LA Conspiration DES Milliardaires - Tome IV - La revanche du Vieux Monde

Gustave Le Rouge et Gustave Guitton · Chapitre 16 sur 21

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LA Conspiration DES Milliardaires - Tome IV - La revanche du Vieux Monde

CHAPITRE XVI La folie de Harry Madge

CHAPITRE XVI

 

 

La folie de Harry Madge

 

Au bout de quelques jours, William Boltyn s’était accoutu-mé à la vie française et avait fini par y prendre goût. Il hantait les théâtres, les concerts, toujours suivi d’Aurora qui était dans un véritable ravissement.

La jeune femme avait acquis, chez les grands couturiers, des toilettes merveilleuses. Elle avait fait louer, par William Bol-tyn, un petit hôtel au bois de Boulogne, et elle commençait à être citée dans les chroniques mondaines comme une des hé-roïnes de l’élégance.

Le vieux Yankee lui-même sortait maintenant, le gardénia à la boutonnière ; et tout en maugréant tout haut contre sa fille qui lui faisait perdre son temps – incalculablement précieux – il ne pouvait s’empêcher de penser, tout bas, que la vie parisienne avait bien son charme.

– Tu connais, lui disait Aurora, le proverbe de chez nous : « Voir Paris et puis mourir. » Crois-tu maintenant qu’il ait rai-son ?

Tout en bougonnant, William Boltyn répondait :

– Je connais aussi cet autre : « C’est en Amérique qu’on sait gagner des millions ; c’est à Paris qu’on sait les dépenser. »

 

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Cependant William Boltyn ne perdait pas de vu les choses sérieuses. Les milliardaires, qui comptaient de nombreuses créatures parmi les membres du parlement américain, l’avaient chargé de diverses missions confidentielles.

S’occupant de ses plaisirs le soir, le milliardaire expédiait, dans la matinée, les affaires de son usine de Chicago. L’après-midi, il faisait des visites à certains personnages importants de la colonie américaine.

Dans ces milieux vaguement au courant de l’immense complot tramé contre l’Europe, la ferme réponse du ministre aux prétentions américaines avait produit un certain étonne-ment. La prudence yankee hésitait à s’embarquer à la légère dans une guerre grosse de conséquences. Enfin les bruits qui couraient sur certaine découverte merveilleuse, capable de mettre la France en état de résister aux armées du monde en-tier, achevaient de donner beaucoup d’incertitude aux diplo-mates yankees.

William Boltyn rentra, un soir, de la plus méchante hu-meur. Il rudoya presque Aurora, dont un de nos artistes capil-laires les plus en vogue était en train d’onduler la belle cheve-lure blonde.

Miss Boltyn se disposait à partir pour l’Opéra où elle avait louée une loge dès son arrivée.

– Vous savez, ma fille, dit-il d’un ton rogue, que votre an-cien époux me procure encore des ennuis. Lui, Ned Hattison et son beau-père se sont coalisés et viennent de faire une décou-verte qui, paraît-il, est de nature à causer un grave préjudice à nos projets.

– Que m’importe ! repartit aigrement Aurora. M. Olivier Coronal est un homme pour qui j’ai gardé beaucoup d’estime. Il

 

– 243 – lutte pour ses idées comme vous luttez pour votre ambition ; il est dans son rôle. Je n’ai rien à voir dans toutes ces haines.

– Ah ! vous êtes bien toujours la même, s’écria le Yankee avec emportement, une fille ingrate et égoïste. Vous vous mo-quez de mes projets les plus chers, quand vos caprices féminins n’y sont pas intéressés. Mais, sachez-le bien, je vaincrai ces gens que je trouve toujours en travers de ma route. Je ne reculerai pour cela devant aucun moyen ; et d’abord, dès demain, je vais m’entendre avec nos hypnotiseurs, et je saurai, par eux, ce que vaut vraiment cette fameuse découverte. De plus, ils me met-tront en communication avec Harry Madge, dont j’attends d’utiles conseils dans la situation présente. Si cette découverte est aussi merveilleuse qu’on le dit, nous aurons vite fait de nous l’approprier.

– Vous m’emmenez ? demanda tristement Aurora qui ve-nait de piquer dans ses cheveux un superbe diadème de rubis couleur sang de pigeon.

– Non, répondit froidement le milliardaire, j’irai seul.

Il sortit, non sans avoir jeté un regard moitié fâché, moitié content sur Aurora, vraiment éblouissante dans sa toilette de soie vert Nil, rehaussée de broderies incrustées de petites éme-raudes. La jeune femme était, certes, dans l’épanouissement de sa beauté.

Le lendemain, dans la matinée, William Boltyn se faisait conduire rue de la Chine et frappait à la porte des frères Altidor.

Après quelques minutes d’attente, pendant lesquelles il se sentit observé à travers le grillage serré d’un judas, le milliar-daire put pénétrer dans l’enclos envahi d’herbailles et de végéta-tions folles.

 

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Les frères Altidor, au courant de son influence dans l’association des milliardaires, le reçurent avec mille marques de respect.

– Nous sommes heureux de votre présence à Paris, dit Jo-nas, car il nous arrive, depuis peu, des choses étranges. Nous avons été certainement dépistés. Des individus de mauvaise mine nous suivent lorsque nous sortons, et rôdent continuelle-ment autour de notre maison. Je tremble que l’on ne se soit aperçu de nos agissements. Nos moindres gestes sont observés.

Les deux frères avaient fait entrer William Boltyn dans une des salles du rez-de-chaussée qu’ils avaient réservées pour eux seuls.

En quelques mots, William Boltyn mit les deux frères au courant de la situation.

– Nous savions à peu près ce que vous nous dites, affirmè-rent-ils. Si nous nous sommes tenus dans une certaine réserve, c’est que nous sommes forcés, par la délicatesse même de notre mission, à beaucoup de prudence et à beaucoup de précautions.

– Pourtant, intervint Jonas, vous voyez que toute notre discrétion ne nous a pas empêchés d’être découverts. Du moins je le crains. Nous y remédierons, d’ailleurs.

– Mais, objecta William Boltyn, grâce à votre faculté de lec-ture à distance, ne pourriez-vous pas projeter votre volonté et celle de vos hommes sur la demeure des ingénieurs français, et me renseigner exactement sur l’importance réelle de leur dé-couverte ? Je ne vous cacherai pas mon inquiétude ; on assure, à mots couverts, dans certains milieux, que maintenant l’Europe ne craint plus rien, et que cette invention la met en état de résis-ter à des forces inimaginables. Je serais bien aise de savoir à quoi m’en tenir sur ce point.

 

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– Nous ne pouvons malheureusement vous satisfaire, ré-pondit Jonas Altidor. Notre volonté, que des années de pra-tiques continuelles ont pourtant rendue très puissante, ne réus-sit pas à percer le mystère dont s’entourent les ingénieurs. Il règne autour d’eux comme des effluves de sentiments qui nous sont hostiles. Ils doivent s’occuper beaucoup de nous. Après bien des tentatives toujours infructueuses, nous avons dû re-noncer à savoir ce qu’ils font.

– Diable ! grommela William Boltyn, j’aurais bien cepen-dant donné vingt mille dollars pour être renseigné sur la nature de cet appareil dont la presse parisienne, tout entière, chante mystérieusement les louanges.

– Oh ! vous savez, dit un des deux frères, ces bruits ne re-posent peut-être sur rien d’exact. En elle-même, l’invention est sans doute insignifiante : quelque jouet de salon, quelque ma-chine curieuse. Il n’y a pas là de quoi vous effrayer. Nous avons bien engagé la lutte. Une partie de nos hommes est déjà passée en Angleterre. Jusqu’à preuve du contraire, je tiens que toutes les chances de succès sont de notre côté.

– Je veux bien le croire, murmura le milliardaire en soupi-rant presque malgré lui, comme si un pressentiment venait de traverser son esprit… Et Harry Madge, reprit-il, pouvez-vous me donner de ses nouvelles ? Je sais que vous correspondez télépa-thiquement avec lui.

Les deux frères se regardèrent… Ils semblaient embarras-sés par la question de leur visiteur.

Jonas qui, en toutes choses, montrait plus de résolution que son frère, se décida le premier à parler.

 

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– Vous nous trouvez, dit-il, dans une mortelle inquiétude au sujet de notre chef. Là aussi il se passe quelque chose d’étrange et que nous ne pouvons pas définir. Depuis quarante-huit heures, les communications télépathiques sont rompues entre nous et Harry Madge. Sa volonté, d’ordinaire si puissante, si lucide, a l’air de traverser une crise épouvantable où elle se débat, s’agite, se meurtrit, ne parvient pas à se ressaisir, et me-nace de sombrer tout à fait. Nous avons dû renoncer à lui transmettre les documents que nous avons déchiffrés avant hier. Nous sentons bien que sa volonté est fixée sur nous ; nous en constatons les effets ici même ; mais elle ne nous répond pas. Nous l’interrogeons en vain.

William Boltyn écoutait avec attention. Un pli dur barrait son front ; ses sourcils se rejoignaient presque.

– Que voulez-vous dire ? demanda-t-il. Quelle explication donnez-vous à ces phénomènes ?

– Aucune, pour le moment, répondit Jonas. Nous atten-dons les événements avec impatience. Harry Madge doit sans doute être malade… Si vous voulez monter avec nous au pre-mier étage, son fantôme vous apparaîtra dans une des chambres où, depuis deux jours, il ne cesse d’errer, en grinçant des dents.

– Mais certainement, fit William Boltyn, chez qui la curio-sité l’emportait sur la crainte.

– En tout cas, recommandèrent les deux frères, soyez pru-dent ; ne proférez aucune parole. Il est très irritable en ce mo-ment. Nous avons dû enlever tous les meubles qui étaient dans la chambre où il se promène et semble se plaire. Les chaises, les tables se soulevaient, se heurtaient contre les murailles.

Très impressionné bien qu’il n’en voulût rien laisser voir, William Boltyn suivit les Altidor, qui le conduisirent le long d’un

 

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étroit corridor, et s’engagea avec eux dans un escalier qu’éclairait faiblement une veilleuse. L’atmosphère était humide et chargée de senteurs de moisissure, dans cette maison dont les fenêtres ne s’ouvraient jamais. Les pas résonnaient lugubre-ment sur les dalles. Boltyn se sentait inquiet. De légers frissons lui parcouraient l’épiderme.

Au premier étage, Jonas déposa la veilleuse dans une sorte de niche qui avait dû servir jadis à loger une statuette, et ouvrit une porte, dans l’ombre.

– Entrez, dit-il au milliardaire, et tenez-vous immobile.

Tout d’abord William Boltyn ne distingua rien, sinon, à l’extrémité de la chambre, d’imperceptibles filets de lumière qui filtraient entre les fentes des volets.

– Je ne vois pas, allait-il dire.

Mais il se souvint qu’on lui avait recommandé d’être silen-cieux. Peu à peu ses yeux s’habituèrent à l’obscurité. Au bout de quelques minutes, il commença d’apercevoir une forme indis-tincte qui se déplaçait dans l’ombre et semblait agitée de mou-vements désordonnés. Puis il distingua un visage décharné, et il reconnut l’étrange coiffure surmontée d’une boule de métal et le pardessus du vieux spirite. Il vit une main, chargée de bagues, s’élever lentement.

Le fantôme de Harry Madge, tantôt exécutait de brusques volte-face, tantôt s’avançait majestueusement, comptant ses pas, la tête droite, le regard fixe et avec des gestes de comman-dement. Parvenu à l’extrémité de la chambre, il se retournait avec lenteur et recommençait de s’avancer avec la majesté d’un empereur entouré de sa cour. Ses longues mains diaphanes s’étendaient en avant comme pour bénir, comme pour protéger d’invisibles assistants agenouillés. Le regard phosphorescent

 

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étincelait ; la tête se rejetait en arrière dans un geste noble et orgueilleux. Puis, au milieu de la chambre, le fantôme s’arrêtait subitement, comme sous l’empire d’une terreur folle. Les mains s’agrafaient désespérément au pardessus flottant sur le corps maigre ; le regard se convulsait ; les membres étaient agités de tremblements, et les glaces reflétaient le terrible spectacle d’un spectre s’abîmant dans sa douleur.

William Boltyn se sentait devenir pâle. Le cœur lui man-quait.

Jonas et Smith Altidor le prirent chacun par un bras et l’entraînèrent.

– Ah ! je n’oublierai jamais ce que je viens de voir, s’écria-t-il en épongeant son front ruisselant de sueur. C’est épouvan-table. C’est obsédant et tragique.

On lui servit un verre de cordial qui le remit un peu de son effroi.

– Que pensez-vous maintenant de Harry Madge ? demanda Jonas.

– Mais il doit être fou, dit William Boltyn. Les gestes de ce fantôme sont ceux d’un monarque tout-puissant. Il a dû faire quelque rêve insensé qui lui a fait perdre la raison… Comme l’homme broyé par les rouages de la machine qu’il doit con-duire, il a été victime de la puissance mystérieuse qu’il maniait, de la force occulte à laquelle il s’abandonnait sans prudence.

– C’est aussi notre avis, répliquèrent les deux hommes ; mais nous ne voulions pas vous le dire avant de vous avoir fait assister à cette scène.

 

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Le milliardaire avait hâte de quitter cette maison hantée. Il se sentait mal à l’aise. Il promit de revenir bientôt, et regagna la voiture qui l’attendait à la porte de la propriété.

En rentrant à son hôtel du bois de Boulogne, Stephen lui remit un télégramme qui était arrivé quelques instants après son départ.

Dans l’état d’esprit où il se trouvait, il n’éprouva presque pas de surprise à lire :

« Harry Madge devenu fou. Nécessité de l’enfermer dans une maison d’aliénés. Attendons votre décision au sujet de la sauvegarde de nos projets. »

– Ma foi, tant pis, bougonna William Boltyn, cela devait lui arriver un jour ou l’autre !…

Ce fut là toute l’oraison funèbre du spirite.

« Même, songea Boltyn, je ne suis pas fâché de cet événe-ment. Cet Harry Madge devenait encombrant. C’eût été un rival dangereux pour plus tard. Son ambition égalait la mienne. Il vaut mieux qu’il soit disparu !… Ah ! maintenant, se dit-il, je suis le plus fort… Les deux frères Altidor connaissent tous les secrets de leur maître. Ils nous rendront autant de services que lui, et seront moins difficiles à satisfaire au jour de la victoire. Et pourquoi m’inquiéterais-je ? L’avenir me sourit. Mes collègues ne sont que des hommes sans volonté qui feront tout ce que je voudrai. Cette prétendue invention ?… Bah ! les Européens ne sont pas de force à lutter avec nous. Me voilà de nouveau, le chef de la société des milliardaires américains… »

À la même heure, Thomas Borton, notre vieille connais-sance, l’ancien pickpocket qui avait dévalisé autrefois Léon Goupit à Ottega – maintenant fort honorable gentleman et re-

 

– 250 – porter attitré du Chicago life –, pénétrait, en courant, dans les bureaux du journal et frappait précipitamment à la porte du cabinet de M. Horst.

– Une excellente nouvelle, dit-il sans préambule. J’ai de quoi faire un article sensationnel d’au moins trois colonnes !

– Ah ! fit sans s’émouvoir le directeur qui en avait vu bien d’autres. Qu’y a-t-il ?

– Vous connaissez bien Harry Madge, le spirite ? continua Thomas Borton en rajustant son binocle à monture d’écaille.

– Parbleu ! qui ne le connaît à Chicago ?

– Eh bien, grande rumeur ce matin dans son palais. Les domestiques couraient de tous côtés. Harry Madge a été pris d’un accès de folie.

– J’avais prévu cela depuis longtemps, dit froidement le di-recteur du Chicago Life, en même temps qu’il se levait, pour prendre dans un cartonnier un petit cahier manuscrit dont le titre, écrit en grosses lettres, était :

LA FOLIE DE HARRY MADGE

UNE VICTIME DU SPIRITISME

UN PALAIS ENCHANTÉ

DÉTAILS SENSATIONNELS

– Laissez-moi vous dire que vous êtes un rude homme, s’écria Borton interloqué.

 

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– Bah ! protesta le directeur en caressant ses favoris, on voit bien que vous n’avez jamais rien vu. C’est l’enfance de l’art, cela… Voilà, ajouta-t-il. Toute la partie documentaire de l’article est faite : la biographie de Harry Madge, la description de son palais, tout y est. Vous n’avez qu’à y ajouter la scène de la folie… Vous avez des renseignements ?

– Plus qu’il n’en faut, répondit Borton. J’ai profité de la confusion pour visiter le palais de fond en comble et, moyen-nant quelques dollars, j’ai su, par les domestiques, tout ce qui pouvait m’intéresser.

– Alors, interrogea encore M. Horst, notre brave spirite a complètement perdu la raison ? Et que va-t-on faire ?

– Oh ! ce n’est pas douteux, répondit le reporter qui s’était déjà mis à écrire… Ses frères, de pauvres ouvriers, des maçons ou des charpentiers je crois, à qui il n’avait jamais voulu donner un dollar, sont accourus. Ils vont certainement le faire enfer-mer, et se partageront bientôt ses milliards.

– Eh bien, c’est parfait ! Faites-moi quelque chose d’intéressant, de vivant, de touchant. Dans une heure nous tire-rons une édition spéciale.

Thomas Borton était devenu, en peu de temps, un reporter de première force, ainsi qu’un gentleman de grande allure. Vêtu à la yankee d’un complet à carreaux de coupe élégante, chaussé de souliers jaunes et coiffé d’un feutre mou, la barbe rousse bien taillée, le binocle à cheval sur un nez un peu trop long, il avait l’air tout à fait respectable. On n’eût jamais reconnu en lui le pickpocket en haillons, le grand diable roux que Léon Goupit avait châtié à Ottega d’une aussi magistrale façon, et qui plus tard, dans l’espoir de toucher la prime de dix mille dollars pro-mise à celui qui livrerait aux milliardaires l’incendiaire de Sky-

 

– 252 – town, avait enfermé le Bellevillois dans la caverne antédilu-vienne des montagnes Rocheuses.

Il venait à peine de revenir d’assister à une grande revue navale qui avait eu lieu dans un des principaux ports de l’Union ; et le rêve qu’il poursuivait, c’était d’être envoyé en Eu-rope par son journal pour y suivre la marche des événements.

Ainsi que son directeur et que presque tous les journalistes yankees, Thomas Borton était persuadé que la guerre allait écla-ter d’un jour à l’autre. Il écrivait sur une petite table ; et à me-sure qu’il avait noirci une feuille de papier, il la déposait, toute fraîche d’encre, dans une petite corbeille qui se trouvait à côté de lui dans une sorte de tranchée pratiquée dans la muraille. Il appuyait sur un bouton électrique, et aussitôt, de l’imprimerie située à plusieurs étages au-dessus, dans la même maison, on hissait la corbeille, pneumatiquement, et on la redescendait vide.

– Je vais chercher un numéro, dit-il en se levant, comme la dernière feuille venait de disparaître dans le monte-charge… C’est égal, si jamais Harry Madge revient à la raison, il ne pour-ra pas se plaindre. Je lui ai fait quelque chose de superbe. Vous lirez cela, patron.

Pendant que se fabriquait si allègrement son oraison fu-nèbre dans les bureaux du Chicago Life, Harry Madge, gardé à vue par ses serviteurs, attendait, dans une sorte de torpeur qui avait succédé à sa crise furieuse, la voiture qui devait l’emmener à Chicago, dans une maison de santé.

Voici ce qui s’était produit.

À la suite de cette scène nocturne où, se faisant promener dans les allées de son parc sur un trône, avec devant lui ses ser-viteurs vêtus de somptueux costumes et portant des flambeaux,

 

– 253 – avec derrière lui les spectres des empereurs défunts dont il se croyait le chef tout-puissant, Harry Madge était tombé la face contre terre ; le vieux spirite, rempli d’une terreur immense, s’était abstenu pendant quelque temps de ses évocations. Dans la solitude de la grande salle oblongue, où il accomplissait jadis ses expériences en compagnie du fakir indien et du médecin peau-rouge, il passait des nuits entières, plongé dans la lecture d’anciens livres de la Kabbale et de magie, et il employait le reste de son temps à correspondre télépathiquement avec les deux frères Altidor. Mais cela n’avait pas duré. Harry Madge avait été repris par ses idées de domination universelle. De nou-veau, il avait évoqué, autour de lui, les fantômes des grands conquérants. De nouveau il s’était cru Dieu !

Dans la lumière bleuâtre des lampes posées de place en place sur des stèles de granit, César, Alexandre, Tamerlan étaient revenus visiter la grande salle silencieuse et s’étaient assis à côté du spirite, dans les stalles de chêne sculpté.

Vêtu en empereur romain, ou bien encore d’un étrange cos-tume qu’il eût été assez malaisé de définir, Harry Madge, dans sa fièvre d’exaltation, se jouait à lui-même des drames silen-cieux et terribles. La tête droite, le buste amaigri bombant sous l’étoffe de son manteau de pourpre, la main tendue, le regard d’une fixité diabolique, il s’avançait à travers l’immense salle, suivi de son funèbre cortège de courtisans.

– Chantez mes louanges, adorez-moi, s’écriait-il. Empe-reurs, conquérants que j’ai tirés de vos sépulcres, vous ne fûtes que les instruments aveugles d’une force que vous ne connais-siez pas. Vous n’avez été que des hommes !… Je suis Dieu !… J’ordonne, et je connais les causes de ce qui existe. Ma volonté domine l’univers que je recréerai selon ma fantaisie. Je suis immortel ! Je suis tout ! Mon cerveau embrasse l’immensité des êtres et des choses !

 

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Sa voix rauque et comme lointaine résonnait autour de lui. Il s’arrêtait, puis reprenait sa marche. Parfois, il parcourait les allées de son jardin, s’en allait jusqu’au bord du fleuve en chan-tant, en psalmodiant plutôt, d’étranges litanies. Son cortège le suivait docilement ; et sous le clair de lune qui faisait miroiter les allées sablées de poudre métallique, les spectres, dans leurs vêtements d’apparat, avec leurs yeux éteints et mornes, mar-chaient à pas comptés, à sa suite.

C’était d’un fantastique et tout à la fois d’un burlesque achevés, ce vieillard chancelant dont la stature se profilait, s’allongeait sous la clarté vacillante qui descendait du ciel étoilé, dans cet étrange parc où des pyramides de granit supportaient des sarcophages égyptiens, où des statues voilées apparais-saient, groupées comme par un conciliabule mystérieux, auprès des ruines d’un temple hindou envahi par de hautes herbes.

Parfois, tandis qu’il parlait, Harry Madge se sentait brus-quement oppressé. Il regardait autour de lui avec inquiétude ; il se mettait à trembler, et il lui semblait alors que les spectres ricanaient en le regardant.

Une nuit, au détour d’une allée, l’Ombre se dressa devant lui, si près qu’il crut sentir un souffle lui effleurer le visage.

– Arrière, Apparence maudite, s’écria-t-il en bondissant sous le coup d’une terreur délirante. Arrière, te dis-je !… Je ne t’ai point appelée, Ombre qui me poursuis de ton regard ven-geur et sanguinaire. Que me veux-tu ? Pourquoi te dresses-tu devant moi avec tes multiples visages ? Qui es-tu ?… Hatti-son ?… Mon père ?… Satan ?… Ou le vieux professeur que j’ai connu jadis ?

Pour toute réponse, l’Ombre se mit à ricaner sinistrement en montrant du doigt les étoiles.

 

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– Oui, je le sais, continua le spirite ; tu représentes je ne sais quoi, l’inconnu, le mystère des choses !… Arrière, puissance infernale qui t’attaques à ton Dieu !…

L’Ombre ouvrit les bras, et, les mains en avant, s’avança vers le spirite.

– Alexandre ! César ! Tamerlan ! Protégez-moi, supplia Harry Madge en se rejetant en arrière. Arrêtez le bras qui me menace, les mains qui vont me saisir à la gorge !

Et, désespérément, le vieillard se retourna, les cheveux hé-rissés, les yeux injectés de sang.

Derrière lui, son cortège d’empereurs défunts s’était éva-noui.

– Ah ! cria-t-il, ma volonté m’échappe. Je suis perdu !

Il était seul, face à face avec l’Ombre.

Un râle d’agonie s’échappa de sa poitrine. Terrassé, il roula sur le sable. Un poids énorme l’écrasait. Il se débattait sous l’étreinte de doigts immatériels qui se serraient autour de son cou.

Quelques instants après, les serviteurs, attirés par ses cris éperdus, étaient autour de leur maître qui, toujours étendu, continuait à se débattre et à râler.

– Chassez-la ! chassez-la, criait-il en faisant des efforts pour se dresser.

Les domestiques s’empressèrent autour de lui, le relevè-rent ; et tandis qu’il continuait à prononcer des paroles incohé-rentes, ils le portèrent dans sa chambre. Mais tous leurs soins

 

– 256 – ne parvinrent pas à le tirer de l’état de prostration dans lequel il était tombé. La boule de métal de sa coiffure qui, jusqu’alors, avait toujours été lumineuse, ne jetait plus aucun reflet. Elle était subitement devenue terne, et au bout d’une heure elle s’était décolorée.

– Il m’a dépouillé de mon pouvoir, articulait-il faiblement, sans ouvrir les yeux.

– Qui ? Dites-nous qui ? demandaient les serviteurs qui ne le quittaient pas une minute.

– Je ne sais pas… Lui ! L’Ombre ! L’Ombre !… Chassez-la ! Chassez-la !…

Et le spirite promenait, autour de lui, des regards terrifiés. Sa main s’égarait sur son cou, où, détail qui ne laissa pas de les étonner, les domestiques constatèrent des marques rougeâtres.

– Il est fou, dirent-ils.

Comme le directeur du Chicago Life, ils ajoutèrent :

– Cela devait arriver.

Lorsqu’on voulut le faire monter dans la voiture qui devait l’emmener à Chicago à la maison de santé, Harry Madge fut re-pris d’un accès furieux. Sans aucun ménagement, on le ligota solidement ; et deux hommes emportèrent sur leurs épaules ce corps décharné, d’où l’intelligence était maintenant absente. On l’étendit sur une des banquettes de la voiture.

Quelques curieux faisaient cercle et, parmi eux, attiré sans doute par un pressentiment, le médecin peau-rouge regardait gravement le désolant spectacle.

 

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Lorsque la voiture eut disparu, le vieux sachem poussa un profond soupir et, hochant la tête, il s’éloigna.

– La clarté de l’esprit ne doit pas servir à accomplir le mal, prononça-t-il sentencieusement, en s’éloignant dans la direction de la forêt.

 

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