La boule de neige
Chapitre VII
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
– Un oiseau avec une queue sur la tête ! Tu as vu des oiseaux avec des queues sur la tête ?
– Sans doute, c’est une huppe.
– C’est une crinière.
– La petite a raison, dit une troisième se mêlant à la dispute. Ne vois-tu pas que c’est un perroquet ? Ce perroquet était secrétaire interprète chez Yézid. Vois-tu comme le calife le caresse ?
– Alors pourquoi crie-t-il comme un diable ?
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– Mais taisez-vous donc, nièces de perroquets vous-mêmes ! dit une bonne dame tatare pesant cent cinquante kilogrammes, tenant la place de quatre personnes ordinaires et qui désirait écouter pour elle seule comme pour toute une société.
La dispute devint générale à cette apostrophe. Les unes continuèrent de prétendre que c’était un lion, les autres soutinrent que c’était un oiseau ; mais, ce qui dut flatter énormément Ioussouf, c’est que l’avis général fut que c’était un animal quelconque.
Lui, ne se doutant pas que cette rumeur qu’il entendait était causée par son nez et par ses plumes, discourut pendant ce temps avec le tyran.
– Mon roi, disait-il, maître du Frangistan, apprenant tes conquêtes, m’envoie te proposer son amitié.
Yézid répondit :
– Que ton roi cesse de manger du cochon, qu’il défende à ses alliés d’en manger et qu’il leur ordonne de se faire musulmans.
– Mais si ses amis refusent ? répondit
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l’ambassadeur.
– Alors qu’il introduise mon système.
– Voyons ton système... demanda l’ambassadeur.
– Introduisez mon système, dit Yézid.
Un bourreau entra, le sabre nu à la main.
Ioussouf secoua la tête.
– Que veux-tu dire ? demanda Yézid.
– Je veux dire, grand prince, que ton système ne réussirait pas en Europe.
– Pourquoi cela ?
– Parce qu’il serait impossible de couper une tête européenne comme tu coupes une tête arabe.
– Impossible ? dit Yézid. Tu vas voir si c’est impossible.
Et, se tournant vers ses gardes et vers le bourreau :
– Prenez l’ambassadeur européen, dit-il, et coupez-lui la tête pour qu’il voie que mon système peut s’appliquer à tous les pays.
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Les gardes et le bourreau s’avancèrent vers Ioussouf ; mais il y avait si peu de temps qu’il avait été acteur dans une scène semblable chez Moullah-Nour, que la fable et la réalité se confondirent à ses yeux et dans son esprit ; lorsqu’il vit les gardes prêts à mettre la main sur lui, il voulut fuir ; lorsqu’il vit le bourreau lever son sabre, il poussa des cris terribles. On l’arrêta comme il allait sauter du théâtre dans la rue, et on l’entraîna, au milieu des applaudissements frénétiques de la multitude, qui n’avait jamais vu représenter la terreur avec tant de naturel.
Il était déjà depuis longtemps derrière la toile du fond, qu’on l’entendait encore appeler Iskander à son secours.
Mais Iskander avait bien autre chose à faire que d’y aller.
Iskander avait fini par se glisser près de Kassime. À peine pouvait-il respirer de joie : son cœur brûlait ; il sentait la chaleur des joues de Kassime ; il respirait le parfum de son haleine.
Que voulez-vous ! il était amoureux ; il avait vingt ans ; il aimait pour la première fois.
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Mais il ne put se contenir plus longtemps lorsque, en se soulevant pour s’asseoir plus à son aise, Kassime appuya la main sur son genou.
– Kassime, murmura-t-il à son oreille, il faut que je te parle.
Et il lui serra doucement la main.
Le cœur et l’esprit de la jeune fille étaient pleins d’Iskander. Elle espérait le voir dans cette fête, à laquelle assistait tout Derbend. Ce n’était point pour Yézid qu’elle était venue ; ce n’était pas le bourreau des califes qui l’occupait.
De tous les côtés, ses regards avaient cherché Iskander, et nulle part elle ne l’avait vu.
Jugez donc de son étonnement, comprenez donc sa joie lorsqu’elle entendit à son oreille cette voix bien connue, cette voix chérie !
Elle n’eut pas la force de résister.
Iskander se leva, elle le suivit. Il l’emmena dans le coin le plus sombre du toit.
Les assistants étaient tellement occupés de Yézid, qu’il n’y avait rien à craindre.
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Iskander comprit cependant qu’il n’avait pas de temps à perdre.
– Kassime, dit-il, sais-tu que je t’aime ? sais-tu que je t’adore ? Tu vois ce que j’ai entrepris pour te voir un instant, pour te dire quelques mots. Alors comprends ce que je suis capable de faire si tu me dis : « Iskander, je ne t’aime pas. » Oui ou non, Kassime ? oui ou non ?
Les yeux d’Iskander lançaient des flammes à travers son voile. Sa main gauche serrait la taille de Kassime, sa main droite la crosse de son pistolet. La pauvre enfant tremblait en regardant autour d’elle.
– Iskander, dit-elle, je ne te demande que deux choses : ne me tue pas, ne me déshonore pas ! Je serais heureuse de te serrer dans mes bras aussi étroitement que le fait la ceinture de ton sabre ; mais tu connais mon oncle.
Puis, entraînée malgré elle après un dernier moment d’hésitation :
– Iskander, dit-elle, je t’aime !
Et ses lèvres, comme le fer à l’aimant, se
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collèrent aux lèvres du jeune homme.
– Et maintenant, dit-elle, laisse-moi fuir.
– Soit ; mais à une condition, mon amour : c’est que demain, dans la nuit, nous nous reverrons.
Kassime ne répondit pas ; mais on lisait si clairement, dans le regard qu’elle jeta à son ami en le quittant, le mot demain, qu’Iskander tint le rendez-vous pour accepté.
Je ne saurais vous dire comment Kassime passa la nuit ; mais le sommeil d’Iskander fut bien doux.
Il y a des péchés après lesquels on dort mieux qu’après les meilleures affaires.
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XII
L’accusation et la délivrance.
Deux jours après la fête, il y avait grande réunion dans la forteresse de Narin-Kale, près de la maison du commandant.
Les noukers, armés, tenaient en bride les chevaux de leurs maîtres ; il y avait du monde dans les cours, contre la fontaine, sur les escaliers ; le salon était plein de visiteurs, et ces visiteurs étaient les premiers de la ville. À la porte d’entrée, l’interprète du commandant racontait chaleureusement quelque chose d’extraordinaire sans doute, car on l’écoutait, on le questionnait. Partout ailleurs, on parlait bas. Les vieillards levaient les épaules ; enfin, il était facile de voir que quelque fait étrange et inusité s’accomplissait ou même s’était déjà accompli.
– Oui, disait l’interprète, voici littéralement
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comment les choses se sont passées. Les brigands ont fait une ouverture dans la muraille et sont entrés dans la chambre de Soliman-Beg. Il s’est réveillé, mais seulement alors qu’un des brigands enlevait ses armes accrochées au-dessus de son lit. Soliman alors tira un pistolet de dessous son oreiller et fit feu, mais la balle ne toucha personne. Pendant ce temps, deux ou trois autres brigands garrottaient sa femme dans la chambre voisine. Ils accoururent au bruit du coup et vinrent en aide aux deux autres qui étaient dans la chambre de Soliman. L’obscurité empêchait que les coups ne portassent ; cependant, Soliman blessa trois ou quatre bandits ; mais lui-même tomba mort de quatre ou cinq coups de poignard. Le coup de pistolet, les cris de Soliman et de sa femme réveillèrent les voisins ; mais, tandis qu’ils s’habillaient, qu’ils allumaient les lanternes et qu’ils accouraient à la maison de Soliman, les bandits avaient brisé et vidé les coffres et étaient partis sans qu’on pût en voir et, par conséquent, en reconnaître un seul.
– Ainsi pas un de ces coquins n’a été arrêté ? demanda un nouveau venu.
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– Non, et cependant on croit que l’on a saisi un de leurs complices.
– Un de leurs complices ?
– Oui, il était placé en sentinelle : il avait une corde autour du corps, pour aider sans doute ses compagnons à escalader la muraille. À sa ceinture, il portait un pistolet et un poignard ; mais il faut dire que, comme beg, il avait droit d’être armé.
– Comment ! comme beg ? Mais il est impossible qu’un beg soit complice de voleurs ! s’écrièrent à la fois plusieurs voix.
– Et pourquoi cela, impossible ? répliqua un mirza1 en jetant autour de lui un regard railleur. La jeunesse tatare aime fort à se distinguer.
– Oui ; mais celui d’hier est vraiment un beg, appartenant à l’une des meilleures familles de Derbend, et vous serez bien étonné quand je vous aurai dit son nom. C’est Iskander-Ben-Kalfasi-Ogli. Tenez, dans ce moment même, le
1 Titre de noblesse persane.
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commandant lit le rapport du maître de police, et à l’instant vous verrez Iskander ; l’ordre est donné de l’amener ici.
En effet, la nouvelle étonna fort tout le monde. On plaignait beaucoup Iskander. Comment un jeune homme dont la conduite était tellement exemplaire, qu’il avait été choisi pour aller chercher la neige au Chakh-Dague, pouvait-il être le complice de pareils bandits ?
L’entrée du commandant fit cesser la discussion, et un profond silence s’établit. C’était un de ces hommes qui connaissent admirablement le caractère des Asiatiques. Il était intelligemment affable, afin de mieux faire apprécier son affabilité, sévère sans cette rudesse qui envenime la justice, même quand elle est justice.
Il entra dans le salon en grand uniforme.
Tous les assistants saluèrent en appuyant les mains sur le cœur et en les abaissant le long de la cuisse jusqu’au genou.
Le commandant salua tout le monde, et parla
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un peu des affaires courantes. Aux uns, il reprocha doucement l’inexactitude de leur service ; il remercia les autres de faire leur devoir en confiance ; serra la main à quelques-uns des propriétaires de Derbend – il y a des propriétaires partout ! – et en invita deux à dîner le lendemain avec lui.
Puis, s’adressant à tout le monde :
– Messieurs les begs, dit-il, vous savez ce qui s’est passé la nuit dernière, n’est-ce pas ? J’ai tout lieu de penser que c’est une entreprise de nos amis les montagnards, et non pas le fait des habitants de Derbend. Je vous prie de faire tout votre possible pour rejoindre les voleurs et pour me les amener. Eh bien, ajouta-t-il en se tournant vers le mirza, est-ce que le moullah a interrogé Iskander ? S’il l’a interrogé, qu’a répondu le beg ?
– Iskander a répondu naturellement qu’il est innocent de toute cette affaire comme l’enfant qui vient de naître. Il dit qu’il a pris la corde pour aller se promener hors de la ville et remonter par-dessus la muraille à l’heure qu’il lui plairait de
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rentrer, attendu, assure-t-il, que, dans la ville, il étouffe. Quant aux armes, il n’a donné d’autre explication que celle-ci : « Étant beg, j’avais le droit d’en porter. »
– C’est une singulière promenade, dit le commandant, que celle qui se fait avec une corde autour des reins ! et cependant je dois dire que toute la conduite passée d’Iskander proteste contre le crime dont on l’accuse. Je désire le voir et l’interroger moi-même : faites-le entrer.
Iskander-Beg entra, son papak sur la tête, selon l’usage asiatique ; il salua respectueusement le commandant, fièrement l’assemblée, et attendit à la place qui lui fut désignée.
Le commandant le regarda froidement. À cette idée du soupçon qui pesait sur lui, le jeune beg ne put s’empêcher de rougir ; mais son regard resta ferme et limpide.
– Je ne me doutais pas, Iskander, dit le commandant, que je dusse jamais te voir conduit devant moi comme un criminel.
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– Ce n’est pas le crime, c’est la fatalité qui me mène au jugement, répondit Iskander.
– Sais-tu les conséquences du crime dont tu es accusé ?
– C’est ici seulement que j’ai appris mon crime supposé. J’avoue mon imprudence : les apparences sont contre moi, je le sens ; mais coupable, moi ? Dieu le sait !
– Par malheur, Iskander, reprit le commandant, les hommes doivent céder aux preuves visibles, et, jusqu’au moment où ton innocence sera reconnue, tu dois rester sous la main de la justice. Cependant, s’il y a quelqu’un ici qui veuille répondre de toi, je consens à te laisser libre.
Iskander jeta un regard interrogateur autour de lui ; mais personne ne s’offrit pour le cautionner.
– Comment ! dit le commandant, pas un ?
– C’est à votre volonté, commandant, répondirent en saluant les assistants.
– Eh bien, moi, je réponds de lui et m’offre pour sa caution, dit Hadji Ioussouf en s’avançant.
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Le commandant sourit ; les visiteurs éclatèrent de rire ; mais le commandant fronça le sourcil, et les visages s’allongèrent.
– En vérité, cela m’étonne, messieurs, dit le commandant, que, vous qui portez si facilement caution pour les plus grandes canailles que produise notre ville, pour des misérables qui vingt fois, après avoir été cautionnés par vous, se sont enfui dans les montagnes, vous hésitiez à cautionner un jeune homme que, il y a huit jours, vous avez reconnu comme le plus pur et le plus honnête d’entre vous. Sa bonne réputation ne le sauvera pas du châtiment ; au contraire, et, s’il est coupable, il sera sévèrement puni. Mais, jusqu’à ce qu’il soit jugé, il est votre camarade, et sa vie exemplaire doit être respectée. Rentre chez toi, Iskander ; si tu n’avais pas trouvé de caution, je t’en eusse servi, moi.
Le commandant salua l’assemblée et partit pour l’église.
Le jeune beg rentra chez lui, les yeux humides des larmes de la reconnaissance.
Le soleil matinal dorait le porche de la
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mosquée de Derbend. Les vieillards se réchauffaient à ses vivifiants rayons en parlant des jours écoulés ; deux ou trois pauvres se tenaient debout devant la porte de la cour.
À quelques pas d’eux, un voyageur dormait sous sa bourka ; non loin du voyageur, était assis Moullah-Sédek sur son tapis.
Le saint homme s’apprêtait à quitter Derbend le lendemain matin, et faisait de mémoire les comptes de tous les petits profits que lui avait valus son voyage. Tout en repassant ses petits calculs dans sa tête, il mangeait une espèce de pâtisserie qu’il trempait dans du lait et de l’ail. De temps en temps, il plongeait sa plume de roseau dans son encrier de bois et écrivait quelques mots sur un petit morceau de papier qu’il avait à côté de lui. Il était curieux de voir avec quel appétit le saint homme mangeait son déjeuner et avec quel plaisir il faisait ses comptes.
Il était tellement plongé dans cette double jouissance, qu’il ne voyait pas devant lui un pauvre Lesghien qui lui demandait l’aumône. Le
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malheureux demandait un kopeck d’une voix si lamentable, que c’était vraiment un crime de lui refuser.
Moullah-Sédek entendit enfin l’espèce de litanie que chantait le pauvre diable : il leva les yeux sur lui, mais les ramena presque aussitôt sur ses comptes.
– Il y a trois jours que je n’ai mangé, mon maître, lui disait le Lesghien en lui tendant la main.
– Dix, vingt-cinq, cinquante, cent, comptait Moullah-Sédek.
– Un kopeck me sauvera la vie et t’ouvrira les portes du paradis.
– Cent, cinq cents, mille, continua Moullah-Sédek.
– Tu es moullah, insista le Lesghien, rappelle-toi ce que dit le Coran : « Le premier devoir d’un musulman, c’est la charité. »
Moullah-Sédek perdit patience.
– Va-t’en au diable ! dit-il avec colère. Est-ce pour des misérables comme toi qu’Allah inventa
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la charité ? Vous avez des bâtons dans la ville et de l’herbe aux champs. Quand vous avez la force pour vous, vous brigandez, sinon vous demandez l’aumône, et vous n’avez pas plus tôt cette aumône dans la main, que vous vous moquez de l’imbécile qui vous l’a faite. Tu n’auras rien de moi : je suis un pauvre voyageur, moi aussi, et tout ce que j’avais, ton brigand de Moullah-Nour me l’a pris.
Le voyageur, qui était couché sous sa bourka, et qui était resté jusque-là sans dire mot, se souleva doucement, et, lissant sa barbe avec sa main, il demanda poliment à Moullah-Sédek :
– Est-ce que Moullah-Nour a été si cruel que de laisser complètement sans argent un saint homme comme toi ? J’avais cependant entendu dire que Moullah-Nour était un homme consciencieux et qu’il prenait rarement plus de deux roubles à chaque voyageur.
– Deux roubles !... ce juif de Moullah-Nour ! Fie-toi à lui et tu seras bien heureux s’il ne te prend pas les deux yeux. Qu’il soit foudroyé par l’ange exterminateur et qu’il aille bouillir pendant
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l’éternité dans l’or qu’il m’a pris, dussé-je faire fondre cet or moi-même. Ne voulait-il pas me prendre jusqu’à mon aba de poil de chameau !
– C’est la vérité, dirent les vieillards, Moullah-Sédek est arrivé chez nous sans un aba et avec son manteau seulement : nous avons fait de notre mieux pour le rhabiller. Que ce bandit de Moullah-Nour soit maudit !
Le voyageur à la bourka se leva en souriant, et, tirant une pièce d’or de sa poche :
– Maudis Moullauh-Nour comme viennent de le faire ces honnêtes gens, dit-il au Lesghien en lui montrant la pièce d’or, et ce tchervoniès est à toi.
Le Lesghien tendit d’abord la main ; mais, presque aussitôt, la retirant et secouant la tête :
– Non, dit-il, Moullah-Nour a aidé mon frère dans le malheur : il lui a donné cent roubles ; dans dix occasions, il a secouru mes compatriotes. Je ne le connais pas de visage, mais je le connais de cœur. Garde ton or, je ne maudirai pas Moullah-Nour. Je ne vends ni mes
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bénédictions ni mes malédictions.
Le voyageur regarda avec étonnement le Lesghien et avec mépris Moullah-Sédek.
Puis, tirant quatre autres pièces d’or qu’il joignit à la première, il les donna toutes les cinq au pauvre Lesghien.
Alors, appuyant une de ses mains sur l’épaule de Moullah-Sédek et levant l’autre au-dessus de sa tête :
– Il existe au ciel, dit-il, un Dieu de vérité et il y a de braves gens sur la terre.
Après quoi, ramassant sa bourka, il la jeta sur son épaule, monta sur son cheval attaché au mur de la mosquée, et descendit tout doucement au bazar.
Puis, après avoir traversé le bazar, toujours au pas, il entra dans la rue où se trouvait la maison du maître de police.
Ce fonctionnaire était près de sa porte, entouré de plusieurs personnes auxquelles il rendait la justice ; il était déjà vieux, mais noircissait si bien sa barbe, qu’il se faisait illusion à lui-même sur
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son âge et se croyait dix ans de moins qu’il n’avait. Sa tchourka était ornée de galons, ni plus ni moins que celle d’un élégant, et, comme une réminiscence bien plus réelle de sa jeunesse, il avait encore quatre femmes et trois maîtresses, et buvait chaque soir plusieurs bouteilles de vin. Enfin, s’il n’eût porté lunettes, s’il n’eût été ridé comme une vieille pomme, s’il n’avait pas eu de ventre comme un potiron, on eût cru, d’après ce qu’il en disait lui-même, à une jeunesse des plus vaillantes.
Ce jour-là, Son Excellence était de mauvaise humeur : elle se fâchait contre tout le monde et querellait jusqu’aux passants.
Ce fut dans cet état d’esprit qu’il vit un voyageur descendre de son cheval et s’approcher de lui.
– Salam Aleikoum, Mouzaram-Beg ! dit le voyageur.
Le maître de police tressaillit, comme s’il était piqué par un scorpion, et mit la main à son pistolet.
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Mais le voyageur se pencha à son oreille et lui dit :
– Mouzaram-Beg, si j’ai un conseil à te donner, c’est de ne pas toucher aux vieux amis. Je suis, d’ailleurs, venu à toi pour ton bien. J’ai un service à te rendre ; entrons seulement dans ta maison : je te dirai une chose dont tout Derbend me sera reconnaissant. Mais, si tu fais un signe ambigu, tu sais que mon pistolet renferme une balle et que cette balle va aussi juste où je veux qu’elle aille, que si, au lieu de la placer avec l’œil, je la plaçais avec le doigt. Donc, au premier signe, je fais feu. J’ai l’air d’être seul, mais ne t’y fie pas. Une douzaine de mes braves ne me perdent pas de vue, et, à mon premier appel, ils accourront. Allons, montre-moi le chemin, Mouzaram-Beg.
Le maître de police ne fit aucune objection et passa le premier.
Que se passa-t-il ensuite ? L’entrevue fut sans témoins, personne ne peut donc le dire.
On sait seulement qu’un quart d’heure après être entré, l’inconnu sortit, remonta
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tranquillement sur son cheval, jeta un rouble d’argent au nouker qui en avait tenu la bride, et sortit de la ville.
Deux jours après seulement, on raconta que le célèbre brigand Moullah-Nour avait eu l’audace de traverser la ville ; que, grâce à son active surveillance, le maître de police avait été averti de son passage et avait envoyé après lui douze noukers auxquels Moullah-Nour s’était contenté de montrer les fers de son cheval.
Les gens mal élevés disaient bien pis ; mais il ne faut jamais croire à ce que disent les gens mal élevés.
Pendant ce temps, le pauvre Iskander s’attristait entre les quatre murs de sa maison. Il n’avait qu’un mot à dire pour faire connaître son innocence ; mais il eût mieux aimé cent fois mourir que de déshonorer Kassime.
L’attente du jugement, c’est l’enfer pour tout habitant de l’Asie. Un Asiatique souffre mieux un supplice qu’il n’a pas mérité que le jugement mérité, si celui-ci tarde.
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– Ah ! s’écriait-il dans son impatience, des chaînes éternelles, les neiges de la Sibérie, tout plutôt que le soupçon des Russes, qui me forcent à les aimer, et que les moqueries de mes compatriotes, que je déteste. Mourir par le sabre, je le veux bien, mais par la corde, c’est mourir eux fois.
Et, enfermé sur sa parole, il rugissait en bondissant comme un tigre dans sa cage, déchirait les manches de sa tchourka et pleurait comme un enfant.
Le soir, à l’heure où toutes les rues de la ville étaient devenues solitaires, où les maisons s’animaient à la fois du bruit des voix et de l’éclat des lumières ; tandis que le musulman marié goûtait le repos de l’âme près de la femme et même près des quatre femmes que le prophète lui permet d’avoir, et qu’au contraire le célibataire s’attristait près de son foyer, Iskander, près du sien, la tête enfoncée entre ses deux mains, entendit qu’un des carreaux de sa fenêtre se brisait au choc d’un objet quelconque, et que cet objet tombait dans sa chambre.
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L’objet était un caillou auquel était attaché un petit billet.
Il déplia le billet.
Moullah-Nour à Iskander, salut ! Plutôt captif et innocent que coupable et en liberté, crois-moi.
Je sais tout ; je ferai tout au monde pour que ton innocence soit reconnue.
Le reste est dans les mains d’Allah !
Patience et espoir ; ta délivrance ne se fera pas longtemps attendre.
Le lendemain, Iskander fut appelé chez le commandant ; mais il n’avait pas eu le temps d’arriver chez celui-ci, que chacun le félicitait déjà de l’heureux dénouement de son affaire.
Les brigands étaient pris : ils s’étaient rassemblés à Baktiara pour partager leur butin ; là, ils avaient été entourés et faits prisonniers.
Deux étaient des Lesghiens, deux des gens de la ville.
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Dans la maison d’un de ceux-ci, était une double muraille, et, entre les deux murailles, étaient cachés les objets volés.
Iskander-Beg était tout à fait innocent.
Alors, à son tour, Iskander, profondément touché des égards dont l’avait entouré le commandant, lui avait demandé un entretien particulier, et il lui avait tout dit, tout raconté : son amour pour Kassime, le manque de parole de Festahli.
Le commandant l’écouta, moitié souriant, moitié triste.
– Iskander, lui dit-il, vois toi-même où une imprudence t’a conduit. Festahli se trompe, soit ; mais on ne se venge pas d’un trompeur en trompant soi-même. Il n’y a pas que les vols d’argent qui soient des vols : un honnête homme ne fait rien en secret. Le secret et la nuit sont le manteau des ravisseurs, des brigands. Ton bonheur futur est dans ton cœur : je ferai ce que je pourrai pour qu’il passe de ton cœur dans ta vie. Adieu, Iskander ! Au nom de ceux qui t’aiment, reste ce que tu es, et ce que tu as failli
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cesser d’être, un honnête homme.
Et il lui serra affectueusement la main, en lui renouvelant ses souhaits de bonheur.
Iskander était reconnu innocent, Iskander était libre ; la joie de ce double bonheur ne dura qu’un instant. Il était si triste pour le jeune homme de songer qu’il fallait renoncer à sa chère Kassime !
Le baiser qu’il avait pris sur ses lèvres répondait à chaque instant au fond de son cœur. Il se rappelait minutieusement tous les détails de sa dernière rencontre avec sa bien-aimée ; son âme semblait près de s’envoler au souvenir de cette douce voix dont elle était devenue l’écho.
– Non, disait-il, Moullah-Nour m’a écrit une sottise, et, quand à ce que m’a dit le commandant, on voit bien qu’il n’est pas amoureux. Je suis prêt à acheter Kassime même par un crime, et je suis sûr que, malgré ce crime, je serai heureux avec elle ; heureux, quand même je serais forcé de l’emporter dans la montagne, de gré ou de force. Je l’enlèverai, ne serait-ce que pour une heure : je veux tremper mon cœur dans les félicités du ciel.
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La pauvre Kassime s’attristait de son côté. Dans sa solitude, elle apprit, aux dépens de ses larmes, à compter les longues heures de la séparation.
– Une rose s’est attachée à ma poitrine, disait-elle, et a murmuré : « Je suis le printemps » ; un rossignol m’a chanté son hymne d’amour et je l’ai appelé la joie ; Iskander m’a regardée et m’a donné un baiser, et avec ce baiser j’ai connu l’amour. Mais où es-tu, ma belle rose ? où es-tu, mon doux rossignol ? où es-tu, mon Iskander ? Ils sont où s’est envolé mon bonheur.
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XIII
Le meunier.
Connaissez-vous la Tengua ?
C’est tantôt un ruisseau, tantôt un torrent, tantôt une rivière, quelquefois un fleuve.
Elle court serrée pendant un quart de verste dans une étroite caverne, et c’est avec horreur qu’elle s’y enfonce ; c’est avec rage qu’elle la traverse.
Les tempêtes de plusieurs siècles n’ont point lavé les murailles de la caverne, où hurle la Tengua, des taches noires du feu.
Des rochers entiers, précipités du haut de la montagne dans le fond de l’abîme, sont devenus le lit sur lequel elle écume et bondit furieuse et bruyante.
Les alentours de cet antre sont sauvages et
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sombres ; son entrée est formidable.
La rive droite du torrent jette au loin sur la vallée l’ombre de ses rochers.
La rive gauche trempe dans l’eau un étroit sentier qui traverse d’abord un petit bois.
Malheur au cavalier qui s’expose, sans guide, à entrer en lutte avec cet enfer liquide, surtout au moment du dégel, ou quand la neige fond.
Malheur à lui s’il rencontre des brigands dans cet endroit qui semble fait tout exprès pour une embuscade ! La défense et la fuite y sont impossibles.
Ici, Moullah-Nour, ce même bandit du feuillet de la vie duquel nous détachons une page, ce même Noullah-Nour, avec douze de ses compagnons, arrêta trois régiments qui revenaient avec un énorme butin de l’expédition du général Pankratief.
Lorsqu’ils furent sur le point de descendre dans la rivière, il vint au-devant d’eux tout armé et sur son cheval, jeta sa bourka à terre et dit :
– Je vous salue, camarades ! Allah vous a
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accordé la victoire et le butin. Honneur à vous ! mais ce serait de bons chrétiens comme vous êtes que de me faire participer à votre joie. Je n’exige pas, je prie : soyons bons, et que chacun de vous me donne ce qu’il voudra. Pensez donc, frères, vous revenez riches, rapportant des cadeaux à vos parents. Moi, je suis pauvre ; moi, je n’ai pas de maison, et, pour un moment de repos dans la maison des autres, je paie une poignée d’or. Pourtant, sachez-le, frères, les hommes m’ont lâchement dépouillé de tout. Par bonheur, Allah m’a laissé la bravoure : il m’a donné, en outre, ces cavernes sombres et ces rochers nus que vous méprisez, vous. De ces cavernes et de ces rochers, je suis roi, et personne, sans ma permission, ne passe sur mes terres. Vous êtes nombreux, vous êtes braves ; mais, si vous voulez passer de force, vous perdrez beaucoup de sang, et du temps encore plus ; car vous ne passerez que quand, moi et mes braves, nous serons tombés. Chaque pierre se battra pour moi, et moi-même je verserai ici jusqu’à la dernière goutte de mon sang ; je brûlerai ici jusqu’à mon dernier grain de poudre. Choisissez, vous avez beaucoup
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à perdre, et moi rien. Je me nomme lumière1 ; mais ma vie, je vous le jure, est plus triste que les ténèbres.
Un murmure s’éleva dans les rangs des cavaliers ; quelques-uns froncèrent les sourcils ; d’autres se fâchèrent tout à fait.
– Nous foulerons Moullah-Nour aux pieds de nos chevaux, dirent ceux-là, et nous passerons. Voyez combien nous sommes et combien vous êtes ! En avant et chargeons ces bandits !
Mais nul ne se risqua le premier dans la rivière grondante, dont les fusils des douze brigands défendaient le passage.
La bravoure fit place à la réflexion, et les trois régiments consentirent à ce que demandait Moullah-Nour.
– Nous te donnons ce que nous voulons et pas autre chose, dirent-ils.
Et, disant cela, chaque cavalier jetait un peu d’argent sur la bourka du bandit.
1 Nour, en tatar, veut dire lumière.
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– Mais souviens-toi que, par force, tu n’eusses pas pris un clou des fers de nos chevaux.
Et ils passaient seul à seul, un à un, devant Moullah-Nour.
Moullah-Nour les saluait en souriant.
– Par Allah ! disait-il après cette aventure qui lui avait rapporté trois ou quatre mille roubles, ce n’est pas difficile de tondre la laine des moutons du Daghestan, lorsque, moi, j’ai rasé les poils des loups du Karabach. Je ne sais ce qu’ils ont, ces Daghestans, à se plaindre de la récolte ; je ne prends la peine ni d’ensemencer, ni de labourer, ni de herser ; je me mets sur la route, je prie, et ma prière me rapporte une ample moisson. Il faut savoir s’y prendre, et, non plus de chaque voiture, mais de chaque canon de fusil, vous tirerez une abbase.
Mais, au commencement de l’été de l’année où s’accomplissaient les événements que nous racontons, on n’avait pas vu Moullah-Nour, on n’avait pas entendu parler de Moullah-Nour sur les bords de la Tengua. Où était-il donc ? Dans le gouvernement de Chekine peut-être ; peut-être en
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Perse, où il avait bien pu être forcé de se réfugier ; peut-être aussi était-il mort.
Personne n’en savait rien, pas même Moullah-Sédek, qui prétendait avoir été dévalisé par lui dans son voyage de Perse à Derbend.
Il avait quitté de grand matin Kouban, ce digne, ce respectable Moullah-Sédek, et il était arrivé, vers midi, à cet endroit où la Tengua, débarrassée des chaînes de la caverne, reprend sa liberté. Avare comme le sable du désert, il n’avait pas voulu prendre un guide auquel il aurait fallu, pour sa peine, donner quelques pauvres pièces de cette monnaie recueillie à boisseaux par lui à Derbend.
Le soleil du mois de juin chauffait horriblement, et notre moullah voyageur ne faisait que passer son fusil de l’épaule droite à l’épaule gauche.
Lorsqu’il vit de loin le petit bois, il fut fort content ; mais, lorsqu’il vit de près la rivière, il fut presque désespéré.
Jamais elle n’avait été si haute, si bruyante, si
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rageuse.
– Le diable m’emporte ! murmura-t-il, quand bien même cette rivière roulerait, au lieu de rochers, de l’argent et de l’or, si j’avais su ce qu’elle était, je n’aurais point essayé de la traverser sans guide. En vérité, je suis bien fou de n’en pas avoir pris un.
Et il regarda avec terreur tout autour de lui : les alentours étaient vides et muets.
Pourtant, en cherchant plus attentivement, il découvrit, attaché à un arbre de la forêt, un cheval tout sellé et tout bridé, et, sous ce même arbre, un simple Tatar ayant pour toute arme son kandjar, arme sans laquelle un Tatar ne sort jamais.
Moullah-Sédek s’approcha pas à pas et regarda attentivement.
La farine qui blanchissait l’habit et la barbe du Tatar indiquait que c’était un meunier. Ce meunier déjeunait.
Notre saint homme, qui avait senti son cœur battre un instant, se rassura.
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– Hé ! l’ami ! cria-t-il à l’inconnu, il me semble que tu es du pays, n’est-ce pas ?
– Sans doute que je suis du pays, répondit le meunier parlant la bouche pleine.
– En ce cas, si tu es du pays, tu dois connaître tous les gués de cette rivière ?
– Oh ! je crois bien que je dois connaître les gués de la Tengua, puisqu’elle ne coule qu’avec ma permission. Telle que tu la vois, cette rivière est ma servante.
– Tu me seras bien utile, mon brave homme, et Allah te bénira si tu me conduis de l’autre côté de la caverne.
– Attends jusqu’à la nuit, répondit tranquillement le meunier. D’ici à la nuit, la rivière baissera, mon cheval se reposera, et moi-même, je serai délaissé. Un quart d’heure alors nous suffira pour traverser la caverne ; mais, à cette heure, c’est dangereux.
– Au nom d’Allah ! au nom d’Ali et de Hussein, au nom de mes prières, je suis moullah, conduis-moi sans retard, maintenant, à l’instant
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même !
– Oh ! dit le meunier, il n’y a pas de prières et de bénédictions qui y fassent. Jamais, par un pareil débordement, je ne passerai la Tengua.
– Laisse-moi toucher, mon ami ; Allah te récompensera, sois-en sûr, si tu fais quelque chose pour un moullah.
– Moullah tant que tu voudras, mais je ne risquerai pas de me noyer, fût-ce pour conduire le prophète lui-même.
– Ne me méprise pas ; je ne suis peut-être pas si pauvre que tu le crois, et, si tu me rends service, ce ne sera pas pour rien.
Le meunier sourit.
– Eh bien, voyons, que me donneras-tu ? dit-il en grattant sa barbe.
– Je te donnerai deux abbases1 ; j’espère que c’est raisonnable.
– Bon ! deux abbases ? Avec deux abbases, je
1 À peu près un franc quatre-vingts centimes de notre monnaie.
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n’aurai pas même de quoi faire ferrer mon cheval. Non, je ne te conduirai pas même pour deux roubles ; car, avec deux roubles, on ne peut pas acheter une tête, et on risque tout simplement sa tête dans cet affreux passage.
On marchanda longtemps ; enfin, Moullah-Sédek finit par donner la somme que le meunier exigeait.
En laissant prendre à son conducteur la bride de son cheval, Moullah-Sédek se rendait à discrétion et se livrait entièrement à son expérience. Le saint homme faillit mourir de peur, lorsqu’il commença de traverser la rivière et de s’engager sous l’ouverture de la caverne. Mais, lorsque, par l’autre ouverture, il commença de revoir la vallée couverte d’herbe, de soleil et de fleurs, le courage lui revint, et, pensant qu’il n’avait plus rien à craindre :
– Voyons, avanceras-tu plus vite, canaille ? dit-il à son conducteur.
Mais notre brave moullah redevenait brave un peu trop tôt. C’est vers la fin du gué surtout que la rivière était plus profonde et plus dangereuse.
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Le conducteur s’arrêta justement à cette place, et, tournant son cheval :
– Eh bien, Sédek, lui dit-il, tu n’as plus qu’à faire dix pas et tu es sur le bord. Maintenant, réglons nos comptes. Tu sais que j’ai bien gagné la pièce d’or, hein ?
– Une pièce d’or ! as-tu une conscience, l’ami ? Non, tu ris peut-être. Autant que je me fusse fait bâtir, pour passer, un pont d’argent. Achève donc, mon cher, et, sur l’autre bord, je te donne deux abbases et tu te sauves.
– Bon ! nous étions convenus de mieux que cela, ce me semble.
– Sans doute, sans doute. La nécessité... Tu m’as mis le poignard sur la gorge, et il fallait bien passer. Où veux-tu qu’un pauvre voyageur prenne tant d’argent ? Hélas ! on m’a déjà tant volé ! Allons, allons, conduis-moi sur l’autre bord, mon frère, et, arrivé là, tu iras à tes affaires, et moi, j’irai aux miennes.
– Non pas, dit le meunier en secouant la tête. Je te l’ai dit et je te le répète, je ne quitterai pas
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cette place avant d’avoir fait mes comptes avec toi, et nos comptes ne datent pas de ton passage d’aujourd’hui. Tu n’as pas de conscience, Moullah-Sédek, mais tu as sans doute de la mémoire. Pour inspirer plus de pitié et obtenir plus d’argent, à Derbend, tu as inventé que Moullah-Nour t’avait arrêté, dépouillé, tout pris. Dis-moi, où cela s’est-il passé ?
– Je n’ai jamais dit cela, s’écria Moullah-Sédek ; qu’Allah me punisse si j’ai dit cela !
– Souviens-toi de la cour de la mosquée, Sédek ; souviens-toi de ce que tu as dit au Lesghien, de ce que tu as raconté au voyageur qui dormait sur sa bourka. Et maintenant, regarde-moi comme je te regarde, c’est-à-dire face à face, et peut-être que nous nous reconnaîtrons.
Moullah-Sédek regarda son conducteur ; sous la farine qui le couvrait, il était d’abord méconnaissable, mais la farine avait disparu ; peu à peu sa barbe, de blanche, était devenue noire ; au-dessous de ses sourcils froncés, brillaient deux yeux noirs. Ne lui voyant cependant, avec tout cela, d’autre arme que son poignard, Moullah-
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Sédek saisit son fusil ; mais, avant qu’il l’eût armé, la pointe du kandjar était sur sa poitrine.
– Si tu remues un seul poil de tes moustaches, dit le faux meunier, je te préviens que, comme Jonas, tu iras prêcher aux poissons de ne boire ni vin ni eau-de-vie. Allons, allons ! jette ton fusil, jette ton sabre. Ton affaire, à toi, est de tromper les gens aux boutiques et dans la chaire ; de mentir le matin, de mentir le soir, de mentir toujours ; mais le combat est le métier des braves cœurs : ce n’est donc pas le tien. Ne bouge pas, te dis-je, fils de chien ! Ici, je n’ai pas même besoin de brûler pour toi une charge de poudre, et voilà pourquoi je n’ai pas pris d’arme à feu ; que je lâche seulement la bride de ton cheval et, dans cinq minutes, tu es un cadavre.
Moullah-Sédek, à ces paroles, devint pâle comme une cire. Il s’accrocha à la crinière de son cheval, sentant que la tête lui tournait et qu’il allait glisser de sa selle. Mais, sans perdre un instant de vue ce kandjar maudit qui, pareil à un éclair, brillait sur sa poitrine :
– Grâce ! je suis moullah ! s’écria-t-il.
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– Je suis moi-même moullah, répondit le guide, et même plus que moullah : je suis Moullah-Nour.
Moullah-Sédek poussa un cri et tomba sur la crinière de son cheval, tenant son cou à deux mains, comme s’il sentait déjà sur sa nuque le fil tranchant de l’acier.
Moullah-Nour se mit à rire de la terreur de Sédek ; puis enfin, le redressant, il lui dit :
– Tu m’as déshonoré par ton récit aux habitants de Derbend ; tu as fait croire à tout le monde que je t’avais volé jusqu’à ton dernier kopeck, jusqu’à ta dernière chemise, moi qui donne au pauvre le morceau de pain qu’il a inutilement mendié à la porte du riche, moi qui, des marchands eux-mêmes, ne prends jamais plus qu’une pièce d’or, et cela pas pour moi, mais pour mes compagnons ; pour mes compagnons qui, si je ne les retenais pas, pilleraient et tueraient sans honte et sans remords. Il y a plus : c’est toi qui es un voleur, car tu as voulu voler ton guide en lui refusant ce que tu lui avais promis ; enfin, c’est toi qui es un assassin ; car,
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lorsque j’ai réclamé de toi ce qui m’était légitimement dû, tu as voulu m’assassiner.
– Aie pitié de moi, pardonne-moi, bon Moullah-Nour, dit Sédek.
– As-tu plaint quelquefois le sort du pauvre que tu voyais mourant de faim ? Aurais-tu eu des remords, si tu m’avais tué ? Non ; car tu es un misérable. Tu battais monnaie avec chaque lettre du Coran, et, dans tes intérêts, pour ton profit, tu mettais le désordre dans les familles. Je te connaissais ; je savais quel homme tu es, et je ne t’ai pas touché lorsque, en allant à Derbend, tu es passé par ici. Tu ne m’as pas vu, toi ; tu ne m’as pas rencontré ; tu ne me connaissais pas, et tu m’insultais. Eh bien, maintenant tu ne mentiras pas en racontant que je t’ai volé. Moullah-Sédek, donne-moi ton argent.
Moullah-Sédek poussa de grands cris, versa de grosses larmes ; mais il était pris, il lui fallut céder. Il jeta, les uns après les autres, tous ses pauvres roubles dans le sac que lui tendait Moullah-Nour, serrant chacun d’eux avant de le lâcher, comme si l’huile d’argent lui devait rester
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aux doigts.
Enfin, arrivant au dernier :
– C’est tout, dit-il.
– Tu mentiras donc jusque dans la tombe ? s’écria Moullah-Nour. Voyons, Sédek, si tu ne veux pas faire une connaissance plus intime avec mon poignard, compte mieux. Tu as encore de l’argent, ou plutôt de l’or dans la poche intérieure de ta tchouska ; je sais quelle somme et je puis te la dire : quinze cents roubles ; est-ce cela ?
Sédek se lamenta fort, mais il fut forcé de donner jusqu’à la dernière de ses pièces d’or.
Moullah-Nour avait dit vrai, il en savait le compte.
Alors Moullah-Nour conduisit Sédek au bord tant désiré de la rivière, et, là, il le fit descendre de son cheval.
Moullah-Sédek croyait en être quitte avec le bandit, mais il se trompait.
– Maintenant, ce n’est pas tout, dit celui-ci ; tu as empêché le mariage d’Iskander-Beg, et c’est à toi de raccommoder ce que tu as détruit. Tu as un
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encrier à ta ceinture ; écris à Hadji Festahli que tu as reçu en route une lettre de ton frère, dans laquelle il te dit que son fils ne veut pas se marier et est parti pour aller en pèlerinage à La Mecque ; dis même qu’il est mort, si tu veux. Tu ne dois pas être embarrassé pour mentir, que diable ! Seulement, arrange-toi de façon qu’Iskander épouse sa promise. Sans cela, c’est toi que je marie, Moullah-Sédek, et avec les houris encore.
– Jamais ! s’écria Moullah-Sédek, jamais ! Non, non, non, cela ne sera pas. Tu m’as pris tout ce que j’avais, contente-toi de ce que tu m’as pris.
– Ah ! c’est ainsi ? dit Moullah-Nour.
Il frappa trois fois dans ses mains, et, à la troisième fois, douze bandits apparurent comme s’ils sortaient des rochers.
– Le respectable Moullah-Sédek désire écrire, leur dit Moullah-Nour ; secondez-le, mes amis, dans cette louable intention.
En un instant, Moullah-Sédek, si c’était là, en effet, son désir, n’eut plus rien à souhaiter. Un
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des bandits détacha son encrier, un autre trempa la plume dans l’encre, un autre lui présenta du papier, un autre enfin, appuyant ses mains sur ses genoux et baissant ses épaules, lui offrit son dos en guise de pupitre.
Trois fois Moullah-Sédek commença d’écrire, mais trois fois, soit erreur, soit mauvaise volonté, il s’interrompit.
– Eh bien ? lui demanda Moullah-Nour d’une voix d’autant plus menaçante qu’elle semblait parfaitement calme.
– L’encre est mauvaise, et j’ai la tête si troublée, que je ne trouve pas les mots.
– Écris avec ton sang et pense avec ton papak alors, dit Moullah-Nour en faisant briller de nouveau le terrible kandjar ; mais écris au plus vite ! sans quoi, je te mets un tel poing entre les deux sourcils, que le diable seul pourra dire à quelle lettre de l’alphabet tu ressembles.
Moullah-Sédek comprit que ses hésitations avaient duré assez longtemps, et se décida enfin à écrire.
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– Mets ton cachet maintenant, lui dit Moullah-Nour quand la lettre fut terminée.
Moullah-Sédek obéit.
– Là ! à présent, donne-le-moi, fit Moullah-Nour, je me charge de la mettre à la poste.
Il prit la lettre, la lut, s’assura qu’elle était bien telle qu’il la désirait, la fourra dans sa poche, et alors, jetant à Moullah-Sédek tout ce qu’il lui avait pris :
– Voilà ton or et ton argent, Sédek, dit-il ; reprends-les, il n’y manque pas un kopeck. Et maintenant, lequel de nous deux est avare ou voleur ? Dis. Pourtant, ce n’est pas un don, c’est un paiement. Tu as noirci mon nom à Derbend, tu dois le redorer à Schoumaka, et cela en pleine mosquée. Va donc, et sache que, si tu n’accomplis pas mes ordres, ma balle te retrouvera, si bien caché que tu sois. Tu es convaincu que je sais tout : je te prouverai que je peux tout.
Moullah-Sédek s’engagea à tout ce qu’exigeait de lui le bandit, reprit son argent tout joyeux, le
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remit dans ses poches, après s’être assuré que ses poches n’étaient pas trouées, et, remontant sur son cheval, il partit au galop.
Deux jours après, Moullah-Sédek scandalisait les habitants de Schoumaka par un discours dans lequel il faisait l’éloge de Moullah-Nour, le comparant à un lion qui aurait dans la poitrine un cœur de colombe.
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XIV
Conclusion.
Probablement que la lettre écrite à Festahli par son ami Moullah-Sédek ne laissait plus au premier aucune espérance pour l’union sur laquelle il avait compté ; car, une semaine après que la lettre fut parvenue à son adresse, on entendit un soir, dans les rues de Derbend, de la musique et des chants.
On conduisit la belle Kassime à la maison de son fiancé Iskander.
Tout Derbend la suivait : les cris et les acclamations fendaient l’air dans tous les sens, et, du toit de chaque maison, semblaient jaillir, comme de brillantes fusées, d’innombrables coups de fusil.
Toute la ville en feu semblait se réjouir du
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bonheur d’Iskander.
Iskander-Beg, en entendant ce bruit et cette musique, s’était vingt fois approché de sa porte, et, chaque fois, la coutume lui avait défendu de l’ouvrir.
Enfin, à la vingt et unième fois, comme le cortège était arrivé presque à son seuil, qu’il entrebâillait sa porte, qu’il y passait timidement la tête, un cavalier lui tendit la main en disant :
– Iskander, qu’Allah te donne tout le bonheur que je te souhaite !
Et, à l’instant, il retourna son cheval pour ne pas être pris au milieu de la foule.
Mais, en retournant son cheval, il se trouva en face d’Ioussouf, qui, naturellement, était le premier garçon de noce d’Iskander.
Ioussouf-Beg reconnut le cavalier et ne put s’empêcher de pousser un cri de terreur.
– Moullah-Nour ! s’écria-t-il.
Ce nom, comme on le comprend bien, jeta un grand trouble dans la fête.
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Le cri de « Moullah-Nour ! Moullah-Nour ! » retentit de tous les côtés.
– Par ici ! par là ! attrapez-le ! tenez-le bien ! hurlaient ensemble dix mille voix.
Mais Moullah-Nour s’était élancé rapide comme l’éclair.
Tous les jeunes gens qui suivaient à cheval le cortège de la fiancée se mirent à la poursuite du bandit.
Moullah-Nour ne courait pas, il volait par les rues de Derbend, et l’on voyait seulement dans l’ombre jaillir les étincelles sous les fers de son cheval.
Mais, comme les portes de la ville étaient fermées, Moullah-Nour ne pouvait sortir.
Plusieurs coups de fusil, tirés sur lui, éclairèrent sa course, et l’on vit que cette course se dirigeait vers la mer.
Là, il allait se trouver pris entre les murailles et l’eau.
Un instant, le bandit s’arrêta : la mer était agitée. On voyait bondir les vagues et voler leur
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écume ; on entendait leurs mugissements.
– Il est pris ! il est à nous ! Mort à Moullah-Nour ! s’écrièrent ceux qui le poursuivaient.
Mais le fouet de Moullah-Nour siffla comme le vent, brilla comme l’éclair, et son cheval s’élança, du rocher où il s’était arrêté un instant, au milieu des vagues.
Ceux qui le poursuivaient s’arrêtèrent lorsque les flots de la mer Caspienne mouillèrent les jambes de leurs chevaux.
Ils regardèrent en mettant leurs mains sur leurs yeux et en essayant de percer l’obscurité.
– Il est perdu, noyé, mort ! s’écrièrent enfin ceux qui poursuivaient le bandit.
Un formidable éclat de rire répondit à ces cris, et un hourra poussé par une douzaine de voix, sur une petite île qui s’élève à un quart de verste de Derbend, annonça aux poursuivants désappointés que, non seulement Moullah-Nour était sauvé, mais même qu’il se retrouvait au milieu de ses compagnons.
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Les portes sont bien fermées dans la maison d’Iskander. Tout est bien tranquille dans sa chambre ; à peine y entend-on un faible chuchotement.
La gaieté cherche le bruit ; le bonheur aime le silence et la solitude.
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