L homme alphomega

GABRIEL JAN · Chapitre 22 sur 24

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L homme alphomega

Chapitre XVI

 

Ils avaient repris leur marche après une bonne nuit de sommeil. Le paysage était toujours le même et offrait une beauté dont nul ne se lassait. Le murmure des rivières accompagnait le chant des passereaux ; des sons agréables qui, petit à petit, avaient tendance à s'amenuiser...

Le silence total tomba sur la région vers la fin de la matinée alors que le soleil inondait les vallons de sa chaude lumière.

Le cœur gonflé d'espoir, le petit peuple conduit par Jarvid et Arina avançait dans l'atmosphère brûlante de la mi-journée. Il respectait la méditation de ses guides qu'il considérait un peu comme des dieux.

Pourtant, fermant la marche, trois hommes discutaient à mi-voix, s'interrogeant sur l'attitude de Jarvid et d'Arina. Depuis le matin, ceux-ci n'avaient prononcé que quelques paroles. On les devinait préoccupés, voire anxieux, mais nul n'avait osé leur demander des explications.

— Est-ce qu'on va encore marcher comme ça longtemps ? demanda Zorf à ses deux compagnons. Parce que j'aimerais quand même savoir où on va !...

Vous voulez que je vous dise ? Je suis pas tranquille !... Y a ici un drôle de silence... Hein ? Qu'est ce que vous en pensez ?

— C'est vrai, reconnut Théo. Ce matin encore on entendait les oiseaux... Et maintenant, plus rien !... C'est comme si plus rien n'existait !

Ils épiaient le paysage comme si quelque danger étrange s'y cachait pour les surprendre au moment le plus inattendu. Ils avaient tous trois remarqué des phénomènes curieux, très rapides, mais ils s'étaient gardés d'en parler tant ils leur paraissaient invraisemblables.

Plusieurs fois Théo avait été sur le point d'interroger ses deux amis afin de vérifier qu'il ne s'était pas trompé, qu'il n'avait pas été le jouet d'une quelconque hallucination. Il s'était tu, espérant secrètement qu'un autre parlerait de ces phénomènes avant lui.

D'ailleurs, comment exprimer correctement ce que l'on voyait ? Chaque séquence était trop brève pour qu'on pût la décrire avec exactitude...

— Va bien falloir qu'on s'arrête ! grommela Zorf. On va pas continuer comme ça !

— Ah ! Ferme-la ! lui lança La Ruse. Jarvid sait ce qu'il fait. S'il avance, c'est qu'il a de bonnes raisons pour ça !

— Ouais ?... Je voudrais bien savoir lesquelles !

Zorf étreignait son fusil. Il préférait avoir à affronter des ennemis en chair et en os, des hommes comme lui, plutôt que subir cette sorte d'angoisse dont il ne s'expliquait pas l'origine.

— Je sais pas ce que je donnerais pour voir les Thogs, dit-il sans tenir compte de l'avis de La Ruse. Ce silence met mes nerfs en pelote !... Faudrait pas que ça dure encore longtemps, sinon je deviendrais cinglé !

— S'il n'y avait que ça ! répliqua La Ruse. Regarde-moi ce ciel !... Tu ne trouves pas qu'il est trop bleu ?... On dirait qu'il n'est pas vrai ! Et les arbres ? T'as vu les arbres ?... Parfois, ils bougent ! Tout bouge ! Et le vent n'y est pour rien !

 

— Oui, dit Théo qui attendait l'occasion de manifester son inquiétude. Tout bouge !... A certains moments, les arbres sont flous. On les voit comme au travers d'un brouillard... On croit qu'ils vont disparaître, et puis non. Ils redeviennent normaux. Cela va vite. On a à peine le temps de voir ce qui se passe ! Et ça recommence un peu plus loin...

— J'ai donc pas rêvé, dit Zorf, presque joyeux. Vous avez vu ça aussi ! Je pensais que c'était la chaleur qui me jouait un tour... Mais puisque vous avez vu aussi, c'est que ça doit être vrai !... Hum ! Vous croyez que Jarvid s'en est rendu compte ?

— Oh ! sûrement ! répondit Théo. En tout cas, on lui demandera à la prochaine halte.

— On risque d'attendre longtemps ! bougonna Zorf. Pourquoi pas tout de suite ?

— Non... Laissons-le...

Théo n'en dit pas davantage.

— Mais, insista le géant, et si on était en danger ? Une fois de plus, La Ruse intervint :

— Tais-toi, Zorf ! Tais-toi... Et marche !

Cependant, Zorf ne voulait rien entendre. En cet instant, seule son idée prévalait, et il comptait bien la faire partager aux deux autres, et même à tous les autres ! Ce silence, ces bizarres phénomènes, cette apparente instabilité du paysage sollicitaient trop son esprit pour qu'il se résignât à les accepter ou à les ignorer. L'énervement le gagnait.

Il aurait voulu frapper l'ennemi, le détruire ou mourir, mais certainement pas rester inactif. Le rôle passif qu'il était contraint de jouer concentrait son désir d'user de sa force.

Zorf n'était plus qu'un arc que l'on tend et qui arrive à l'extrême limite de sa résistance. Un arc prêt à rompre.

Cette situation, ce malaise durait depuis trop longtemps. Il fallait que cela cesse !

— Regardez ! dit-il. Même les taches de lumière ont disparu! Nous sommes seuls ! Cette région est maudite ! C'est le bout du monde !

— Calme-toi, Zorf, conseilla doucement Théo. Ce n'est pas en t'énervant comme tu le fais que tu changeras quoi que ce soit à la situation !... On nage dans l'absurde : d'accord ! Essaye de ne pas y penser !

— Autant taper mon cul par terre pour faire des étincelles, riposta grossièrement Zorf qui soudain explosait. J'en ai marre, tu comprends ?... Marre !... Je crois qu'on est tous cinglés. Mais on peut encore réagir !

— Et qu'est-ce que tu feras? interrogea La Ruse. Tirer sur les arbres ? Ordonner à la nature de rester tranquille ?... On ne combat pas avec ce qu'on ne connaît pas !

— . Faut qu'on change d'endroit, de direction, je ne sais pas, moi !... Ce que je sais, c'est que je ne peux plus supporter ça !

— Patience, dit Théo. Je suis sûr que Jarvid sait ce qu'il fait. S'il va droit devant c'est parce qu'il doit aller droit devant !... Reconnaissons qu'il nous est supérieur d'un certain point de vue ! Il comprend des choses auxquelles nous n'avons jamais pensé. On doit lui faire confiance !... On a choisi, non ? On a préféré le suivre plutôt que de partir chacun de notre côté. Pour ma part, j'aurais pu retourner avec les miens. La Ruse aurait pu se joindre à Kévin...

— Ouais ! fit Zorf. Tout ça c'est beau mais ça change rien à l'affaire. Je voudrais t'y voir, à ma place !

— On est tous à ta place, Zorf, dit La Ruse. Mets- toi ça dans le crâne une fois pour toutes et cesse de répéter que tu en as marre !

Constatant que personne ne le suivait sur son terrain, Zorf prit le parti de se taire enfin. Il dut pour cela fournir un effort terrible. Tous ses muscles étaient tendus, prêts à l'action, et le calme dans lequel il avait consenti à s'enfermer n'était que superficiel...

Une main invisible s'amusait à effacer certains éléments du paysage pour les faire réapparaître un peu plus tard. Au fur et à mesure que l'on avançait, la période d'observation de chacun des phénomènes augmentait. Ce n'était plus une succession de clichés mais de véritables séquences que l'on suivait pendant plusieurs minutes.

Lentement, les arbres devenaient ternes. Ils s'effaçaient graduellement, viraient au gris clair, s'évanouissaient dans un dernier coup de gomme, puis, comme par un quelconque effet magique, ils s'imposaient de nouveau, d'abord en surimpression, ensuite réellement. Certains, parfois, changeaient de forme et de couleur avant de s'enraciner. C'était un spectacle impressionnant, non dénué de beauté, qui émerveillait autant qu'il inquiétait.

Le sol paraissait suivre un processus analogue de transformation. L'herbe devenait sable, et c'était tout à coup un désert qui succédait aux collines verdoyantes. Le sable lui-même passait du jaune à l'orange, du rouge au violet, puis cédait la place à la roche dure, à la pierraille, avant de rendre à l'herbe tendre son aspect primitif.

Deux soleils tremblaient dans un ciel mauve ; deux soleils énormes, d'un bleu intense qui déformait tout le paysage, qui donnait à l'eau de la rivière une couleur noire veinée de reflets divers nés de la décomposition de la lumière.

Souvent, les oiseaux disparaissaient en plein vol puis surgissaient un peu plus loin. Le phénomène, semblait-il, ne les affectait pas. Ils continuaient à décrire de folles arabesques mais ils avaient pourtant cessé de chanter...

A présent, nul ne niait plus l'incroyable fantasmagorie qui prenait corps dans le vallon. Chaque pas supplémentaire apportait un nouveau défi à la raison.

Une question naquit presque en même temps dans tous les esprits.

Etait-ce là la terre promise par Jarvid ?

Personne, cependant, ne la posait directement. On accordait toujours au guide et à sa compagne une confiance sans limites, parfois inexplicable. Même Zorf qui ne savait plus ce qu'il devait croire ou ne pas croire.

Plus nombreuses et plus spectaculaires de minute en minute, les transformations atteignaient les hommes à leur tour. Certains avaient brusquement cessé d'exister pour les autres. Puis les rôles étaient inversés. On se communiquait des impressions. Ceux qui avaient momentanément disparu prétendaient qu'ils n'avaient pas cessé de marcher auprès de leurs compagnons, qu'ils n'avaient rien ressenti de particulier, qu'ils n'avaient rien vu de différent par rapport à ce qu'ils voyaient autour d'eux. Il en allait tout autrement pour ceux qui assistaient au phénomène !

Ceux qui disparaissaient de la sorte, pour un temps plus ou moins long, ne se rendaient pas compte qu'ils devenaient d'un seul coup invisibles pour les autres. Ils continuaient leur route comme si de rien n'était.

Cela se passait dans un silence imposant ; un silence comparable à celui du début de la Création...

— Arrêtons-nous ! dit Jarvid.

Coïncidence ou action d'une volonté extérieure, sol, arbres, ciel, soleil retrouvèrent instantanément leur couleur et leur immobilité.

Tout était absolument normal.

 

On attendait, regard tourné en direction de la crête des collines, comme si l'on ne croyait pas à l'accalmie. Pourtant, la nature avait repris son paisible manteau. Seul le silence persistait.

— Ne vous inquiétez pas, dit Jarvid. Nous ne sommes pas en danger... Nous arriverons bientôt là où je veux vous conduire, là où il ne se produira plus de transformations. La terre sur laquelle nous allons vivre sera belle... Reposons-nous et mangeons !

Une femme demanda :

— Comment sais-tu que les phénomènes cesseront ? Est-ce que tu veux nous rassurer?

— Vous rassurer ? Certes non ! Je vous l'ai dit : ce que nous avons vu n'est guère dangereux...

— Alors, explique-nous, Jarvid ! dit Théo. Explique-nous pourquoi les arbres changent de couleur, pourquoi ils disparaissent, pourquoi le ciel devient mauve et pourquoi il y a deux soleils. Explique-nous pourquoi les choses qui nous entourent se sont brusquement mises à vivre ! Explique-nous pourquoi nous sommes parfois invisibles et pourquoi nos paroles sont coupées !

Jarvid eut un geste d'impuissance.

— Je ne suis qu'un homme, Théo. Pas un dieu ! Je ne comprends pas plus que toi ce qui se passe autour de nous. Cependant je suis sûr qu'il ne nous arrivera rien ! Cela, je peux le dire sans crainte de me tromper... Nous continuerons donc à marcher. Dans un jour ou deux, très certainement, nous aurons atteint notre but !

— Comment peux-tu savoir cela ? Où nous conduis-tu ?... Qui es-tu, Jarvid ?

— Ne m'interroge pas davantage, Théo. Si je dis que nous sommes proches du but, c'est simplement parce que je suis convaincu qu'il ne peut en être autrement ! J'ai des raisons sérieuses de le croire, des raisons que vous connaîtrez tous quand nous aurons définitivement vaincu !... Car lorsque nous aurons gagné la terre nouvelle, vous saurez qui nous sommes, Arina et moi, et d'où nous venons. Vous recevrez toutes les réponses aux questions que vous vous posez à notre sujet. Vous connaîtrez l'impérieux motif qui m'a poussé a agir comme je l'ai fait. Tous mes actes seront à vos yeux justifiés... Alors, après avoir connu ma vérité, vous chercherez la vôtre.

« La voie originelle de l'homme se manifeste de mille façons différentes, toutes plus enrichissantes les unes que les autres. Cette voie originelle sera votre quête, votre mission. Vous serez intimement persuadés de posséder la force la plus extraordinaire qui soit ! Mais prenez garde : cette force ne naît que dans l'harmonie, au sein de la communion universelle.

Elle n'est pas votre propriété personnelle. S'il vous arrivait de la considérer comme telle, elle cesserait immédiatement d'exister pour vous !

Tandis que l'on mangeait de bon appétit les fruits cueillis la veille, Jarvid et Arina, observant le jeûne, s'éloignaient un peu.

— Tu penses que ce sont les Veddras qui provoquent tous ces phénomènes ? interrogea Arina.

— Non, répondit Jarvid. Ce ne sont pas les Veddras. J'ignore d'ailleurs qui sont les responsables... Mais ce n'est pas là l'important. Le fait que ces phénomènes se produisent prouve que nous sommes proches du but ! Les Veddras, sans aucun doute, le savaient, c'est pourquoi ils ont essayé de me faire revenir dans le Royaume Souterrain !

— Mais... que craignent-ils donc?

— Mystère !... Ils n'ont dit aucun mot là-dessus, naturellement ! A un certain moment, notamment lorsqu'ils ont fait allusion à ma force, j'ai compris qu'ils venaient de commettre une faute. Leur façon d'esquiver mes questions, leur insistance à me rappeler ont éveillé mes soupçons... Si nous ne nous étions pas trouvés si près du but, les Veddras n'auraient jamais pris la peine de venir jusqu'à moi ! Tout les a trahis ! Ils ont espéré que je les écouterais, que je serais sensible à leur présence, que je serais celui qu'ils avaient connu dans les profondeurs... Ils se sont trompés ! Je continue ! Il le faut, Arina, et tu sais bien pourquoi !

Arina demeura pensive. Elle entra dans le lit de la rivière, fixant l'eau transparente qui coulait entre ses chevilles.

— Quand appelleras-tu les Veddras ?

— Je ne les appellerai pas, Arina ! Nous avons changé d'existence. Nous n'avons pas besoin d'un passé qui n'a été qu'une vaste tapisserie d'erreurs de toutes sortes ! Nous devons oublier ce que nous fûmes pour ne plus penser qu'à l'avenir !

— Nous avons tout de même vécu heureux dans les premier et deuxième niveaux, Jarvid !... Oublieras-tu cela ? Oublieras-tu ton père et ta mère ? Oublieras-tu ton initiation qui t'a permis d'être ici aujourd'hui ?... Serais-tu devenu orgueilleux ?

Jarvid fut confondu. Il savait très bien qu'il ne parviendrait jamais à effacer ce qu'il avait été. Sans doute regretterait-il quelquefois le Royaume Souterrain... Mais, devant lui, c'était un autre monde qui s'ouvrait. C'était une autre mission. C'était une branche nouvelle dans l'évolution du Tout/Univers...

— Tu es avec moi, Arina, dit Jarvid. Parfois nous évoquerons les bons moments dont tu parles... Mais songe à ce que nous serons bientôt ! Songe que nous allons permettre à la Grande Force de réaliser l'humain qu'elle souhaitait à l'origine !

— Mais qui l'emportera finalement ? La nouvelle créature ou l'homme ? Tu sembles certain de notre avenir, Jarvid, mais les Veddras, d'après ce que tu m'as rapporté, ne sont pas moins sûrs du leur !... Penses-tu qu'une coexistence soit possible ?... Moi pas ! Surtout si la nouvelle créature est aussi puissante que les Veddras le disent !

— Elle n'existera pas, Arina! Elle demeurera à l'état d'embryon ou simplement à celui d'être purement spirituel. L'homme n'aura rien à craindre d'elle... Et puis, qui sait ? Cette créature, si elle existe un jour, ne sera-t-elle pas d'une sagesse exemplaire ? Puisque entre elle et l'homme il y a une si grande différence, ne l'imaginons pas à travers nos propres conceptions... Mais tu sembles sceptique...

Arina souffla :

— J'ai peur, Jarvid !