La boule de neige
Chapitre VII
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
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suis le maître de la montagne ; oui, je suis le roi du steppe ; mais j’ai un empire peuplé de bêtes sauvages seulement. Il y avait un temps où je haïssais les hommes, où je les méprisais ; aujourd’hui, mon âme est lasse de mépriser et de haïr. On me craint, on tremble à mon nom ; la mère s’en sert pour calmer son enfant qui pleure ; mais la terreur qu’on inspire est un joujou qui, comme tous les autres, lasse rapidement. Sans doute, on a la joie d’abaisser les hommes, de railler tout ce qu’ils vantent, de découvrir leurs bassesses en ouvrant des sépulcres blanchis. Cela rend fier pour un moment : on se sent plus criminel et cependant moins méprisable que les autres. Ce sentiment réjouit pour une heure et attriste pour un mois. L’homme est mauvais, mais, au bout du compte, l’homme est le frère de l’homme. Regarde autour de nous, Iskander. Elles sont larges, les montagnes ; elles sont fraîches, les forêts ; elles sont riches, les terres du Daghestan ; mais la montagne n’a pas une caverne ; la forêt n’a pas un arbre, la plaine n’a pas une maison où je puisse reposer ma tête et me dire à moi-même : « Là, il t’est permis de dormir
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tranquillement, Noullah-Nour ; là, tu ne seras pas frappé pendant ton sommeil d’une balle ennemie ; là, tu ne seras pas garrotté comme une bête sauvage ! » Vos villes sont peuplées et souvent regorgent d’habitants ; cependant, riche ou pauvre, chacun y trouve sa place, son toit qui le met à couvert de la pluie, qui l’abrite contre le froid. Moi, ma bourka seule est ma maison, mon toit, mon abri. La ville ne me donnera pas même un coin de terre pour y déposer mes os. Le chagrin est comme la femme du khan : elle sait marcher sur des tapis de velours ; mais, comme la chèvre, elle doit savoir sauter aussi de rocher en rocher. Le chagrin, c’est mon ombre, et, tu le vois, mon ombre m’accompagne, même ici !
– Tu as beaucoup souffert, Moullah-Nour ? demanda Iskander avec intérêt.
– Ne m’en fais pas souvenir, ami. Lorsque tu passeras le rocher dans les entrailles duquel je me suis englouti et d’où tu m’as tiré, ne lui demande pas si c’est la foudre ou la gelée qui a creusé un gouffre dans son granit, mais passe vite, son pont est fragile et peut crouler sous toi. On sème des
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fleurs dans les jardins, mais on n’y enterre pas les morts. Non, je ne veux pas assombrir le matin avec les orages du midi. Ce qui fut a été ; rien ne peut être changé au passé, même par la volonté d’Allah. Bonne nuit, Iskander ! et Dieu fasse que personne ne rêve ce que j’ai souffert en réalité. Je te montrerai demain le chemin le plus court pour arriver au Chakh-Dague. Bonne nuit !
Et il se coucha dans sa bourka ; les autres dormaient depuis une heure.
Iskander fut longtemps à trouver le sommeil ; il songea longtemps aux événements de la journée et aux sombres paroles de Moullah-Nour.
Puis, une fois endormi, il fut agité par les plus terribles rêves. Il lui semblait tantôt qu’une balle traversait sa poitrine, tantôt qu’il roulait dans un abîme sans fond.
Nos rêves, c’est le souvenir du chemin que nous avons parcouru : c’est le trouble et l’agitation des événements passés.
Il n’y a qu’un sommeil sans rêve : le fort sommeil, c’est-à-dire la mort.
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X
Où Ioussouf raconte ce qu’il n’a pas vu,
mais se garde bien de raconter ce qu’il a
vu.
Le soleil, en colorant le sommet de la montagne, réveilla Moullah-Nour et ses hommes. Tous se mirent d’abord en prière, puis commencèrent à fourbir leurs armes, à étriller leurs chevaux et à préparer le déjeuner.
– Ton compagnon de voyage a passé une mauvaise nuit, dit en riant Moullah-Nour à son hôte.
– Comment ! Ioussouf ? demanda celui-ci.
– Ioussouf en personne.
– Tu sais donc où il est ?
– Je m’en doute.
– Je t’ai prié deux fois hier de le faire
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chercher, tu ne m’as rien répondu.
– Parce que je savais où le trouver.
– Et où est-il ?
– À cinquante pas d’ici.
– Que comptes-tu faire de lui ?
– Absolument rien ! te le rendre ; c’est toi qui en feras ce que tu voudras. – Eh ! mes braves, continua Moullah-Nour en s’adressant à ses hommes, portez quelque chose à manger à notre prisonnier, et dites-lui que Moullah-Nour ne veut pas le faire mourir à jeun.
Alors il raconta à Iskander comment Goulchade avait arrêté Ioussouf, l’avait forcé de rendre ses armes, et l’avait ramené prisonnier.
Quand le déjeuner fut fini, Moullah-Nour prit la main d’Iskander et l’appuya contre son cœur et contre sa tête.
– Tu est chez toi ici, dit-il, je te verrai toujours avec joie, je t’aimerai toujours avec reconnaissance. Maintenant, je t’ai indiqué le chemin par où l’on monte au Chakh-Dague et celui par où l’on en descend ; hâte-toi d’être utile
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à tes compatriotes. Moi, je vais du côté opposé et pour une autre affaire... Adieu ! souviens-toi de Moullah-Nour ; si tu as besoin d’un ami, appelle-le, et l’avalanche n’est pas plus vite au bas de la montagne qu’il ne sera près de toi.
Et, comme une volée de pigeons sauvages, s’envolèrent le chef et toute sa bande.
Iskander descendit alors à la caverne.
Ioussouf était couché les mains liées, les yeux bandés.
Le jeune beg ne put résister au désir d’expérimenter par lui-même le courage de son compagnon.
– Lève-toi et prépare-toi à mourir, dit-il d’un ton rude et en changeant sa voix.
Ioussouf tremblait de tous ses membres ; mais, grâce à un effort suprême, il parvint à se mettre sur ses genoux.
Il était d’une pâleur mortelle ; son nez semblait avoir perdu cette base solide à l’aide de laquelle, dans les temps ordinaires, il formait angle aigu avec sa bouche, angle obtus avec son
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menton, et retombait inerte sur ses lèvres. Il leva les mains au ciel et implora son pardon d’une voix gémissante.
– Ange Azraël, s’écria-t-il, fais grâce à ma tête, elle n’est pas mûre pour la mort. Par où et par quoi t’ai-je offensé ?
– Ce n’est pas ma volonté, c’est celle de Moullah-Nour. Il a dit : « Ioussouf s’est battu comme un tigre ; maintenant que Ioussouf connaît ma retraite, il n’y a plus de sûreté pour moi dans la montagne. D’ailleurs, le sang de mes camarades, versé par lui à l’assaut de Derbend, crie vengeance et doit l’obtenir. »
– Moi ! s’écria Ioussouf, moi ! je me suis battu à l’assaut de Derbend ? Quel est l’abominable calomniateur qui a dit cela ? Honte à la tombe de ses pères et de ses grands-pères, jusqu’à la dixième génération ! Non, non ! Je ne suis pas homme à me battre contre mes compatriotes, moi. Quand la trompette ou le tambour nous appelait à la muraille, moi, je descendais immédiatement au bazar, et, quand c’était mon tour de marcher, je me réfugiais dans la mosquée
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et j’y dormais honnêtement et consciencieusement, à la gloire du prophète. C’est vrai, un jour, j’ai tiré trois coups de fusil ; mais il était bien prouvé que l’ennemi était à cinq verstes. Quant à mon sabre, essaie de le tirer toi-même, et, si tu peux en faire sortir la lame du fourreau, je consens à ce que tu m’en abattes la tête. Déjà, du temps de mon père, elle n’en sortait plus. Pourquoi donc me serais-je battu contre Kasi-Moullah, contre un brave homme, contre un saint homme, contre un prophète ? S’il n’avait pas coupé la tête à ceux qui buvaient et à ceux qui fumaient, je serais certainement aujourd’hui un de ses plus dévoués murides.
– Soit ; mais il y a une affaire de religion dans la vengeance de Moullah-Nour contre toi : il sait que tu es partisan d’Ali, et il a juré de faire tuer tout ce qui croit à Ali.
– Partisan d’Ali, moi ? Mais je lui arracherais la barbe, à cet Ali et à ses douze califes ! Mais, si j’avais vécu en Égypte du temps des Fatimides, je n’aurais pas été content que je ne les eusse détrônés. Je suis sunnite, entends-tu bien !
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sunnite de cœur et d’âme. Qu’est-ce qu’Ali ? Une poussière : je souffle et elle s’envole ; un grain de sable : je marche dessus et je l’écrase.
– Mais, par-dessus tout cela, vois-tu, ce que ne te pardonnera jamais Moullah-Nour, c’est ton amitié pour Iskander, son ennemi mortel.
– Mon amitié ? s’écria Ioussouf.
– N’est-ce donc pas une preuve d’amitié que tu lui donnais en l’accompagnant au Chakh-Dague ?
– Par amitié sans doute, mais pour mon plaisir surtout.
– Eh bien, la chose lui a encore plus mal réussi qu’à toi, et sa tête est tombée avant la tienne.
– Sa tête est tombée ? répéta Ioussouf. Eh bien, ce n’est pas une grande perte qu’il a faite là. Elle ne valait pas grand-chose, sa tête. Mais, au lieu de m’en vouloir, Moullah-Nour devrait me remercier, moi qui lui ai conduit Iskander, qui le lui ai livré pieds et poings liés. Iskander mon ami ? En voilà encore un fameux ami ! mais, de son vivant, je l’aurais donné pour un pain
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d’épice ! Iskander mon ami ! un des plus grands débauchés de Derbend, qui mange du jambon avec les officiers russes ? lui, mon ami ? Je brûlerais la barbe à sa mère.
– Malheureux que tu es ! laisse en paix les morts. Si la peur ne te faisait pas perdre la tête, tu réfléchirais que sa mère ne pouvait pas avoir de barbe.
– Pas de barbe ? Je te dis, moi, qu’elle se rasait. Par Allah ! combien de rasoirs ne m’a-t-elle pas ébréchés ! L’ami d’Iskander, moi ? Mais comment aurais-je eu la sottise de faire mon ami d’un homme dont le père était un brigand, la mère une folle, et l’oncle un bottier ?
– Je suis fatigué de t’entendre te parjurer, renégat ! mentir, langue de chien ! Baisse la tête, le sabre est levé.
Iskander fit siffler sa schaska autour de la tête d’Ioussouf ; mais, au lieu de le toucher avec le tranchant, de la pointe il lui enleva, avec son adresse ordinaire, le mouchoir qu’il avait devant les yeux.
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Ioussouf regarda avec terreur son prétendu bourreau et reconnut Iskander.
Il poussa un cri et resta stupéfait.
– Eh bien, qu’as-tu à me regarder, sanglier bourré de bêtise ? Voyons, répète-moi donc que mon père était un brigand, que ma mère était folle et que mon oncle faisait des bottes.
Ioussouf, au lieu de s’excuser et de paraître confus, éclata de rire, en se jetant au cou d’Iskander.
– Ah ! je suis donc arrivé à te mettre en colère ! Ce n’est pas maladroit de ma part. Cela a été long, mais c’est venu, à la fin. Ah ! tu tends des filets pour prendre un rossignol, et tu attrapes un corbeau ! Mais crois-tu que, dès les premiers mots, je n’aie pas reconnu ta voix ? Ta voix, la voix de mon meilleur ami ! mais je la reconnaîtrais au milieu des cris des chacals, des miaulements des chats et des aboiements des chiens.
– Très bien ! Tu m’as reconnu.
– Tu en doutes ?
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– Non, tu t’es moqué de moi.
– Pour rire, pour plaisanter, pas pour autre chose ; tu comprends bien.
– Mais comment t’es-tu rendu à la femme de Moullah-Nour ? Comment t’es-tu laissé désarmer par elle ?
– Est-ce que tu ne te rappelles pas avoir vu chez le commandant de Derbend une gravure qui représentait une fort belle femme, ma foi, délaçant la cuirasse du beg que l’on appelait Mars ? Au-dessous, il y avait en russe : Mars désarmé par Vénus. Voilà comment je me suis laissé désarmer, mon cher ami. Mais, à une si belle créature, je lui eusse tout donné, Iskander, depuis ma bourka jusqu’à mon cœur. J’aurais bien voulu voir, coquin, ce que tu eusses fait en te rencontrant tête à tête avec elle. Quel nez ! quels yeux ! et une bouche pas plus grande que le trou d’une perle ! Et sa taille donc ! Tu as dû remarquer sa taille, un amateur comme toi ! J’avais envie de lui voler sa ceinture pour me faire une bague.
– Alors, c’est par amour que tu t’es laissé
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garrotter par elle et que tu l’as suivie au bout d’une corde.
– Je l’eusse suivie au bout d’un cheveu.
– Soit ; mais il y a une chose encore dont je suis sûr, c’est que tu ne raconteras pas à Derbend, et surtout devant moi, tes amours avec Goulchade.
– Goulchade ? Elle s’appelle Goulchade ! Quel nom charmant ! Mais tu me fais bavarder, toi ; ce qui est cause que je ne te demande pas comment tu te trouves ici.
Iskander lui raconta en deux mots ce qui s’était passé entre lui et Moullah-Nour. Quand il en fut à la chute du brigand dans le précipice, Ioussouf l’interrompit.
– Mais il est mort, dans ce cas ? dit-il.
– Non.
– Comment, non ?
Iskander lui dit comment il avait sauvé Moullah-Nour et l’avait ramené à ses hommes.
– Alors il est là, ce cher Moullah-Nour ?
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demanda Ioussouf.
– Non, il est parti.
– Pour où ?
– Pour une expédition.
– Tu en es bien sûr ?
– J’ai vu disparaître la poussière de son dernier cavalier.
– Et il est tombé de cinq cents pieds, dis-tu ? et le diable ne lui a pas cassé le cou ? et il ne s’est pas brisé les bras et les jambes en mille morceaux ? Je cracherai un jour dans le canon de ce brigand-là. Ah ! s’il était venu pour m’arrêter lui-même, au lieu de m’envoyer sa femme, je lui eusse appris avec quelles lettres on écrit le mot brave. Mais il n’a pas osé, le lâche !
– Allons donc ! te tairas-tu, fanfaron ? Mais, si tu avais rencontré Moullah-Nour en personne, tu en aurais fini avec tous tes mensonges et toutes tes vanteries, car tu serais mort de peur.
– De peur ! moi ? Apprends, mon cher Iskander, qu’il n’y a qu’un homme au monde qui puisse me faire peur, c’est celui que je vois dans
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une glace quand je m’y regarde.
Cette fois, Iskander n’y tint pas. Pour un Tatar, la gasconnade était si forte, qu’il éclata de rire.
– Allons, dit-il, assez sur ce chapitre. Tu viens encore de m’apprendre du nouveau sur ton compte, et cependant je croyais te bien connaître. À cheval ! et en route, brave Ioussouf !
– Tu sais le chemin ?
– Oui, Moullah-Nour me l’a indiqué.
– Eh bien, marche devant, je te suivrai, et malheur à celui qui viendrait nous attaquer par derrière !
Iskander prit le sentier que lui avait indiqué le bandit.
En les voyant d’en bas, on n’eût certes pas cru que des créatures humaines se risquassent par un tel chemin.
Lorsqu’on fut arrivé à la région des neiges, Iskander donna son cheval à tenir à Ioussouf, et lui-même, son aiguière à la main, se mit à escalader le plus haut sommet.
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Pour la première fois, cette neige virginale avait reçu l’empreinte du pied d’un homme.
Iskander se prosterna sur ce pic où, avant lui, les anges avaient seuls prié.
Lorsqu’il releva la tête et regarda autour de lui, il vit la terre merveilleusement belle.
Devant lui se déroulait toute la chaîne de montagnes qui s’étend de la mer Caspienne à l’Avarie ; son œil plongeait jusqu’au fond des vallées, et, dans leur profondeur, il voyait les rivières, minces et brillantes comme un fil de soie.
Tout était muet et tranquille. Iskander était trop loin pour distinguer ni hommes ni animaux ; trop haut pour entendre aucun bruit.
Il fût resté plus longtemps à admirer le splendide spectacle, si l’air, complètement dégagé, à cette hauteur, de toutes vapeurs terrestres, n’eût été trop pur pour une poitrine humaine.
Toutes les artères du jeune beg commencèrent à battre, comme si son sang, n’étant plus
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suffisamment comprimé par l’atmosphère, était près de s’échapper à travers ses pores.
Il pensa alors qu’il était temps de s’acquitter de sa commission, et, dans sa croyance profonde que tout était possible à ce Dieu dont rien ne semblait plus le séparer, il forma une boule de neige, la mit dans son aiguière et commença à redescendre en tenant le vase élevé au-dessus de sa tête, pour que, selon la prescription, il ne fût point souillé au contact de la terre.
La descente était bien autrement difficile que la montée ; mais une puissance supérieure avait, pendant tout ce voyage, paru veiller sur Iskander.
Au bout d’une heure d’absence à peu près, il se retrouva près d’Ioussouf.
Ioussouf l’interrogea, mais Iskander secoua la tête.
Ioussouf essaya de plaisanter, mais Iskander leva gravement le doigt vers le ciel.
Il redescendait sur la terre, plein de la sublimité des hautes cimes.
– Ah çà ! lui dit Ioussouf, il paraît que tu as
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mangé du soleil, là-haut, et que tu crains d’en laisser échapper un morceau en parlant.
Mais Ioussouf eut beau dire, il ne parvint pas à tirer une seule parole d’Iskander.
Il finit donc par se taire à son tour.
Les voyageurs, malgré toute la hâte qu’ils firent, n’arrivèrent à Derbend que bien avant dans la nuit et quand les portes étaient déjà fermées depuis longtemps.
Le cœur d’Iskander battait à lui rompre la poitrine : la crainte, le doute, l’espoir s’en disputaient chaque pulsation. Il accrocha l’aiguière à une branche d’arbre, regarda tristement tantôt la muraille noire qui le séparait de ce qu’il avait de plus cher au monde, tantôt le ciel qui lui semblait s’obscurcir. Il avait l’air de demander à toute la nature : « Dois-je craindre ? dois-je espérer ? »
Bientôt il vit avec joie que des nuages s’amassaient au ciel et glissaient sur la surface brillante de la lune.
Il poussa, tout joyeux, le bras d’Ioussouf, qui
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s’endormait, et lui dit :
– Regarde donc, Ioussouf, regarde donc ces nuages qui courent au ciel, plus pressés qu’un troupeau de moutons !
– Un troupeau de moutons ! balbutia Ioussouf. Achète le plus tendre et prends la baguette de mon fusil pour en faire du chislik. Je meurs littéralement de faim.
– Allons, dit Iskander, voilà mon animal qui, comme toujours, ne pense qu’à son estomac. Les moutons dont je te parle sont des nuages, Ioussouf ; il va pleuvoir, mon ami.
– Ah ! murmura Ioussouf, si ça pouvait être des alouettes, comme je me mettrais sous la gouttière, et la bouche toute grande ouverte encore !
– Eh bien, dors donc, brute, puisqu’il y a un proverbe qui dit : « Qui dort dîne. »
– Bonne nuit, Iskander ! dit Ioussouf en bâillant.
Et il s’endormit sur sa bourka. Quant à Iskander, il ne ferma pas l’œil de la nuit et ne
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cessa de regarder le ciel, qui se couvrait de plus en plus.
Au point du jour, les portes de Derbend s’ouvrirent, et, au bout de quelques minutes, on sut par toute la ville qu’Iskander était arrivé avec de la neige du Chakh-Dague.
Tous les habitants se réunirent : le chœur de la mosquée, la mosquée, la cour, tout était plein de curieux qui voulaient voir porter à la mer l’eau du Chakh-Dague.
Après une courte prière, les moullahs, accompagnés du peuple, prirent le chemin du port.
Iskander portait timidement l’aiguière contenant la neige fondue ; mais Ioussouf, au milieu d’un groupe immense, racontait à grand bruit les événements de leur voyage. Seulement, dans ce récit d’Ioussouf, Iskander disparaissait complètement. Quant à lui, Ioussouf, il s’était si fort approché du ciel, qu’il avait entendu ronfler les sept dormants et parler les houris. Il avait horriblement souffert du froid ; mais, heureusement, il s’était réchauffé en combattant
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deux ours et un serpent d’une effroyable grandeur. Il avait voulu rapporter la peau de ce serpent et l’avait dépouillé à cet effet ; mais son cheval s’en était tellement effrayé, qu’il avait été obligé de la laisser en route. Toutefois il savait parfaitement l’endroit où elle était restée, et, le lendemain, il enverrait le muezzin pour la prendre.
Mais, si intéressants que fussent les récits d’Ioussouf, il n’eut plus un seul auditeur au moment où Iskander s’apprêta à jeter à la mer l’eau de son aiguière.
Depuis le matin, il faisait grand vent ; mais le vent n’était pas de la pluie, et il n’était pas tombé une goutte d’eau.
Lorsque, après une longue prière du moullah, Iskander fut prêt à vider son aiguière dans la Caspienne, il se retourna vers Festahli, qui marchait au premier rang.
– Rappelle-toi ta promesse, lui dit-il.
– Rappelle-toi nos conditions, répondit à son tour Festahli : ton sort n’est pas dans la neige, il
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est dans la pluie. Tu m’es bien cher, si tu es cher à Allah.
Iskander leva l’aiguière au-dessus de sa tête et, aux yeux de tous, il versa dans la mer l’eau de la neige du Chakh-Dague.
Aussitôt, et comme par miracle, une grande tempête s’éleva ; des nuages, qui semblaient chargés de pluie, couvrirent le ciel ; on entendit le tonnerre gronder au loin ; les feuilles, agitées violemment par le vent, secouèrent la poussière qui les couvrait. Les jeunes filles tatares regardaient gaiement, à travers leur voile que le vent arrachait de leur tête. Toutes les mains étaient tendues pour sentir les premières gouttes de cette pluie si impatiemment attendue ; enfin, un éclair déchira la voûte de vapeurs amassées au-dessus de Derbend, et il sembla que, pour un déluge nouveau, toutes les cataractes du ciel s’ouvraient en même temps.
Une pluie torrentielle se précipita des nuages et inonda la terre du Daghestan.
Cette fois, personne ne songea à fuir, personne ne pensa même à ouvrir son parapluie.
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Ce n’était pas de la joie ; c’était du délire.
Les papaks volaient en l’air et retombaient dans l’eau ; les prières, les cris de joie montaient tout ensemble au ciel. On s’embrassait, on se félicitait, on se montrait l’eau qui descendait comme une cascade gigantesque, ou plutôt comme cent cascades, de la ville tatare à la ville russe, et qui se précipitait de la citadelle à la mer.
Iskander était plus joyeux à lui seul que les habitants de Derbend tous ensemble.
Une femme lui tombait du ciel avec la pluie !
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XI
Deux saints hommes.
Qu’est-ce que la jeunesse sans l’amour ? Qu’est-ce que l’amour sans la jeunesse ?
La flamme brûle facilement dans l’air pur, et quel air est plus pur que celui du printemps ?
Il est vrai que les murailles des cours musulmanes sont hautes, que les cadenas de leurs portes sont solides ; mais le vent passe par-dessus les murailles et à travers les serrures.
Les cœurs des belles sont bien défendus ; ils sont cadenassés par un millier de préjugés ; mais l’amour est comme le vent, il trouve bien un passage par où y pénétrer.
Kassime aimait déjà sans avoir le courage de se l’avouer. Iskander-Beg était devenu sa meilleure pensée pendant le jour et son meilleur
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rêve pendant la nuit ; en brodant d’avance avec de l’or, comme fait toute jeune fille tatare, le sac au pistolet du fiancé qu’elle ne connaissait pas, Kassime se disait à elle-même :
– Oh ! si ce pouvait être pour Iskander !
Jugez donc de sa joie lorsque son oncle vint officiellement lui annoncer qu’elle était la promise du beau jeune homme !
Elle devint plus rouge qu’une cerise, et son cœur commença de battre comme celui d’une colombe en liberté.
Ainsi s’accomplissaient ses plus chers et ses plus secrets désirs.
À partir de ce moment, ses espérances sans nom s’appelèrent Iskander ; à partir de ce moment, elle pouvait avec fierté recevoir les félicitations de ses compagnes, et, dans ses entretiens avec elles, parler à son tour de son futur mari.
Quant à Iskander, il ne sentait plus la terre sous ses pieds, et, pour se consoler de ne pas voir sa promise, il ne cessait d’y penser :
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– Sur ce tapis, elle travaillera ; dans cette tasse, elle boira ; avec l’eau de cette aiguière d’argent, elle rafraîchira ses joues roses ; sous cette couverture de satin, elle dormira.
Dans les contrées du Caucase qui suivent la religion d’Ali, viennent bien souvent de Perse des prêcheurs et des moullahs : ils expliquent le Coran et racontent les miracles de leurs imams.
Tout cela, d’habitude, se passe au mois de mai.
Dès le premier jour de ce mois, les Chiites célèbrent la mort de Hussein, fils d’Ali, qui, après la mort de son père, se souleva contre Yézid, fils de Moaviah, dans le but de lui enlever le califat, mais qui, ayant été battu par le général de Yézid, Obéid-Allah, fut tué dans ce combat. Les Chiites célèbrent avec une grande splendeur l’anniversaire de cet événement. La fête a lieu la nuit, à la lueur d’une grande quantité de flambeaux ; et, cette fois, arrivé de Tebbès1 pour présider la fête, Moullah-Sédek était resté
1 Thapse.
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pendant tout le mois de mai à Derbend.
Moullah-Sédek était un homme de quarante-cinq ans, affectant une suprême gravité, et, pour cela, marchant aussi lentement qu’un homme de soixante-dix ans ; en un mot, on respirait à vingt pas autour de lui la sainteté et l’huile de rose.
Et cependant Sédek, tout en levant ses regards vers le ciel, n’oubliait jamais tout à fait la terre. Il avait peu d’amis ; mais, du moment qu’un homme venait à lui l’argent à la main, cet homme était le bienvenu. Il avait fait, à Derbend, une riche récolte de cadeaux ; mais son désir était d’en emporter encore autre chose que de l’argent et des bijoux. Il pensait à s’y marier, et, après avoir pris des renseignements sur les meilleurs partis de la ville, il fit des ouvertures à Hadji Festahli, à l’endroit de sa nièce, qu’il savait devoir être richement dotée.
Il avait commencé par louer Hadji Festahli, et, comme l’orgueil était le côté faible de l’oncle de Kassime, Sédek en était venu à être en peu de temps son ami le plus intime.
– Ah ! lui disait-il, la fin du monde ne peut
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tarder maintenant. Le poisson Houtte, sur le dos duquel l’univers est bâti, se lasse de porter, avec le poids des hommes, le fardeau bien autrement lourd de leurs péchés. Les musulmans se corrompent : ils sacrifient à l’argent ; ils portent des décorations à leur boutonnière, des rubans de plusieurs couleurs à leur sabre. Je ne sais vraiment ce qui serait arrivé de Derbend lorsqu’elle a été menacée du Seigneur, si tu n’avais été là pour faire de tes vertus un contrepoids aux crimes de ses habitants. Tu es un homme pur, toi ; un homme respectable, un saint homme, un vrai chiite ; tu n’es lié ni avec les Arméniens, ni avec les Russes. La seule chose que je ne veuille et ne puisse pas croire, c’est que tu maries ta nièce à ce malheureux Iskander, qui est pauvre comme le chien d’un derviche. Quand j’ai entendu raconter cela, je me suis dit : « C’est impossible ! Un homme comme Hadji Festahli ne jettera pas dans la boue la perle du prophète ; il ne donnera pas au premier venu la fille de son frère. Non, c’est un mensonge ou une plaisanterie, j’en suis sûr. »
– C’est cependant la vérité, dit Festahli tout
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confus.
Et il raconta à Sédek toute l’histoire : comment Iskander avait fait ses conditions et comment il avait été obligé, lui, de consentir à ce mariage.
– Il est vrai de dire, ajouta-t-il, qu’il n’y a pas, à Derbend, de jeunes prétendants ayant quelque fortune ; les riches, comme par malédiction, sont tous vieux.
Moullah-Sédek tira sa barbe et dit :
– Tout vient d’Allah ! tout retournera à Allah ! Est-ce qu’il n’y a pas de vrais adorateurs d’Hussein dans la contrée d’Iran ? Le soleil se lève et se couche deux fois par jour dans l’empire du grand roi, et c’est là que tu dois choisir un mari pour ta nièce. Ô saint prophète, si tu veux marier la lune avec une des plus belles étoiles du ciel, je t’enverrai mon cousin Mir-Heroulah-Tebris. Il est spirituel et beau. Il est tellement riche, qu’il ne sait pas le compte de ses perles et de ses diamants, et, avec tout cela, timide et rougissant comme une jeune fille. Lorsqu’il passe dans le bazar, chacun le salue, et c’est à qui
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l’approvisionnera de fruits, de gâteaux et de raisins. Il n’y a pas de danger qu’un seul visiteur se présente chez lui sans un cadeau. Si jamais ta nièce devient sa femme, tu peux être sûr qu’elle aura la première place aux bains de Tebbès.
Cette proposition sourit d’autant plus à Festahli, qu’elle devait désespérer Iskander, qu’il ne pouvait souffrir.
Cependant il eut conscience de manquer ainsi à une promesse sacrée.
Il répondit donc à Sédek qu’un pareil projet, s’il s’accomplissait, le rendrait l’homme le plus fier et le plus heureux du monde, mais qu’il craignait une chose, c’était que la mère de Kassime ne l’approuvât point. De son côté, le commandant de Derbend pourrait bien ne pas permettre qu’une habitante de sa ville, et, par conséquent, une Russe, épousât un Persan. Puis, enfin, que diraient les habitants de Derbend ?
Le qu’en dira-t-on a quelque valeur à Paris ou à Saint-Pétersbourg ; mais, sur les bords de la mer Caspienne, mais, en Orient, c’est la seconde conscience de celui qui a oublié la première.
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– Que dira-t-on ? répliqua Sédek en raillant. Mais on dira que tu es un homme d’esprit ! Il est pardonnable de faire des fautes, mais il est louable de les réparer, et, franchement, qu’a donc fait de si fameux cet Iskander ? Crois-tu que c’est réellement sa neige qui a attiré la pluie ? Laisse-moi mener la chose, et je te dirai comment doit s’arranger l’affaire. En attendant, raconte que ta sœur est dangereusement malade et que, dans la crainte de sa mort, elle a fait serment de ne marier sa fille qu’à un parent du prophète, à un imam. Ta sœur ne quitte pas sa chambre ; dans sa chambre même, elle est muette comme un poisson : n’écoute pas ses conseils. N’as-tu pas lu dans les livres sacrés que Job a battu sa femme parce qu’elle lui conseillait de faire amitié avec le diable ? D’ailleurs, est-ce que la mère de Kassime est ta femme ? Qu’est-elle pour toi ? Une sœur, voilà tout ! Crache donc sur sa volonté.
– Et le commandant ? dit en soupirant Festahli.
– Que peut faire le commandant ? Et puis, ne
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peut-on pas le tromper, le commandant ? Qui t’empêche de prendre un passeport pour aller en Perse voir tes parents ?
Festahli consentit, ou plutôt il avait déjà consenti depuis longtemps.
Le lendemain, on renvoya à Iskander le 1 kalmi
qu’il avait déjà donné à sa promise.
Le jeune homme, ne pouvant s’arracher les cheveux, faillit s’arracher les oreilles. Longtemps il ne put croire à cette insulte. Le sac, avec l’argent qu’il contenait, était cependant bien devant lui, sous ses yeux. La vieille tante n’y comprenait rien et le plaignait de toute son âme.
Iskander était anéanti.
Il repassait dans son esprit tous les moyens de se venger de Festahli, sans blesser les lois russes. Ah ! s’il y eut un khan à Derbend, au lieu d’un colonel ! Un bon coup de poignard, et tout eût été dit, et Kassime était à lui.
Mais il ne fallait pas penser à ce moyen, tout
1 Équivalent de la corbeille.
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expéditif qu’il était.
Iskander devint rêveur et muet comme un mort. Il ne voyait pas Hadji Ioussouf, qui se tenait depuis longtemps devant lui.
À part le mensonge et la poltronnerie, c’était vraiment un excellent homme que Hadji Ioussouf. Il était réellement ému de la douleur de son ami, et il eût pleuré, s’il avait su.
Il poussa tout doucement Iskander, et, timidement :
– Qu’y a-t-il donc, mon cher Iskander ? demanda-t-il.
– Et toi-même, lui demanda Iskander, le sourcil froncé, que me veux-tu ?
– Je venais te dire que trois bâtiments chargés de blé sont arrivés et que le peuple est très content. C’est une bonne nouvelle, Iskander.
– Si tu venais me dire qu’il est arrivé trois bâtiments chargés de poissons, la nouvelle serait meilleure encore.
– Oh ! oh ! le temps est sombre, à ce qu’il paraît ? Voyons, dis-moi ce qui te fâche.
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– Que je te le dise ? Tu ne le sais donc pas encore ? Derbend tout entier ne le sait donc pas ?
– Est-ce que c’est vrai que la mère de Kassime te refuse pour gendre ?
– La mère ?
Iskander poussa un éclat de rire qui fit frissonner Ioussouf.
– La mère ? Non ; c’est ce misérable Festahli, dit-il, mais je le tuerai !
– On voit bien que tu n’as pas encore goûté du pain des montagnes, mon pauvre Iskander. Ce n’est pas une difficulté de tuer un homme et de s’enfuir ; seulement, il faut, jusqu’à la fin de sa vie, renoncer à rentrer dans sa ville natale. Pour moi, si j’ai un conseil à te donner, c’est de te contenter d’une riche volée de coups de bâton ; après quoi, tu te retireras tranquillement à Bakou. Si tu veux absolument prendre femme, eh bien, tu te marieras là pour trois mois : cela te coûtera vingt-cinq roubles. C’est une magnifique invention, pour les voyageurs surtout, que ces sortes de mariages. J’en ai tâté : je me suis, tel
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que tu me vois, marié, un jour, six semaines seulement ; je n’ai pas eu la patience de faire mon temps. Je me suis sauvé au bout d’un mois. Lorsque je dormais, j’avais toujours peur que ma femme ne me mordît le nez, tant elle était revêche et acariâtre. Essaie, et je parie qu’à ton retour, tu m’apporteras un cadeau de remerciement.
Iskander demeurait pensif et muet.
– Ma chère âme, mon beau lis, mon fier palmier, mon Iskander, reprit Hadji Ioussouf, est-ce que tu ne m’entends pas ? est-ce que tes oreilles sont pleines d’eau ? Une fiancée ! par ma foi, la belle chose qu’une fiancée ! Prends une poignée de roubles et va-t’en la main ouverte sur la place de Derbend en criant : « Une fiancée ! une fiancée ! » et les fiancées t’arriveront comme des poules.
Iskander continuait de garder le silence.
– Mais qu’as-tu donc à tant t’attrister, Iskander ? Que diable ! ce n’est pas une étoile que ta Kassime. D’abord, elle a un œil plus grand que l’autre, et elle est si noire, qu’elle te ruinera rien qu’en blanc d’Espagne. J’ajouterai même
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qu’elle est un peu bossue. Ne va pas dire non, je la connais, je l’ai vue.
Cette fois, Iskander avait entendu : il saisit Ioussouf à la gorge.
– Tu l’as vue ! Où l’as-tu vue ? Comment l’as-tu vue ? Quand ? Dans quel endroit as-tu osé lever sur elle tes yeux de basilic ? Mais réponds-moi donc, misérable !
– Comment veux-tu que je te réponde ? Tu m’étrangles ! Mais, au nom d’Allah, lâche-moi donc ! Ne vois-tu pas que je plaisante ? Tu sais bien que j’ai mes yeux dans mes poches et que mes poches n’ont pas de trous, Dieu merci ! Où pourrais-je l’avoir vue ? Et quand j’aurais pu la voir, pourquoi l’aurais-je regardée ? Ne sais-je pas qu’elle est la promise de mon meilleur ami ? Ne te marie jamais, Iskander ; tu es vraiment trop jaloux pour un homme qui fraye avec les Russes. Tu serais obligé de veiller toutes les nuits, et, le jour, de tâter ceux qui viendraient chez toi. Au reste, je ne sais pas comment ils font, ces diables de Russes : ils ne sont pas arrivés dans la ville depuis deux jours, qu’ils sont déjà amis avec
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toutes nos belles. Tu connais Moullah-Kasim ; Dieu merci ! il est jaloux, celui-là ; eh bien, il s’est acheté une femme charmante. Comme il l’avait payée assez cher, il tenait à l’avoir achetée pour lui tout seul. Sa femme n’avait qu’une amie au monde : on ne peut pas en avoir moins. Trois fois la semaine, l’amie venait chez Moullah-Kasim : lui-même l’introduisait près de sa femme et gardait la porte, craignant que les deux femmes ne vinssent sur la galerie et ne regardassent dans la rue. Sais-tu ce que c’était que cette amie ? C’était un jeune enseigne russe qui n’avait pas encore de barbe.
Iskander saisit le bras d’Ioussouf, mais, cette fois, sans colère.
– Un homme en habit de femme ? dit-il. Oui, en effet, à la rigueur, cela se peut. Merci de ton histoire, Ioussouf, elle m’a bien amusé.
– Tant mieux ! Eh bien, maintenant que tu es de meilleure humeur, je te quitte. J’ai un tas d’affaires ! Cette nuit, je représente l’ambassadeur de France à la cour de Yézid. Il faut que j’essaie mon pantalon collant. J’ai peur
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de ne pouvoir entrer dedans. Que le diable se fasse un gilet de la peau d’un Russe, pour avoir eu l’idée d’inventer ces damnés pantalons ! maintenant, si je rencontre un coq, il peut être tranquille, je lui arrache la queue pour me faire un plumet. Tu verras, Iskander, comme je serai majestueux quand je paraîtrai sur la scène. Tous les soldats me crieront : « Nous vous souhaitons une bonne santé, Votre Noblesse. » Adieu ! je n’ai pas de temps à perdre, si je ne veux pas manquer mon entrée.
Et Ioussouf partit en rejetant sur ses épaules les manches de sa tchouka pour aller plus vite.
Iskander resta seul et pensif, mais souriant au milieu de sa rêverie. L’anecdote racontée par Ioussouf, au milieu de tout ce bavardage inutile, avait fait naître en lui une idée : c’était de profiter de la fête que l’on célébrait – espèce de carnaval musulman – pour se déguiser en femme et arriver près de Kassime.
Disons tout de suite que rien ne prête mieux que le costume tatar, avec ses grands pantalons, son arkalouk et son immense voile, à ce
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travestissement.
Depuis qu’il avait pris ce parti, Iskander avait cessé de désespérer.
– Oh ! je la verrai, disait-il, et elle sera à moi ! Alors, Festahli, tu sauras ce que c’est que de réveiller un tigre. Kassime, Kassime, attends Iskander, le chemin qui doit le conduire à toi fût-il pavé de poignards.
Et, à l’instant même, Iskander sortit et alla au bazar, sous prétexte de faire un cadeau à sa fiancée, acheter un costume complet de femme.
Revenu chez lui, il envoya son nouker, dont il craignait l’indiscrétion, à la prairie avec les chevaux ; puis, le nouker parti, il rasa complètement sa barbe, qui, d’ailleurs, commençait à peine à naître, se teignit l’épaisseur des paupières, se peignit les sourcils, se mit du rouge, passa les pantalons, son arkalouk et son voile ; s’étudia à marcher, sous son nouveau costume, à la manière des femmes tatares, gardant sa bechemette pour se retrouver, dans le cas où il aurait besoin d’attaquer ou de se défendre, en costume d’homme.
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Il attendit la nuit avec impatience ; mais, le jour, comme un oncle à héritage, ne pouvait pas se décider à mourir.
Enfin, le tambour battit à la prière, et le théâtre s’éclaira.
Alors Iskander mit sur ses joues les deux petites plaques d’or de rigueur ; passa à sa ceinture, d’un côté, son kandjar, de l’autre, son pistolet ; s’enveloppa de la tête aux pieds d’un immense voile blanc ; et partit, tenant à la main une petite lanterne.
Au bout d’un quart d’heure, la jeune fille sortit avec deux amies : toutes trois allaient voir le drame religieux qui se représentait à Derbend en l’honneur de la mort de Hussein, et qui avait beaucoup de ressemblance avec les mystères que les confrères de la Passion représentaient en France au Moyen Âge.
Les places publiques et les rues étaient pleines de peuple à pied et à cheval ; car, dans les spectacles, en Orient, il y a cela de remarquable que, si pressés que soient les spectateurs, il y en a toujours un tiers au moins à cheval. Ce tiers
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circule, va et vient sans s’inquiéter des pieds qu’il écrase, ni des épaules qu’il heurte. C’est l’affaire des piétons de se déranger et de se garantir. On ne leur doit rien que le mot tcherkesse kabarda ! kabarda ! jeté de temps en temps, et qui correspond à notre gare ! gare !
Les toits de maisons, seuls endroits où ne grimpent pas les cavaliers, étaient couverts de femmes enveloppées dans leurs longs voiles de toutes couleurs.
Le drame n’était pas encore commencé. Sur le théâtre préparé pour la représentation de Yésid – c’était le nom de la tragédie, – Moullah-Sédek lisait le prologue entre deux autres musulmans, et, à chaque endroit touchant, il s’interrompait pour crier aux spectateurs : « Mais pleure donc, peuple ! pleure donc ! » et le peuple répondait à cette apostrophe avec des gémissements et des lamentations.
Tout furieux, Iskander, qui avait suivi Kassime, grimpa derrière elle le petit escalier d’une maison qui les conduisit sur le toit, déjà couvert d’une quantité de femmes musulmanes
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éclairées par plusieurs flambeaux.
Les femmes s’embrassaient en se rencontrant et en se reconnaissant, riant et causant entre elles avec un babillage sans fin.
Toutes étaient richement habillées, parées de colliers d’or et d’argent, et chacune montrait à l’autre, plutôt comme à une rivale que comme à une amie, la parure qu’elle mettait pour la première fois.
Celui qui n’a pas expérimenté la femme d’Asie, ne connaît pas et ne connaîtra jamais la moitié d’un Asiatique, vécût-il avec lui une centaine d’années. En face des giaours, les musulmanes portent éternellement un masque, et, hors du harem, l’homme d’Orient ne montre jamais à son propre frère ni le fond de son cœur ni le fond de sa bourse. Chaque peuple a une passion qui domine toutes les autres : c’est celle de vanter ses usages. Plus qu’aucun peuple, le musulman est atteint de celle-là. S’il faut croire les musulmans sur parole, vous pouvez les regarder tous comme des saints. À les entendre, femmes et maris marchent, dans l’exécution de
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leurs devoirs, entre les lignes du Coran et ne s’écartent jamais ni à droite ni à gauche. Dans son intérieur seulement, le musulman se montre ce qu’il est : cela tient à ce qu’il n’a aucun compte à rendre de sa conduite, ni à sa femme ni à ses enfants. La femme, au contraire, est tout à fait libre en l’absence de son mari. À peine a-t-elle vu les talons de ses babouches, qu’elle devient méconnaissable. Muette et humble devant lui, elle devient babillarde, orgueilleuse, impudique même, vis-à-vis de ses compagnes, avec lesquelles elle est toujours sincère, attendu qu’entre femmes, en Orient, la jalousie n’existe pas, excepté pour la richesse des costumes et la valeur des parures.
De là vient ce double monde complètement étranger à celui d’Europe et dont ce livre sera au moins un des premiers à signaler et à faire sentir la différence ; – monde plus inabordable encore aux hommes qu’aux femmes, attendu que l’homme se découvre sans cesse à la femme ; la femme à l’homme, jamais.
Maintenant, supposez que, d’une manière
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quelconque – laquelle ? cela ne me regarde pas – supposez que, d’une manière quelconque, vous êtes ici avec une musulmane ; supposez que vous avez pénétré au bain et entendu son bavardage avec une amie ; que vous êtes entré au harem et que vous l’avez vue batifoler – c’est le seul mot qui se présente à ma plume ; la langue grecque était plus riche que la nôtre – batifoler, dis-je, avec ses compagnes ; il est évident que vous en saurez plus par vous-même que ne vous en racontera jamais un musulman, plus qu’il n’en saura lui-même.
Jugez donc combien Iskander fut étonné lorsqu’il se trouva au milieu des indiscrétions féminines. Perdu dans un troupeau de femmes jeunes, jolies et bavardes, lui qui n’avait jamais parlé à une femme à moins qu’elle n’eût passé la soixantaine ! il les dévorait des yeux ; il voulait entendre tout ce qu’elles disaient.
– Ah ! ma chère, quelle jolie coiffure tu as ! Moi, mon pingre d’époux a été à Snizily et m’a rapporté des pantalons brodés en or. J’ai tort de l’appeler pingre, car il ne l’est pas pour moi : il
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ne me refuse rien de ce que je lui demande. Il est vrai qu’il est exigeant et que, de mon côté – été ou hiver – je fais tout ce qu’il veut, ne m’inquiétant pas de la différence des époques ou des températures1.
– Sais-tu, Fatime, disait une autre, que mon vieux singe de mari a pris une seconde femme à Bakou ? Je me suis mise à pleurer et à me plaindre. Devine ce qu’il m’a répondu ? « Est-ce que je puis rester sans pilau ? » Oh ! je me vengerai ! Il prend une seconde femme, le vieux coquin, et il n’est pas en état de célébrer le samedi avec moi. Non, ma chère, non ! C’est incroyable ! n’est-ce pas ? Mais c’est ainsi. À propos, sais-tu qu’il y a maintenant, en Russie, un ukase qui ordonne aux femmes de porter des pantalons ? J’ai vu moi-même les dames de Derbend avec des pantalons blancs tout brodés et festonnés à jour. – Il était temps ! C’était honteux de les voir, quand il faisait du vent.
1 Il nous est impossible de reproduire ici littéralement le texte tatar. La pudeur est chose complètement inconnue chez les femmes orientales.
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– Oh ! le bon savon que tu m’as donné, ma chère Cheker, disait une troisième, et que je t’en suis reconnaissante ! Imagine-toi qu’après m’en être frottée, mon corps est devenu comme du satin.
– Eh bien, oui, elle est morte, disait une quatrième ; il l’a tuée, tant pis pour elle ! Du moment qu’elle voulait faire l’amour avec un autre, elle devait savoir se cacher. Dès que son mari s’absentait, elle s’en allait en visite, avec une lanterne, encore. Ma foi, il l’a tuée raide !
– Ah ! ma chère, disait une cinquième, que mes enfants m’ennuient ! Je n’ai jamais vu des enfants grandir si vite ! À les regarder, on croirait que je suis une vielle femme, et puis ils ont mal à la tête. Comprends-tu : moi qui n’ai jamais eu un bouton. Cela vient de leur père.
Ah ! si tu as mal à la tête de tes petits enfants, moi, j’ai mal au cœur de mes grands. Mégely m’ennuie au possible. Il ne me laisse pas de repos pour que je lui achète une femme.
– Eh bien, achète-lui-en une, à ce garçon. Il est grand et en âge d’avoir une femme. Je l’ai
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regardé passer encore hier.
– Tu es bonne, toi ! Tu en parles comme si une femme était un sifflet de deux kopecks ! Cela coûte cher, une femme. Où prendrai-je de l’argent ? Je te le demande.
– Ah ! s’écriait une sixième, quelle honte ! et tu dis, ma chère, qu’elle est avec un Arménien ? Est-ce qu’il n’y a plus de musulmans ni de Russes donc ?
– Que mon mari est sage ! Si tu savais, disait une septième, et comme il est beau ! On dirait le prophète en personne, et, quoique gros, si léger, que c’est à ne pas croire. Imagine-toi...
Iskander écoutait avec une attention si profonde, qu’elle lui avait presque fait oublier la chose pour laquelle il était venu. Mais les cris : « On commence ! on commence ! » firent cesser tous les bavardages.
Chacun se tourna vers le théâtre et s’occupa du drame. Yézid, en cafetan rouge et en turban vert, était assis sur son trône. À sa gauche, au-dessous de lui de toute la hauteur des quatre
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degrés de son trône, se tenait l’ambassadeur européen, représenté par Ioussouf, en costume fantastique, dont les principaux condiments étaient un chapeau à trois cornes, surmonté d’un plumet immense, d’un sabre énorme et d’éperons de six pouces.
La suite de Yézid, composée de comparses en ruban blanc, entourait son trône et formait un demi-cercle.
Mais Yézid sur son trône, mais cette magnifique suite en turban blanc, ne firent point un effet comparable à celui d’Ioussouf, avec son chapeau qui ne pouvait tenir en équilibre sur sa tête rasée, avec son sabre qu’il ne savait où fourrer, avec ses éperons qui accrochaient les pantalons des seigneurs les plus nobles et les plus graves de la cour de Yézid.
Mais ce qui surtout excitait chez les hommes la plus grande hilarité et chez les femmes la plus vive discussion, c’était ce nez gigantesque et ce plumet colossal.
– Oh ! voyez, ma sœur, dit une petite fille noble, voyez cet animal qui est près de Yézid.
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Quelle sorte de bête représente-t-il ?
– C’est un lion, petite sotte, répondait la sœur. Ne sais-tu pas que cet abominable tyran de Yézid, ce bourreau des califes, avait toujours près de lui un lion ? Si quelqu’un lui déplaisait, on le jetait au lion, qui le dévorait. Tiens, écoute, voilà Yézid qui dit à Hussein : « Adopte ma religion ou je te fais mourir. » Hussein éternue, ce qui signifie : « Je ne veux pas. »
– Ce n’est pas un lion, insista la petite entêtée ; les lions n’ont pas de bec, c’est un oiseau.