La Bastille (1370-1789) Histoire, Description, Attaque et Prise

Description de la Bastille en 1789

DESCRIPTION DE LA BASTILLE EN

 

1789

 

E 1789, la Bastille se composait de huit grosses tours rondes de 73 pieds

de haut avec des murs de 6 pieds d'épaisseur. Elles étaient reliées par des

massifs de même hauteur et de 10 pieds de large.—L'ensemble de ces tours et de ces massifs affectait la forme d'un parallélogramme irrégulier, légèrement en saillie du côté du faubourg. Les plates-formes garnies de créneaux et de machicoulis étaient armées de 15 pièces de canons.

Un fossé large et profond l'isolait complètement.

C'est en 1553, quand on modifia une partie des fortifications de la

capitale, que fut construit, tel qu'il était en 1789, le bastion[14] destiné a

protéger la Bastille en croisant ses feux avec celui de la poudrière[15] et celui

de Saint-Antoine[16].

Chaque tour avait son nom: la tour de la Chapelle (À du plan, page 60) et celle du Trésor (B) furent les premières édifiées. Peu après on construisit la tour de la Liberté (C) et celle de la Bertaudière (D). À cet ensemble de quatre tours on ajouta celles du Coin (E) et du Puits (F). Enfin la tour de la Comté (G) et celle de la Bazinière (H) furent élevées les dernières.

Tour de la Chapelle e .—C'est dans cette tour, qu'au XV siècle, se trouvait la chapelle de la Bastille qui fut ensuite transférée dans l'épaisseur du massif entre la tour de la Liberté et celle de la Bertaudière (P). Linguet en décrit ainsi l'intérieur: «Dans le mur d'un de ses côtés, celui qui faisait face à l'autel, il y avait six petites niches sans jour ni air. On y enfermait le prisonnier, qui ne pouvait voir l'officiant que par une lucarne vitrée et grillée, semblable à un tuyau de lunette. En revanche, il avait devant les yeux un tableau représentant Saint Pierre aux liens.»

Tour du Trésor.—Ainsi nommée lorsque Henri IV y déposa les économies destinées à créer le Trésor de l'État. Marie de Médicis, pendant sa régence,

dilapida les 15.870.000 livres d'argent comptant qui s'y trouvaient[17].

Sur la partie extérieure du massif qui reliait ces deux tours, on voyait encore en 1789 l'arcade qui fut la première porte Saint-Antoine. Le vide en avait été comblé tout en ménageant dans l'épaisseur de la voûte un certain nombre de chambres.

Tour de la Liberté.—Ce nom, qui semble un euphémisme, lui fut donné vers 1380, à la suite d'un assaut des Parisiens, qui crièrent pour la première fois: «Liberté! liberté!!» C'est dans cette même tour, dit l'historien anonyme de Charles VI, que le prévôt de Paris, Hugues Aubriot, avait été enfermé «pour y faire pénitence perpétuelle au pain de tristesse et à l'eau de douleur, comme fauteur d'infidélité judaïque, comme hérétique, etc., etc.»

Au rez-de-chaussée de cette tour se trouvait la chambre de la question qui fut supprimée quand Louis XVI abolit la torture. Il paraît, cependant, qu'un certain Alexis Danouilh y fut mis, en 1783 à la question ordinaire et extraordinaire.

Tour de la Bertaudière.—Elle devait son nom à un certain Bertaud, maçon, qui se tua en tombant de sa plate-forme pendant sa construction. Son troisième étage servit de prison au Masque de fer, pendant cinq années.

Tour de la Bazinière.—En 1663, un sieur de la Bazinière, trésorier de l'Epargne, y fut enfermé; elle conserva son nom.

Tour de la Comté.—On ne connaît par l'origine de ce nom.

Tour du Coin.—Cette tour tirait son nom de sa situation au coin de la rue Saint-Antoine.

Tour du Puits.—C'était au pied de cette tour qu'avait été creusé le puits de la Bastille.

Les tours de la Chapelle, du Trésor, de la Liberté, de la Bertaudière, de la Comté et de la Bazinière avaient leur entrée sur une cour de 120 pieds de long sur 72 de large appelée cour d'honneur, grande cour ou cour des prisons. Trois des côtés de cette cour étaient formés par les tours et les courtines; une construction moderne, d'aspect bourgeois, hante de trois étages, édifiée en 1761, sous le règne de Louis XV, ainsi que l'indiquait une inscription en lettres d'or sur marbre noir, en formait le quatrième côté.

Le rez-de-chaussée de cette construction, surélevé de quelques marches, était occupé par la Salle du Conseil (I du plan, page 60) où le lieutenant général de police interrogeait les prisonniers et par la Bibliothèque (K) installée en 1383.—Entre ces deux pièces principales se trouvaient des chambres de domestiques, le logement du porte-clefs chef et le passage qui faisait communiquer la cour d'honneur et la cour des cuisines.

Au premier étage et au-dessus de la Salle du Conseil se trouvait l'appartement du Lieutenant du roi; au second celui du major; au troisième ceux du chirurgien et de l'aumônier. Au premier, au second et au troisième étages au-dessus de la Bibliothèque il y avait des chambres destinées à des prisonniers de distinction punis par leur famille, ou à des prisonniers malades soignés à leurs frais.

Sur le côté gauche de la cour d'honneur, entre la Bertaudière et la Bazinière, on remarquait des constructions sur pilotis (n) où étaient conservées les Archives de la Forteresse, et, un peu plus loin (e), l'entrée de la chapelle. À droite l'entrée de quelques chambres construites dans l'ancienne porte de ville entre les tours du Trésor et de la Chapelle, puis le Cabinet: salle basse et obscure, véritable cachot où était obligé de s'enfermer, en toute hâte, le prisonnier qui se promenait dans la cour lorsque la sentinelle qui le surveillait, entendant venir quelqu'un, lui criait: «Au Cabinet!» Les prisonniers ne devaient, ni voir, ni être vus de personne. À ce propos, Linguet écrit: «J'ai souvent compté que sur une heure, durée de la plus longue promenade il y avait trois quarts d'heure consommés dans l'inaction cruelle et humiliante du cabinet.»

C'est en effet dans la cour d'honneur que certains prisonniers obtenaient l'insigne faveur de passer une heure au plus par jour, surtout depuis que le comte de Launay avait été nommé gouverneur.

Avant lui, les prisonniers pouvaient se promener au grand air sur les tours et dans le jardin du bastion.

Alléguant le petit nombre de ses gardiens et autres faux prétextes, de Launay supprima ces promenades. La vérité, c'est que ce despote orgueilleux et avare, qui mesurait l'eau, le pain et le feu à ses prisonniers, avait loué le jardin du bastion à des maraîchers, ainsi que les fossés extérieurs.

C'est encore dans la cour d'honneur que se trouvait la fameuse horloge de la Bastille, autre emblème de la cruauté de ses pourvoyeurs. Voici, du reste, ce que dit Linguet de son odieuse ornementation: «On y a pratiqué un beau cadran; mais devinera-t-on quel en est l'ornement, quelle décoration l'on y a jointe? des fers parfaitement sculptés! Il a pour support deux figures enchaînées par le col, par les mains, par les pieds, par le milieu du corps: les deux bouts de ces ingénieuses guirlandes, après avoir couru tout autour du cartel, reviennent sur le devant former un nœud énorme; et pour prouver qu'elles menacent également les deux sexes, l'artiste guidé par le génie du lieu, ou par des ordres précis, a eu grand soin de modeler un homme et une

femme[18]: voilà le spectacle dont les yeux d'un prisonnier qui se promène sont récréés: une grande inscription gravée en lettres d'or sur un marbre noir lui apprend qu'il en est redevable à M. Raymond Gualbert de Sartines, etc.»

Horloge de la Bastille

Fig. 19.—Horloge de la Bastille. (Musée Carnavalet.)

 

Quand le ministre Breteuil eut connaissance du mémoire de Linguet, il voulut voir lui-même cette horloge et, dès qu'il la vit: «Dans deux heures je veux que ces chaînes soient enlevées»; deux heures après les statuettes en étaient délivrées.

De l'autre côté du bâtiment moderne, dont il a été parlé plus haut, se trouvait la cour des Cuisines ou cour du Puits, longue de 72 pieds, large de 42. Les tours du Coin et du Puits y avaient leur entrée.—Dans le massif qui reliait ces deux tours, on voyait les chambres des porte-clefs, des gens de cuisine, des domestiques de certains prisonniers et celles de quelques détenus. Le sous-sol en était occupé par des cachots les plus malsains de la Bastille (c, c') ne prenant air et jour que par une étroite barbacane donnant sur le fossé où s'ouvrait la bouche de l'égout de la rue Saint-Antoine. C'est dans un de ces cachots que mourut Jean Cardel.

Il y avait aussi des oubliettes à la Bastille; elles avaient été construites par Louis XI, dans la tour de la Liberté!

Cette cour du Puits était un véritable foyer d'infection toujours entretenu par les détritus de toutes sortes qu'on y laissait séjourner et pourrir.

Bien que de même hauteur, toutes les tours de la Bastille n'avaient pas le même nombre d'étages.

Les tours du Trésor et de la Chapelle n'avaient que deux étages et pas de cachots inférieurs; les tours de la Liberté et de la Bertaudière avaient trois étages et des cachots.

Au contraire, les quatre tours du Coin, du Puits, de la Comté et de la Bannière avaient cinq étages de prisons et des cachots; les deux étages supérieurs avaient des doubles planchers, l'un en chêne, l'autre en sapin, séparés par un bourrage.

L'étage supérieur se nommait «la Calotte», nom qui lui venait de la forme

de son plafond voûté en dôme comme celui des cachots inférieurs[19]; les calottes étaient aussi redoutées que les cachots. C'était l'étage le plus malsain de la tour: en hiver il s'y formait une couche de glace sur les parois des murs; en été, le plomb des plates-formes y entretenait une chaleur intolérable. L'excès de ces deux températures était également meurtrier.

On accédait aux différents étages des tours par un escalier tournant, particulier à chacune d'elles et muni de plusieurs portes dans sa hauteur.

L'intérieur des prisons affectait la forme octogonale. Ces pièces étaient assez grandes (15 à 20 pieds de haut et à peu près autant de large) pour y loger de 3 à 4 prisonniers; moins inhabitables que les calottes, elles étaient cependant très chaudes en été et très froides en hiver.

L'ameublement, nous dit l'auteur de la Bastille dévoilée, se composait: «d'un lit de serge verte avec rideaux semblables; une paillasse et un matelas; une table ou deux, deux cruches, un chandelier et un gobelet d'étain; deux ou trois chaises, une fourchette, une cuiller et l'assortiment complet d'un briquet; par faveur spéciale de petites pincettes très faibles et deux grosses pierres en guise de chenêts».

Toutes les chambres des tours avaient une cheminée garnie, dans son intérieur, de forts barreaux de fer. Dans les autres chambres on installait quelquefois un poêle.

Les fenêtres qui donnaient air et jour dans ces prisons méritent une description spéciale.—Dans le principe, «elles formaient d'assez grandes baies et chaque chambre en avait deux on trois, ce qui aidait à la circulation de l'air, prévenant ainsi l'humidité et l'infection». Mais le zèle d'un gouverneur bien pensant les fit réduire à une, qu'il transforma en longue meurtrière garnie de trois grilles: une en dedans du mur, une au milieu de son épaisseur et la troisième en dehors: cette dernière était souvent munie d'une hotte en bois.—Par un rafinement de cruauté ces grilles, d'un pouce d'épaisseur, étaient disposées de manière que les barreaux de l'une fussent exactement sur les vides de l'autre. Grâce à cet ingénieux moyen, leurs mailles de quatre pouces de large se trouvaient ainsi réduites à deux pouces à peine.—Enfin pour arriver au vitrage intérieur de quelques-unes de ces meurtrières, il fallait monter trois marches de un pied chacune et dans l'épaisseur du mur se trouvait ménagé un petit espace formant le cabinet d'aisances.

Les cachots, horribles caves situées à dix-neuf pieds au-dessous du niveau de la cour des prisons et à cinq pieds au-dessus du fond du fossé, avaient un ameublement beaucoup plus modeste: un peu de paille, une pierre en guise de siège, des chaînes, des carcans et une cruche!

Les malheureux qu'on y enfermait ne pouvaient vivre longtemps dans ces cloaques, sur une terre toujours boueuse où pullulaient les rats, les crapauds, les araignées et nombre d'autres animaux, aussi immondes.

L'ensemble de la forteresse était protégé par deux larges et profonds fossés, presque toujours à sec, sauf pendant les fortes crues de la Seine: le fossé extérieur qui entourait le bastion, et le fossé de la Bastille qui l'entourait spécialement, l'isolant même de son bastion.

quartier saint antoine

 

Le fossé de la Bastille était limité par un mur de 36 pieds de haut (12 mètres) qui lui servait de contrescarpe.—Sur tout le contour intérieur de ce mur régnait une galerie en balcon, soutenue par des potences en bois; on l'appelait: les rondes. En effet, sur ce balcon se promenaient quatre sentinelles surveillées par de fréquentes rondes d'officiers. Ces sentinelles avaient pour consigne de garder à vue la forteresse et de tirer impitoyablement sur quiconque chercherait à s'en évader.

Pour assurer leur vigilance, on les forçait à sonner une cloche toutes les heures pendant le jour; tous les quarts d'heure pendant la nuit.

La communication entre le bastion et la Bastille avait été assurée dès 1553 au moyen d'un pont dormant appuyé sur une culée en pierres qui faisait partie de ce bastion et relié à la forteresse par un pont-levis servant de porte à la baie ouverte dans le massif qui joignait la tour de la Comté à celle du Trésor.—Quand le sieur de Launay supprima les promenades sur le bastion, il fit démolir le pont dormant et lever le pont-levis; voilà pourquoi, en 1789, il ne restait de cet ensemble que la culée en pierre.

Enfin, sur l'extérieur du mur de contrescarpe du fossé de la Bastille, étaient adossées de petites boutiques d'artisans louées par le gouverneur.

Maintenant, pour arriver à l'intérieur de la Bastille, il fallait franchir une quantité d'obstacles que nous allons énumérer:

D'abord, rue Saint-Antoine, en face de la rue des Tournelles, on passait sous une voûte, au-dessus de laquelle se trouvaient des locaux servant de

magasins d'armes[20]. On se trouvait alors dans une cour beaucoup plus

longue que large appelée: «Cour du passage»[21], facilement accessible au public, à la condition expresse de n'y pas stationner. Une sentinelle faisait du reste respecter cette consigne et en chassait le public, à l'arrivée d'un prisonnier.

Six des petites boutiques d'artisans dont nous avons déjà parlé en formaient le côté gauche; le côté droit se composait de magasins et de constructions servant de caserne aux invalides. Dans cette cour il y avait la porte (O) du petit arsenal derrière laquelle se trouvait la «Cour de

l'Orme[22]».

PLAN DE LA BASTILLE EN 1789

Fig. 21.—PLAN DE LA BASTILLE EN 1789. (D'après Caffiéri, Musée Carnavalet.)

(agrandir)

A. Tour de la chapelle; B. Tour du Trésor; C. Tour de la liberté; D. Tour de la

Bertaudière; E. Tour du coin; F. Tour du Puits; G. Tour de la Comté; H. Tour de la Bazinière; I. Salle du Conseil; J. Bastion et jardin du bastion; K. Bibliothèque; L. Escalier du fossé extérieur ou du bastion; M. Donjon du bastion; N. Guérites du chemin de ronde; O. Porte du Petit arsenal; P. Chapelle; R. Corps de garde de l'avancée; T. Tambour intérieur X. Entrée de la Bastille rue Saint-Antoine.

a. Puits de la Bastille; cc'. Cachots; d. Cuisines (constructions sur pilotis); e. Entrée

de la Chapelle; f. Postes fontaines; gg'. guérites extérieures; h. culée de l'ancien pont reliant le bastion à la forteresse; m. corps de garde intérieur; n. Archives (constructions sur pilotis); p. Porte de bois ouverte dans le mur du fossé; y. Emplacement de la porte Saint-Antoine démolie en 1788.

Ponts-levis de l'avancée et de la forteresse.

.....Barrières à coulisses de l'avancée.

 

Au fond de la cour du Passage, des barrières en bois et à coulisses, précédaient un fossé suivi lui-même d'un mur élevé, percé d'une porte et d'un portillon avec ponts-levis; cet ensemble se nommait «l'Avancée».

À droite de l'Avancée, et longeant le mur du petit arsenal: les écuries et remises du gouverneur; à gauche la guérite (g) du factionnaire. Le pont-levis du portillon restait abaissé tout le jour, sauf dans des cas particuliers.

L'avancée franchie, on entrait dans «la cour du Gouvernement ou Première cour». À droite on y voyait l'hôtel du gouverneur, jolie construction moderne; à gauche, le poste (R) de l'avancée et la guérite (g'); au fond en face, la terrasse du gouverneur limitée à gauche par une construction comprenant des appartements et l'escalier (L) des fossés extérieurs. À côté, dans le mur de contrescarpe du fossé de la Bastille, la porte de bois (p), assemblage de fortes planches de chêne ferrées. Derrière cette porte, un pont dormant en pierres d'une longueur de quinze toises (30 mètres) reposant sur deux arches et s'avançant sur le fossé, jusqu'à quelques mètres de la porte de la forteresse.

Place de la Bastille en 1889

Fig. 22.—Place de la Bastille en 1889.

 

Sur ce pont, à droite en venant de la première cour, des constructions légères comprenant: des cuisines, des logements et la salle de bain du gouverneur.

À son extrémité, un peu élargie sur la gauche en face du portillon de la forteresse, ce pont était muni d'une barrière de bois; on y voyait aussi les appuis et amarres des ponts-levis de la porte et du portillon.

L'un des deux ponts-levis abaissé, le fossé franchi, on entrait dans la Bastille.

Là, on se trouvait en présence d'une sorte de cage remplaçant la herse, où veillaient des sentinelles; derrière cette cage, les lourdes portes bardées de fer de la forteresse.

Passé ces portes, on était sous la sombre voûte de la prison, agrandie au moyen d'un tambour intérieur (T) dans lequel on avait aménagé le corps de garde (m).

Enfin, derrière ce tambour, la grande cour des prisons.

Voilà ce qu'étaient la Bastille et ses annexes.

C'est à ce formidable ensemble de défenses que le peuple de Paris résolut de donner assaut le 14 juillet 1789.