La Bastille (1370-1789) Histoire, Description, Attaque et Prise

Prise de la Bastille I

PRISE DE LA BASTILLE

I

 

ÉVÉNEMENTS PRÉLIMINAIRES

L

 

guerre d'Amérique qui coûta un milliard et demi à la France, les inondations et la grêle qui amenèrent la famine pendant l'hiver de 1788, avaient épuisé les finances du royaume, accru la misère du peuple et augmenté les embarras du gouvernement. Sur les conseils de Necker, Louis XVI voulut recourir aux emprunts, le Parlement refusa. Il tenta la convocation des notables qui se séparèrent sans rien résoudre. Alors le cardinal de Brienne proposa l'impôt du timbre et la subvention territoriale; le parlement refusa de nouveau: il fut exilé a Troyes. Bientôt rappelé il déclina encore tout pouvoir d'enregistrer ces impôts et demanda instamment la convocation des États généraux.

Necker

 

Ils furent convoqués pour le 5 Mai 1789 à Versailles.

C'est alors que des clubs se formèrent à Paris et en province: on y parlait des droits du peuple et le peuple apprit qu'il avait des droits.

Pendant ce temps les députés avaient rédigé les Cahiers de demandes; les trois ordres (noblesse, clergé et tiers état) s'étaient entendus pour obtenir des réformes sérieuses; le tiers surtout insistait au nom du peuple et, au nombre de ses justes revendications se trouvaient: la souveraineté de la nation, l'égalité devant la loi, l'inviolabilité de la propriété, la liberté naturelle, civile, religieuse, etc., etc., l'abolition des lettres de cachet et la

' .

Trompé par son entourage, Louis XVI ne comprit pas à quelle révolution les esprits étaient préparés. Il ne vit dans les demandes du tiers état qu'un désir exagéré d'innovation contre lequel il devait promptement réagir. Aussi le tiers fut-il abreuvé d'outrages ridicules. Il s'agissait de la vérification des pouvoirs: le tiers se rend dans la salle des États, les deux autres ordres s'abstiennent!

Las de tant d'arrogance et fatigué de tous ces tiraillements, le tiers, sur la proposition d'un de ses membres, l'abbé Siéyès, se constitue en

(17 juin 1789).

Portraits de Bailly et de Lafayette

Fig. 25.—Portraits de Bailly et de Lafayette.

 

Dès ce jour la royauté n'exista plus que de nom.

EMANUEL JOSEPH SIEYES

Fig. 26.—EMANUEL JOSEPH SIÉYÈS

 

À la séance royale du 23 juin, une déclaration lue par le garde des sceaux cassa les résolutions prises par les députés du tiers comme «illégales et inconstitutionnelles» et ordonna «que la distinction des trois ordres fut conservée en son entier». Après cette lecture, le roi leva la séance et se retira suivi de la noblesse et du clergé. Le tiers état seul resta dans la salle. Sommé par le grand maître des cérémonies, M. de Dreux-Brézé, de se retirer: «La nation assemblée ne peut recevoir d'ordres,» répondit le président Bailly et Mirabeau se levant avec impétuosité ajouta: «Allez dire à ceux qui vous envoient que nous sommes ici par la volonté du peuple et que nous n'en sortirons que par la force des baïonnettes. Oui, Monsieur, nous avons entendu les intentions qu'on suggère au roi. Mais vous ne sauriez être son organe auprès de L'Assemblée nationale vous qui n'avez ici ni place, ni voix, ni droit de parler.»

Portrait de Mirabeau

Fig. 27.—Portrait de Mirabeau.

[Allez dire à ceux qui vous envoyent que nous sommes ici

par la volonté du Peuple et que nous n'en sortirons que par la puissance

des Baïonnettes.]

 

Le grand maître des cérémonies se retire,—«Messieurs, dit simplement Siéyès, vous êtes aujourd'hui ce que vous étiez hier. Délibérons.»

Ce jour-là, la cause du peuple triomphait, sa souveraineté commençait, le coup d'État avortait.

Cependant le roi laissait quand même l'aristocratie ourdir des complots. Cette conduite lui attira la haine et le mépris du peuple qui se voyait trompé. Mais ce qui porta surtout au comble la colère des Parisiens, ce fut l'appel de 20,000 hommes de troupes étrangères pour protéger la couronne.

Cet appel était le prélude d'un autre coup d'État décidé par la cour et la noblesse.

On essaya d'abord d'une émeute. Des misérables, la plupart soudoyés, tentent d'entraîner le peuple à l'attaque de la maison Réveillon (rue St-

Antoine)[23].

Vains efforts! le vrai peuple, celui qui combattra demain pour sa liberté, ne prend aucune part à ce honteux pillage!

C'est alors que, trompée dans son attente, la cour prit de nouvelles dispositions.

S'il faut brûler Paris, disait Breteuil, on le brûlera! et le vieux maréchal de Broglie prend le commandement en chef des troupes de la contre-révolution.

Il avait pour lieutenants: le maréchal des logis d'Autichamps, de Bezenval, de Choiseul, Narbonne, Frislard, le prince de Lambesc, de Berchigny, de Telhuses, de Lambert et du Châtelet.

Depuis longtemps déjà « [24] les Communes» avaient demandé au roi le renvoi des soldats étrangers; ils réitéraient chaque jour leur demande: le peuple s'en inquiète, disaient-ils.—À ces justes réclamations, le roi fit répondre: que les troupes étaient là pour protéger les délibérations de l'Assemblée et, comme dernier défi aux Parisiens, le 12 juillet, on apprend que Necker a reçu la veille l'ordre de quitter la France sur-le-champ et incognito.

C'était entrer résolument dans la voie de la réaction.

Camille Desmoulins

portrait duc d'Orleans

 

Alors on vit se former des groupés menaçants dans toutes les rues et surtout au Palais Royal où déjà l'on criait: aux armes!—C'est là que Camille Desmoulins harangue la foule, raconte l'exil de Necker et peint l'attitude menaçante des soldats étrangers.—Aux armes, citoyens! C'est le tocsin d'une Saint-Barthélémy des patriotes s'écrie-t-il, il faut nous reconnaître, et arrachant une feuille d'arbre, il s'en improvise une cocarde: chacun l'imite. Puis, brandissant un pistolet, il entraîne le peuple sur ses pas.

Le buste de Necker, couvert d'un crêpe et celui du duc d'Orléans qui avait

donné son adhésion [25] aux communes , sont portés sur la place Louis XV.—

C'est un dimanche: les rues, la place et les Tuileries sont encombrées de promeneurs.

Des dragons du Royal-Allemand se précipitent et brisent les bustes.

Charge du Royal-Allemand sur le peuple de Paris, le 12 juillet 1789

Fig. 30.—Charge du Royal-Allemand sur le peuple de Paris, le 12 juillet 1789.

 

Des railleries et des pierres accueillent ces soldats étrangers; ils ripostent à coup de fusil et le prince de Lambesc, un Autrichien, parent de la reine, charge la foule à la tête d'un corps de Suisses et du Royal-Allemand. Un vieillard M. Chauvet, instituteur, est tué par le prince lui-même, puis, un des gardes françaises qui se sont mêlés au peuple est sabré par un dragon allemand: Vengeance! vengeance! Ce cri est poussé de toutes parts.

C'est alors que paraît la proclamation du nouveau ministère: (maréchal de Broglie, de la Galicière, Foulon et Laporte).

À cette nouvelle; la colère des Parisiens ne connaît plus de bornes; c'est le pacte de famine renouvelé et la banqueroute à courte échéance.

La population entière se soulève. On sonne le tocsin, le tambour bat dans chaque rue, les boutiques d'armuriers, jusque-là respectées, sont forcées et, à 11 heures du soir, le peuple à peine armé, aidé de gardes françaises, défait les troupes royales massées sur la place Louis XV et les force à se retirer à Versailles.

La Bastille seule est encore occupée militairement.

En quelques heures 48,000 citoyens sont devenus soldats. On forge des armes à la hâte, car on prévoit un retour offensif des troupes ennemies. Au milieu de cette bagarre, les électeurs de Paris se rendent à l'Hôtel de Ville et s'y établissent en comité permanent, sous la présidence de M. de Flesselles, prévôt des marchands, pour organiser la milice et donner des chefs à la Révolution.

Pendant ce temps, le peuple agit: il arrête et transporte à l'Hôtel de Ville, d'abord un convoi de farines destiné aux troupes royales, puis le chargement d'un bateau rempli de barils de poudre enlevés à l'arsenal pour les conduire à Rouen. Mais les armes manquent et Flesselles s'efforce de dérouter ceux qui lui en demandent en leur indiquant des dépôts qui n'existent plus. Chaque échec augmente la colère du peuple qui pressent une nouvelle

trahison [26].

Depuis l'affaire de la maison Réveillon, le peuple surveillait la Bastille. Il avait vu le gouverneur réparer ses ponts-levis, pratiquer de nouvelles meurtrières et mettre ses canons en batterie.

Là encore la perspicacité des Parisiens n'a pas été mise en défaut, car le dernier registre d'écrou de la Bastille (1782-1789) nous apprend que:

Le 29 juin.—M. de Crosne est venu avec un conseiller au Parlement, voir le château; conduits par M. le gouverneur, ils sont montés sur les tours.

Le 1er juillet.—Un sergent et douze bas officiers sont arrivés de l'hôtel[27] pour supplément de garde.

Le 7 juillet.—À quatre heures du matin est arrivé un détachement de Salis-Samade suisse, composé de trente hommes et un lieutenant nommé

Deflue[28] pour renforcer la garnison de ce château.

Cette garnison se composait alors de 82 vétérans, dont deux canonniers de la compagnie de Marigny et des trente-deux hommes du lieutenant de Flue. Cet effectif était plus que suffisant pour résister à une foule mal armée et dépourvue de matériel de siège.

On savait encore que M. de Launay possédait, outre les 15 pièces de canon des tours, trois pièces en batterie dans la cour d'honneur et douze fusils de rempart; que ses munitions se composaient de 400 biscaïens, de 12

coffres de boulets-sabotés[29], de 15.000 cartouches et de 250 barils de poudre qu'il avait fait amener de l'arsenal dans la nuit du 12 au 13.—Enfin que 10 voitures de pavés, vieux fers, vieux boulets, etc., étaient entassés sur les tours en cas d'assaut.

Le 13 au soir, le bruit se répand que des ordres ont été donnés pour attaquer Paris dans la nuit du 14 au 15 et que les principaux députés et électeurs doivent être arrêtés à domicile. Peu après, une copie du plan d'attaque circule dans tous les districts; il est ainsi conçu:

«Les invalides s'opposeront à l'enlèvement des armes et des canons de leur hôtel; au premier signal, ils feront feu sur les habitants de Paris; ils recevront aussitôt des renforts du camp posté au champ de Mars où se trouvent les régiments de Salis-Samade, Château-Vieux, Diesbach, suisses; Berchigny, hussard; Esterhazy et Royal-Dragon.

«Des hussards et des dragons se porteront rapidement sur l'Hôtel de Ville pour y enlever les magistrats et les archives.

«Au premier coup de canon, le prince de Lambesc entrera à la tête du Royal-Allemand et d'un autre régiment de cavalerie; il sabrera tout sur son passage pour s'emparer des ponts qu'il garnira de canons.

«En même temps les troupes qui forment l'investiture de Paris détacheront: de Saint-Denis, les régiments de Provence et de Vintimille; de Neuilly, ceux de Royal-Suisse, Alsace et Bouillon; de Sèvres et Meudon, ceux de Hesse-Hermannstadt, Roëmer, Royal-Cravate, Royal-Pologne et Siennois composé de quatre bataillons de chasseurs. Ces troupes rangées à la porte Saint-Antoine .

«Les hauteurs de Montmartre seront occupées par les régiments de Besançon et de la Fère et, de plus, garnies de dix pièces de canon pour foudroyer la Ville; trois régiments d'infanterie allemande avec dix pièces de canon occuperont la barrière d'Enfert.

«Après l'expédition, les troupes occuperont les barrières et s'y retrancheront avec de l'artillerie. Toute communication sera interceptée avec la province.»

Pour prévenir ce nouveau coup d'État, le peuple résolut d'en finir au plus vite.

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