LA Conspiration DES Milliardaires - Tome IV - La revanche du Vieux Monde

Gustave Le Rouge et Gustave Guitton · Chapitre 6 sur 21

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LA Conspiration DES Milliardaires - Tome IV - La revanche du Vieux Monde

CHAPITRE VI L’aquarium du savant

CHAPITRE VI

 

 

L’aquarium du savant

 

Ce soir-là, aussitôt après son frugal dîner, le savant Isidore Lachaume avait regagné son laboratoire, au premier étage de sa maison, sous les combles.

– Joséphine, dit-il à sa gouvernante avant de se retirer, vous prendrez soin de bien fermer les portes et les fenêtres ; et surtout, avant de vous coucher, n’oubliez pas de placer, au-dessous de la porte d’entrée, l’appareil avertisseur que je vous ai donné.

– Mais oui, monsieur, mais oui… J’ai encore de la mé-moire, quoique je sois vieille ! bougonna la gouvernante.

Chaque soir, en effet, et cela depuis des années, le savant lui faisait les mêmes recommandations.

C’est qu’il était un peu maniaque, le père Lachaume.

Il avait inventé une foule d’appareils s’appliquant à tous les besoins de la vie, et dont il voulait qu’on se servît chez lui.

Ainsi, il n’admettait pas que, pour balayer, Joséphine ne fit pas usage de sa balayeuse hygiénique, ou qu’elle n’employât pas, pour laver le linge, certain savon spécial, de son invention.

 

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Les lampes dont il usait, il les avait fabriquées lui-même, employant l’amiante et les gaz incandescents, bien avant qu’une société eût lancé le bec Auer.

En un mot, presque tout, dans sa maison, avait été fabri-qué, remanié ou perfectionné par lui.

C’était son plus grand souci, et aussi l’unique joie de son existence, d’inventer sans cesse, pour le seul plaisir d’inventer.

Des milliers de découvertes dormaient dans les cartons du savant, sans qu’il songeât à en tirer profit, à prendre des bre-vets.

Depuis quelque temps, depuis que la maison voisine de la sienne avait été louée, Isidore Lachaume – nous l’avons dit – n’avait plus été tranquille.

Peut-être, ayant toujours vu cette maison inhabitée, était-il dérangé dans ses habitudes, maintenant qu’il sentait des voisins à ses côtés. Toujours est-il qu’il se calfeutrait soigneusement chez lui, qu’il ne voulait plus recevoir personne, et qu’il avait fait installer un coffre-fort pour y renfermer tous ses papiers.

Souvent, lorsqu’il travaillait dans son laboratoire, penché sur ses plans et perdu dans ses calculs, il lui arrivait de sursau-ter, de regarder autour de lui avec inquiétude.

– C’est étrange, disait-il. J’aurais juré que, tout à l’heure, il y avait quelqu’un derrière moi, à épier mes mouvements par-dessus mon épaule.

Il se remettait au travail, mais il était gêné, il n’avait plus sa liberté d’esprit habituelle.

 

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Sa pensée semblait lui échapper, captée par une puissance invisible et mystérieuse dont le vieil inventeur se sentait comme enveloppé.

Il n’avait plus une minute de repos, et il s’épuisait en vains efforts pour se rendre compte de la nature de cette force cachée, dont il sentait les effets stupéfiants se manifester autour de lui.

Depuis quelques jours, cependant, le savant était redevenu plus calme. Sa crise d’inquiétude et d’appréhension s’était cal-mée.

Néanmoins, il ne cessait de prendre ses précautions et de surveiller jalousement son laboratoire.

En y pénétrant, ce soir-là, il se sentait l’esprit plus libre qu’à l’ordinaire. Sa tranquillité d’autrefois renaissait.

Il remonta la mèche de sa lampe, qu’il avait baissée avant de sortir, s’installa dans son fauteuil, ouvrit un tiroir, et en sortit plusieurs liasses de papier qu’il étala devant lui.

– Voyons un peu, dit-il en prenant une prise dans une an-cienne tabatière d’écaille, si je vais résoudre, ce soir, la dernière difficulté… Peu de poids, le moindre volume possible et une puissance presque illimitée, c’est entendu… Mon moteur sera le moteur de l’avenir. On verra cela quand je serai mort. On se dira que le père Lachaume avait parfois de bonnes idées et qu’il ne perdait pas toujours son temps.

Entièrement rasé, chauve, le cou décharné trop à l’aise dans un large col de chemise, vêtu de gros drap noir, hiver comme été, les oreilles garnies de touffes de poils gris, toujours grondant et tempêtant, le père Lachaume affectait un peu les allures d’un Croquemitaine.

 

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Au fond, c’était le meilleur homme du monde, simple et naïf comme un enfant, et qui se fût dépouillé pour rendre ser-vice.

On obtenait tout ce qu’on voulait de lui, du moment qu’il ne s’agissait pas de ses chères inventions.

Du reste, l’expression de bonté de son regard démentait son apparente rudesse.

Rien que par le laboratoire, on pouvait juger de l’homme.

Le désordre y régnait en maître, et la poussière en souve-raine.

Deux fois par jour, régulièrement, c’est-à-dire lorsqu’elle était obligée de venir chercher son maître pour les repas, la brave Joséphine se mettait en colère, et protestait au nom du balai et du plumeau.

Depuis trente ans passés qu’elle était au service du savant, elle n’avait jamais pu s’habituer au spectacle des tables encom-brées de papiers et d’appareils, et des livres gisant à terre à côté des cornues et des ampoules.

La gouvernante, cependant, avait remporté une victoire. Elle avait obtenu, qu’une fois par mois, son maître la laisserait balayer le laboratoire et y mettre de l’ordre.

– De l’ordre ! s’écriait le père Lachaume en suivant d’un œil inquiet le travail de sa gouvernante. Mais vous allez tout me dé-ranger. Je vais me fâcher, Joséphine.

– Fâchez-vous, fâchez-vous, répliquait-elle avec une fami-liarité que justifiaient ses nombreuses années de service ;

 

– 100 – n’empêche que lorsque j’y ai passé, c’est toujours plus conve-nable.

Le savant reprenait possession de son laboratoire avec un soupir de satisfaction.

La même scène se renouvelait le mois suivant.

Depuis quelques années, ayant entrepris des études sur les poissons, l’inventeur avait fait installer, dans sa salle de travail, une immense cuve de verre, qui traversait la soupente et allait s’ouvrir à l’air libre sur le toit.

Il élevait dans ce réservoir toutes sortes de poissons et de coquillages, leur faisait subir des traitements spéciaux et consi-gnait ses observations sur un gros registre auquel il tenait comme à la prunelle de ses yeux.

Cet aquarium était célèbre parmi les amis du savant. Il con-tenait de fort curieux animaux, des échantillons d’espèces com-plètement disparues, et que le père Lachaume était fier de pos-séder.

La cuve était située dans un des angles du laboratoire, bien en vue ; et, la nuit, une grosse lampe, munie d’un réflecteur, permettait d’observer les poissons, aussi commodément que pendant le jour.

Lorsqu’il éprouvait le besoin de se délasser un peu, l’inventeur quittait son fauteuil pour quelques minutes, et ve-nait s’installer sur une chaise, en face de l’aquarium.

Justement, ce soir-là, après avoir travaillé pendant plu-sieurs heures à perfectionner les plans de son moteur, Isidore Lachaume se leva en se frottant les mains.

 

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– Ça ne va pas mal du tout, fit-il. Nous allons laisser der-rière nous les vieux moteurs à gaz et à pétrole, et même les or-dinaires moteurs électriques. Je crois que je tiens mon plan dé-finitif.

Tout en parlant, il s’était dirigé vers son aquarium. Il se mit à suivre avec intérêt les évolutions des poissons, qui passaient et repassaient entre les intervalles du rocher artificiel qui garnis-sait la partie inférieure de la cuve.

Un sourire de satisfaction éclairait le visage du père La-chaume. Il ne se lassait pas de contempler les mouvements, agiles et gracieux, de ses pensionnaires à sang froid, comme il les appelait lorsque, ayant à se défendre contre les gronderies de sa gouvernante, il lui citait les poissons comme exemple de dis-crétion.

Tout à coup, le savant prêta l’oreille. Il venait d’entendre du bruit au-dessus de sa tête. Des pas résonnaient sur le toit.

Presque aussitôt, à sa grande stupeur, il vit une forme hu-maine se précipiter dans son aquarium et venir toucher le fond.

Saisi d’effroi, il se rejeta en arrière.

Quelqu’un – Léon Goupit – se débattait comme un beau diable, faisait des efforts désespérés pour regagner la surface.

Mais une de ses jambes était prise ; il ne pouvait la dégager d’entre les rochers.

Affolés, les poissons se cognaient aux parois de la cuve.

Léon Goupit se noyait.

 

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Un peu remis de sa frayeur, le père Lachaume allait se pré-cipiter, pour ouvrir tout grands les robinets qui vidaient le ré-servoir, lorsque soudain, un formidable bruit de verre cassé se fit entendre.

En se débattant, Léon venait de heurter violemment du pied la paroi de l’aquarium.

Une trombe d’eau s’abattit dans le laboratoire.

En une seconde tout fut inondé…

Les chaises et même les tables furent renversées, les appa-reils éparpillés de tous côtés.

Le père Lachaume avait de l’eau jusqu’à mi-jambe. Il s’arrachait, de désespoir, les quelques cheveux qui garnissaient encore son crâne.

La cuve s’était brisée en mille morceaux.

Quelques-uns des poissons, engourdis ou tués par le choc, restaient immobiles et béants ; les autres essayaient de nager dans la nappe d’eau qui couvrait maintenant le plancher du la-boratoire.

Quant à Léon, il gisait, inanimé, au milieu des éclats de verre, le visage et les mains ensanglantés.

Surmontant son légitime effroi, le vieux savant se précipita, en pataugeant dans l’eau, au secours du jeune homme.

Avec mille précautions, il le dégagea, écarta les débris de verre qui le recouvraient presque ; et, le prenant dans ses bras, le porta sur une table que la trombe d’eau avait laissée debout.

 

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La vue de ce jeune homme inanimé et perdant son sang, l’attendrit, l’émut au point qu’il en oublia ses poissons, ses pré-cieux poissons, et le désastre qui venait de fondre sur son labo-ratoire.

– Joséphine ! Joséphine ! appelait-il à tue-tête. Vite, ma pharmacie !

Réveillée par le bruit, la gouvernante accourut. Elle avait à peine pris le temps de passer un jupon, croyant que son maître venait de faire sauter la maison, ou de se tuer au cours d’une expérience.

Insensiblement, le niveau de la nappe liquide s’abaissait. L’eau s’étendait partout, gagnait les autres chambres, s’infiltrait à travers le plafond, et tombait en averse dans les pièces du rez-de-chaussée.

– Mon Dieu ! mon Dieu ! s’exclama la gouvernante en pé-nétrant dans le laboratoire, mais toute la maison est inondée ! C’est un catéchisme général !

La vieille servante, évidemment, voulait dire : cataclysme.

– Enfin, heureusement encore que vous ne vous êtes pas tué, reprit-elle en levant les bras au ciel. Je vous l’avais bien prédit, que cela vous arriverait ! Si ce n’est pas malheureux de ne vouloir jamais écouter les avis des personnes raisonnables !… Vous êtes bien content maintenant !… Hein ! la maison est propre !

Elle eût sans doute continué longtemps sur ce ton. M. Lachaume l’interrompit :

 

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– Il ne s’agit pas de tout cela, en ce moment. Donnez-moi vite ma boîte de pharmacie. Ce jeune homme est blessé. Il faut nous occuper de lui avant tout.

La gouvernante, qui n’avait pas encore aperçu Léon, pous-sa une exclamation de surprise et de pitié en le voyant étendu, ensanglanté, sur une table.

Joséphine, comme son maître, avait un excellent cœur. Sans demander d’explications, elle courut chercher la boîte de pharmacie et ne s’occupa plus qu’à donner des soins au jeune homme.

C’était un spectacle touchant que celui de ces deux vieil-lards qui, les pieds dans l’eau jusqu’à la cheville, lavaient avec précaution les nombreuses coupures de Léon, le frictionnaient, lui tapaient dans les mains, lui faisaient respirer des sels pour le ranimer.

Ce pouvait être un voleur, un cambrioleur, comme on dit plus énergiquement – c’était même leur conviction –, mais le vieux savant et sa servante ne voyaient pour le moment en lui qu’un homme en danger de mort. Leur devoir leur commandait de le soigner.

Léon n’était pas grièvement blessé.

La rupture de l’aquarium s’était produite à temps pour l’empêcher de se noyer.

Les coupures qu’il s’était faites, en tombant au milieu des éclats de verre, l’avaient inondé de sang, mais ne présentaient aucune gravité. Les veines et les artères n’avaient pas été at-teintes.

 

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Néanmoins, le visage d’une pâleur livide, les yeux clos, les vêtements mouillés, déchirés et collés sur la peau qu’ils lais-saient entrevoir par endroits, Léon n’avait pas un aspect très rassurant.

Il finit, au bout de quelques minutes, par ouvrir les yeux, et il jeta autour de lui des regards égarés.

Isidore Lachaume n’y tint plus.

– Continuez à le soigner, dit-il à sa gouvernante.

Et, se précipitant, il remplit à la hâte, un grand bocal d’eau, le posa par terre au milieu du laboratoire, et, s’emparant des poissons qui vivaient encore, les y plaça avec sollicitude.

Hélas ! il ne restait presque plus d’eau sur le plancher, que recouvrait maintenant une boue épaisse.

Les poissons se débattaient, sautaient de tous côtés, agi-taient désespérément leurs nageoires.

Le père Lachaume était désolé.

Il y en avait bien une dizaine que la chute du réservoir avait tués, et entre autres plusieurs échantillons fort curieux auxquels il tenait beaucoup.

Les coquillages n’avaient pas autant souffert de la catas-trophe.

L’inventeur les retrouva, tachés de boue, gris, sales, privés de leurs couleurs nacrées et brillantes, mais bien vivants.

Il les lava soigneusement, et les déposa, un à un, dans un autre bocal.

 

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La destruction de son aquarium, la perte de ses pièces les plus rares et l’état lamentable des autres poissons attristaient le père Lachaume plus que toute autre chose, plus que ces cornues et ses appareils brisés, plus que l’inondation de sa maison du haut en bas.

Il revint vers le blessé en poussant un profond soupir.

– Mais où suis-je donc ? demanda Léon. Que m’est-il arri-vé ?

Il essayait de se lever.

– Hé ! là ! mon gaillard, dit le savant, tandis que sa gouver-nante se reculait, effrayée, faites-moi le plaisir de vous tenir tranquille. Nous allons avoir une explication tous les deux.

Le père Lachaume, guère plus rassuré, au fond, que José-phine – tous deux croyaient avoir affaire à un cambrioleur –, avait saisi une longue barre d’acier, et tenait Léon en respect.

– Mais quoi ! protesta celui ci, dont le visage disparaissait presque entièrement sous les bandes de toile des pansements. Je ne suis pas un malfaiteur !…

– C’est vous qui l’assurez, répliqua l’inventeur ; mais je vous dis que nous allons éclaircir cela… En attendant, José-phine, continua-t-il, allez chercher dans ma garde-robe une chemise et un vêtement complet, que vous apporterez ici.

La gouvernante sortit en bougonnant. Elle était de fort mé-chante humeur. Elle avait attrapé un rhume de cerveau, à force de patauger dans l’eau, et elle ne cessait d’éternuer.

 

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Elle revint bientôt après, portant sous son bras une vieille redingote, un pantalon, un gilet, des chaussettes et une chemise.

Éternuant toujours, elle posa le tout sur une chaise.

– Allez vous coucher, Joséphine, lui dit son maître. Nous aviserons demain aux moyens de réparer le dégât. Vous n’y pouvez rien faire pour le moment… Laissez ce jeune homme endosser ces vêtements secs. Nous nous expliquerons tous les deux.

Quelques minutes après, Léon, qui ne s’était pas fait prier pour quitter ses habits mouillés, avait changé d’aspect.

La redingote lui tombait jusqu’aux talons ; le pantalon lui montait jusqu’aux aisselles.

Le col de la chemise, bien trop large pour lui, encadrait son menton.

Il eût été franchement risible à voir, sans les bandes de toile qui lui serraient le front et que le sang avait déjà rougies.

Mais pour le moment, Léon n’avait pas le souci d’être élé-gant.

Tout en s’habillant, il avait curieusement regardé autour de lui ; il avait vu l’aquarium brisé, et s’était expliqué sa chute du toit dans la cuve.

Il reliait entre eux tous les événements, et se félicitait du hasard qui l’avait sauvé de la noyade.

– Que veniez-vous faire sur le toit de ma maison ? interro-gea le savant, qui avait conservé à la main sa barre d’acier… Vous prétendez ne pas être un malfaiteur, soit ! Pourtant votre

 

– 108 – présence, au milieu de la nuit, sur un toit, me semble assez diffi-cile à expliquer…

– Mais, attendez donc, monsieur, dit tout à coup Léon qui commençait seulement à se rendre compte de l’endroit où il se trouvait. Je ne me trompe pas !… C’est bien un laboratoire, ici ?…

– C’est-à-dire que c’en était un, dit amèrement M. Lachaume. Voyez dans quel état vous l’avez mis, en vous précipitant, la tête la première dans mon aquarium. Et mes pauvres poissons, et mes coquillages !… Dites-vous bien que vous êtes l’auteur de ce désastre, et que je suis en droit de vous poursuivre de mon juste ressentiment…

– Mais, écoutez-moi donc, monsieur, interrompit Léon, il me vient une idée… Ne serait-ce pas vous qui seriez le savant Isidore Lachaume ?…

– Membre de l’Académie des sciences, parfaitement, ap-puya le vieillard. Mais je ne vois pas bien quel rapport cela peut avoir avec votre dégringolade dans mon aquarium.

– Comment, c’est vous ! s’exclama le Bellevillois. Et je ne l’avais pas deviné… Mais c’est qu’alors j’ai quelque chose de très sérieux à vous dire. Cela change tout ; et c’est vous qui, tout à l’heure, allez me remercier.

– Vous remercier, moi ! dit le savant en montrant, d’un geste éloquent, le laboratoire bouleversé de fond en comble, je crois que vous devenez fou, mon ami.

– Si, si, protesta Léon. Écoutez-moi seulement deux mi-nutes. Ce que j’ai à vous dire est de la plus haute importance pour vous.

 

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Tout de suite, rapidement, en glissant sur les détails, Léon Goupit expliqua à M. Lachaume qu’une bande d’hypnotiseurs américains, logés dans la maison voisine, l’avaient frustré du secret de ses inventions, et s’étaient fait une source de revenus, en les vendant à des sociétés américaines.

– Il y a beaucoup de choses que je ne peux pas vous confier, ajouta Léon. Sachez seulement que ces gens sont les ennemis de l’Europe… Afin de mieux surprendre leurs secrets, j’avais ima-giné d’entrer à leur service comme domestique, et je m’étais fait passer pour un Yankee ne parlant pas un mot de français. Mais ils m’ont fait prisonnier. Depuis un mois j’étais enfermé dans leur maison, ne mangeant que deux œufs durs à chaque repas, sans pain, sans rien autre chose, et ne buvant que de l’eau. Cette nuit, j’ai à demi assommé mon gardien, et je me suis enfui par les gouttières. C’est bien miracle si je ne me suis pas tué. Parve-nu à grand-peine sur le toit de votre maison, l’obscurité m’a trompé, et je suis tombé dans votre réservoir… vous voyez, ajou-ta le jeune homme, que je ne suis pas un malfaiteur, comme vous avez l’honneur de me le dire.

– Vous êtes un brave garçon, dit le père Lachaume en je-tant sa barre d’acier et en s’élançant pour serrer les mains de Léon. Eh bien, vous n’allez pas me croire, mais c’est pourtant exact que j’ai eu comme un soupçon de ce qui se tramait contre moi. Ah ! les brigands, me voler mes inventions, et en se servant de l’hypnotisme ! C’est donc leur volonté que je sentais autour de moi, et qui me donnait tant d’inquiétudes !… Alors, vous dites, interrogea-t-il fébrilement, qu’ils ont revendu mes inven-tions à une société américaine ? D’abord quelles sont celles qu’ils m’ont volées ? Car c’est un vol, cela, un vol, entendez-vous !

– J’ignore quelles furent les premières, répondit Léon. Tout ce que je sais, c’est qu’en dernier lieu, il s’agissait de vous dérober les plans d’un moteur…

 

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– Vous dites un moteur !… interrompit le vieillard blême de fureur. Ils en possèdent les plans ?

– Mais non, attendez que je vous explique, dit le jeune homme.

Léon raconta alors comment le chef des hypnotiseurs, un certain milliardaire américain, avait troublé la séance par son apparition psycho magnétique, au moment où les plans com-mençaient à se dessiner sur l’écran de cristal.

– Cette apparition leur a causé tant de frayeur, ajouta-t-il, qu’ils ont dû interrompre en toute hâte leur séance. Je suis cer-tain que depuis, ils ont cessé de s’occuper de vous.

Un soupir de soulagement gonfla la poitrine de M. Lachaume.

Il respira plus à l’aise.

– Vous pouvez vous vanter de m’avoir fait peur, dit-il en essuyant son front où perlaient des gouttes de sueur. Ce moteur est certainement l’invention à laquelle je tiens le plus ; je ne me serais pas consolé d’en avoir été dépouillé. Il est bien à moi, ce moteur ; et je prétends en faire ce que je voudrai.

Léon avait pris une chaise et s’était assis.

Les nombreuses coupures, saignant sans cesse et qui rou-gissaient les bandes de toile entourant son front et l’une de ses mains, le faisaient souffrir cruellement et achevaient de l’épuiser.

 

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Après les privations qu’il avait subies chez les hypnotiseurs, la grande dépense d’énergie qu’il venait de faire le laissait exté-nué et prêt à s’évanouir de nouveau.

– Mais à quoi donc pensai-je, mon pauvre garçon ? s’écria le savant. Vous devez mourir de faim, d’après ce que vous m’avez dit. Attendez, je vais appeler Joséphine. Vous allez vous réconforter.

Quelques minutes après, Léon était installé dans la salle à manger, devant un plat de viande froide et une bouteille d’excellent vin.

Bien qu’il crût avoir de l’appétit, il ne put toucher qu’à peine à ce repas.

Dès les premières bouchées, il dut s’arrêter.

Son estomac – après n’avoir eu, pendant un mois, aucun aliment solide à digérer – semblait lui refuser tout service.

– Je n’ai plus l’habitude de manger, dit-il en souriant, mal-gré sa fatigue. J’ai besoin de me remplumer, de reprendre des forces !

Dans la salle à manger, où se trouvaient les trois per-sonnes, et qui était au rez-de-chaussée, des gouttes d’eau ne cessaient de tomber du plafond.

Les tentures étaient trempées, les meubles ruisselaient. On marchait dans des flaques.

Ce spectacle fendait le cœur de la vieille gouvernante. Mal-gré les recommandations de son maître, qui lui avait expliqué ce qu’était Léon, elle ne pouvait pas plus s’empêcher de maugréer que d’éternuer à toute minute.

 

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Elle n’osait pas, cependant, adresser de reproches au jeune homme qui, du reste, brisé de fatigue, s’endormait déjà sur sa chaise.

– Préparez un lit, ma bonne Joséphine, dit le père La-chaume. Il tombe de sommeil. Nous verrons, demain, ce que nous aurons à faire.

– Mais non, c’est inutile. Merci. Je vais partir, je sais où al-ler, protesta Léon en se réveillant à demi.

– Je voudrais bien voir ça, fit le savant. Vous ne vous en irez pas au milieu de la nuit, blessé comme vous l’êtes et avec ces vêtements qui vous font ressembler à quelque manche à ba-lai qu’on aurait vêtu de noir pour épouvanter les moineaux dans les blés. Dormez ici. Nous causerons demain.

La physionomie, loyale et franche, du jeune homme com-mençait à inspirer au savant une profonde sympathie. Mais il se garda bien de le lui dire. Au contraire, tout en l’accablant de prévenances, il roulait des veux furibonds, comme pour l’intimider.

Malgré sa hâte de retrouver son maître et sa chère Betty, Léon était trop las pour ne pas accepter le lit qu’on lui offrait.

– Vous ne m’en voulez pas trop de la destruction de votre aquarium ? demanda Léon en souhaitant le bonsoir au savant.

– Que cela ne vous empêche pas de dormir, répondit le père Lachaume. Je suis largement indemnisé par le service que vous venez de me rendre en m’avertissant du danger qui me menace… Bonne nuit, mon garçon. Prenez garde de déranger votre pansement.

 

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Quelques instants après, la tête sur l’oreiller, Léon s’endormait d’un profond sommeil.

 

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