La Bastille (1370-1789) Histoire, Description, Attaque et Prise

La Bastille

 

À TRAVERS

 

LES SIÈCLES

(1370-1789)

 

L Bastille fut, à l'origine, une des portes fortifiées de l'enceinte de Paris, dite de Charles V.

Ce nom de Bastille s'appliquait alors à toute porte de ville flanquée de tours: la bastille Saint-Denis et la bastille Saint-Antoine étaient les deux plus importantes de l'enceinte que le prévôt des marchands, Étienne Marcel,

avait entrepris de renforcer en 1357 er [1] . À sa mort (1 juillet 1358), le prévôt de Paris, Hugues Aubriot, fut chargé de compléter ces travaux de défense. Aubriot, pour protéger le quartier Saint-Antoine et surtout l'hôtel royal de Saint-Paul contre les attaques possibles du côté de Vincennes, décida de remplacer la porte ou bastille Saint-Antoine par une forteresse dont il posa

la première pierre, le 22 avril 1370[2].

Sous le règne du roi Jean, on éleva, à droite et à gauche de l'arcade de la porte Sainct Anthoine deux grosses tours rondes de 73 pieds de haut (24 mètres), séparées de la route de Vincennes par un fossé très profond, de 78 pieds de large (28 mètres).

Plus tard, Aubriot fit édifier deux autres tours semblables, à 72 pieds en arrière des premières et, comme elles, protégées par un fossé large et profond du côté du quartier Saint-Antoine. Ces deux tours qui commandaient bien plus le quartier Saint-Antoine que les glacis extérieurs ne semblent pas avoir été construites pour la défense spéciale de la ville. Cette fortification formait donc un ensemble de deux fortes bastilles parallèles dont la sûreté parut cependant être compromise par les portes de ville qui les traversaient.

C'est alors que l'on boucha ces deux portes, dont les baies restèrent apparentes sur les massifs reliant les tours et que la porte Saint-Antoine fut construite assez loin sur la gauche de cet ensemble, en venant de Paris.

Au-dessus de la voûte qui faisait face à la route de Vincennes, on voyait encore en 1789 les statues de Charles VI et d'Isabeau de Bavière, de deux de leurs fils et de saint Antoine.

Après l'achèvement de la porte Saint-Antoine, le nombre des tours fut porté de quatre à six (1383). Les deux dernières furent, édifiées dans l'espace compris entre la nouvelle porte et les deux tours nord du premier

ensemble; dans leur courtine[3], sur la rue Saint-Antoine, on ouvrit l'entrée de la Bastille.

Plan de Paris sous Philippe-Auguste

Fig. 2. Plan de Paris sous Philippe-Auguste

 

Enfin, l'ensemble de la forteresse fut complété par la construction des septième et huitième tours, sur le côté sud, c'est-à-dire du côté de l'arsenal. Ce fut entre ces deux dernières que l'on reporta définitivement l'entrée de là forteresse (1553).

Son fondateur en fut le premier prisonnier.

Enfermé d'abord à la Bastille, Hugues Aubriot fut ensuite transféré dans les cachots du For-l'Évêque, d'où les maillotins le tirèrent pour le mettre à leur tête.

En effet, cette forteresse qui avait été édifiée pour protéger la ville fut presque immédiatement transformée en prison d'État (1417).

Thomas de Beaumont allia le premier ses fonctions de gouverneur militaire de la Bastille à celles de geôlier.

Elle eut cependant un rôle militaire très important; d'abord ses machines de guerre et plus tard son artillerie arrêtèrent souvent la marche de l'envahisseur. On la considéra même, sous Louis XI, comme la clef de la capitale.

Comme Paris, elle passa au pouvoir de plusieurs partis, voire même aux mains des Anglais qui, en 1420, en confièrent la garde et le commandement au duc d'Exeter.

Plus tard, quand le faubourg Saint-Antoine fut construit et que la Bastille se trouva entourée de maisons, elle perdit tout à fait son importance militaire et cette prison fortifiée et armée sembla n'avoir plus que la ville pour objectif. Dès lors, le peuple la prit en haine; elle devint pour lui comme une menace permanente de ses libertés municipales. Aussi, après la fameuse journée des barricades du 26 août 1648, en fait-il donner le commandement au conseiller Broussel qui, nommé prévôt des marchands, en investit son fils Louvière.

;La Bastille et la porte Saint-Antoine vues du faubourg avant 1789

Fig. 4—La Bastille et la porte Saint-Antoine vues du faubourg avant 1789

 

C'est surtout pendant le e e et le siècles que la Bastille fut totalement convertie en prison. On y enfermait, outre les nobles et criminels de lèse-majesté, les bourgeois, les marchands, les roturiers, les assassins et voleurs, les magiciens, les jansénistes, les libraires, les colporteurs, les gens de lettres, etc. On avait à cette époque un moyen bien simple de supprimer, pour quelque temps seulement ou pour toujours, ceux dont on voulait se débarrasser: les lettres de cachet. C'étaient, sous l'ancienne législation, des lettres écrites par ordre du roi, contresignées par un secrétaire d'État, cachetées du sceau royal et au moyen desquelles on exilait ou on emprisonnait sans jugement. Sous le règne de Louis XIV on en distribua, plus de 80,000.

Parmi les prisonniers les plus célèbres de la Bastille, il faut citer: Antoine de Chabanne, le duc de Nemours, le maréchal de Biron, Fouquet, Pélisson, Rohan, Lally-Tollendal, le maréchal duc de Richelieu, l'abbé de Bucquoy, Latude et le fameux prisonnier au Masque de fer.

lettre

 

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Constantin de Renneville [4] qui resta fort longtemps à la Bastille nous apprend dans ses mémoires, qu'à force de changer les prisonniers de cachots, ce qui était un système, leur individualité se perdait facilement; ils n'étaient bientôt plus qu'un numéro logé dans tel cachot ou à tel étage de telle tour. Parfois aussi, on se contentait simplement de les écrouer sous un nom d'emprunt. C'est ainsi, par exemple, que l'on disait: «la troisième Bazinière» pour le prisonnier du troisième étage de la tour de la Bazinière.

À ce sujet, Renneville raconte «qu'il entrevit en 1705, dans une des salles de la Bastille, un homme dont il ne put jamais savoir le nom. Il apprit seulement par le porte-clefs chef Rû que ce prisonnier anonyme était un ancien élève des Jésuites, enfermé depuis l'âge de seize ans, pour avoir composé deux vers satiriques contre ses maîtres!—D'abord embastillé, il fut bientôt envoyé aux îles Sainte-Marguerite, sous la garde du bourreau de Louvois, le sieur de Saint-Mars qui, nommé gouverneur de la Bastille, l'y ramena ainsi que l'homme au Masque de fer». Ce malheureux jeune homme, coupable d'une gaminerie, n'était autre que François Seldon, descendant d'une riche famille irlandaise qui l'avait envoyé à Paris, chez les Jésuites, étudier et apprendre tout ce qui fait un parfait gentilhomme. Pendant les trente années qu'il resta dans les fers, sa famille, qui n'avait jamais pu obtenir de ses nouvelles, s'éteignit complètement et ce furent ses geôliers qui furent ses libérateurs.

Le jeune Seldon dans sa prison, d'après le dessin d'une des chambres de la Bastille (Tour de la

Comté) conservé au Musée Carnavalet.

Fig. 8.—Le jeune Seldon dans sa prison, d'après le dessin d'une des chambres de la Bastille (Tour de

la Comté) conservé au Musée Carnavalet.

 

En effet, pour ne pas laisser en déshérence l'immense fortune de Seldon, le père Riquelet lui promit la liberté s'il signait l'engagement de laisser la gestion et l'administration de ses biens à la compagnie de Jésus. Seldon signa, mais en ajoutant à l'acte rédigé par l'habile révérend père: «

», phrase omise, peut-être à dessein, car seule

elle pouvait obliger la compagnie à tenir ses engagements. L'élève des Jésuites avait battu ses maîtres.

Aussi facilement qu'ils avaient obtenu la lettre de cachet, les bons pères obtinrent du roi l'ordre de mise en liberté. Seldon, n'ayant plus de fortune lui appartenant, ne put se marier; mais, en revanche, il fit attendre longtemps le capital de son bien à ses délicats libérateurs.

Les étrangers n'étaient pas, on le voit, à l'abri de la Bastille. Très souvent même les rois de France rendirent aux souverains voisins le service d'embastiller leurs sujets qui avaient espéré trouver aide et protection sur le sol français. C'est ainsi que Claude-Louis Caffe fut enfermé à la Bastille et remis ensuite aux autorités sardes pour être interné au fort de Miollans, prison d'État du duc de Savoie.

Citons encore les noms de Mahé de la Bourdonnais, du maréchal Bassompierre, de Voltaire qui y vint deux fois en 1717 et en 1726, de l'avocat Linguet qui fit une si curieuse description de ce lugubre édifice; enfin du prévôt de Beaumont qui, soit à Vincennes, à Charenton ou à la Bastille, resta vingt-deux ans au secret et dont la famille ignora le sort pendant dix années.

Il faudrait bien des pages pour citer seulement le nom de tous ceux qui furent enfermés et moururent dans cette geôle. Que serait-ce, s'il était possible d'y ajouter celui de tous ceux qu'on y fit disparaître sans qu'il restât la moindre trace de leur passage.

Il était, en effet, peu facile d'en sortir, moins encore de s'en évader.—Les plus célèbres évasions furent celles d'Antoine de Chabanne, comte de Dammartin, sous Louis XI, pendant la Ligue du bien public (1465); celle de l'abbé de Bucquoy (1709), qui s'était également évadé du For-l'Evêque et qui écrivit en Hanovre l'histoire de ses évasions (1719); enfin celles de Latude et de son camarade d'Alègre, dans la nuit du 25 février 1756.

Il existe au Musée Carnavalet une estampe de la fin de 1791 ou du commencement de 1792, éditée à Paris, chez Bance, rue Saint-Severin, nº 25, représentant Latude et d'Alègre dans leur prison et au-dessous on lit cette légende:

. ,

Effectuée la nuit du 25 au 26 février 1756.

«M. Delatude[5], détenu à la Bastille dans une même chambre avec M. d'Alègre, étoit résolu de tout tenter pour pouvoir s'en évader. Dix piés d'épaisseur des murs de cette prison, des grilles de fer aux fenêtres et à la cheminée, une multitude de gardes, des fossés souvent pleins d'eau, entourés de murs fort élevés; ces terribles obstacles ne furent point capables de le détourner de cet étonnant dessein. Mais à peine son génie actif et pénétrant, aidé des connaissances profondes qu'il avoit dans les mathématiques lui eut-il fait découvrir qu'il y avoit entre son plancher et celui de la chambre d'au-dessous de lui un intervalle ou tambour de 4 piés et demi de hauteur, lieu qu'il jugea propre à resserrer tout ce qu'il falloit furtivement créer et établir pour rendre sa fuite possible et celle de son compagnon, qu'il ne doute plus du succès. Ce fut alors que tout hors de lui il montra à M. d'Alègre sa male qui contenoit en chemises et autres effets en toile, de quoi leur produire 1.400 piés de cordes indispensables pour former les échelles sans lesquelles leur fuite ne pouvoit avoir lieu: et c'est là le moment où l'artiste a placé le sujet de son estampe. D'après cela, l'industrie la plus surprenante, ainsi que la plus constamment et la plus habilement dirigée, met M. Delatude en état, en dix-huit mois de tems, de se voir possesseur des échelle de corde et de bois dont il ne pouvoit se passer: il a de même, avec une peine et des souffrances qu'on se représenteroit difficilement, enlevé les quatre grilles de fer du haut de la cheminée, desquelles il s'en réserve deux pour percer les murs des fossés de sortie, etc., etc., etc.»

Fig. 9.—Seconde évasion du chevalier de Latude et de son ami d'Alègre, dans la nuit du 25 au 26

février 1756.

Fig. 9.—Seconde évasion du chevalier de Latude et de son ami d'Alègre, dans la nuit du 25 au 26

février 1756.

Portrait du chevalier de Latude, par Vestier.

Fig. 10.—Portrait du chevalier de Latude, par Vestier.

 

«Nos deux prisonniers arrivés enfin au moment périlleux de leur départ, avec le secours de leurs échelles de corde et de bois, favorisé par une corde de réserve particulière, réussissent bientôt à transporter par la cheminée de leur chambre sur la tour appelée du Trésor leurs propres effets et les choses destinées à leur évasion. Enfin, après les dangers les plus alarmans, M. Delatude, éloigné tout au plus de 6 toises d'une sentinelle, est déjà descendu sain et sauf dans le fossé. M. d'Alègre et leurs bagages ne tardent point à y être aussi. Tous deux se pressent d'aller droit à la muraille qui sépare le fossé de la Bastille de la porte Saint-Antoine. Ils n'hésitent pas à entrer, dans l'eau glacée, jusqu'aux aisselles: ils ne se dérobent à la vue des rondes major qui, avec de grands fallots passent à 10 ou 12 piés au-dessus de leurs têtes, qu'en s'accroupissant dans l'eau jusqu'au menton. Mais l'heureux résultat de leurs travaux fut qu'en moins de 8 heures et demie ils eurent percé la muraille qui, au rapport du major, était de 4 piés et demi d'épaisseur. Parvenus à leur grande satisfaction dans le grand fossé de la porte Saint-Antoine, ils se crurent hors de danger, lorsqu'après à peine 25 pas de marche, ils tombèrent tous les deux à la fois dans un aqueduc qui étoit au milieu du fossé. Là, M. d'Alègre dut à la présence d'esprit de M. Delatude d'être enlevé de ce précipice dans lequel ils avoient 10 piés d'eau au-dessus de leurs têtes. À trente pas de ce lieu, absolument libres, et n'ayant plus d'obstacles à craindre, cette terrible nuit, il est permis de le dire, finit pour ces deux courageux amis. Leur premier soin fut de se jetter à genoux et de remercier Dieu de la grâce qu'il venoit de leur faire. M. Delatude a été détenu pendant l'espace de trente-cinq années successivement à la Bastille, à Vincennes et dans diverses autres prisons.»

«Vers qui ont été mis au Louvre, au bas du portrait de M. Masers, chevalier Delatude, ingénieur, par M.C. de G..., avocat:

Victime d'un pouvoir injuste et criminel,

dans les cachots eut terminé sa vie,

Si l'art du despotisme aussi fin que cruel

Avoit pu dans les fers enchaîner son génie.»

 

Ce portrait de Latude est de M. Vestier, académicien. Il fut exposé au Louvre et figure au Livret du Salon de 1791 sous le numéro 109 (Musée Carnavalet).

Après la prise de la Bastille on trouva, dans les archives de cette prison un billet de Latude à Mme de Pompadour; il était ainsi conçu: «Le 25 de ce mois de septembre 1760, à quatre heures du soir, il y aura cent mile heures que je souffre.»

Visiter un prisonnier était chose à peu près impossible et si l'un de ces malheureux obtenait la permission de lire ou l'autorisation d'écrire à sa famille, il considérait cette faveur inespérée comme un suprême bonheur. Ajoutons toutefois que les lettres ne parvenaient jamais à leur adresse. On en a trouvé en 1789 qui avaient plus de cent ans de date!

Le régime des prisonniers, nous dit Charpentier, l'auteur de la Bastille dévoilée, «consistait en une livre de pain et une bouteille de mauvais vin par jour; au dîner (11 heures du matin), du bouillon et deux plats de viande; au souper (6 heures du soir), une tranche de rôti, du ragout et de la salade, mais le tout détestable. Le maigre au beurre rance ou à l'huile nauséabonde.—Le régime du pain et de l'eau n'était, dit-il; appliqué qu'aux vulgaires criminels».

M. Ravaisson, dans son important ouvrage «Les Archives de la Bastille» n'est pas tout à fait de l'avis de Charpentier: «À la Bastille, dit-il, la nourriture était saine et abondante, les repas que le gouverneur faisait servir auraient fait envie à plus d'un bourgeois aisé, et si la cuisine excitait les plaintes des prisonniers, c'est que le gouverneur en était chargé et que se plaindre d'un geôlier, c'est toujours un soulagement pour ceux qu'il tient sous sa garde.»

Nous ne pouvons être absolument de cet avis, car c'est de l'ensemble des récits faits ou écrits par les prisonniers eux-mêmes qu'il faut tirer la triste vérité.

On sait aujourd'hui, sans aucun doute, que l'on était traité, moralement et matériellement, à la Bastille selon les ordres du ministre qui vous y envoyait; et, comme les pourvoyeurs de cet antre mystérieux du despotisme craignaient surtout les indiscrétions au sujet du régime intérieur, on n'avait d'égards que pour ceux qui devaient en sortir un jour: pour les princes et les grands seigneurs; pour les gens de lettres et les avocats qui ont toujours été d'incorrigibles indiscrets.

On doit aussi ajouter que la nourriture des prisonniers dépendait du plus ou moins d'avarice du gouverneur qui, dans les derniers temps, réalisait plus de 60.000 livres de rentes sur ses pensionnaires.

C'est pour cela que la haute noblesse et les grands dignitaires du royaume, simplement détenus, jouissaient à la Bastille de grandes faveurs: ils pouvaient y garder leurs officiers, leurs secrétaires, leurs valets; se réunir et se promener soit sur les tours, soit dans le jardin du bastion; leur table était fort bien servie, le plus souvent, il est vrai, à leurs frais, et le gouverneur ne leur parlait jamais qu'avec une extrême courtoisie, debout et le chapeau bas.

C'est aussi pour ces mêmes raisons que Marmontel [6] et Morellet assurent y avoir été traités en grands seigneurs; que Voltaire dit y avoir subi une détention relativement douce; que Fréron put y continuer la publication de son journal l'Année littéraire; tandis que Linguet se plaint amèrement et fulmine contre le régime de cette prison.

Il n'en était pas de même pour les malheureux que l'indifférence du roi, la haine d'un ministre, l'incapacité des juges ou la basse vengeance des puissants condamnaient à une vie de privations et de tortures. Souvent aussi, nous dit Décembre-Alonnier: «Ce n'était ni le roi, ni le ministre, ni le parlement qui jetaient une foule de malheureux à la Bastille: c'était un favori ou même le favori d'un favori qui faisait écrouer ses ennemis personnels ou simplement ceux qui le gênaient, au moyen de lettres de cachet en blanc; confisquant ainsi et comme à plaisir la vie et la liberté de citoyens innocents.» Toutes ces pauvres victimes végétaient dans des cachots malsains, sans air, presque sans nourriture et constamment en but à la barbarie et à l'avarice des geôliers subalternes qui les enchaînaient par le cou, par les pieds, par les mains, les rivaient en quelque sorte aux murs des culs de basses-fosses, véritables oubliettes où ils les laissaient pourrir.

Nous ne voulons pour preuve de ces infâmes traitements que cette lettre laissée comme un stigmate indélébile par Pellissery et dans laquelle il se plaint au major de Losme de l'avarice et de la cruauté du gouverneur de Launay:

Statue de Voltaire.

Fig. II.—Statue de Voltaire.

 

«Vous n'ignorez pas, monsieur, que depuis sept ans, je suis enfermé dans le triste appartement que j'occupe dans ce château, large de dix pieds en tous sens dans son octogone, élevé de près de vingt, situé sous la terrasse des batteries, d'où je ne suis pas sorti la valeur de cinq heures en diverses reprises. Il y règne un froid horrible en hiver malgré le feu médiocre qu'on y

fait dans cette saison, toujours avec du bois sortant de l'eau[7]; sans doute par un raffinement d'humanité, pour rendre inutile le faible mérite ou l'assistance d'avoir un peu de feu pour tempérer le régime de l'appartement. Dans la belle saison, je n'ai respiré l'air qu'à travers une fenêtre percée dans une muraille épaisse de cinq pieds et grillée de doubles grilles en fer, à fleur de mur, tant en dedans qu'en dehors de l'appartement. Vous n'ignorez pas encore que je n'ai jamais eu, depuis le 3 juin 1777 jusqu'au 14 janvier 1784, qu'un méchant lit; je n'ai jamais pu faire usage du garniment, tant il était déchiré, percé de vers, chargé de vilenie et de poussière, et une méchante chaise de paille des plus communes, dont le dossier rentrait en dedans du siège et brisait les épaules, les reins et la poitrine.

Pour couronner les désagréments d'une situation aussi triste, on a eu la cruauté de ne me monter tous les hivers que de l'eau puante et corrompue telle que celle que la rivière verse, dans ses inondations, dans les fossés de ce château, où elle grossit ses ordures et sa malpropreté de tous les immondices que versent dans les fossés les divers ménages logés dans l'arsenal de même que dans le château.»

Pour mettre le comble à ces atrocités, pendant plus de trente mois avant votre arrivée, l'on ne m'a jamais servi que du pain le plus horrible du monde, dont j'ai été cruellement incommodé, accompagné, les trois quarts du temps, de tous les rebuts et dessertes de la table des maîtres et des domestiques, et le plus souvent de ces restes puants et dégoûtants qui vieillissent et se corrompent dans les armoires d'une cuisine.

À l'égard du pain, tous le printemps, tout l'été, tout l'automne de l'année dernière, jusqu'au 15 décembre, l'on ne m'a monté que du pain le plus horrible du monde, pétri de toutes les balayures de farines du magasin du boulanger dans lequel j'ai constamment trouvé mille graillons, gros comme des pois et des fèves, d'un levain sec et dur, jaune et moisi, qui désignait assez que ce pain était commandé exprès et qu'il était tout composé des échappées ou restants qui s'attachent contre le bois de la machine où l'on pétrit et que l'on râclait soigneusement après qu'elles s'étaient aigries. Moi, qui ne suis pas difficile à contenter, nombre de fois j'ai eu de la peine de manger la seule moitié de la croûte du dessus, bien sèche et bien émiettée.

«J'ai eu plusieurs fois la démangeaison de vous en parler, mais n'ayant rien pu gagner à l'égard de l'eau, même depuis votre arrivée, et mes plaintes à ce sujet m'ayant occasionné une scène des plus désagréables avec Monsieur le Gouverneur, j'ai gardé le silence pour éviter toute nouvelle altercation. J'attribue la violente secousse de douleurs et de convulsions que j'ai ressenties dans tous mes membres le 19 octobre dans la nuit et qui me tiennent en crainte d'une paralysie dans le bras droit et dans les jambes, à ce mauvais pain; je lui attribue cette crise de même que les ressentiments que j'ai encore quelques fois et l'horrible dépôt qui s'était formé dans mes jambes, dans mes pieds et mes mains tout cet hiver, ayant eu constamment six doigts de mes deux mains empaquetés et mes deux jambes depuis deux doigts au-dessus de la cheville, et les cinq doigts des pieds percés chacun de quinze à vingt trous. M. le chirurgien à qui je les ai montrés plusieurs fois, pourra vous confirmer cette vérité.»

Le seul crime de Pellissery était d'avoir critiqué le ministère Maurepas, au sujet de ses opérations financières, dans une brochure intitulée: Erreurs et désavantages des emprunts des 7 janvier et 9 février 1777.

De la Bastille, après avoir refusé sa liberté au prix d'une place d'espion dans les finances, Pellissery fut enfermé à Charenton où il était encore en 1789.

Pour compléter ces tristes tableaux d'un despotisme éhonté, nous empruntons à l'avocat-journaliste Linguet l'émouvante description de sa prison:

«En hiver, dit-il, ces caves funestes sont des glacières, parce qu'elles sont assez élevées pour que le froid y pénètre; en été ce sont des poêles humides, où l'on étouffe, parce que les murs en sont trop épais pour que la chaleur puisse les sécher.

Le peu de lumière que, dans les belles journées, y laisse transpirer l'unique lucarne grillée, ne peut servir qu'à en faire mieux distinguer l'obscurité.

Quartier Saint-Paul, les Tournelles et la Bastille vers 1540

Fig. 12.—Quartier Saint-Paul, les Tournelles et la Bastille vers 1540.

 

«Il y en a une partie, et la mienne était de ce nombre, qui donne directement sur le fossé où se dégorge le grand égout de la rue Saint-Antoine; de sorte que, quand on le nettoie, on en été dans les jours de chaleur un peu continuée, ou après chaque inondation, accident assez commun au printemps et en automne dans ces fossés creusés au-dessous du niveau de la rivière, il s'en exhale une infection pestilentielle. Une fois engouffrée dans ces boulins, que l'on appelle chambres, elle ne se dissipe que très lentement.

«C'est dans cette atmosphère qu'un prisonnier respire; c'est là que, pour ne pas étouffer entièrement, il est obligé de passer les jours et souvent les nuits, collé contre la grille intérieure, qui l'écarte même du trou taillé en forme de fenêtre, par laquelle coule jusqu'à lui une ombre de jour et d'air. Ses efforts pour en pomper un peu de nouveau par cette sarbacane étroite ne servent souvent qu'à épaissir autour de lui la fétidité qui le suffoque.

«En hiver, malheur à l'infortuné qui ne peut pas se procurer l'argent nécessaire pour suppléer à ce qu'on distribue de bois au nom du roi. Autrefois il se délivrait sans compte et sans mesure, en raison de la consommation de chacun. On ne chicanait pas des hommes d'ailleurs privés de tout, et réduits à une immobilité si cruelle, sur la quantité de feu qu'ils croyaient nécessaire pour décoaguler leur sang engourdi par l'inaction, ou volatiliser les vapeurs condensées sur leurs murailles. Le prince voulait qu'ils jouissent de ce soulagement, ou de cette distraction, sans en restreindre la dépense.

«L'intention est sans doute encore la même: les procédés sont changés. Le gouverneur actuel (de Launay) a fixé la consommation de chaque reclus à six bûches grosses ou petites. On sait qu'à Paris les bûches d'appartement ne sont que la moitié de celles du commerce, parce qu'elles sont sciées par le milieu. Elles n'ont qu'environ dix-huit pouces de longueur. L'économe distributeur a soin de faire choisir dans les chantiers ce qu'il est possible de trouver de bois plus mince, et, ce qui est aussi incroyable que vrai, de plus mauvais. Il fait prendre, par préférence, les fonds des piles, les restes de magasins, dépouillés par le temps et l'humidité de tous leurs sels et abandonnés pour cette raison à bas prix..... Six de ces allumettes composent la provision de vingt-quatre heures pour un habitant de la Bastille!

«On demandera ce qu'ils font quand elle est disparue: ils font ce que leur conseille en propres termes l'honnête gouverneur: ils souffrent!»

Voilà ce qu'était le régime de la Bastille sous Louis XVI, car Pellissery et Linguet ne furent ni mieux ni plus mal traités que les autres prisonniers de ce temps.

Remontons maintenant au règne de Louis XIV et terminons par le récit d'un acte de basse monstruosité.

Après la révocation de l'édit de Nantes (1685)[8], les persécutions religieuses commencèrent. On enferma nombre de huguenots à Vincennes, au Châtelet, à la Bastille.

L'un d'eux, Jean Cardel (de Tours) resta dix-neuf ans dans les cachots de Vincennes, chargé de fers et accablé de coups par ordre du gouverneur, le sieur Bernaville, auquel la Reynie (Lieutenant général de police) avait recommandé ce prisonnier: «Faites tous vos efforts, lui avait-il dit, afin de convertir M. Cardel, pour qui j'ai une considération toute particulière.» Bernaville, qui prenait les conseils du père Lachaise, jésuite français, confesseur du roi, traduisit convertir par torturer.

Jean Cardel dans son cachot

Fig. 13.—Jean Cardel dans son cachot, d'après un dessin des cachots de la Bastille conservé au

musée Carnavalet.

 

Transféré à la Bastille, Cardel y trouva quelque pitié dans son gouverneur M. de Baisemeaux. Mais sous le gouvernement du sieur Benigne d'Auvergne de Saint-Mars, secondé par son neveu, un soudard du nom de Corbé, le malheureux Cardel fut replongé dans les fers. Ce martyr y resta en tout trente années.

Son seul crime fut, à la vérité, son continuel refus d'abjurer sa religion!

Saint-Mars le fit enfermer presque nu dans le plus hideux des cachots où, pendant les crues de la Seine, il resta de longs jours avec de l'eau jusqu'au cou!

Quand on le trouva mort sur sa paille, véritable fumier, il était enchaîné par les reins, par les mains et par les pieds. La clémence du gouverneur lui avait, paraît-il, épargné le carcan qui, à lui seul, pesait 60 livres!

De telles atrocités dignes des geôliers de la féodalité et des bourreaux de l'inquisition se passent de commentaires.

Il nous suffit de livrer à la réprobation universelle ceux qui les exécutèrent, ceux qui les ont commandées et ceux qui les ont laissées faire.

Un seul homme osa tenter d'adoucir les souffrances des prisonniers; malheureusement il resta trop peu de temps au département de Paris. Cet homme de bien, c'était le premier président de la cour des aides, directeur de la librairie, M. Lamoignon de Malesherbes, qui, devenu ministre, eut pour premier souci de visiter les prisons: «Il en fit sortir tous ceux qui étaient innocents ainsi que ceux qui, par la longueur de leur captivité se trouvaient trop punis et ordonna que des soins délicats et des attentions touchantes consolassent les infortunés que leurs délits bien constatés l'empêchaient de faire élargir.»

Comme on le voit, par les lettres et récits que nous venons de reproduire, le régime de la Bastille n'était pas ce qu'ont dit certains auteurs, car son histoire serait un long martyrologe.

Tontes ces ignominies, qui commençaient à se répandre dans le public, jointes à la tyrannie croissante du pouvoir qui l'opprimait chaque jour davantage, devaient bientôt faire éclater la juste colère du peuple.

Jeter bas cette mystérieuse et lugubre prison, la terreur et la menace de quatre siècles, fut dès lors son unique cri, son unique espérance!

La prise de la Bastille, par le peuple de Paris, fut donc, outre un acte d'humanité, une habile mesure stratégique.