée fuient leurs démons. Avez-vous quelque chose à fuir ? Avance l’homme avec un regard affuté.
— Ne parlez pas ce que vous ne savez pas, crache-t-elle d’un ton venimeux.
— Voulez-vous que je vous dépose quelque part ? La première ville où règne la civilisation est à 800 km d’ici.
Elle toise l’inconnu d’un air menaçant. Elle ne veut rien demander à personne, elle ne veut rien devoir aux humains. Quand ils te rendent service, ils attendent de toi que tu leur livres ton âme sur un plateau. Ce sont des êtres maléfiques et vicieux. Ils attendent toujours quelque chose en retour. Elle étudie l’inconnu, ce qu’elle remarque sur son avant-bras retient son attention. Elle note les chiffres en tête sans que l’inconnu s’en aperçoive. Elle a une mémoire eidétique, elle est aussi douée en calcul mental. Elle se rappelle qu’on lui avait appris à l’école qu’il fut une époque sombre quelque part dans le monde où l’on faisait porter des chiffres et des étoiles à des humains. Ces personnes disparaissaient parfois dénoncées par leurs voisins qui s’emparaient ensuite de leurs biens.
— Je trouverai quelque chose.
— Comme vous voulez.
Il monte dans son Range Rover sport, fait marche arrière et prend la direction en contrebas de la ville. Prise d’une forme de paranoïa glaciale, elle inspecte les environs pour voir si des gens l’ont vue discuter avec l’individu. S’il s’est intéressé à elle, c’est parce qu’il a senti que quelque chose clochait chez elle. Il n’y a que des cinglés dans le Nouveau Monde qui s’intéressent à elle. Quand ils s’approchent au plus près, tout finit par sauter, par s’embraser en éclaboussant tout le monde. Il va falloir qu’elle garde l’œil sur l’inconnu aux chiffres. Qu’elle trouve la faille béante dans son existence avant qu’il signe sa perte !
Elle prend la direction opposée qui conduit à la réserve indienne qui surplombe cette ville minière aux allures spectrales. Elle compte y passer la nuit à la belle étoile pour se protéger des humains. Elle tire sur les sangles de son sac de randonnée pour mieux ajuster et répartir le poids qui pèse sur ses épaules. En dévalant les chemins tortueux et en pentes, les paroles du tatoué lui reviennent :
« — les gens qui s’arrêtent dans cette ville minière paumée fuient leurs démons. Avez-vous quelque chose à fuir ? »
Il faut entrer en contact avec Hazan au plus vite pour se mettre en mode protection, se dit-elle. Autrefois, quand elle était ado, elle faisait usage des moyens dérisoires à sa portée pour se protéger des humains, mais dans le Nouveau Monde, il a besoin de Hazan. Elle se sent essoufflée, mais dans sa tête, elle est en train de passer au peigne fin l’image de l’inconnu et d’analyser son langage corporel. La bouche ment, mais le corps ne ment jamais. Le corps dit toujours le contraire de ce que la bouche sort.
Quand elle arrive relativement à une hauteur qui lui offre une vue à 360 degrés sur les vestiges de cette ville où des maisons défraichies aux airs de fantôme témoignent du peu d’habitants qui lui reste, elle se sépare de son sac, le repose au sol, fait un feu, déplie son sac de couchage et l’installe pour la nuit. Elle fouille dans l’une des nombreuses cachettes de son sac pour en extirper le petit PC portable dissimulé dans une housse. Cette petite machine aux angles arrondis est le seul trésor qu’elle possède au monde. Il a été configuré et débridé par Hazan qui le lui a offert le soir de son anniversaire. Une fausse date d’anniversaire que Hazan lui a attribuée, comme toutes les fois où elle s’installe dans une nouvelle ville pour y jouer un nouveau scénario.
Quand elle gagne une nouvelle ville dans une nouvelle identité, elle éprouve toujours ce sentiment lénifiant de renaître comme si elle sortait de l’utérus d’une nouvelle mère qui vient de la mettre au monde. Qui la nourrira avec le sein et la protégera comme une louve protège ses petits. Une infinie quête animale dont elle est sous emprise. Une sensation unique au monde, comparable à la première sensation que le crack a procurée à une toxico dont elle est condamnée à ne jamais retrouver.
Hazan est en quelque sorte son ange gardien, mais elle ne l’a jamais rencontré dans la vraie vie. Tout ce dont elle a conscience c’est qu’elle éprouve des picotements au cœur quand elle discute avec lui. Ces picotements se transforment ensuite en déchirures quand le jailbreaker décide de mettre fin à leur discussion. Elle n’arrive pas à mettre un mot exact sur ses picotements, sur cette chaleur électrique qui prend forme dans son bas ventre puis se propage dans les infimes cavités de son intimité.
Elle actionne le programme Tor pour crypter sa position. Quand elle est sûre que les outils de traçage des agents fédéraux ne démasqueront pas ses faits et gestes encore moins son adresse IP, elle devient Pixy dans les méandres d’un internet clandestin. Une zone de non-droit où elle peut demander tout et n’importe quoi.
— Yo, Pixy,
ça fait un bail, on t’avait perdue…
— Un taf de merde qui nique tout mon temps. File-moi des infos sur ce matricule…
Elle fait rentrer les numéros tatoués sur l’avant-bras de l’inconnu en faisant usage de sa mémoire eidétique.
Au bout de dix longues minutes, Hazan lui fait signe.
— T’es toujours là...?
— Oui.
— Ce numéro est celui que portait une nana à Auschwitz, elle s’appelait Gloria Akermann. Elle avait une sœur jumelle qui s’appelait Helen. Elles ont vécu dans le ghetto de Cracovie en Pologne avant d’être déportées avec leurs parents et leurs deux petits frères. Gloria et Helen bossaient comme bonnes à tout faire chez un toubib SS complètement sadique du nom de Josef Mengele. Il était surnommé l’ange de la mort d’Auschwitz parce qu’il menait des expériences scientifiques sur des jumelles et des nains.
— Trouve-moi un flingue sans numéros de série.
— Assemblé ?
— Je ferai l’assemblage.
— Ça te prendra du temps. Tu ne maîtrises pas les codes d’assemblage, c’est un job de pro.
— Ne t’inquiète pas pour moi…
— OK, je te mets en contact avec un de mes gars.
— Combien je lui file ?
— Je préfère la crypto, mais je prends du liquide de l’Ancien Monde pour cette fois. On va dire trois cents dollars, t’es de la maison.
Elle referme son pc portable. Sors des restes d’un sandwich de ce midi et mords dedans en regardant les flammes danser dans la nuit. Ses yeux montent vers le ciel où une infinité d’étoiles brillent comme une invitation à les rejoindre dans la Voie lactée. Sans le vouloir, elle se met à imaginer les mains viriles de Hazan sur elle. Subitement, elle eut honte de sentir le fond de sa culotte inondée et les points de ses seins se durcir comme toutes les nuits où elle s’imagine avec lui. Elle se déteste de ressentir de telles choses. Elle s’en veut de ressembler à sa mère. Elle n’est pas aussi faible qu’elle. Ces salauds qui sont obnubilés par ce qu’elle a entre ses cuisses ne conditionnent pas sa vie. Qu’ils aillent tous se faire foutre, y compris Hazan.
Le lendemain, elle se réveille à 5 h du matin, elle plie bagage et éteint le feu avec de la terre. Quand elle jette un coup d’œil sur son téléphone à clapet jetable, Hazan lui exhorte de descendre en ville pour y rencontrer son contact. Le premier bus est à 6 heures du matin donc elle se hâte d’effacer les dernières traces de son passage dans cette réserve indienne pour éviter d’être pistée par les gardes forestiers.
Elle emprunte le même itinéraire tortueux pour rejoindre la route principale. À peine, qu’elle a atteint l’arrêt de bus, celui-ci s’arrête devant elle. Il est à moitié vide. Les passagers, des ouvriers principalement sont aussi éreintés et blasés que le reflet fantomatique de cette ville. Elle prend place à l’arrière et se replie sur elle-même pour somnoler.
Le centre-ville de Killer Town compte que quelques commerces, il est aussi décrépit que le reste de la ville. Un seul café restaurant dont la façade vient d’être rafistolée se démarque de ce sinistre décor.
Elle pousse la porte, traverse la salle sous les regards interrogatifs des habitués et s’installe au fond. Quand la vieille Saly remarque sa chevelure violette dissimulée par endroit sous la capuche de son sweat noir, elle vient prendre sa commande.
— Je vous sers quoi ce matin ?
— Je prends la formule petit déjeuner.
— Souhaitez-vous un supplément ?
— Non, grommelle-t-elle en arborant un regard de chien battu pour lui fermer toute opportunité de se lancer dans une discussion.
Elle connait ces vieilles langues de pute, elles sont toujours à l’affût de commérages pour se sentir vivantes ou se délecter du malheur des autres.
Elle observe par la fenêtre quatre véhicules des fédéraux se garer en file devant le café. Quand ils font leur entrée dans la salle, un mauvais pressentiment prend place dans les méandres de son être. Les yeux des clients rivés sur l’écran plat de la télévision éveillent sa curiosité.
— Vous n’êtes pas au courant ? Une remarque mordante que lui lance la vieille.
— Que se passe-t-il ?
— Toute une fratrie atteinte de nanisme a été exterminée. Ils ont été portés disparus depuis un mois. Leurs corps ont été finalement retrouvés dans les rocheuses entre Killer Town et Town Krikk. Tout le secteur a été bouclé par les fédéraux assistés par les agents de la sécurité intérieure qui ratissent large les rivages des rocheuses. Leurs boites crâniennes ont été ouvertes et leurs cervelles prélevées. Ils appartenaient à une communauté amish qui vit au pied de la réserve indienne. C’est bien l’œuvre d’un psychopathe. Heureusement qu’ils n’ont pas subi de sévices sexuels.
Elle se sent subitement nerveuse. Elle est arrivée dans cette bourgade à la même époque où des sœurs et frères nains ont disparu. Les gens savent qu’elle est de passage à Killer Town, qu’elle est une marginale. Ces meurtres pourraient lui être mis sur le dos. Elle maudit intérieurement le chaos qui continue de s’acharner sur elle.
Les paroles de Hazan lui reviennent instantanément : Josef Mengele, l’ange de la mort d’Auschwitz pratiquait des expériences scientifiques sur des jumelles et des nains. Le beau visage parfait de l’inconnu tatoué s’impose à elle. Sa mémoire eidétique place devant son champ visuel le matricule de Gloria Akermann. Elle en conclut que ces meurtres ont un rapport avec le tatoué. Il se pourrait qu’il soit un admirateur fou de Mengele. Il reproduit les mêmes crimes que le docteur sadique d’Auschwitz. Il faut qu’elle tire tout ça au clair sinon des tas de cadavres de nains et de jumelles se répandront sur son périple sanguinaire. Un tueur en série qui vénère un médecin nazi, c’est la dernière chose sur laquelle elle souhaitait tomber. Aussi elle se rappelle que l’inconnu tatoué a parlé de Town Krikk qui se trouve à 800 km d’ici. Il faut qu’elle se rende sur place pour le traquer.
Elle finit son petit déjeuner, règle l’addition et quitte les lieux. Elle prend la direction qui mène droit à la seule agence de change qui accepte de prendre les tout derniers billets de banque en circulation contre la cryptomonnaie. Dès que la responsable de l’agence, une bonne mère de famille la voit débouler dans les lieux, elle quitte son bureau et vient à sa rencontre.
— Suivez-moi.
Elle la suit sans se poser de questions. Elle sait qu’elle est le contact de Hazan. Ce dernier a des contacts partout avec qui il fait affaire. Chacun y trouve son compte, mais elle n’avait jamais soupçonné que parmi eux, il y’a des mères de famille sous tout rapport. Il faut dire que dans le Nouveau Monde tout a changé, tout a flambé dû à un effondrement bancaire et financier qui a précipité l’économie mondiale dans la cryptomonnaie et l’humain dans une identité numérique. Elle lutte encore pour ne pas être enfermée dans une identité numérique, elle refuse d’être traquée par les algorithmes, raison pour laquelle elle a demandé au jailbreaker de débrider tous ses appareils connectés.
Cette mère de famille bosse certainement pour lui pour arrondir ses fins de mois. Elle la conduit dans ce qui ressemble à un sous-sol aux poutres apparentes où une pâle lumière éclaire la boiserie et l’ameublement dérisoire. Un coffre-fort calé entre deux murs se démarque de ce cadre sommaire. La femme compose le code, en tire un paquet et le lui tend.
— Un M1911 calibre 45 avec un numéro de série falsifié, sans fichier balistique, originaire des bas-fonds de Danao aux Philippines. Vous pouvez tuer impunément avec ce bijou fantôme.
— J’avais dit à Hazan un flingue non assemblé sans numéro de série.
Elle en veut au débrideur de l’avoir prise pour une bleue alors que ça fait longtemps qu’ils font affaire.
— C’est tout ce que Hazan m’a remis, dit-elle avec un air de maîtresse d’école.
Elle lance un jet de crachat pour lui signifier que son ton méprisant la déplaît. La femme s’empresse de se mettre hors de portée pour éviter le liquide douteux. Elles restent dans la pénombre à se jauger sans débiter un seul mot, puis ses yeux fusillent le décolleté aguicheur de la mère de famille bonne à baiser, une sordide pensée lui vient à l’esprit : Hazan saute-t-elle cette poupée gonflable aux nichons siliconés ? C’est alors qu’un vif pincement acide tenaille son cœur dont elle s’efforce d’étouffer en maudissant le jailbreaker. Elle sort de la poche de sa veste de camouflage une enveloppe et la lui remet.
Elle prend congé et se dirige tout droit à la petite gare de chemin de fer qui ne paie pas de mine pour grimper dans un train qui court droit à Town Krikk. La première ville où commence la civilisation comme l'a si bonnement décrite le tatoué.
OceanofPDF.com