La Bastille (1370-1789) Histoire, Description, Attaque et Prise

Chapitre II

 

 

JOURNÉE DU 14 JUILLET

 

L 14 au matin chaque citoyen est prêt à combattre. Et, tandis que ceux qui

connaissent les choses de la guerre n'osent encore rêver une attaque, bien

moins une victoire, le peuple, lui, à la foi! À la Bastille! À la Bastille! Ce cri est mille fois répété. Ce cri, c'était la sagesse; la Bastille: n'était-elle pas le dernier retranchement de la tyrannie?

Mais, pendant qu'une partie des citoyens se précipite rue Saint-Antoine, d'autres courent aux Invalides. Ils ont compris qu'il faudra du canon!— Après une sommation menaçante, accompagnée d'un commencement d'escalade, le gouverneur M. de Sombreuil, voyant qu'il ne peut compter sur ses invalides, ouvre ses portes aux assaillants. Ceux-ci pénètrent partout et découvrent, dans les caves du dôme, 28,000 fusils qu'on y avait cachés. Ils emmènent aussi 20 canons.

Au cri: à la Bastille! les habitants de la rue et du faubourg Saint-Antoine se sont précipités les premiers en tête de la colonne qui accompagne trois délégués du Comité permanent de l'Hôtel de Ville: les citoyens Bellon,

officier de l'arquebuse[30], Bellefond sergent-major d'artillerie et Chatou, ancien sergent aux gardes françaises.—Ces délégués ont mission de voir le gouverneur M. de Launay pour connaître ses intentions et l'engager à retirer ses canons braqués sur la ville.

On s'approche de la forteresse dont la porte, rue Saint-Antoine[31] est gardée par trois invalides; derrière, tous les pont-levis sont fermés, on pénètre cependant dans la cour du Passage.

En voyant cette masse de citoyens, le gouverneur déclare qu'il ne peut recevoir que les délégués seuls. Mais déjà le peuple se défie, il demande des otages.

Trois bas officiers sont échangés contre les délégués qui franchissent l'avancée.

De Launay, qui compte sur un renfort, les reçoit avec toute la politesse d'un gentilhomme et, pour se ménager une trêve les oblige à déjeuner avec lui et leur promet de ne pas commencer le feu sur le peuple; il semble même consentir à enlever ses canons. Mais, à la vérité, il les fait seulement reculer sur les plates-formes.

Au moment où ces délégués satisfaits, repassaient le pont-levis pour

rendre compte de leur entrevue, trois envoyés du district de la Culture [32] arrivaient à la Bastille, c'étaient les citoyens Bourlier et Toulouse, soldats de

la milice et Thuriot de la Rozière, avocat au Parlement [33]. Ce dernier entre seul et de force dans la première cour; il somme le gouverneur, au nom de la Nation et de la Patrie, non seulement de retirer ses canons, mais encore de livrer la forteresse à la garde civique.

Voyant qu'il n'aura pas aussi facilement raison du citoyen Thuriot que des premiers délégués, le gouverneur change de tactique et déclare que les pièces de canon ayant été de tout temps sur les tours, il ne peut les en faire descendre que sur un ordre du roi.

Alors Thuriot insiste pour entrer dans la Bastille et monter sur les tours; de Launay y consent. En passant, il harangue les soldats et, comme on redescendant il veut encore leur parler, le gouverneur fait battre aux champs. Néanmoins il lui donne sa parole de gentilhomme et fait jurer à ses officiers et invalides qu'ils n'ont pas l'intention de faire usage de leurs moyens de défense, à moins d'un assaut. Thuriot se retire, mais il déclare qu'il rendra le gouverneur responsable du sang versé.—C'était la seconde fois que, pour gagner du temps, de Launay trompait les représentants du peuple.

Comme Thuriot sortait et répétait aux citoyens les paroles du gouverneur, une troupe armée débouchait du faubourg Saint-Antoine en criant: «Nous

voulons la Bastille, en bas la troupe[34]!» Et aussitôt, escaladant le toit du corps de garde de l'avancée, ils sautent dans la première cour et commencent a briser à coups de hache les chaînes du pont-levis.

Un coup de canon à mitraille[35] et une vive fusillade déciment la foule qui se disperse en criant: Trahison! trahison!

C'est alors qu'un ancien officier au régiment de la Reine, le citoyen Elie, fut proclamé chef avec les citoyens Cholat et Hullin pour lieutenants et que l'attaque recommença plus furieusement.

Une troisième députation, composée de quatre commissaires vint, peu après, de l'Hôtel de Ville pour signifier l'arrêté pris par les électeurs et dont l'effet était de confier la garde de la Bastille à la milice parisienne de concert avec les troupes qui s'y trouvaient.—Les quatre commissaires tentèrent trois fois de pénétrer sous la voûte de la rue Saint-Antoine, mais ce fut en vain. Ils furent seulment les témoins du carnage qui se faisait autour d'eux dans la cour du Passage et ne purent lire l'arrêté qu'aux assiégeants.—Retirez-vous, leur cria le peuple, car vous n'avez à attendre que trahison.

Une heure plus tard, des députés de la Ville, précédés d'un tambour et portant le drapeau de la Cité, tentèrent de voir le gouverneur en venant par l'Arsenal et la cour de l'Orme.

Arrivés dans la cour du Passage, ils virent, qu'au mépris du droit des gens et des signaux de paix qu'on leur faisait du haut des tours, on pointait une pièce sur eux; ils retournèrent alors dans la cour de l'Orme. Là, une décharge de mousqueterie tua trois personnes a leurs pieds; ils durent se retirer comme l'avaient fait leurs collègues. Cette décharge avait été exécutée par les Suisses, qui étaient postés dans les parties basses de la forteresse, les invalides postés sur les plates-formes ayant à ce moment levé la crosse en l'air.

Ces députés partis, la lutte recommença avec plus d'acharnement que jamais, mais les Suisses, tant avec leurs fusils qu'avec une amusette du

comte de Saxe[36], jonchèrent le sol de cadavres.—Ce que voyant Elie, il s'écria: «Du canon, mes amis, du canon! C'est le seul moyen de réduire la place!»

Malheureusement on ne peut, à ce moment, mettre en batterie que deux pièces, dont une plaquée d'argent, enlevée au garde-meubles et encore sont-elles servies par des mains inexpérimentées.

Mais à cet instant accourt le citoyen Hullin, suivi de trois cents gardes françaises. Il marche entre les gardes Hoche et Lefèbre qui, comme lui, laissèrent un nom glorieux à la postérité.—Avec eux marche le peuple qui traîne deux canons; et dans ses rangs, «admirable de vaillance, de jeunesse,

de pureté, l'une des gloires de la France, Marceau[37]!»—Dès lors, le siège commence régulièrement. Le canon du peuple répond au canon de la forteresse et soldats et citoyens rivalisent de valeur.—Tout est en feu devant la Bastille; la fumée de l'incendie cache aux assiégés les mouvements de l'assiégeant.

Un heureux coup de canon, pointé par Elie, met le trouble sur le rempart en tuant un invalide; peu après M. de Monsigny, commandant des canonniers de la place, est frappé en pleine poitrine. Les invalides demandent alors à se rendre et refusent de combattre. De Launay les repousse avec colère, puis, éperdu, court flux Suisses et leur ordonne de continuer un feu à outrance sur le peuple.

Il comprenait enfin la force de ce peuple, dont les rangs grossissaient sans cesse.

Portrait du général Marceau

Fig. 33.—Portrait du général Marceau.

 

Il était environ quatre heures de l'après-midi.

On vit alors le gouverneur se diriger lentement vers la lourde lu Liberté. Arrivé sur lu plate-forme, il saisit une mèche enflammée et court à la chambre des poudres; mais, heureusement, la sentinelle de faction, un nommé Ferrand, loi arrache la mèche et sauve ainsi le peuple et le quartier.

au profit du Grenadier

 

Fou de rage, il descend dans la cour d'honneur, la traverse en courant, saute sur une autre mèche et se précipite vers la Sainte-Barbe. Plus prompt que lui, le soldat Becquart l'arrête encore. Alors il appelle les Suisses a son aide, mais les invalides font bonne contenance et de Launay en vient à les supplier de lui donner un baril de poudre pour se faire sauter. On le lui refuse.—Donnez-nous, au contraire, un drapeau blanc et que l'on capitule? —Je n'en ai pas un seul, répond le gouverneur.—Votre mouchoir blanc alors, dit un invalide qui le lui prend, l'attache à son fusil et monte sur les plates-formes avec un tambour.

Pendant ce temps, le peuple et les gardes françaises conduits par Elie, Hullin, Hoche, Lefebvre, Maillard, Réole, etc., ont franchi l'Avancée, culbuté les obstacles et braqué leurs canons devant le pont-levis intérieur, malgré la mitraille et la fusillade des Suisses de de Flue.

Enfin on voit le drapeau blanc improvisé; le feu cesse et mille voix crient aux assiégés: «Abaissez vos ponts!»—de Flue demande les honneurs de la guerre.—«Non, non, plus d'armes à ceux qui ont massacré le peuple.» Il présente alors une capitulation signée de Launay, qui assure la vie à tous ou,

si on la refuse, annonce l'intention de tout faire sauter[38]. Elie, à qui elle est remise, par le citoyen Maillard qui, pour la recevoir, s'est aventuré sur une planche soutenue au-dessus du fossé, s'empresse de répondre: «Foi d'officier, nous acceptons votre capitulation; abaissez vos ponts, il ne vous sera rien fait.»

Il est cinq heures.

Le petit pont-levis s'abaisse, puis le grand, et les vainqueurs se précipitent sous la voûte. Les assiégés désarmés sont faits prisonniers et conduits à l'Hôtel de Ville.

Malheureusement trompé par les sarreaux de toile que portaient les Suisses, le peuple, les prenant pour des prisonniers se jeta sur les bas-officiers et cette déplorable erreur coûta la vie au brave Béquart et il deux autres Invalides.

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Auguste Coeuret

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