La Chambre à brouillard

Chevillard Éric · Chapitre 2 sur 3 · partie 1/3

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La Chambre à brouillard

Partie 2

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

2

 

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C’est en raison de mes travaux précédents qu’il m’a été confié, je suppose. On aura estimé que j’étais qualifié, le seul qualifié peut-être.

Et en effet, qui d’autre ?

Il n’empêche que j’en suis bien embarrassé.

J’aurais pu refuser de le prendre en charge, j’y ai pensé. Ce fut même mon premier réflexe. J’ai appris à défendre ma tranquillité contre les sollicitations importunes.

Et toutes le sont.

Mais que serait-il devenu ? Qu’auraient-ils fait de lui ?

C’était assez déloyal. On me laissait en somme assumer la responsabilité de sa possible déchéance, s’il tombait en de mauvaises mains.

En d’autres mains que les miennes.

J’avais à choisir entre lui et la culpabilité, entre lui et le remords.

Et il y avait autre chose.

Son cas m’intéressait tout de même. Ils ne s’étaient pas trompés en s’adressant à moi. On m’attrape toujours par la curiosité ; celle-ci est plus forte que ma volonté, plus forte que tous mes instincts réunis. La mouche qui passe, je veux savoir où elle va.

Et par conséquent, je la suis.

À mes risques et périls.

Et ceux-ci ne manquent pas, comme on le devine.

Un livre commence, je dois en connaître la fin, même un méchant petit roman.

Je suis happé par tous les suspenses, et tout en ce monde est suspendu.

Ce monde lui-même, dans l’éther vague.

Puis comment finira-t-il ?

C’est épuisant.

Avec lui, pourtant, cet hôte si imprévisible, j’en tiens un bien original, tout à fait nouveau, un suspense qui me soulagera peut-être de tous les autres. C’est ce que je me suis dit.

Désormais, le destin de la mouche ne me fera plus souci.

Je pourrai cesser ces loopings dans mon salon, qui me mettent la tête à l’envers.

Je me désintéresserai aussi du sort de la goutte d’eau sur le carreau.

Son hésitation me tenait en haleine.

Que va-t-elle faire ?

Rejoindre le fleuve ?

Noyer la mouche ?

J’ai donc accepté de le garder en observation.

Ils sont partis aussitôt, trop heureux de se débarrasser de lui. J’ai vu fuser un frisson dans leur dos et le soupçon m’est venu qu’ils n’y croyaient pas en me l’amenant. Peut-être ont-ils essuyé des refus avant de tenter leur chance auprès de moi, en désespoir de cause.

Bien sûr, je suis le seul qualifié, je l’ai dit.

Et c’est une opinion sincère que j’énonce là.

Je possède en effet cette générosité assez peu répandue – surtout à mon égard – de savoir reconnaître les qualités des gens.

Cette opinion, il est évidemment possible qu’ils ne la partagent pas.

Se seraient-ils adressés d’abord à Gorius ?

Avant de venir me trouver, ont-ils été sonner chez Gorius ?

Quelle aberration, quelle folie !

Je n’ose imaginer comment Gorius l’aurait traité, de quelle façon, ce qu’il serait devenu entre ses mains.

Vinaigre ?

Charbon ?

Poussière ?

Ainsi ils se sont tournés vers moi après le refus de Gorius – la dérobade de cette couille molle ne m’étonne pas – et le refus d’autres encore peut-être, j’étais leur dernière chance, leur ultime recours, le merle faute de grive – le maigre coucou donc qui vit dans le nid du merle –, et ils n’y croyaient pas.

Ce soulagement quand j’ai accepté, contre toute attente, de le recueillir !

Ils n’ont pas demandé leur reste, ils ont fichu le camp bien vite. J’ai entendu très distinctement un ouf sortir de la bouche de l’un d’eux.

Ou plus vraisemblablement de son trou de balle.

Gorius !

Gorius, l’imposteur !

Le sujet entre ces grosses pattes aurait vite dépéri. Trois jours au mieux avant de crever raide.

Mais ne serait-ce pas lui, pourtant, Gorius, qui les a envoyés chez moi ?

L’ignoble rat.

Il a dû penser que jamais je ne me dépêtrerais d’un pareil imbroglio, que mon incompétence éclaterait au grand jour à cette occasion, que je lui abandonnerais du coup toute la place !

Comment dégager la concurrence.

Comment compromettre son rival le plus sérieux, comment éliminer l’homme qui vous fait de l’ombre.

Tant d’ombre que, dans cette obscurité, tu vas disparaître, Gorius, toi et tes travaux misérables, toi et tes découvertes éventées, dès que tu auras brûlé toutes tes allumettes.

Je te connais, vieux perroquet, je connais les ressorts de ton âme vicieuse, comme je me connais moi, et pour cause.

Eh bien, d’accord, je relève le défi !

Je vais prendre soin de lui, puisque tu as lâchement préféré te défausser sur moi de ce cas qui dépassait tes capacités.

Trop complexe.

Étrangement mobile.

Brûlant d’on ne sait quelle ardeur.

Je lui ai trouvé un coin, chez moi, au sous-sol. Il ne manquera de rien.

Il y a tout ce qu’il faut.

Une table, une chaise, une banquette où je pourrai m’étendre.

Un point d’eau.

Un petit bar.

D’excellentes conditions pour mener mon étude.

Au début, Nine n’a pas vu tout cela d’un très bon œil.

Cet encombrement.

Puis j’allais être moins disponible désormais.

Elle aurait voulu qu’on en discute, que je lui demande son avis.

Tu aurais pu m’en parler.

J’ai eu beau lui répondre que je m’occuperais de tout, elle sait à quoi s’en tenir, elle sait que je vais disparaître des journées entières dans la cave.

Elle dit cave pour sous-sol, elle le trouve insalubre, elle refuse d’y mettre les pieds.

Un jour, déjà, elle y a vu un rat.

D’un autre côté, Nine, quelle aurait été ta réaction si j’avais installé mon sujet dans notre salon ?

La cave, ce sera très bien.

J’ai descendu une lampe.

Le premier soir, j’ai estimé plus sage de fermer la cellule au verrou.

Le lendemain – c’était hier – non, je ne me contredis pas –, il était toujours blotti dans le coin où je l’avais laissé.

Il ne tremblait plus. Les palpitations avaient cessé.

Un spasme nerveux encore parfois.

Sinon, j’aurais pu le croire mort.

L’enterrer, puis renouer avec ma vie de plaisirs.

Difficile de savoir s’il dormait, s’il avait dormi.

On dirait qu’un courant électrique le traverse. Ces frémissements n’ont peut-être pas d’autre cause.

Évidemment, il va me falloir mettre au point un nouveau protocole d’étude. Revoir tous les principes qui ont pourtant fait leurs preuves et m’ont valu quelques beaux succès.

Ils seraient ici inefficients.

L’étrangeté du cas qui nous préoccupe va m’obliger à secouer un peu mes habitudes, perspective pénible pour un homme comme moi dont la routine est avant tout une sagesse, une discipline.

Mais je suppose que l’existence bien comprise inclut ce genre de remise en question.

Je n’ai jamais eu peur de la succession des heures et des jours.

Je me suis coulé avec bonheur dans ce courant que rien n’entrave. La monotonie ne m’inspire nulle angoisse.

Nos fesses sont peut-être doubles, elles tombent heureusement d’accord sur la manière de s’asseoir.

Et l’esprit exempt de contrariété et de tracas se voue alors à ses recherches, à des investigations où se rencontrent l’aventure, la surprise, l’inconnu : nul cheval dans la plaine mongole ouverte devant lui ne galope comme ma chaise quand je suis lancé, si confortablement assis.

Mais il me faut du champ à moi aussi.

Et donc que le sens se dérobe.

Je suis servi.

Quel phénomène !

Chose fluette, imperceptible pour qui ignorerait sa présence, recroquevillée là dans son coin et qui pourtant semble viable.

Et même robuste.

Il aura d’ailleurs fallu qu’elle le soit pour survivre jusqu’à ce jour, dans un contexte si hostile.

Mais on peut naître d’un petit œuf rose malgré la tempête qui enfle et la belette qui rôde.

On peut germer entre deux pavés puis croître lentement encore entre les pieds des passants pressés pour fleurir sous leurs jupes.

La vie s’accroche. Le croc du loup ne lui est pas toujours fatal.

Ni la potion de la sorcière.

Ni l’infection de la plaie.

Ni la raréfaction de l’air.

Ni l’absence d’amour.

 

Donc, je n’ai jamais eu encore à traiter de cas similaire et, à vrai dire, j’étais bien loin de me douter qu’il pût en exister.

Je ne suis pourtant pas né d’hier.

J’en ai fauché, des orties.

J’ai trait la bufflonne.

Je possède un fragment de météorite.

J’ai servi la messe.

J’ai joui dans une moitié d’orange.

Je couds moi-même les ourlets de mes pantalons.

J’ai éborgné un chat avec un plomb de carabine.

J’aurais pu mourir de la varicelle.

J’ai poussé jusqu’au troisième jour mon exégèse de la Genèse.

Et jusqu’à la fin celle de l’Apocalypse.

J’ai élevé deux chiens et nourri trois serins.

J’ai écrit quatre dizaines de livres.

J’ai passé une mauvaise nuit dans une grotte dont les parois portaient de récentes griffures d’ours.

Un de mes cousins parle le tamoul.

Parfois, je m’offre un cigare.

Et ce n’est pas tout, mais je me soucie peu de convaincre qui que ce soit de mes dispositions naturelles ou acquises pour cette tâche.

Ce qui ne m’empêche pas très humblement de reconnaître que l’objet excède – sinon le champ de mes compétences que j’arpente depuis trente ans sans lui trouver de bornes –, mon strict domaine d’activité.

Si bien que je ne sais par quel bout l’entreprendre.

Quelle entame mordre.

J’ai résolu de m’appliquer d’abord à une observation neutre sans implication autre que les soins nécessaires à sa conservation.

Je m’installerai sur la banquette avec ce cahier – cartonné, entoilé, vert –, c’est un registre que j’ai récupéré avec trois autres dans l’arrière-boutique de l’orfèvrerie de mon grand-père paternel après la disparition de celui-ci, et il me paraît constituer le support idéal pour l’œuvre modeste mais rigoureuse à laquelle je m’attelle aujourd’hui. J’y tiendrai le journal de cette étude. J’y consignerai mes observations et mes remarques en espérant qu’une méthode de travail en découlera logiquement.

L’objectif est bien sûr de cerner le sujet, de l’inscrire dans le tableau du monde, qu’il cesse d’y figurer comme une aberration, une monstrueuse et fruste disjonction.

Il doit y avoir une place pour lui.

Du moins puis-je lui en ménager ou dégager une – pourquoi pas à mes côtés – dans l’harmonie générale.

Une place de choix au sein de ce chaos.

Ce n’est pas gagné quand on voit à quoi ressemble pour l’heure cet avorton.

Débile, rechigné, blotti dans son ombre.

Mais, peu à peu, il s’habitue à ma présence.

Je craignais que sa peur ne s’exprime par de l’agressivité. Je restais moi-même sur mes gardes.

Il était certes difficile de concevoir – lui, si chétif et frissonnant – quelle énergie furieuse il aurait pu soudain mobiliser pour attaquer.

Cependant, je sais que la terreur décuple les forces.

Puis j’ignore où se nichent les siennes, celles qui lui ont permis de naître et jusqu’à ce jour contre toute attente de tenir, j’ignore de quelle nature elles sont.

Il peut s’agir d’un venin.

D’un poison.

D’une suppuration toxique.

La violence du faible est la plus terrible parce qu’elle doit être radicale, d’une brutalité extrême tout de suite, s’il ne veut pas s’exposer à une riposte inévitablement meurtrière.

Parce qu’elle emprunte les voies de la sournoiserie et de la traîtrise.

Parce qu’elle ronge l’essentiel ligament du talon.

L’artère fémorale.

Le nerf au fond de l’oreille.

Parce qu’elle fait ses dégâts à l’intérieur du crâne.

Les armes du fort sont mieux connues : il va falloir contrer la patte de l’ours, la corne du taureau, la mâchoire du tigre, ou le glaive.

On s’y prépare.

Il est possible de se doter de l’armure ou du bouclier idoines.

D’opposer la juste parade.

De travailler le jeu de jambes qui permet d’esquiver la roquette, le missile ou le regard plus noir encore qui nous fusille.

Mais lui, comment prévoir le coup qu’il pourrait me porter ?

Peu à peu, pourtant, je m’habitue à sa présence.

Commencer par l’apprivoiser.

Il a grandi à distance des hommes et, s’il nous surprend, si sa découverte nous déconcerte tant qu’elle pourrait bouleverser cet ordre du monde dans lequel nos petites affaires se trouvent si bien rangées, il n’était pas mieux préparé que nous à cette rencontre et il semble même qu’elle soit pour lui plus brutale encore, plus effrayante.

Quant à moi, je l’ai vérifié encore ce matin dans le miroir de ma salle de bains, j’inspire plutôt confiance.

Je n’ai jamais vu personne se liquéfier en me voyant paraître, même quand pourtant je rugissais.

Et si je peux rapporter deux ou trois cas d’évanouissements ou de syncopes sur mon passage, je dois aussitôt préciser que j’étais alors flanqué de la compagnie d’Oleg, qui ne laisse personne indifférent, et indemne encore moins.

Mon embonpoint, que je m’efforce de contenir en deçà du seuil de l’obésité sans pour autant le brider complètement par le jeûne ou le sport, ayant pour principe dans l’existence de toujours suivre ma pente, non par manque de volonté mais parce que, si notre destinée a un sens, nous ne risquons pas de le trouver en changeant sans cesse de trajectoire ni encore moins en faisant machine arrière, cet embonpoint donc – qui me permet justement de prendre de la vitesse sans trop d’effort sur cette pente – me donne l’apparence d’un homme paterne et brave.

Tandis que Gorius, pour ne citer que lui (et que sa suffisance pour une fois nous suffise aussi), est un grand sec au visage en lame de couteau dont on se dit qu’il pourrait bien en cacher une autre dans sa manche.

Et une troisième dans sa chaussette, vous pouvez vérifier.

Je n’ai rien de terrifiant.

Nine ne crie presque jamais quand j’entre dans une pièce.

Une couperose légère sur mes joues – laquelle, attestant cette même obstination à ne jamais dévier et à demeurer fidèle à moi-même, succéda opportunément et sans solution de continuité à mon acné polymorphe juvénile – rehausse mon teint dont la fleur est chaque matin plus fraîche.

Mon double menton ne prouve-t-il pas amplement que je suis aussi franc du collier ? Les autres, je suppose, dissimulent le second dans le premier et puis quoi encore à l’intérieur ?

Je ne triche pas.

Il n’a rien à craindre de moi. Il faut qu’il le comprenne.

Les éventuels sévices que je lui infligerai seront de tendres maladresses – il y a des dents dans le baiser – ni la tête plate du clou ne peut à chaque instant surveiller sa pointe –, les effets secondaires indésirables de mes bons soins.

 

Je connais déjà des moments de doute.

L’ampleur de la tâche aurait de quoi me décourager.

J’appartiens à la race des maudits qui aspirent toujours à en finir, à en avoir fini, pour pouvoir commencer.

Tout ce que je dois faire se présente à moi, pour cette raison même, comme une corvée à abattre.

La plus belle fête qui s’annonce, puisqu’elle est là-devant, puisqu’elle est à venir, puisqu’elle est à vivre encore, puisqu’il va falloir en passer par là – dérouler le serpentin, digérer le gâteau – est une fichue contrariété pour moi.

J’ai beau savoir que je ne trouverai pas au-delà un espace dégagé, un horizon sans dents de scie, un temps sans urgences, c’est bien pourtant vers cette extase que tous mes membres convergent – ne plus rien avoir à faire – et c’est paradoxalement parce qu’ils rêvent de démobilisation que je suis si efficace.

Si ponctuel.

Si acharné sur l’ouvrage.

Il me semble qu’alors seulement, quand j’aurai laissé derrière moi la besogne abattue (dépouillée, découpée, salée, numérotée, ensachée, vendue) – tout aussi bien donc les bouteilles rincées et les lampions de la fête éteints, les chandelles consumées –, je pourrai me consacrer à l’œuvre de vivre, sans distractions ni faux-fuyants, sans contraintes idiotes ni injonctions prosaïques.

Or comment calculer le temps qui me sera nécessaire pour mener à bien cette étude ?

Comment en prévoir le terme ?

Si je pouvais mesurer la hauteur et la longueur du bond à exécuter pour l’atteindre, alors je comprimerais dans mes reins le juste ressort, celui qui me propulserait en effet sur l’autre rive.

Toucher au but tout de suite, là maintenant.

Tout au bout.

Ma vie passée ne fut qu’une prise d’élan pour ce bond prodigieux.

Soudain, mon pied frappe plus franchement le sol et je décolle.

Je m’envole.

Je laisse sous moi la difficulté, les embarras, qui sont peu de chose d’ailleurs depuis ces altitudes nouvelles où je me meus.

J’avale la distance, puis doucement ma trajectoire s’infléchit.

Je redescends.

J’atterris.

Je me pose.

Tout est achevé.

Bouclé, résolu, crevé.

Le monde est derrière moi enfin.

Tout s’est bien passé.

Définitivement.

Je m’endors sur mon lit de cendres tièdes.

Combien de fois ai-je fait ce rêve ?

Il réveille en sursaut, en sueur, tous ceux qui le font.

Moi, je le prolongerais éternellement si je pouvais.

Je me secoue pourtant.

Je reprends pied dans le réel.

Et donc, je m’enlise jusqu’au cou dans ce marécage.

Quelle folie !

Qu’est-ce que je me suis encore mis sur les bras ?

Le registre vierge sur lequel je note ces remarques fixe toutefois un terme à mon étude en même temps qu’il préfigure concrètement la conduite de celle-ci et son aboutissement.

Son glorieux achèvement.

Son dénouement rêvé.

C’est un livre en somme, déjà, solidement broché, qui ne saurait mentir, dont la forme a fait ses preuves.

Il faut vouloir rater sa gaufre.

Je ne tâtonne pas tout à fait dans l’inconnu.

Songez que les pages en sont lignées, des lignes vertes, très fines.

Qui invitent à la galopade, comme un frais gazon.

Et si, parvenu à la dernière page de ce volume, je n’ai rien résolu, je lâcherai l’affaire afin de ne pas m’y morfondre indéfiniment et je passerai la main.

Je ne serais pas surpris qu’alors – vautour s’abattant sur la proie chassée puis abandonnée par le lion – Gorius demande à ce que le sujet lui soit remis.

Ha ! l’opportuniste !

Voyez comme il est !

Sans honte ni scrupule.

Il bénéficiera de mes travaux.

Il en cueillera les fruits.

Puis les lauriers.

Il empochera tous les profits du brevet.

Je prends le risque.

Dès à présent, je peux jurer que je m’en fiche.

Grand bien lui fasse s’il prospère sur mon génie et sur sa malhonnêteté et si jamais le remords ne le visite.

C’est moi pourtant qui aurai donné au monde ce nouveau fils.

Ce nouvel avenir.

Je mourrai avec cette fierté secrète, intime, plus belle peut-être de n’être pas soucieuse de reconnaissance et de gloire.

Quant à Gorius, j’ai toujours su qu’il était ce profiteur.

Ce plagiaire.

Et cet escroc.

Cette infamie que je subodore et annonce le confirme en tout point.

J’avais raison.

De quoi se nourrit mon sujet ?

Telle fut la première question qui se posa à moi. Elle revêtait comme on l’imagine un caractère d’urgence.

Sa vie dorénavant était entre mes mains et il n’y a que l’étrangleur pour se réjouir d’une pareille responsabilité.

Je ne pouvais le laisser s’anémier et dépérir.

Je disposai donc à même le sol une écuelle d’eau, considérant que ce besoin est le mieux partagé et que nulle vie ne peut en faire durablement l’économie.

D’ailleurs, si une goutte suffit au cactus comme au chameau, vous remarquerez qu’ils se la disputent.

Je ne le vis pas boire.

Ni s’abreuver ni pomper.

Je veillai pourtant mais l’attente se prolongea et je m’assoupis.

Lorsque je chus de la banquette et conséquemment m’éveillai, l’écuelle était vide.

C’était une bonne chose.

Cependant, j’avais dormi un moment et le phénomène de l’évaporation pouvait s’être invité dans l’expérience.

Quant à la privation de nourriture solide, celle-ci fût-elle constituée de microscopiques nutriments, si elle se révèle dommageable aussi, bien sûr, après un certain temps, elle demeure plus allègrement supportable.

Pas de précipitation.

Le jeûne aussi possède ses vertus.

C’est quelquefois la satiété qui nuit, comme on l’observe par exemple chez l’antilope quand la lionne est repue.

Je devais d’abord déterminer avec précaution, relativement à la complexion particulière de mon sujet, le régime le mieux indiqué pour lui.

Il ne toucha pas au pain que je lui laissai un soir.

Des feuilles de salade, le lendemain, n’eurent pas davantage de succès.

De la belle ortie du jardin, pourtant.

Des noix ? Une pomme ? Il n’en voulut pas.

Je commençais à éprouver quelques inquiétudes même si sa vitalité ne semblait pas encore entamée.

Ni son inertie, d’ailleurs.

Je sacrifiai la moitié de la truite aux amandes de mon dîner.

Toutes les arêtes furent pour lui.

Et la tête.

J’eus un instant de satisfaction (amère, car je me pourléchais déjà de ses bonnes joues) en découvrant au matin qu’il n’en restait rien.

Toutefois, les blattes et les fourmis qui grouillaient encore dans l’assiette m’éclairèrent sur ce qui s’était réellement passé.

Elles avaient profité du festin.

Il n’y avait aucunement pris part.

Ni même du bout des lèvres en les dévorant à leur tour.

Je progressais malgré tout dans la connaissance de mon sujet.

Ni herbivore ni piscivore ni insectivore, cela était acquis à présent.

Et constituait aussi un nouveau motif de crainte, car alors il ne pouvait être que carnivore.

Et j’avais moi-même sous cet angle-là tout pour lui plaire.

Tandis que Gorius me semble dépourvu aussi de cette qualité essentielle du pédagogue.

Il n’en reste pas moins que je ne tenais pas non plus à m’impliquer tout de suite autant dans cette entreprise.

Jusqu’alors je ne m’étais pas représenté mon sujet comme une menace – une tuile, un parasite, un importun, sans doute, une menace, non –, surtout en le voyant si faible, si hésitant, à demi enfoui encore dans les limbes cotonneux de sa vie antérieure.

L’énigme qu’il constituait tenait d’ailleurs peut-être à son défaut de contour, de constance, à sa propre indécision.

Quelque chose en lui excédait son être propre.

Ce n’était peut-être que l’avenir qui lui était promis.

Où se jouerait aussi le destin de toute vie terrestre.

À commencer donc par la mienne.

Si du moins il me considérait effectivement comme un gâteau de viande, une source de sang.

J’allais devoir faire preuve de prudence, me tenir sur mes gardes.

Je n’ai que deux jambes, qui me suffisent pourtant pour le trot (quand je suis à califourchon), je ne suis donc pas disposé à en sacrifier une, ni même pour assouvir ma passion de la recherche.

D’autant que j’ai déjà un voisin unijambiste et que, deux sur le même trottoir, la concurrence serait trop rude.

Je veux bien payer de ma personne, certainement pas la laisser dévorer vive.

Je ne serai pas avare de mes heures ni de mes soins, j’entends le rester de mes doigts et de mes orteils.

Quant à mon séant, si chaste qu’une fessée le fait rougir, imaginez comme il serait mortifié par une morsure.

 

Et c’est pourquoi, il y a deux jours, j’ai poussé la porte de L’Arche de Noé, l’animalerie de mon quartier, pour y faire provision de souris blanches.

Vous possédez un serpent ? interrogea le vendeur.

On peut dire ça, répondis-je évasivement, mais il vit bien que je louvoyais moi-même et sans doute pensa-t-il que j’achetais ces souris pour ma consommation personnelle.

Ma foi.

Tandis que de la cerise on ne mange pas la queue.

J’en pris une douzaine.

C’était préjuger naïvement de l’appétit du sujet.

À peine s’il rongea les moustaches d’une.

Et encore, le soupçon me vint que celle-ci avait pu être victime de l’une ou l’autre de ses congénères.

Je les laissai pourtant une nuit de plus grouiller dans le sous-sol.

Peut-être son instinct de prédateur était-il endormi, anesthésié.

Il manquait de pratique ces derniers temps.

Ses techniques de chasse allaient lui revenir.

Désagréable surprise au matin – formule péniblement tautologique, j’en demande pardon aux autres hypocondres –, je retrouvai mon sujet salement amoché par les rongeurs.

J’en vis même un qui mâchait encore avec délectation un lambeau de celui-ci (ou était-ce une page de mon registre ?).

J’écrasai la bête avec le talon.

Il en restait onze encore dont mes vibrisses percevaient l’invisible remue-ménage, les couinements, les gratouillements.

J’ai dû faire appel au chat de la voisine.

Minou... Minou...

Il ne lui a pas fallu longtemps pour me débarrasser d’elles.

Ni à moi de ce complice compromettant.

Minou... Minou... le dessert est dans le puits !

.........................

Il est temps.

Nous allons aujourd’hui commencer les exercices.

Je dois évaluer les aptitudes de mon élève, savoir si je peux m’appuyer sur quelques acquis, à défaut sur quelques dons naturels, ou si, comme je le redoute, nous partons de zéro.

Zéro disposition.

Zéro compétence.

Et que tout reste à faire.

Je compte au moins sur les réflexes élémentaires.

Rétractation.

Dilatation.

Cela suffira sans doute si je parviens à articuler ma leçon à ce double mouvement.

La menace et la récompense agiront comme déclencheurs.

Il importe que je m’impose rapidement et de façon incontestable comme le maître.

C’est d’abord cette figure altière qu’il me faut incarner pour mon élève.

Une figure qui lui inspire crainte, respect, admiration, amour aussi, et aversion bien sûr, car le bon éducateur doit savoir, quand il le faut et donc également quand il ne le faut pas, s’ériger en contre-exemple, en parfait repoussoir et, quoiqu’il lui en coûte, une fois par jour, fouetter son fils.

Le dégoût et l’effroi obtiennent ce qui se refuse à la flatterie et à la caresse.

Je m’inflige là une grande violence.

Mon cœur est tendre, je répugne par nature à toute forme de coercition.

Je vais donc fouler aux pieds mes principes les plus sacrés en même temps que cet innocent et que cela soit pour la bonne cause n’amoindrit qu’à peine mon remords si cela, en effet, gâche un peu mon plaisir.

Avec quatre de mes vieilles ceintures – c’est donc pour cela que je les conservais, tout s’éclaire ! et baigne même dans une lumière de paradis –, celles-ci reliées par une cordelette passée dans leurs boucles, je me suis confectionné un martinet qui claque bien.

Clac ! (la preuve)

Je constate déjà quelques transformations, certainement dues à ses nouvelles conditions d’existence.

Vont-elles dans le bon sens ? Il est trop tôt pour le dire.

Il reprend des couleurs, incontestablement.

Le mauve, le vert pâle.

Il est aussi moins agité.

J’ai remarqué des traces grasses sur le drap que j’ai étalé au sol.

Du suint ?

Du suif ?

Je ne sais pas.

Aurait-il pris du volume ? C’est l’impression que j’ai, mais il faudra que je le mesure et le pèse plus précisément.

Et pour cela parvenir d’abord à le percevoir plus nettement dans cette pénombre.

Sans doute vais-je devoir fabriquer moi-même les instruments idoines, car je ne possède rien qui fasse l’affaire dans mon outillage.

(Ni dans mon arsenal.)

Et je ne vois pas très bien auprès de quel commerçant me fournir.

Moi qui me croyais équipé pour traiter ou affronter tous les cas de figure ! Je n’aurai pourtant besoin ni de mon oscilloscope ni de mon trébuchet.

C’est un détecteur de particules qu’il me faudrait.

Une chambre à brouillard.

Celle de Wilson ou celle de Langsdorf peut-être me permettraient d’observer ce muon tout à loisir.

À moins que la chambre à bulles de Glaser ne soit mieux indiquée en l’occurrence.

J’hésite.

Ou encore la chambre à étincelles, qui semble promettre une fulgurante élucidation.

C’est le même embarras du choix que dans les grandes surfaces du meuble et de la literie.

Je vais réfléchir.

En parler à ma femme.

Je repasserai.

Commencer par faire place nette sur l’établi.

Mais je garde l’étau.

Il se peut que j’aie à immobiliser le sujet à un moment et à un autre.

Penser aussi à fixer des fers au mur, à acheter une chaîne.

Je n’ai pas eu le temps de me préparer.

J’improvise, ce n’est pas dans mes habitudes mais peut-être n’y a-t-il pas en effet de meilleure méthode dans un cas pareil.

Ce cas à nul autre pareil.

Ne pas user de protocoles, ne pas appliquer de procédures contraignantes, le laisser plutôt venir.

Adapter la leçon au fur et à mesure, en fonction de ses réactions.

Modifier le traitement en cours s’il ne produit pas les effets escomptés.

Sachant que je m’attends à tout.

J’énonce pour moi seul quelques règles encore.

Mettre pour l’heure de côté mes autres travaux.

Cela freinera bien sûr sérieusement l’avancée de la recherche dans ces domaines, mais je dois me concentrer absolument sur mon étude.

De même, renoncer à toute vie sociale, hormis les strictes obligations que je bornerai aux obsèques de mes proches et autres ennemis et aux cérémonies d’hommages (célébrations, remises de prix, décorations ou diplômes de docteur honoris causa qui viendraient récompenser mes travaux) auxquelles hélas il est impossible de se soustraire sans vexer la terre entière.

Je sors peu, de toute façon.

Nine me le reproche assez.

Je danse plus souvent avec l’ours qu’avec toi, je dîne plus souvent avec le yéti, se plaint-elle.

Elle avait aimé en moi l’homme de science, pourtant, le chercheur audacieux.

Elle savait qu’une vie austère était la condition de mes succès.

Mais notre trait le plus saillant, celui qui séduit d’abord, devient vite la corne qui blesse, la trompe ridicule, une insupportable difformité qui oblige en effet votre infortunée compagne à des contorsions permanentes, à raser les murs, à disparaître quelquefois sous peine d’être constamment meurtrie, comme la pêche qui partage un panier avec le coing.

Des puissants moteurs de mes bulldozers et de mes grues, machines à remuer le ciel et la terre dans mes chantiers secrets, Nine ne perçoit plus que les ronflements qui l’empêchent de dormir.

Puis mon indisponibilité chronique la blesse.

Ton visage est tourné vers l’intérieur, me dit-elle avec amertume.

Hélas, Nine, tu vas me voir moins souvent encore pendant quelque temps et je serai alors si préoccupé, si ombrageux, que tu te demanderas si je suis bien là avec toi.

Ou si j’ai découpé ma silhouette dans du carton pour te donner l’illusion de ma présence tandis que j’œuvre encore à la cave, insoucieux de l’heure, de la faim, mélangeant le jour et la nuit dans l’ampoule trouble comme une fiole de sorcière qui pend au plafond, pardon, Nine.

Pardon, mais je te promets qu’à la fin tu seras fière.

Tu seras fière de toi, fière d’avoir recueilli le monstre, de lui avoir fait une place sur cette terre.

Puis encore m’astreindre à une rigoureuse discipline horaire afin de tenir mon sujet sous la coupe de l’habitude et, pour lui comme pour moi, atténuer la brutalité des séances en les inscrivant dans une rassurante routine.

Cette mise en condition est à mon avis la clé du succès.

Il s’agit de rendre banale autant que faire se peut l’extraordinaire aventure que nous allons vivre.

Pas d’hystérie. Pas de psychodrame surtout.

Nous avons besoin de sérénité, quitte à simuler celle-ci ; cette feinte est d’ailleurs la sérénité même.

Le sage met la tension en boule et laisse celle-ci tourner dans son ventre afin que la préoccupation et le souci n’y trouvent pas de prise où se brancher.

Aux nerfs non plus, il ne doit rien demander.

Faire de leur pelote un cocon.

Mes gestes seront rares et mesurés, sans brusquerie.

Ma parole sera brève.

Qu’est-ce qu’un ordre qui ne fuse ?

Même les expressions de mon visage, je m’efforcerai de ne point les exagérer.

Peu de sourires.

De grimaces à peine plus.

Battre les paupières juste ce qu’il faut pour contenir les larmes inévitables de l’œil qui reste toujours ouvert.

Froncer les sourcils, jamais.

Notes

– Garder mes distances tant que je pourrai redouter un péril, tant que je n’en aurai pas précisé la nature, tant que je n’aurai pas mis au point la parade et la riposte.

– Sans oublier la punition.

– Ne jamais tourner le dos, à l’instar de cet autre savant de mon espèce, August Ferdinand Möbius.

– Isoler le sujet – qu’il n’ait de perspective d’aucune sorte en dehors de celles que je lui offrirai ; constituer son unique ressource.

– Cerner ses besoins, afin de pouvoir l’exposer à de pertinentes privations.

– Régulièrement évaluer sa résistance au traitement (du bout du pied, chaque jour, retourner le corps).

– Le soumettre à l’épreuve du feu, de l’eau.

– Déterminer au plus vite s’il mange ou non ses excréments.

– Faire la part des organes vitaux et superflus.

– Les parties amputées repoussent-elles ?

– La queue ?

– La tête ?

– Tester sa plasticité (comment ? trouver l’outil).

– Quelle est la température favorable à son épanouissement ?

– Celle où il gèle ?

– Celle où il entre en ébullition ?

– (Souffler le chaud et le froid.)

– Sa valeur marchande est-elle estimable ?

– Quelle fourchette de prix ?

– Quel marché ?

– Dois-je me poser en modèle infaillible, en maître intraitable, ou céder sur certains points, faire quelques pas en sa direction ?

– Jusqu’où me compromettre avec lui ?

– Ne pas négliger non plus mes intérêts dans cette affaire.

– Ne pas bouder mon plaisir.

Et d’ailleurs, je me demande si je ne vais pas commencer par opérer quelques prélèvements.

Des humeurs, des fibres, des cellules, des tissus.

Aux fins d’analyse.

J’ai les pincettes, les ciseaux, les scalpels, les seringues, les grattoirs, les canules, les drains.

Tout le nécessaire.

La gouge, l’herminette, la dégauchisseuse, le tranchoir.

J’ai le coupe-papier, le cutter, le massicot.

Je pourrais m’en tenir aussi à une approche strictement psychologique.

Je crains de le brusquer, qu’il se referme si je fais étinceler mes lames.

Mais pousser le sujet dans les retranchements de sa psyché est une autre violence, plus intrusive encore, et qui peut aussi léser, du moins ulcérer, certains organes sensibles.

J’ai pensé également installer au sous-sol une caméra de vidéosurveillance et observer sur un écran depuis mon salon les agissements, évolutions et involutions de mon sujet. Cette idée présente des avantages. Je poserais le moniteur sur le buffet.

Nous aurions désormais cette distraction.

Les soirées sont d’autant plus longues qu’elles sont précédées de tout un après-midi.

Nine s’intéresserait peut-être à ce film au suspense haletant, aux rebondissements permanents.

Ce serait une façon de la concerner, de l’impliquer pour une fois dans l’entreprise.

Elle me regarderait exécuter mes passes en les saluant d’un mouvement d’éventail et d’un olé ! admiratif.

À la volée, sans ordre ni tri, sans méthode, quelques premières observations destinées à clarifier les choses puis à établir un plan d’action cohérent voire un schéma narratif mieux construit pour la poursuite de l’expérience.

– Fébrilité du sujet – furtif, fureteur ; de ce fait plutôt insaisissable.

– Préfère l’ombre, les recoins. Tendance à s’enterrer, à s’enfouir.

– Aptitude au dédoublement à confirmer (ce serait une vraie tuile, ne le cachons pas.)

– Ronge l’os et le papier (ne rien laisser traîner, surtout pas ce registre ni mes doigts dessus).

– Sommeil agité, bruyant. Ses rêves semblent hantés de très anciennes visions. Ses spasmes convulsifs rappellent étrangement les secousses orogéniques des premiers âges de la Terre.

– Les hurlements du chien de la voisine ne le font pas frémir ; il paraît même éprouver du contentement à les entendre (aurait-il été brièvement élevé par une louve ?).

– Ses laisses et déjections sont assez répugnantes et le nettoyage est pour moi (mais il boit son urine).

– L’étude comparée ne donne rien, faute de sujet comparable (une tentative avec la poésie médiévale n’ayant rien apporté de concluant).

– La brosse, maniée dans un sens ou dans l’autre, ne sait que rebrousser son poil.

Il réagit à l’acide (en produisant sans originalité des mouvements désordonnés et une fumée âcre), mais le jus de citron ne lui fait pas même cligner un œil.

Je ne songe pas à exercer sur lui une violence gratuite, empreinte de cruauté. Il ne me viendrait pas à l’idée, par exemple, de lui arracher une patte, un tentacule, une antenne, une aile ou une oreille.

Non, il s’agit juste de le stimuler, d’évaluer ses réflexes, sa résistance, la nature de sa sensibilité.

Quand je le griffe avec l’ongle, il ne bronche pas.

Mon talon sur lui ne provoque aucune rébellion.

Le crissement d’une craie, le froissement du papier d’aluminium, les grincements de dents, rien de tout cela ne l’émeut.

Les fortes odeurs d’ail et de chou ne l’excitent pas davantage.

Le saut hors de l’eau de la tanche, le bris d’un verre de lunettes, le bloc de banquise qui se détache, le nylon qui crépite, la pantoufle qui manque, le journal qui tache le vêtement clair, les couleurs qui jurent, il n’est pas affecté par ces événements qui nous dévastent.

De là à parler de sagesse…

Est-ce lui qui va me donner la leçon, qui va m’apprendre à vivre ?

Cela reste à voir.

Car tout de même, je l’ai signalé, l’acide attaque un peu ce marbre.

Je l’ai vu se rétracter, se flétrir, former des bulles.

Je ne saurais dire pourtant si toutes ces réactions expriment le mécontentement, le malaise, le désagrément, si elles témoignent d’une certaine bonne volonté, du désir de faire ce que j’attends de lui, ou si elles sont au contraire autant de manières de m’induire en erreur, si elles relèvent encore d’une stratégie de dissimulation.

Des manifestations de sa volupté ?

Mais non, voyons, quelle hypothèse absurde !

N’est-ce pas ?

N’est-ce pas ?

Il m’a été confié, nu, hirsute et très agité.

J’ai déjà obtenu de lui qu’il se tienne droit, à peu près immobile.

Il cache désormais sa nudité farouchement.

Ce sera donc le premier enseignement qu’il aura reçu de moi : la pudeur.

On m’objectera peut-être (j’entends déjà la voix de rogomme d’un certain Gorius) que c’est ainsi l’aliéner, le contraindre, l’enfermer dans un système de conventions et de convenances qui pourrait bien m’empêcher d’atteindre jamais son cœur.

Pour manger la châtaigne, il est en effet préférable de rompre délicatement son écorce.

Puis il serait absurde, avant d’y porter les dents, de la réintroduire tout entière dans une autre bogue épineuse.

Ai-je prétendu le contraire ?

La sauvagerie du sujet rendait son abord difficile. Un coup de patte était toujours à craindre.

Mais la camisole et les entraves d’une trop stricte éducation risqueraient d’abolir son idiosyncrasie et d’ôter conséquemment à notre étude tout son intérêt.

Tu commences trappeur, tu finis vendeur de tapis.

Tant pis pour les périls encourus, je dois relâcher la pression, trouver la zone de contact entre nous sans subir sa loi ni imposer la mienne, me défier et me défaire moi-même en premier lieu de ma bonne éducation et de son prosélytisme consécutif.

L’étrangeté de la situation m’oblige à m’adapter.

Ainsi le corps par empathie devient-il rouge dans le feu.

Puis noir dans la cendre.

Rien n’a été prévu pour aborder un cas pareil.

Cas pareil, n’y a pas.

Je ne peux m’inspirer d’aucun précédent.

Il n’existe pas de jurisprudence ni de littérature sur la question.

C’est nouveau pour l’homme.

 

.........................

Huit jours ont passé depuis que j’ai écrit les lignes qui précèdent.

Huit jours d’angoisse et de tourment.

Il s’est échappé !

Je suis descendu à la cave comme chaque matin et il n’y était plus !

Aucune trace.

Volatilisé, l’animal !

J’ai pensé d’abord qu’il s’était planqué dans un coin, cela lui arrive, il sait se réduire à peu de chose, se recroqueviller dans sa peau de chagrin.

J’ai attendu qu’il pointe son museau.

Après quelques minutes, c’est l’inquiétude qui a montré le sien (un groin).

J’ai bousculé les meubles, retourné la paillasse.

J’ai même arraché les plinthes.

Puis lancé mon furet dans les canalisations.

Rien.

 

Avait-il rejoint la vie sauvage ?

Les limbes d’avant sa conception ?

L’avorton s’était-il glissé dans le carton des esquisses, des projets fous, des tentatives abandonnées, non viables, d’où il n’aurait peut-être jamais dû sortir ?

S’était-il fondu au contraire dans la foule, dans la masse, anonymement, absorbé par la banalité, soudain respectueux de ses codes, rétabli dans la norme ?

Je soupçonnai un moment Gorius.

Regrettant finalement d’avoir laissé filer ce sujet en or, instruit peut-être par quelque indiscrétion des premiers succès de mon traitement – car je suis sur la bonne voie –, il aurait réussi à s’introduire chez moi, à kidnapper l’otage pour le séquestrer dans sa propre planque.

Je fis appel à la police et suggérai aux enquêteurs d’inspecter sa cave.

De fouiller ses puits.

Puis d’envoyer la sonde plus bas, dans les profondeurs de son âme vile.

Rien.

Alors il faut retourner son jardin au bulldozer, dis-je, adaptant pour notre époque la leçon de Voltaire.

 

Car, bien évidemment, Gorius n’aura pas su comment aborder un tel sujet, comment s’en saisir – par les oreilles ou par la queue ? – et développer ses potentialités, cet impuissant, cet esprit sec, ce cœur racorni !

Tout ce qu’il touche se fossilise avec l’os de ses doigts maigres, contaminé irrémédiablement par leur paralysie.

Mais les fouilles que je préconisais en me fondant sur un faisceau d’indices et de preuves convergents – ma répugnance pour le bonhomme, ma haine d’icelui et l’aversion qu’il m’inspire, pour n’en citer que trois qui ne sauraient coïncider et se rejoindre si bien du seul fait du hasard – furent incompréhensiblement jugées prématurées.

On ne poussa pas non plus très loin les vérifications de son alibi – il aura très bien pu s’absenter quelques instants, commettre son forfait puis reprendre tranquillement sa place parmi les intervenants de ce colloque pékinois – ni la perquisition de son domicile.

Et certes, il apparut plus tard que le disparu ne pouvait s’y trouver puisqu’il n’avait pas réellement fui ma maison, comme je ne vais pas tarder à le révéler, mais je demeure persuadé que de plus sérieuses investigations menées dans ce trou à rats auraient mis au jour bien des turpitudes.

On eût élucidé certaines affaires ténébreuses.

Des mères de famille éprouvées par de longues années d’incertitude auraient pu faire leur deuil enfin, penchées sur les fragments d’un petit crâne.

Et l’on eût rendu leur liberté à de nombreux innocents injustement condamnés et emprisonnés.

Réhabilité Landru peut-être.

Et si pourtant rien de compromettant n’avait pu être découvert, au moins eût-on aéré un peu ce cloaque, mesure qu’exige la simple humanité pour sauver de la suffocation les cafards endémiques qu’il abrite.

Mais quel soulagement au bout de l’inquiétude !

Rappelez vos chiens !

Il est là, contre le mur tapi.

Invisible du fait de son mimétisme homochromique et homotypique, il se confond avec les lézardes, les coulures, les moisissures.

Il n’a jamais bougé d’ici et, tandis que nous explorions le sous-sol, toutes portes battantes, il n’a pas cherché à fuir.

Au contraire, il s’incruste dans le salpêtre.

Il tente de se glisser sous la calcite.

J’en arrive maintenant à penser que c’est lui qui m’a trouvé, lui qui, par des chemins détournés (mais il s’agissait aussi de passer au large de la lugubre propriété de Gorius), est venu jusqu’à moi, porté par l’ardeur de son désir.

De son amour.

Ou de sa faim, on ne démêle jamais très bien toutes ces passions.

Il m’a choisi comme hôte et j’ai cru l’accueillir.

À présent, je suppose qu’il va me dévorer le ventre.

Il va me sucer la cervelle – n’a-t-il pas commencé ?

Nichera-t-il dans le creux de mon oreille, ce parasite ?

Ou dans mon rectum ?

Va-t-il pondre sous mes ongles ?

Imagine-t-on une forme nouvelle de contagion où le malade se débarrasserait de son mal en contaminant quelqu’un d’autre ?

Serait-ce donc bien Gorius, tout compte fait, qui m’a refilé cette saleté ?

Qui a introduit chez moi le bacille afin de me corrompre, afin que je devienne Gorius à mon tour, à sa place, et se trouver lui-même soulagé du même coup de cette lamentable et monstrueuse complexion ?

Il entend se défaire des formes de son être, les greffer sur moi.

Il m’a envoyé le microbe.

Ce poison va se répandre dans tout mon organisme, me transformer de l’intérieur, vicier mon sang, pervertir ma pensée même.

Vais-je devoir me protéger, porter des gants, un masque, une combinaison intégrale, isolante, antiradiation, antibactérienne, avec un système de ventilation intégré ?

Ce que j’ignore encore, à vrai dire, le point qu’il me faut d’urgence éclaircir, c’est le degré de duplicité ou de malice du sujet.

Agit-il en connaissance de cause ?

Obéit-il à une stratégie ?

Cherche-t-il à faire de moi sa dupe ?

Ou suis-je moi-même à mon insu, par mes interprétations délirantes ou paranoïaques, l’instigateur de cette relation vicieuse à laquelle il ne prend part en réalité que comme objet de fantasme dépourvu d’initiative ?

Se pourrait-il – oh ! toutes ces questions si froidement formulées me gercent les lèvres ! –, se pourrait-il qu’il n’existe que dans la mesure et dans l’instant où je me préoccupe de lui, qu’il ne respire en somme que dans mon propre halètement comme l’amante pâmée du nécrophile ?

Ce parasite serait mon ami imaginaire ?

Et si peu à peu, dès lors, il s’incarnait en moi, s’il envahissait mon être déserté – j’ai si peu le souci de moi –, s’il prenait goût comme un cancer à la moelle de mes os ?

Il va vouloir que mes nerfs l’électrisent.

Il va vouloir se parer de ma dépouille, de ses rayures, de ses ocelles, de ses irisations.

J’héberge peut-être en toute innocence mon assassin.

Je laisse voleter autour de moi et faire son nid dans mes cheveux l’insecte nécrophage qui fore un tunnel dans mon crâne.

Il se nourrit déjà de moi.

Il loge dans mon cerveau.

Il détourne mes pensées.

L’agitation de mon sang signale la présence d’un vampire.

Méfiance.

Et s’il finissait par planter pour de bon ses canines dans mon aorte ?

 

.........................

Afin de le tester, d’évaluer ses dispositions, afin aussi de donner un tour plus concret à cette étude, j’ai fait l’acquisition aux puces d’un jeu complet de caractères d’imprimerie provenant d’un fonds de typographe failli comme ils le sont tous.

De belles lettres de plomb hautes de sept centimètres, individuellement logées dans les cases d’une boîte en bois semblable à une valise, dotée d’une solide poignée de cuir jaune à surpiqûres bleues.

A-t-il la faculté d’acquérir le langage, l’usage au moins de quelques mots, c’est cela que je veux éclaircir.

Si je parviens à lui faire comprendre la correspondance entre la chose et son symbole alphabétique, établir ce lien, admettre cette équivalence arbitraire, alors son éducation ne sera plus qu’une question de patience.

Je disposerai des moyens qui me font défaut pour l’instruire.

Et même pour l’enfumer et le corrompre.

D’abord, il tâtonne.

Je me demande s’il possède assez de force pour mouvoir ces lettres, pour les extraire de leurs cases et les assembler.

Ce sont les pions de notre alphabet, je peux écrire avec les mots papillon ou flocon en les disposant avec art, ça reste du plomb.

On m’a compris : je voudrais en cribler ce petit gibier.

Au moins, les lui enfoncer dans la tête.

Enfin, quand je dis tête, je m’exprime métaphoriquement, on m’aura encore compris.

Décidément, c’est nouveau pour moi.

Et donc, pour commencer, il les effleure.

Il se coule entre elles.

Il semble avoir une préférence pour celles qui sont percées, le B, le O, le P.

Il les explore, il entre dedans comme le souriceau dans les trous du gruyère.

Il s’y cache.

Il s’en fait des bracelets, des bagues.

Puis il repère le S et c’est lui qu’il épouse.

Il y a dans sa nature ondoyante et versatile quelque chose qui se reconnaît dans ce caractère et je veux croire que ce qu’il a de divers, de multiple, s’y retrouve aussi.

Instinctivement, il a deviné que le S était la marque du pluriel !

Le sens de ces symboles lui apparaît.

Il les déchiffre !

Bientôt, nous allons pouvoir en user pour établir un vrai contact et communiquer enfin !

Mais je m’exalte sans doute car le X lui inspire une répugnance évidente.

Il tourne autour sans oser le toucher.

Ces deux inconnus semblent peu désireux de démêler l’énigme qu’ils représentent l’un pour l’autre.

Alors je retourne la valise à compartiments, je renverse les caractères et je reprends mes observations.

Il commence par déplacer les plombs.

Essaierait-il de former des mots ? Il sera vite limité par l’impossibilité d’utiliser deux fois la même lettre.

Si je constate que ses efforts vont dans ce sens, je lui fournirai des cartons découpés ou, pourquoi pas, des tampons encreurs.

Nous n’en sommes pas là.

Et puis, qu’écrirait-il ?

Continuer : partie 2 sur 3