L homme alphomega

GABRIEL JAN · Chapitre 7 sur 24

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L homme alphomega

Chapitre IV

 

Le soleil était déjà haut dans le ciel lorsque Jarvid se réveilla. Il faisait chaud. Une multitude d'insectes emplissait l'air de stridulations auxquelles se mêlaient les trilles joyeux d'un oiseau. Une fois encore, Jarvid eut l'occasion de s'abandonner à l'émerveillement.

Muettement, il établissait des comparaisons entre le monde où il était né et celui dans lequel il venait d'apparaître. La lumière du jour était d'une exquise limpidité. Tout resplendissait. Le sauvage décor se parait des tons les plus gais, comme s'il voulait faire oublier les pièges innombrables qu'il cachait.

Jarvid se remémora ce qu'il avait appris. Dans le Royaume de la Surface, ce qui était beau et attirant voilait presque toujours un danger. Il ne devait pas se laisser influencer. Plus que jamais son initiation lui était utile.

Il se leva, brossa sa tunique du plat de la main afin de la débarrasser des brins d'herbe sèche qui y adhéraient. Puis il alla cueillir quelques baies. A son approche, des oiseaux s'envolèrent. Jarvid les regarda en souriant. Il aurait aimé voler comme eux, s'élancer dans les airs, se sentir léger et libre.

Il mangea de bon appétit, revint vers l'aiguille rocheuse et s'orienta. Cela fait, il entreprit de descendre l'autre versant de la colline.

A présent, il allait réellement vivre la Grande Epreuve.

Jusque-là, il n'avait pas eu à se plaindre des accidents de terrain. Mais, au fur et à mesure qu'il se rapprochait de la vallée, la pente devenait plus raide. Il faillit tomber plusieurs fois. Finalement, il atteignit la rivière qu'il avait repérée et se mit à en suivre le cours.

Il marcha longtemps sans s'arrêter, se pliant aux exigences des méandres, entrant parfois dans l'eau lorsque la vallée se transformait en gorges et que les berges n'existaient plus. Il parcourut ainsi une distance importante. Soudain, au-dessus de la rivière, il distingua des taches claires. C'étaient des taches de lumière vive qui étaient nées spontanément, se tenant immobiles dans l'air, à quelques mètres au- dessus du cours d'eau.

Le phénomène intrigua Jarvid qui crut tout d'abord qu'il s'agissait d'une illusion d'optique provoquée par les rayons du soleil ou d'un effet de réverbération. Il se rendit compte qu'il se trompait lorsque les taches, brusquement, s'évanouirent pour reparaître plus loin, cette fois dans une zone d'ombre, ce qui formait un violent contraste.

Jarvid fouilla parmi ses souvenirs. Il ne se rappelait pas qu'on lui eût jamais parlé de ces taches de lumière. Les lui avait-on cachées ou bien ignorait-on, tout simplement, leur existence ?

Qu'étaient-elles ?

Etaient-elles dangereuses ?

Vivaient-elles à leur manière ?

Telles étaient les questions que Jarvid se posait. Il dut cependant abandonner, persuadé qu'il ne trouverait aucune réponse satisfaisante. Du reste, les taches lumineuses avaient encore disparu.

Jarvid poursuivit sa marche. Il voulait atteindre les montagnes le plus tôt possible. Il s'était donné deux jours pour cela, aussi ne s'accordait-il aucun répit.

 

Il eut bientôt un autre sujet de préoccupation. Une odeur de brûlé lui parvenait, jetant le trouble dans son esprit, annihilant les enivrants parfums qui, portés par une brise tiède, faisaient parfois frémir ses narines.

Oui, le monde du Matériel était beau. Beaucoup trop beau. Comment demeurer insensible au charme permanent qui s'en dégageait ? Comment rester de glace devant le spectacle de la vie ?

Ceux d'En Bas ne jugeaient-ils pas trop sévèrement le Royaume de la Surface ?

La vallée devenait plus large. Ce fut après un coude de la rivière que Jarvid découvrit que ce monde n'était pas aussi merveilleux qu'il le pensait. Il en eut la brutale révélation en arrivant sur le théâtre de l'horreur.

Tout un village brûlé ! Tout ce qui avait été bois n'était plus que cendres. Des ruines fumantes dégageaient une odeur âcre.

Des corps d'hommes, de femmes, d'enfants... Des morts ! Du sang partout ! Des armes éparses, des boucliers. Des fusils, des lances, des épées, des flèches, des arcs...

Des corps transpercés. Des yeux grands ouverts, fixant le bleu du ciel. Des faces grimaçantes. Des visages figés qui exprimaient encore une indicible frayeur.

Un silence pesant, haché de crépitements. Plus un être vivant !

A pas lents, Jarvid parcourut le champ de bataille, comprit que c'était de là que provenaient les bruits entendus au cours de la nuit...

Un carnage. Un massacre. Rien que des morts. Tout avait été rasé. On n'avait respecté ni les femmes ni les enfants. On avait tué pour tuer !

La gorge nouée, Jarvid espérait trouver quelque malheureux, un blessé qui lui eût expliqué ce qui s'était passé. Mais tous les cœurs avaient cessé de battre.

Des ruines... Des cadavres...

Jarvid lutta contre son envie de vomir. Courageusement, il examina un à un les corps étendus ou pétrifiés dans les positions les plus inattendues. La vie les avait tous quittés. Tous, sans exception !

Où étaient ceux qui avaient commis cette monstruosité ?

Loin, certainement. Après avoir tué, ils étaient partis ailleurs, emportant les maigres biens de ceux qu'ils avaient massacrés !

Jarvid remarqua que le sol avait été piétiné et qu'il laissait voir des empreintes d'hommes et d'animaux. Empreintes de pieds nus ou de sabots de chevaux.

A n'en pas douter, les bourreaux s'étaient acharnés sur certaines de leurs victimes car des corps avaient été dénudés et atrocement mutilés. Des femmes et des enfants avaient été violés. Un cauchemar ! Une image que Jarvid ne pourrait jamais chasser de son cerveau!

Abattu, il se dirigea vers la rivière, but à longs traits. Il s'assit, se prit la tête à deux mains, chercha à connaître la raison de ce massacre. Tuer pour tuer ! Il ne voulait pas y croire. C'était invraisemblable. Pourtant la réalité s'étalait sous ses yeux, terrible, impitoyable.

Au-dessus des ruines flottaient des taches de lumière. Jarvid les aperçut mais il se détourna. Il était bien trop torturé pour songer à s'interroger sur leur nature ou sur leur présence. Une idée le traversa. Une idée qui lui fit mal. Il venait de soulever mentalement une question qui lui arrachait le cœur.

Est-ce qu'il n'était pas là, lui, Jarvid, pour précipiter l'homme dans l'abîme ? Qu'y avait-il de différent entre l'action qu'il allait entreprendre et celle des bourreaux ? Qu'est-ce qui lui prouvait que le carnage n'était pas l'œuvre d'un Appelé comme lui ?

 

« Non, se reprit Jarvid, les hommes doivent disparaître, c'est vrai, mais pas comme ça ! Pas comme ça !... Les Veddras ne peuvent avoir voulu ce massacre ! C'est impossible ! »

Il se releva, revint vers les ruines. Son attention fut alors attirée par un gémissement. On aurait dit qu'un enfant pleurait non loin de là...

Jarvid prêta l'oreille, localisa la plainte. Cela venait de derrière un buisson. Est-ce que... ?

Le cœur battant, Jarvid voulut espérer. Il y avait un survivant ! C'était certainement un tout petit enfant qui avait échappé à la tuerie. Une mère affolée l'avait caché pour le soustraire aux coups des lâches...

Doucement, le garçon s'approcha du buisson. Stupéfait, il constata que ce n'était pas un enfant qui pleurait, mais un chiot noir et blanc qui, vainement, essayait de téter sa mère morte.

« Ils » avaient même tué les chiens !

Seul ce petit animal âgé de deux ou trois semaines avait été épargné. Dès qu'il vit Jarvid, il y eut dans son regard une lueur d'étonnement. Il inclina la tête, s'assit sur son derrière.

Jarvid s'approcha de lui, se baissa pour le prendre. Le chiot se laissa faire et se mit à lécher les mains du garçon qui en fut tout bouleversé. Il concevait à présent le monde du Matériel d'une façon toute différente. Il eut vaguement conscience que sa mission ne se déroulerait pas exactement comme les Veddras le souhaitaient. Certes, il se rendrait dans les montagnes de la première zone mais ses méditations porteraient davantage sur ce qu'il avait appris au cours de ces derniers instants.

Une fois encore, il regarda le village. Il soupira et reprit sa marche, tenant le jeune chien dans ses bras.

***

Il continua à suivre la rivière, caressant de temps à autre la tête de son protégé. Il espérait arriver en bordure de la forêt avant la nuit. C'était possible à condition qu'il marche à une allure constante et qu'il ne fasse pas trop de haltes.

Il s'arréta cependant lorsque le soleil fut au plus haut de sa course. Il fit boire le chien, but à son tour. Puis il alla cueillir quelques baies et s'adossa au tronc d'un arbre.

— Tu as faim, toi aussi, hein ?... Mais je n'ai rien à te donner... Les baies ne sont pas bonnes pour toi...

Le chiot gémissait, réclamait à sa manière un repas qui ne venait pas. En désespoir de cause, Jarvid alla cueillir d'autres fruits et les lui présenta. Le chiot les renifla, détourna la tête et gémit de plus belle.

— Tu vois bien ! lui dit Jarvid, embarrassé. Je n'ai rien... Patience. En chemin, nous trouverons peut- être de quoi te nourrir...

Il n'y croyait pas vraiment. Il le souhaitait simplement. Donner à manger à ce petit animal était devenu l'une de ses principales préoccupations. Il n'allait tout de même pas le laisser mourir de faim alors qu'il venait tout juste de le recueillir !

Il pensa à la rivière. Elle était peut-être poissonneuse ?

Il se leva d'un bond, ôta sa tunique, entra nu dans l'eau tandis que, sur la berge, le chiot l'appelait.

Des poissons, il y en avait. Il y en avait même beaucoup. Jarvid les voyait glisser dans l'eau claire, proies offertes à l'innocent pêcheur. Les prendre paraissait facile. A maintes reprises, ses bras se détendirent. Ses mains, pourtant, ne se refermèrent que sur l'eau. Insaisissables, rapides, les poissons lui filaient entre les doigts, cherchaient un endroit plus calme.

Jarvid se découragea, constatant qu'il n'arriverait à rien de cette façon-là.

Il profita qu'il était dans l'eau pour faire un brin de toilette, et il regagna la rive, saisit sa tunique qu'il lava avec soin. Il la mit ensuite à sécher, s'efforçant de ne plus écouter les plaintes du chiot.

Il n'y avait rien à manger pour un chien. Surtout pour un chien de cet âge. Jarvid connaissait l'angoisse de celui qui se trouve dans l'impossibilité de soulager quelqu'un qui souffre. Ce n'était qu'un animal, certes, mais c'était aussi le premier être vivant qu'il lui était donné d'aimer dans le Monde de la Surface. Cela comptait pour Jarvid qui se rappelait le sanglant tableau...

Las de se creuser la cervelle, il prit la décision de poursuivre son chemin. Il enfila sa tunique encore humide, appela son petit compagnon qui accourut aussitôt.

— Tu as bu un peu d'eau, lui dit-il. C'est déjà ça. Allons, tais-toi ! Tu mangeras ce soir.

Jarvid avait dit cela pour s'en persuader. En fait, le soir, il était plus que probable que le problème de nourriture serait identique. Au moment où il se mit en route, Jarvid remarqua la présence des taches de lumière. Il pensa que celles-ci l'accompagnaient. En tout cas, elles ne semblaient présenter aucun danger. Elles apparaissaient tout à coup, en n'importe quel endroit, demeuraient immobiles pendant quelques instants pour se fondre ensuite dans l'air.

Tout en marchant Jarvid se souvenait de ce qu'il avait vu. Les ruines, les corps couverts de sang s'imposaient avec force, laissant leur empreinte indélébile.

La mort !

Pour la première fois Jarvid l'avait contemplée sous un jour hideux. Il avait vu des visages tordus par la souffrance, des masques cruels...

Comme cette mort-là était différente de celle qu'on connaissait dans le Royaume Souterrain !

Il douta.

Il douta de tout ce qu'il avait appris. Il douta des Initiateurs. Il douta des Veddras. Il mit en cause la raison d'être de ces derniers, se dit que leur action était pareille à celle des hommes de la Surface. A quoi cela servait-il de s'enfermer dans le Spirituel ? N'était-ce pas là de l'égoïsme ? Une impasse ?

Et le Matériel n'était-il pas également une impasse ? Ne se battait-on pas pour posséder ?

N'était-on pas avide de richesses ? Hésitait-on à tuer ?

Où l'évolution se plaçait-elle ? Pourquoi vivait-on ? Pourquoi existait-il des hommes, des animaux et des plantes ? Pourquoi y avait-il un ciel, des étoiles et des planètes ?

Il y avait une raison à la vie ! Il fallait qu'il y en ait une ! C'était cela la vraie recherche ! Une quête qui, désormais, deviendrait celle de Jarvid ! Le garçon était maintenant persuadé que la vie n'était pas née du hasard, que toute existence possédait une explication. Il ne pouvait en être autrement. Dans la nature, tout était nécessaire. Chaque règne devait servir l'autre ou le compléter ! L'univers ne connaissait pas l'absurde. Seul l'homme était capable d'inventer des inutilités !

 

***

Mais l'homme avait-il suivi le chemin sur lequel il avait été placé ? Est-ce que son orgueil démesuré ne l'avait pas fait s'écarter de plus en plus de sa voie ? En oubliant l'instinct, il avait découvert l'intelligence, cette intelligence qui, croyait-il, le transformait en dieu, en un être qui, progressivement, oubliait où il devait aller !

Il ne savait plus qui il était, d'où il venait, où il allait. Alors, inquiet, il avait inventé des légendes. Il avait imaginé la vie sortant de l'eau, alors que la vie était l'eau. Il avait imaginé l'homme fils du singe parce que, morphologiquement, il avait noté une étonnante ressemblance. Il avait dit aussi qu'un peuple était né de deux êtres de sexe opposé, Adam et Eve. Il avait dit beaucoup d'autres choses...

Pour étayer ces légendes, il avait introduit des notions de hasard, de nécessité, ainsi qu'une foule d'éléments devant démontrer ses raisonnements. Les théories les plus diverses étaient émises. Des religions d'inspiration spirituelle racontaient la création, affirmant qu'un dieu ou que des dieux avaient fait le monde et les hommes.

Les religions matérialistes, les sciences, prétendaient qu'il y avait eu un « bang », une « soupe originelle », un « noyau primitif » qui avaient présidé à l'élaboration du cosmos. Elles affirmaient qu'il existait au commencement (au commencement de quoi ?) un nuage qui contenait le Tout... Mais ce nuage, puisqu'il se différenciait de son milieu ambiant, ne contenait pas le Tout ! Le « vide », le « rien », « espace » existaient ! Le tout et le rien étaient-ils une seule et même chose ?

Comment ces étranges pensées s'emparaient-elles de Jarvid ? D'où venaient-elles ? Certaines idées lui étaient parfaitement inconnues mais il les comprenait ! Elles surgissaient d'un passé qu'il ignorait, constituaient comme une seconde mémoire. Elles vibraient en lui comme un impérieux appel et tout son être s'en faisait l'écho.

Tout était encore confus. Trop d'éléments se mêlaient, se chevauchaient, se superposaient. Lui qui, en quittant le Royaume Souterrain, ne pensait qu'à atteindre les plus hautes sphères du Spirituel, avait découvert la valeur et la force du Matériel. Déjà, il avait senti que ces deux domaines étaient des impasses, des centres de non-évolution, des erreurs, et qu'il fallait qu'il se sorte de l'ornière en s'élevant au-dessus de ces deux points pour en donner un troisième : l'âme, la synthèse.

La Grande Epreuve était à peine commencée qu'elle se désintégrait, n'ayant plus de raison d'être. Jarvid sut alors qu'il ne retournerait jamais dans le Royaume Souterrain. Une autre mission l'attendait. Cependant, il ne reniait pas l'acquis. Il irait dans les montagnes de la première zone et il méditerait. Il chercherait dans le secret de sa solitude, la synthèse des synthèses : son âme propre. Il ferait en lui la lumière pour la répandre ensuite à la manière d'un prisme.

Le moment était peut-être venu pour l'homme d'oublier l'intelligence pour recouvrer la supériorité de l'instinct...