La Chambre à brouillard

Chevillard Éric · Chapitre 3 sur 3

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La Chambre à brouillard

Partie 3

3

 

 

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La caisse est devant ma porte. Une caisse en bois.

Vite la rentrer avant qu’elle n’attire l’attention du voisinage.

Comme elle pèse ! Ça ne peut être que lui.

Heureusement, j’ai un diable.

Je la porte au salon.

De l’intérieur, me parviennent des grommellements, des coups sourds.

Oh, c’est bien lui !

C’est même tout à fait lui.

Je craignais qu’il ne fût retourné chez Gorius, qu’un mauvais instinct ait pu le ramener dans son antre comme le bousier revient à la bouse.

Il y a en lui incontestablement la tentation de l’avilissement, de l’anéantissement peut-être même, une pente vers l’abîme.

Chez Gorius, il eût trouvé cette fin lamentable ; il eût rejoint l’ordre de la banalité où disparaître parmi les non-phénomènes, agrégé abusivement à quelque sous-espèce bien connue, largement représentée et comptant d’innombrables sous-spécimens.

Il se serait aboli dans la série, massicoté au format, réduit à ses plus grossières caractéristiques.

Moi, je m’intéresse aux linéaments de son idiosyncrasie, je veux connaître ses traits les plus fins et les révéler au monde.

 

Phalanges repliées, je toque contre la caisse.

Le remuement cesse à l’intérieur.

Il doit se sentir oppressé là-dedans, j’y pense soudain. Les planches sont parfaitement jointoyées.

L’air pénètre-t-il seulement ?

Possible qu’il vive sur ses réserves, ses réserves d’air, ne peut-il pas rester aussi deux mois sans boire ?

Personnellement, je supporterais très mal cette situation. Mais il s’agit d’un organisme tellement fruste, une première idée mal dégrossie encore. Le germe du chef-d’œuvre peut se développer dans n’importe quelle condition, c’est sans doute à cela qu’on le reconnaît.

N’empêche, il va finir par suffoquer.

Oleg a négligé de percer quelques trous dans la caisse, c’est un réflexe qu’il n’a pas acquis, un soin qui n’est pas dans ses habitudes.

Ou bien si, mais quand Oleg perce un trou, il vise le cœur ou le front.

Il ne faut pas compter sur lui pour tout ce qui touche au confort de votre personne.

Le capiton du cercueil n’est pas fourni.

Si le souffle vous manque, au mieux lui serez-vous redevable de votre dernier soupir. Mais on jurerait plutôt qu’il s’enrichit de tout l’oxygène dont il prive brutalement ses victimes ; il aura trouvé moyen peut-être de l’acheminer par vaisseau spatial vers des planètes dépourvues d’atmosphère où il le vend à prix d’or.

Mort ou vif, quoi qu’il en soit, est un dilemme qui ne tracasse pas outre mesure Oleg dans son rapport à autrui.

Ces pinailleries ont tôt fait de lasser sa patience, ce qui n’est jamais très bon.

J’aurais sans doute dû être plus précis en passant ma commande.

J’espère quand même qu’il ne me l’a pas trop amoché.

 

Je possède un vilebrequin.

Voilà une chose bien extraordinaire parce que je ne suis pas bricoleur pour un clou et que cet outil n’a rien à faire chez un intellectuel de ma qualité dont les préoccupations sont très éloignées des situations dans lesquelles il peut avoir un rôle à jouer.

Pour les sujets auxquels je me suis jusqu’alors attaqué, y compris les plus opaques et les plus impénétrables, jamais la nécessité d’un vilebrequin ne s’était fait sentir de manière si impérieuse.

J’ai su me débrouiller sans vilebrequin. J’ai élaboré des stratégies alternatives avec succès. J’ai emprunté d’autres chemins, d’autres filières.

Il se peut, je m’en avise aujourd’hui, que l’originalité de ma contribution tienne en grande partie à mon refus de cette facilité.

 

J’en possède un pourtant.

Un legs familial, je suppose.

Un héritage, du côté de Nine.

J’en ignorais l’existence quand j’ai épousé celle-ci, bien plus désintéressé qu’on ne croit, donc, et n’étant pas du genre à fouiller l’appentis du papa, sa cabane de jardin ou son atelier avant de demander la main de la fille, ayant obtenu toutes les garanties souhaitables en explorant avec toute la discrétion d’un homme qui sait se tenir les tiroirs de son secrétaire.

Merci, Ninette, pour ta chignole !

Ainsi, même quand l’amour se mue en ennui opiniâtre puis en veuvage désinvolte, quelque chose subsiste du sentiment originel, on s’entraide, on se soutient.

Il est doux de savoir que nous pouvons encore compter l’un sur l’autre en certaines circonstances graves de la vie.

J’empoigne le vilebrequin.

La mèche entame le bois de la caisse.

Un copeau fin, spiralé comme une pelure d’orange, s’enroule autour d’elle et s’allonge à mesure qu’elle s’enfonce.

 

Prudence, malheureux !

Prudence.

Il serait regrettable de le transpercer lui aussi avec mon outil.

Une chose après l’autre.

Je ne veux ni l’éborgner ni le blesser, ni surtout crever sa poche à fiel.

Cela dit, si je m’exhorte à la prudence, si j’ai soudain ce souci ému de sa vie, c’est que la mienne surtout se trouve menacée.

C’est que le risque est aussi pour moi : savoir quel aveuglant venin il pourrait projeter par ses (puis ces) orifices ?

Déjà son odeur de fauve – ou de pieds –, si caractéristique, se substitue à mesure que je perce mes trous aux enivrants effluves de la résine.

Tu te promènes dans un bois de pins, au détour du sentier une charogne infâme.

Voilà pour le plaisir des retrouvailles.

Je devrais sans doute le punir – n’a-t-il pas détruit ma maison, trompé ma confiance en prenant la fuite, perturbé mon appétit et mon sommeil, que sais-je encore, abrégé les jours de ma femme ?

Mais j’ignore la vengeance, ce réflexe n’est pas dans ma nature.

Au contraire, comme on voit, j’aménage son séjour, je fais entrer généreusement l’air et la lumière dans ses appartements.

Six trous suffiront, il ne s’agit pas non plus d’y inviter le soleil et le vent.

Le remuement dans la caisse s’intensifie.

Mon hôte manifeste sa joie.

Danse ?

Quel drille !

Le goût de la fête se manifeste en des circonstances tout à fait incongrues chez certaines peuplades.

Les funérailles sont alors l’occasion de ripailles et de gigues insensées.

Cela dit, je dois admettre qu’à la mort de Nine, si je n’avais été si seul dans mon deuil, j’aurais volontiers pris la tête d’une gaie farandole.

Il est des douleurs que les larmes sont impuissantes à exprimer.

Lui là-dedans, qui frappe maintenant à coups redoublés contre le bois de la caisse selon un rythme primitif dont la musicalité m’échappe, se livre-t-il avec ferveur, dans une sorte de transe sauvage, à son absurde folklore ?

Je jetterais bien un œil par l’un de ces trous afin de confirmer ou d’infirmer ce que devine mon oreille, mais je redoute un coup de griffe.

Nous avons déjà pu et depuis longtemps expérimenter ses mauvais instincts.

N’est-il pas le Dernier Ancêtre Commun Universel ?

Our Last Universal Common Ancestor ?

LUCA, pour ses rares intimes.

Je le crois encore capable d’agressivité envers moi, qui suis pourtant l’un de ceux-là.

Quoi qu’il en soit, je n’ai pas besoin de le voir pour l’étudier.

L’objet de la science ne perd rien à demeurer un peu abstrait ; cela permet au contraire au philosophe de pratiquer lui aussi son art en la circonstance.

Tout mathématicien, pour formuler l’équation qui nous donnera la mesure de ce monde, commence par effriter son bâton de craie, soit la seule chose tangible dont il disposait, comme il scierait la branche sur laquelle il est assis.

Puis les rapports de la vue occultent toujours ceux des autres sens.

La vue prétend saisir la vérité nue et, même si elle ne se laisse pas à chaque fois abuser par l’apparence trompeuse, elle ne sait pas déjouer l’évidence qui se loge comme une poussière entre le globe oculaire et sa paupière.

L’enquête de la vue cesse à peine commencée ; tout de suite l’œil trouve.

C’est là : c’est ça.

Mais l’évidence aveugle. Nous ne voyons que des soleils éblouissants et des buissons d’épines.

Je dois consulter mes autres sens pour mieux cerner mon sujet et, par conséquent, dépasser leur premier réflexe – de rétractation.

Il pue, ma narine droite l’a dit, ma narine gauche confirme, il pue, du moins depuis qu’il séjourne dans cette caisse, empêché de faire ses ablutions matutinales dans l’eau lustrale et la clarté.

Ses gémissements discordants, ses grommellements morveux n’ont rien non plus pour enchanter mon ouïe.

Le toucher ? J’écarte pour le moment cette option en même temps que mon bras. Mon intégrité physique est la seule qui me reste. Et même s’il n’est pas à cette heure en mesure de me déchiqueter entièrement, il pourrait commencer par l’index. Nos extrémités, avec leurs doigts et leurs orteils en franges, nous font déjà des corps tout effilochés. Il ne faudrait pas que ça s’aggrave. Or il sera tenté de prolonger ces déchirures, ainsi de me tailler en lanières.

Je le soupçonne aussi d’être contagieux. Mes vaccins contre la peste noire, la bilharziose et le béribéri ne sont pas à jour.

Mieux vaut éviter les embrassades.

Quant à solliciter mon sens du goût, pourtant fort sagace dès qu’il s’agit de distinguer des notes de groseille ou de traite négrière dans un vieux bordeaux, cette simple évocation me fait tourner le cœur.

.........................

Premières constatations, remarques et déductions effectuées en tournant autour de la boîte.

– Il n’est pas plus grand que la caisse.

– (À moins pourtant qu’il soit plié dedans.)

– (Sachant que le conditionnement a été effectué par Oleg, cette dernière hypothèse doit être considérée sérieusement.)

– Alternance de phases d’abattement et d’excitation (sujet bipolaire ?).

– La caisse est debout, mais cela correspond-il pour lui aussi à la station verticale ?

– Qu’est-ce que cet écoulement brunâtre et malodorant à la base de la caisse ? (En d’autres termes, va-t-il continuer longtemps à souiller mes tapis ?)

– Tôt ou tard, ou un peu plus tard encore, se poser malgré tout la question de la sustentation (par les trous ?).

– Pourquoi donc ce xylophage patenté n’attaque-t-il pas le bois de la caisse ? Se trouverait-il bien dedans ?

– Auquel cas, ce confort n’est-il pas lénifiant et, conséquemment, ne dessert-il pas mon projet ?

– Donc : songer peut-être à dégrader légèrement les conditions de vie de ce coq en pâte (par les trous ?).

– Comment savoir si la forêt lui manque ?

– Suinte aussi comme une écume par les fentes.

– Comment savoir si l’océan lui manque ?

– Sons aigus. Chante ou geint ?

– Martèlements. Danse ou piaffe ?

– J’hésite à lui parler, à m’adresser à lui. Mais sur quel ton ? Dans quelle langue ? Et dois-je déguiser ma voix ?

 

Notre Dernier Ancêtre Commun Universel a implosé pour le malheur de tous il y a 3,3 milliards d’années.

Il s’est ramifié ou émietté catastrophiquement.

De cette diversification découlent toutes les infortunes, elles-mêmes aussi diverses et multiples que les formes de vie qui se sont développées en luttant férocement à chaque seconde pour ne pas s’éteindre.

La moindre cellule est la fille damnée, reniée et bannie de LUCA. Le traumatisme de la séparation est à l’origine de toute existence.

On a appelé évolution l’errance hagarde de créatures maudites dans le temps sans lendemain.

Les espèces animales et végétales demeurent marquées par cet opprobre.

Il n’est jusqu’au trèfle qui n’en souffre encore aujourd’hui.

La prédation devint la loi pour tous, et la mort la seule paix possible au terme du carnage.

Cette nuit écartelée ne pouvait engendrer que des monstres.

 

Et si j’avais pu remettre la main sur lui ?

Si je le tenais là, cet organisme primitif, s’il avait survécu sous une forme fossile et qu’il s’était soudain réveillé, du fait du réchauffement climatique peut-être et de la fonte du permafrost où il se trouvait conservé, intact, et si tout, dès lors, redevenait possible ?

On se rend un peu compte de ce que je dis là ?

On en prend la mesure ?

Or c’est à moi qu’échoit la tâche d’inventer le nouveau principe de la vie sur la Terre en opérant de subtiles modifications sur cette cellule originelle !

En retravaillant cette souche unique avec une hache mieux affûtée, afin de la débiter plus finement, et que tout être nourri encore de sa sève trouve sa juste place dans l’harmonie générale.

Quelle responsabilité !

Quand je pense que Gorius a bien failli se la voir confier !

Je n’ose imaginer les conséquences.

Oh, mais il aurait su faire pire, aggraver encore la situation, tout enlaidir, peupler le monde de créatures difformes et belliqueuses, et quelles saisons de noirs pétales et de fruits vénéneux !

Entendez-vous ces petits cris ?

C’est le trèfle martyrisé qui sanglote.

.........................

J’ai pu reprendre mes expérimentations.

La docilité nouvelle du sujet me facilite la tâche.

Je n’ai plus à le chercher partout.

Quelquefois, au cours de cette quête, de ces fouilles, je trouvais autre chose qui me distrayait opportunément de mon travail.

Sous les meubles, derrière les rideaux, se cachent des traces de notre passé, des objets qui en témoignent aussi douloureusement que des clous dans les paumes pour le fils illégitime d’un charpentier – une photo, une boucle d’oreille, un petit soldat, ces trouvailles fortuites vous soustraient d’un coup aux logiques du présent. Vous n’êtes plus qu’une conscience transie qui se souvient, vous existez mélancoliquement dans le passé sans pouvoir cependant le modifier d’aucune façon, non plus qu’un détenu le parcours de sa promenade quotidienne. Il n’est rien d’assez impérieux pour vous arracher à cette rêverie létale. Vous assistez muettement, confondu, impuissant, au spectacle de votre mort, encore et toujours – le film de votre disparition projeté au ralenti sur la face interne du sinciput, dans la nuit du crâne.

Je redoutais ces découvertes en tâtonnant dans les coins, à la recherche de mon sujet évanescent : sous mes doigts, l’écaille froide d’un peigne, l’angle d’un album, et je pouvais compter ces heures vives pourtant au nombre des heures révolues.

Inutile de dire que cela faisait l’affaire de mon sujet qui jouissait alors d’une journée tranquille ; je ne le tourmentais plus ; il prenait la couleur du mur et s’effaçait à ma vue.

Dans sa caisse, il est à ma merci.

De rien, de rien.

Tout le plaisir est pour moi.

Je me ferais de lui une idée plus nette si je parvenais à le situer sur le territoire des conflits.

Voilà, je dois connaître mon ennemi.

Le prédateur mène à la proie.

Que craint-il par-dessus tout ?

Je ne lui veux que du bien, on voit comme je le dorlote, mais il me faut susciter pourtant cette figure terrifiante qui le fera réagir.

La gazelle a le guépard à ses trousses, sans lui elle n’est pas la gazelle.

Sans le guépard, la gazelle est un genre de truie efflanquée et cornue.

Et donc, il m’est venu cette idée : diffuser des enregistrements – ou émettre ces sons moi-même par imitation : je tiens assez bien la gelinotte, l’once et le sconse, je dois pouvoir évoquer l’écrevisse en pianotant des ongles sur le bois de la caisse – et observer le comportement subséquent du sujet : s’il siffle et se débat ou s’il se fige, silencieux.

S’il choisit la fuite, il n’ira pas bien loin, certes, mais en prêtant l’oreille, je devinerai sans doute s’il se blottit dans un coin – il cliquète toujours un peu en se recroquevillant, caractéristique qu’il partage avec le pangolin.

Mais il a les six couleurs de l’arc-en-ciel.

Il s’imbibe de sang comme le coton.

Il se situe entre le la et le do, comme le si, duquel il diffère cependant.

Il ne fait que me traverser l’esprit, comme l’idée du meurtre.

Il est quatrième, comme le jeudi.

Il mousse, comme le savon.

On le comprend mieux la deuxième fois, comme La Phénoménologie de l’esprit.

Il possède trois des neuf propriétés de la neige, celle de fondre étant la plus notable.

On le confond avec le tamanoir, comme le tapir.

À l’instar de Xavier, il ne se prénomme pas Alexis.

Sa finesse est celle du brin d’herbe.

Il ne pond pas non plus, ni le rat.

Comme la plupart des huîtres, il ne secrète pas de perle, puis son collier tout à coup se brise et elles sont vingt-quatre qui crépitent sur le carreau.

Il est sans pourquoi, comme la rose.

Il se lève comme le jour pour tomber comme la nuit.

Il combine toujours deux des quatre éléments pour se propulser.

Aussi est-il difficile d’établir son appartenance à une catégorie, s’il n’est pas un seul de ses attributs qu’il possède en propre et exclusivement.

Il est de toutes ces familles un membre monstrueux de la fratrie.

Il articule entre eux les sous-groupes – ou serait-il plutôt le coup de ciseaux qui les sépare ?

C’est par lui que s’opère la distinction : la division tout aussi bien.

Il a déjà multiplié par douze les sept taxons.

Le feulement du tigre ne produit pas l’effet attendu.

Le sujet ne semble pas plus apeuré qu’à l’ordinaire.

Et pourtant, moi qui ai sélectionné ce cri sur mon bruiteur – un vieux jouet de Victor –, je n’ai pu me défendre d’un mouvement de recul lorsqu’il a résonné dans la pièce, je me suis jeté sous la table et de là j’ai roulé jusqu’à la porte entrebâillée par bonheur puis me suis glissé souplement au-dehors et l’ai claquée derrière moi, ouf.

Je restai assis, dos au battant, durant une minute au moins, reprenant mon souffle, conscient d’avoir échappé de peu à une mort atroce, puis le trille du rossignol – piste suivante sur le disque intégré du bruiteur – se fit entendre et je regagnai le salon, tremblant encore, mais non sans courage – le tigre n’est-il pas plus effrayant lorsqu’il reste silencieux ? Comment savoir où il se cache ?

Le rossignol sifflait toujours. Il me sembla que, dans la caisse – mais ce n’était guère audible et je n’aurais pu en jurer –, il sifflait avec lui.

En tout cas, ce n’était pas la panique escomptée.

Le jouet de Victor émit ensuite un son de sirène qui le laissa de bois.

Me revinrent alors en mémoire des vers que je récitai d’une voix caverneuse :

 

Ainsi je voudrais une nuit,

Quand l’heure des voluptés sonne,

Vers les trésors de ta personne,

Comme un lâche ramper sans bruit

Pour châtier ta chair joyeuse,

Pour meurtrir ton sein pardonné

Et faire à ton flanc étonné

Une blessure large et creuse,

Et, vertigineuse douceur !

À travers ces lèvres nouvelles,

Plus éclatantes et plus belles,

T’infuser mon venin, ma sœur !

Croyez-le ou non, la menace ne l’émut pas davantage que s’il avait été plutôt une jeune élève de Première littéraire munie d’une bombe lacrymogène.

Il se peut qu’un soupir lui ait échappé.

Je n’ai pourtant rien entendu.

Il se sera contenté d’un bâillement lui aussi.

Or je n’ai pas davantage de succès avec le bruit du train, le râle du faon, le bourdonnement de mon rasoir électrique, le son du cor, le crépitement du feu, celui de la grêle, le grincement de l’armoire, l’appel du muezzin, le bourdon de Notre-Dame, le hurlement du loup, le craquement de mes phalanges, le piétinement du rat, le glas ni le tocsin, les rafales de fusil automatique, le claquement du fouet, le fracas du tonnerre – rien de tout cela ne semble l’impressionner qui à chaque fois me hérisse le poil, fait s’entrechoquer mes dents et mes genoux (mes dents contre mes genoux) et déclenche chez moi ce réflexe de fuite dont le ressort, il est vrai, comprimé au maximum, est aussi extrêmement sensible.

En tout lieu, je cherche l’issue.

Dans l’espace confiné, je cherche une sortie.

Dans l’espace sans bornes, je cherche une entrée : c’est la porte ouvrant sur l’espace confiné.

Or ma fuite épouse la course de cet insaisissable.

Il est au départ ; il est à l’arrivée.

Serait-il double comme le hérisson qui défie le lièvre à la course dans le conte de Grimm (et comme Grimm eux-mêmes) ?

Le lièvre court seul, le hérisson se cache derrière une motte sitôt franchie la ligne de départ ; sa compagne en tout point semblable à lui attend le lièvre au bout du sillon – tu arrives seulement, petites pattes ?

Le lièvre meurt épuisé après soixante-quatorze tentatives, inlassablement renvoyé d’un hérisson à l’autre.

Mais si mon sujet était double – ou multiple, car dès lors rien n’empêche d’imaginer qu’il me fait courir autour d’une étoile à cinq branches, rien n’empêche que LUCA en vertu de son principe essentiel ait commencé déjà à se subdiviser –, il ne serait pas si visqueux, n’est-ce pas ?

L’anguille n’a pas besoin de sa sœur pour nous filer entre les doigts !

Il ne serait pas si visqueux.

Il ne serait pas si sournois.

Il ne serait pas si dissimulé.

Il y aurait plus de raffut dans la caisse.

Pourquoi Oleg ne me l’a-t-il pas livré plutôt dans une boîte de verre ou de plexiglas ?

Ainsi j’aurais pu suivre ses évolutions en toute sécurité.

C’eût été plus facile aussi d’établir un contact.

Au moins échanger des grimaces.

Bien sûr, je comprends pourquoi Oleg a préféré cette caisse aveugle – la discrétion s’imposait.

Il n’allait pas risquer d’être surpris en possession d’un pareil spécimen – très vraisemblablement interdit à l’importation –, circulant avec lui dans l’espace public – en dépit du danger qu’il représente et du spectacle qu’il offre –, dans le but probable de le vendre alors qu’il est sans aucun doute, comme n’importe quel trésor national, interdit à l’exportation.

Mais pourquoi Oleg n’a-t-il pas pensé à recouvrir d’une étoffe ou d’une feuille de kraft cette boîte transparente ?

Mieux encore : de ce papier coloré et brillant dans lequel on emballe les cadeaux ?

C’était du même coup écarter tout risque d’inquisition policière.

Et quelle émotion pour moi d’ouvrir le paquet !

Ces petits cris fusant de mes sourires.

Il ne fallait pas !

Oh ! quelle bonne idée !

Ah ! tu y as pensé !

J’en rêvais justement !

Rien ne pouvait me faire plus plaisir !

Cette excitation comme je dénoue le ruban bleu ou rouge !

Et j’arrache à pleines mains le crissant emballage.

Ou je l’ouvre avec soin, au contraire, soulevant de l’ongle les morceaux de scotch qui le tiennent fermé, prenant mon temps, savourant chaque seconde.

Et mon cœur qui bat à se rompre.

La joie bouleversante de la découverte.

Et tant pis pour l’inévitable déconvenue.

Et d’ailleurs, où Oleg l’a-t-il retrouvé ?

Et comment ?

Quel appât a-t-il bien pu utiliser ?

Une chevrette attachée à un piquet ?

Une poignée de crevettes pourries dans un casier ?

Une call-girl dans un bar ?

Mon sujet n’est jamais si affamé. Il n’est pas si corruptible.

Un piège à glu ne l’aurait pas retenu longtemps.

La mâchoire de fer d’un piège à loups non plus. Il est bien du genre à sacrifier plutôt une patte en la sectionnant avec ses dents.

Des pattes, il en possède tant.

Puis elles repoussent.

Du moins, je crois.

Amputé d’un tentacule, l’octopode boite toujours moins que le bipède.

Oleg n’aura pu davantage envoyer un commando le cueillir dans son refuge. Les muscles de l’homme ne l’impressionnent pas.

Son venin les tétanise.

Je dois en avoir le cœur net.

Armande a repris rendez-vous avec Marguerite.

– Je croyais que nous étions quittes ?

– Nous le sommes, Oleg. Mais je dois savoir comment tu t’y es pris pour le capturer.

– J’ai mes méthodes.

– Ce sont elles justement que je veux connaître.

– T’aurait-il encore échappé ?

– Non. Je ne l’ai pas sorti de sa caisse, mais il se cache dedans aussi bien que dans la forêt sombre ou la ville surpeuplée. Dis-moi au moins comment tu lui es tombé dessus ? L’as-tu piégé, circonscrit, confondu, chloroformé ?

– Rien de tout cela.

– Alors quoi ?

– Je l’ai séduit.

.........................

Vider la caisse, donc, le contenu de la caisse, quel qu’il soit, dans une boîte transparente.

Le grand aquarium de Victor fera l’affaire.

Cette passion absurde qu’il développa à l’adolescence pour les poissons exotiques – frères de ces savonnettes au beurre de karité ou au jojoba qu’il faisait fuser dans la baignoire – au lieu d’élever un rat sur son épaule comme tout jeune crétin qui se respecte, ces sardines folkloriques tout en drapés et dentelles qui se battaient d’ailleurs comme des chiffonniers, agitant leurs palpes, leurs barbillons, leurs antennes, armes molles aussi inoffensives, se disait-on en les regardant batailler, que les fumées de bulles qu’elles hoquetaient, croyant sans doute cracher des injures ou des flammes, et cependant leurs nageoires et leurs queues n’étaient bientôt plus que lambeaux, guenilles, voiles lacérés.

Pas si haillonneuse dans l’huile bouillante, la petite friture de nos pêches dominicales, que les chimères tropicales de Victor dans leur eau filtrée et leur décor corallin de lagon miniature.

À la fin, il ne lui restait plus qu’un squale qui rôdait d’un bord à l’autre, ayant bouffé tous ses compagnons, et nous jetait à travers la vitre des regards concupiscents – deux petites langues roses passaient et repassaient sur ses globes oculaires exorbités.

Nine le retrouva mort dans la chambre.

Il avait réussi à bondir hors de l’aquarium puis à rebondir encore sur la moquette jusqu’au seuil de la salle de bains où il avait manqué de force pour le saut ultime qui devait le propulser dans la baignoire – son objectif évident – où il aurait pu reprendre le combat et assouvir sa faim.

À compter de ce jour, Victor dut renoncer à la pisciculture.

L’aquarium lui servit de coffre à jouets.

Il se trouve encore sur le buffet de sa chambre.

À côté de la cage de Zag.

Oui, parce qu’il y a aussi la cage.

Parce qu’il y eut Zag aussi.

Peut-être serait-il plus judicieux de transférer le sujet dans la cage de Zag.

C’est une grande cage en cloche, acquise dans une brocante, dont le propriétaire n’avait plus usage depuis la mort de son épouse.

Je lui fis répéter.

Il précisa que le couple de perroquets qu’elle élevait ne lui avait pas survécu.

Je ne voulais pas d’oiseau, encore moins un perroquet, je ne suis pas sourd.

Mais je laissai Victor installer Zag dans la cage.

Ce n’était toujours pas un rat, mais presque, cependant.

Ce gros cochon d’Inde noir passait ses journées à dormir et à puer.

Victor pensait qu’il s’ennuyait et voulut lui procurer la compagnie d’une femelle.

Je m’y opposai.

Tu n’as qu’à le friser pour le distraire.

Cet enfant n’avait décidément aucune imagination.

À son âge, une sauterelle m’occupait tout l’après-midi.

Fais-le courir sur des braises !

Poivre ses crudités et observe !

Couds son anus avec le fil de ses moustaches !

Franchement !

C’est bien la peine que l’on t’offre des jeux si tu n’y joues pas !

Victor avait fixé une roue aux barreaux pour l’agrément de Zag – il ne sut encore que dormir là-dedans.

Dormir et puer.

La durée de vie du cochon d’Inde n’est pas très remarquable.

Et sa longévité n’excède même pas dix-huit secondes quand un pouce appuie avec force sur sa trachée, raison pour laquelle sans doute Victor, un soir, de retour de l’école, les mains chargées de panicaut champêtre, retrouva Zag raide mort sur sa litière.

Resté seul toute la journée dans la maison, je ne m’étais rendu compte de rien.

Ajoutons cependant pour l’information des familles que les petits rongeurs sont les plus fidèles et zélés compagnons des laborantins et que les opérations tentées sur eux avec succès peuvent ensuite être reproduites philanthropiquement.

J’ai descendu la cage et l’aquarium.

Je me déciderai entre l’une et l’autre après avoir ouvert la caisse, en fonction de l’état du sujet que tous ces transbordements, heurts et chahuts, sans compter les techniques de séduction très personnelles d’Oleg, un vrai tombeur, pourraient bien avoir quelque peu transformé.

C’est d’ailleurs cela désormais qui m’inquiète.

Alors que je le tenais bien, on l’a vu, et que je mettais pour ainsi dire la dernière main à sa description, que je me donnais une semaine tout au plus avant d’envoyer mon rapport aux autorités, s’est produit cet événement, sa fuite consécutive à l’effondrement de ma maison – et moi, comme on le devine, me livrant dès lors sans retenue à cette passion nouvelle pour le deuil et le veuvage au risque d’oublier la tâche supérieure que je m’étais confiée, que je considère pourtant comme une mission, un devoir sacré, et carrément même une satanée corvée.

Or comment être sûr que ce fugitif m’a été tout à fait restitué par Oleg, j’entends par là entièrement, tel qu’il était, intègre, intact – et non par exemple sous la forme de 3 000 pièces détachées tel le glyptodon reçu au XIXe siècle par mon collègue et ami Léonard Nodot, naturaliste au muséum de Dijon, qui dut remettre sur pied celui-ci, sans modèle valable sous les yeux lui non plus, car ce n’est certes pas l’actuel tatou qui pouvait ni ne peut davantage aujourd’hui prétendre à ce rôle ?

Il a pu s’étioler, forcir, se liquéfier ne serait-ce qu’un peu ?

Et s’il s’était frotté à d’autres cultures ?

Si ses organes s’étaient révélés compatibles avec ceux de l’élan ou de la méduse ?

S’il s’était laissé corrompre par quelque propagande virale ?

Et si certaines mutations liées à la saison, à son alimentation, aux ondes délétères et autres émanations toxiques produites par notre industrieux génie destructeur, avaient si bien modifié son apparence, peut-être même sa complexion intime, que je ne le reconnaîtrais pas ?

Le temps simplement a pu altérer son principe en ne faisant pourtant que passer.

Mon sujet aura inévitablement poussé dans un sens ou dans l’autre, ce qui l’aura de toute façon éloigné de moi.

La trompe de l’éléphant ne fut sans doute à l’origine que la moue d’un pachyderme à face plate égaré sur un gazon anglais et trouvant l’herbe bien courte sur une terre déjà bien basse.

Puis l’évolution entérine vicieusement ces modifications légères dues aux seules circonstances.

Ainsi le maki gardera à jamais cette expression ahurie : il venait d’apprendre que l’homme a une âme lorsque passa sur lui le souffle réfrigérant de Darwin.

Mon sujet, exposé à ce genre de courant d’air, aura contracté peut-être un torticolis tenace.

À quoi ressemble-t-il désormais ?

A-t-il seulement une forme ?

Je l’attrapai commodément naguère, on s’en souvient, par les oreilles, par la tige, par le manche, avec l’hameçon, le harpon, les tenailles et toutes les pincettes de la littérature comparée, ne va-t-il pas maintenant se dérober à mon appréhension, à mes ventouses comme à mes filets, à mes pièges comme à mes prières ?

Indifférent à la carotte et au lamparo, au miel, à la menace, à l’aimant, à l’asticot !

C’est pourquoi j’hésite.

Si j’ouvre la caisse et qu’il n’en sort qu’une fumée aussitôt dissipée ou un léger nuage de poussière ou de spores, moins que cela peut-être, de quoi aurai-je l’air et à quoi m’auront servi tout ce travail, la besogne abattue déjà, les pages qui s’amoncellent, les indices recueillis, les mesures effectuées, toutes mes statistiques ?

Que ferai-je des prélèvements s’il n’y a plus de corps central ?

Alors que là, maintenant, je peux arracher des échardes à la caisse, des barbes, des copeaux, de la sciure, il est à l’intérieur et nous savons – non seulement Victor – que le bois absorbe, s’imprègne des qualités de ce qu’il contient.

D’ailleurs, il suinte. Et ces gouttelettes ne sont pas toutes de résine.

Toutes ne s’écoulent pas du cœur de l’arbre dans lequel on a débité ces planches.

Toutes ne sont pas urine de renard.

Sang d’écureuil non plus.

Ni sperme de pendu.

Je saurai distinguer entre ces coulures celles dont mon sujet est la source, celles qui proviennent de ses canalisations crevées, de ses glandes lacrymales, de ses incontinences.

Cette caisse est aussi transparente que je peux le souhaiter.

Elle ne cache rien non plus de la nuit dense où s’ébat l’animal.

Voici le ciel sans lune où il vole silencieusement.

Voici son ombre pleine de lui.

Toute son obscurité est là en bloc devant moi, d’un seul tenant comme l’évidence même.

Je peux l’étreindre, me frotter contre.

Mordre dedans.

M’asseoir dessus, je peux.

Que l’on me cite une claire vérité aussi tangible, un savoir mieux maîtrisé ?

 

Dans toute cette nuit, je ne pourrais m’égarer et, pourtant, je me retrouve tout à coup, enfant, au milieu de la forêt sombre.

Je m’étais éloigné du groupe familial en pourchassant une écaille chinée dont le vol en zigzag emmêla bientôt entre les troncs le fil de ma course.

L’écho de la voix de mes parents s’affaiblissait plus je croyais me rapprocher d’eux.

Sans doute me cherchaient-ils dans la direction prise tout aussi résolument par ceux du Petit Poucet, forçant le pas comme eux, et la distance entre nous ne faisait que croître.

Puis ce fut le silence.

Le silence des hommes tout au moins, celui des paroles d’amour et de haine contenues ou refoulées.

Car le carnaval des bêtes se tenait justement ce soir-là.

J’avais lu cette histoire bien souvent dans mes livres de contes.

Je savais pour le loup, pour l’ours, pour le lutin.

Mais la limace écrasée sous ma semelle me surprit fort désagréablement.

La morsure du loup, le coup de patte de l’ours, les sortilèges du lutin, je m’y attendais.

Mais que cette limace écrasée allait si longuement engluer ma semelle et partout me ventouser au sol, m’obliger à un effort suprême pour lever le pied, cela, je l’avoue, fut une découverte pénible.

Les crocs du loup déchirant mes viscères, la patte de l’ours faisant au loin, sur le tapis de feuilles mortes, chêne-frêne-hêtre, rouler ma pauvre tête et son chapeau circonflexe, la potion du lutin me réduisant à la taille d’un gland, j’y étais préparé.

Mais que cette colle de limace m’empêche d’échapper à toutes ces avanies, voilà ce qui me fut grandement dommageable et qui explique pourquoi, malgré la liberté de la vie dans les bois, l’enivrante odeur du champignon, les pétales lobés de la lune tombant en pluie entre les branches des jeunes chênes, je garde de cette nuit dans la forêt un souvenir dont l’amertume est à peine relevée par le goût métallique du sang dans ma bouche.

Or, cette remémoration si affligeante, à qui la dois-je ?

BAM !

Comme ça se prononce, un bon coup de pied dans la caisse.

 

BAM !

Parfois, mieux vaut répéter les choses pour être compris.

La caisse tremble sur sa base, vacille.

Il me semble avoir entendu un cri.

On se révolte ?

Je ne suis pas opposé à un petit affrontement plus direct.

Je connais la chiquenaude qui casse le nez de l’adversaire.

Je sais, d’un coup de dent, arracher une oreille.

Je sais surtout fourrer avec le pouce un somnifère dans une boulette de viande. Ainsi me serait-il loisible de pratiquer plus à mon aise une auscultation en règle – et même une autopsie minutieuse – du sujet endormi.

Il y a certes toujours le risque du spasme nerveux qui déroute inopportunément le scalpel, mais j’aurai enfilé des manchettes d’équarrisseur et des gants de débroussailleur.

Tous les périls seront pour lui.

Quoique formulée in petto, la menace semble faire effet. On se calme là-dedans.

Faut-il croire qu’il voit clair en moi, qu’il devine mes intentions ?

Serais-je pour lui un objet d’étude ?

Il s’est sournoisement introduit dans la place avec la complicité d’Oleg.

Il m’observe par ces œilletons que j’ai percés moi-même.

Il me manipule.

Au temps où je l’hébergeais dans ma cave, je le soupçonne de s’être informé sur moi en questionnant Nine, toujours prompte à déballer mes secrets à autrui.

Je m’explique mieux à présent ces boutons que je remarquai à plusieurs reprises sur mes bras ou mes cuisses en remontant du sous-sol : il prélevait mon sang à des fins d’analyse. Il buvait mes lymphes, toutes mes humeurs !

Depuis le début de nos relations, il me laisse venir, il me laisse parler, il me laisse écrire.

Il me vole mieux que le ferait un fils ; d’ailleurs Victor, reconnaissons-lui cela, n’a rien retenu de moi.

M’espionnerait-il pour le compte de Gorius ?

Mais oui, c’est évident, et cela explique les succès récents de ce dernier.

Lequel serait donc en cheville avec Oleg ?

Oleg a toujours été loyal mais sa loyauté est acquise au plus offrant et il avait en l’occurrence à choisir entre une dette à acquitter et une rétribution à percevoir. Sa conscience aura vite tranché.

Je suis victime d’une conspiration.

BAM ! BAM !

Tu les as vus venir, ceux-là ?

Cette fois, la caisse s’est couchée pour de bon, la face percée contre le sol : plus de lumière, plus d’air.

C’est moi qui respire.

.........................

D’autres choses à faire, tout de même, d’autres dossiers en souffrance, je ne me suis guère soucié de la caisse ni de son contenu ces derniers jours.

J’irais presque jusqu’à dire que j’avais oublié son existence.

Ma tête haut perchée obéit parfois à des forces gravitationnelles plus impérieuses.

Et reste un moment en orbite autour de sphères autrement coruscantes, qu’il me soit permis de le noter en passant.

Je ne voudrais pas être absolument réduit aux anecdotes et avanies dont fait mention ce registre.

Il y a d’autres travaux en cours, d’autres protocoles engagés, d’autres cahiers ouverts, d’autres veuvages possibles.

Je suis un homme occupé.

Sans cesse je refuse des sollicitations qui me viennent du monde entier.

On me réclamait à Moscou pour enseigner les échecs et à Pékin pour enseigner le ping-pong, j’ai décliné.

Quant aux travaux du jardin, je les néglige.

Mes bégonias manquent d’eau fraîche et mes roses de doux murmures.

Le lierre a recouvert l’aile effondrée de la maison.

Nine hante cette ruine ; l’aile de la chauve-souris et le chant perlé du crapaud lui font un corps idéal pour ses rondes de fantôme.

C’est tout de même bon d’avoir quelqu’une qui vous attend chez soi.

 

La caisse, il aura donc fallu que je bute contre, la nuit dernière, en pleine crise de somnambulisme, comme je traversais le salon afin de consulter dans la bibliothèque un passage de l’Histoire de la guerre du Péloponnèse et de vérifier une hypothèse.

Mon tibia heurta quelque chose de dur alors qu’il ne faut jamais réveiller brutalement un somnambule.

Le coup fut si soudain et la douleur si vive que je crus d’abord à une agression.

J’ai des ennemis dont la haine se nourrit de la jalousie et je dois reconnaître, à leur décharge, que je donne continuellement de nouveaux motifs à celle-ci d’enfler et enfler encore.

Je tombai à genoux, prêt à vendre chèrement ma peau en usant de la supplication, de l’imploration, de la prière et autres ruses guerrières du même acabit.

J’ai un fils privé de mère qui a besoin de moi !

Quand on me cherche, on me trouve.

Vrai aussi qu’il n’y a pas tant de cachettes.

Or rien ne bougeait alentour. Mon agresseur sans doute se terrait piteusement dans l’ombre.

Ayant sainement jugé le combat inégal, il avait sans doute préféré renoncer et se hâtait sur les coudes vers la sortie.

Je quittai le tapis sous lequel j’avais établi mon Q.G. et constatai l’ampleur de ma victoire en allumant la lampe.

L’ennemi était vaincu.

Ses ambulanciers avaient procédé déjà à l’enlèvement des corps.

Loups et corbeaux avaient fini de nettoyer le champ de bataille.

Je retrouvai mon salon conforme au souvenir que j’en avais.

Un hématome décorait mon tibia, signe de ma résistance héroïque.

Je le note ici parce que mon hypothèse se vérifia : Thucydide n’en fait mention nulle part dans son Histoire de la guerre du Péloponnèse.

Puis j’avisai la caisse.

Ah oui, me dis-je.

J’ignore d’où nous viennent ces impressions de déjà-vu, mais il est peu de phénomènes aussi étranges.

La caisse.

Il me parut qu’émanait d’elle une puanteur nouvelle.

Il se passait enfin quelque chose à l’intérieur.

L’odeur de violette dans ses parages avait toujours été des plus discrètes, mais on eût juré à présent que s’y abritait un putois qui aurait négligé de se brosser les dents avant de mourir.

Et cette pestilence s’élevait dans la pièce en volutes épaisses, porteuses d’éclairs et de tonnerre, qui se cognaient au plafond, enveloppaient les meubles, enténébraient mes vitres.

Se mêlait-il quelque alcool volatil à ces vapeurs ? Je sentais partir ma raison.

On me hurlait quelque chose à l’oreille : je reconnus mon rire.

Il ne venait pas de ma gorge. Il sourdait des murs dans l’air infesté, tout mon salon se tordait, ondulait – à force, bien sûr, je chancelai moi-même et me laissai choir sans un fauteuil à peu près stable encore dans la tempête des rires, corseté de cuir à boutons, luisant comme une brioche : j’ai conçu à bord de ce vaisseau des philosophies à système aussi ingénieuses que le parapluie même et des morales sévères à faire rougir le cul des nonnes dès avant l’autoflagellation et je m’y embarque sitôt que je sens vaciller mon équilibre.

Le monde peut bien se lézarder alentour, s’effriter, partir en poussière dans le vent, je conserve là, agrippé aux accoudoirs, la gouvernance de mes esprits, à peine si je cille dans la dislocation générale, quand vole autour de mon crâne l’essaim de mes ongles et de mes dents.

Peu à peu, mon rire décroît, la cataracte a maintenant dévalé toute la pente et forme à son pied un calme lagon.

La paix est revenue.

Mon tibia me lance encore, mais au moins je peux situer la douleur.

Je contemple sans tristesse les décombres de ma maison.

La ruine est-elle autre chose qu’un retour au chaos originel ? Or jamais la vie ne s’est trouvée de conditions plus fécondes ! Toutes les sources bouillonnent. La terre remuée est un berceau où l’enfant se réveille.

J’y vois clair à présent.

D’ailleurs, le jour se lève.

J’ai des dispositions à prendre.

Je retourne la caisse.

Je colle sur les trous de larges bandes de ruban adhésif.

Avant de boucher le dernier orifice, cependant, j’introduis le tuyau de la pompe à air et j’actionne celle-ci : je fais le vide.

Puis je charge la caisse sur le diable.

C’est parti.

Mon sujet est moins lourd que dans mon souvenir.

C’est aussi que je sens monter en moi des forces nouvelles.

Le sang qui noircissait mes orteils de vieux savant rosit mes joues de jeune actif.

Un petit vent s’est levé entre mes quatre murs pour ébouriffer mes cheveux.

Je pousse mon diable dans le couloir, prends le virage avec souplesse, passe devant la chambre de Victor, me voici face à la porte du fond – deux pas en arrière pour l’ouvrir –, c’est le débarras, bien encombré déjà, quelques manœuvres fines sont nécessaires pour y pénétrer et circuler dans ce désordre, trouver une place encore où décharger le cercueil, hisser celui-ci sur un autre, dans l’alignement à peu près, comme à chaque fois, puis reculer avec le diable, refermer doucement la porte et c’est fini, il n’y paraît plus, tout est redevenu comme avant, on oublie, on change de sujet, je ne peux rien en dire encore, mais cette fois je crois que je tiens quelque chose.

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