LA Conspiration DES Milliardaires - Tome IV - La revanche du Vieux Monde

Gustave Le Rouge et Gustave Guitton · Chapitre 3 sur 21

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LA Conspiration DES Milliardaires - Tome IV - La revanche du Vieux Monde

CHAPITRE III Léon Goupit entre en service

CHAPITRE III

 

 

Léon Goupit entre en service

 

Soit qu’il eût besoin d’aller consulter un livre dans une bi-bliothèque, soit qu’il allât écouter une conférence ou assister à un cours intéressant ses recherches, Olivier Coronal se rendait à Paris de temps à autre.

Une fois que, descendu de bonne heure à la gare Montpar-nasse, il avait passé sa journée chez un vieux savant polonais très versé dans les sciences occultes, il remontait, à pied, la rue de Rennes, pour aller prendre son train, il se trouva tout à coup en présence de deux hommes qui, avec cette démarche raide, cassante et hâtée, particulière aux Anglais et aux Américains, semblaient venir à sa rencontre.

L’ingénieur se sentit au cœur une petite émotion.

Vêtus pareillement d’une redingote dont la coupe indiquait clairement l’origine yankee, le faux col montant, le plastron à demi recouvert par une cravate rouge, corrects, guindés, les deux hommes, à n’en pas douter, étaient de ceux qu’Olivier Co-ronal avait vus débarquer au Havre.

À leur regard surtout, ce regard étrange et fixe qui l’avait tant impressionné, l’inventeur les avaient reconnus immédia-tement : c’étaient les deux Américains qui lui avaient paru être les chefs de la petite troupe.

En lui-même, une secrète voix répétait :

 

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« Ce sont les hypnotiseurs de Harry Madge, les espions des milliardaires. »

Sans avoir pris garde à Olivier, les deux Yankees l’avaient dépassé. Ils continuaient leur marche en se dirigeant vers la place Saint-Germain-des-Prés.

La première idée de l’inventeur, celle qui s’imposa à lui ins-tinctivement, fut de suivre ces mystérieux étrangers.

Sans les perdre de vue, il attendit qu’ils se fussent un peu éloignés, puis il se remit en marche.

Devant lui, les deux hommes s’avançaient d’un pas rapide, sans détourner la tête.

Ils abandonnèrent bientôt la rue de Rennes, et s’engagèrent dans la rue Notre-Dame-des-Champs.

Olivier se sentait ému.

La curiosité le poussait à leur suite.

Il voulait, à tout prix, connaître le domicile des Américains, et se promettait bien de ne pas abandonner leur piste.

Les deux mystérieux personnages avaient pressé le pas. Ils jetaient maintenant autour d’eux des regards soupçonneux, comme s’ils avaient craint d’être suivis.

L’inventeur, en voyant leur manège, n’avait eu que le temps de se blottir sous une porte cochère.

 

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Prudemment, il se remit en marche derrière eux, rasant les murs et prêt à se cacher de nouveau s’ils venaient à se retour-ner.

Le fait se produisit encore une fois, au moment où les deux gentlemen s’apprêtaient à tourner le coin d’une rue avoisinant le jardin du Luxembourg.

– Décidément, ils prennent leurs précautions, murmura Olivier en se faufilant de nouveau sous une porte cochère.

Avançant la tête avec précaution, il les vit promener autour d’eux des regards circulaires ; puis, sans doute rassurés, s’engager vivement dans la petite rue que bordaient, d’un côté, les hautes murailles d’une propriété plantée d’arbres.

L’inventeur sortit de sa cachette et se hâta, de peur de perdre leur trace.

Il arriva au coin de la rue juste à temps pour les voir dispa-raître : ils venaient d’entrer dans une vieille maison, dont la porte se referma sur eux.

Olivier Coronal s’approcha, de plus en plus intrigué, et examina.

Tous les volets de la maison étaient clos ; elle semblait in-habitée, tant sa façade dégageait une impression de calme et de silence.

Point de boutique au rez-de-chaussée, des fenêtres seule-ment – les seules, d’ailleurs, dont les volets fussent un peu en-trebâillés.

À son grand étonnement, sur une plaque de marbre noir, en lettres d’or, Olivier Coronal lut cette inscription :

 

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PENSION DE FAMILLE

ENGLISH SPOKEN

La rue, qui comptait à peine quelques numéros, était peu fréquentée semblait-il, puisque l’herbe poussait entre les pavés.

Les quelques maisons qui la composaient étaient tout aussi silencieuses, aussi désertes en apparence que la pension de fa-mille où venaient d’entrer les deux Américains.

« Est-ce bien là leur domicile ? » se demandait Olivier Co-ronal.

Il eut un moment la pensée d’entrer, lui aussi, et de s’assurer du fait qui le préoccupait, auprès du concierge ou du gardien. Mais il se retint et réfléchit.

« Non. Mieux vaut agir autrement. Cela pourrait donner l’éveil. »

Pendant plusieurs heures, posté au coin de la rue, il atten-dit.

Une joie secrète s’emparait de lui. Il était enfin sur la trace des espions américains, après l’avoir vainement cherchée pen-dant si longtemps.

Il ruminait des plans, et tout en faisant les cent pas, se de-mandait comment il s’y prendrait pour surveiller la conduite des deux envoyés de Harry Madge.

Enfin, fort avant dans la soirée, comme personne ne sortait de la pension de famille, le jeune inventeur se décida à quitter la place.

 

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Il était à peu près certain que c’était là le domicile des deux hommes.

L’heure du dîner était passée depuis longtemps.

Au buffet de la gare, en attendant le départ du dernier train, Olivier céda au besoin de se restaurer.

Il était plus de minuit lorsqu’il arriva à Clamart.

Léon Goupit n’était pas encore couché. Très inquiet de l’absence de son maître, il l’attendait en fumant des cigarettes, seul dans le cabinet de travail, et, pour se distraire, il avait pris un livre.

En entendant tinter la sonnette de la porte, il prit sa lampe et s’avança à la rencontre d’Olivier.

– Je ne savais plus que penser, dit-il avec familiarité. Je croyais qu’il vous était arrivé quelque malheur.

– Au contraire, Léon. Rassure-toi. Laisse-moi seulement poser mon chapeau. Je vais te raconter ce qui m’est arrivé. Ma journée a été bien remplie.

Brièvement, mais en retraçant dans tous ses détails le por-trait des deux Yankees, en insistant sur leur extraordinaire res-semblance, l’inventeur raconta son aventure de la rue de Rennes.

Léon Goupit n’avait pu écouter ce récit jusqu’au bout.

– Vous n’avez pas deviné qui c’était, s’écria-t-il aussitôt que son maître lui eut fait le portrait des deux hommes. Je les ai vus dans le palais de Harry Madge, à Chicago. Ce sont les deux

 

– 43 – frères… attendez un peu que je cherche… Ah ! fit-il en frappant du pied de dépit, j’ai pourtant bien entendu leur nom !… Alcin-dor… Corridor… disait-il en faisant appel à sa mémoire… Ah ! j’y suis : Altidor, parbleu ! Je savais bien que je retrouverais ce nom.

– En tout cas, dit Olivier, ce n’est pas d’une grande impor-tance. Tu penses bien que leur premier soin, en arrivant à Paris, a été de changer de non. Ce qui est plus précieux, c’est que je connaisse leur adresse.

– Et où habitent-ils ? questionna avidement Léon.

– Tout près du Luxembourg. Le nom de la rue ne te dira rien. J’ai habité moi-même ce quartier, pendant un an, avant de partir pour l’Amérique et je ne la connaissais pas. Il n’y a que quelques numéros. Les deux Yankees sont descendus dans une pension de famille.

Le Bellevillois prenait un grand intérêt à cette conversa-tion. Il laissa éclater sa joie.

– Rien n’est perdu puisque nous sommes sur la piste des hypnotiseurs, s’écria-t-il en esquissant un grand geste. Nous allons pouvoir les filer.

– J’y ai déjà pensé ; et nous n’avons pas de temps à perdre. Les espions ont dû se disséminer dans tout Paris, et qui sait ? peut-être dans toute la France, mais ils doivent avoir un lieu de réunions. En observant patiemment les allées et venues des deux que nous connaissons, nul doute que nous ne découvrions la retraite de tous les autres. Je vais prendre mes dispositions pour cela.

– Et moi, m’sieur Olivier ? Vous n’avez pas pensé à moi, dit Léon presque blessé. Ce n’est pas la volonté ni le courage qui me

 

– 44 – manquent, pour sûr. Vous devriez me confier cette tâche. Je suivrai les Yankees jusqu’au bout du monde s’il le faut ; et vous le savez, j’ai plus d’un tour dans mon sac.

– C’est peut-être une bonne idée, approuva Olivier Coronal qui avait réfléchi quelques instants. Je te rendrai réponse de-main matin. Tu dois être fatigué. Va te reposer.

Léon dut se contenter de cette vague promesse.

Il souhaita le bonsoir à son maître et regagna sa chambre où Betty, inquiète aussi, ne dormait pas encore. Il la tranquilli-sa, sans lui donner toutefois d’explications.

Bientôt après, le silence régnait sur la petite maison en-dormie. Seule une lueur veillait aux fenêtres du cabinet de tra-vail, dans lequel Olivier Coronal s’occupait à mettre en ordre les notes qu’il avait prises dans la journée chez le savant polonais.

Le lendemain, dès la première heure, Léon Goupit était le-vé.

– Eh bien, m’sieur Olivier, demanda-t-il aussitôt qu’il aper-çut son maître, vous savez que je suis impatient de connaître votre décision. J’ai une telle envie d’aller voir ce que font mes-sieurs les hypnotiseurs que je n’en ai pas dormi de la nuit.

– Calme-toi, dit l’inventeur en souriant, tu vas pouvoir sa-tisfaire ta curiosité. Je crois, qu’en effet, tu es tout désigné pour remplir cette tâche. Écoute bien mes instructions… Voici d’abord, en admettant que tu sois obligé de rester absent durant plusieurs jours, de quoi te suffire. Mets ce porte-monnaie dans ta poche. D’après ce que j’ai vu hier, tu vas avoir affaire à forte partie. Les Yankees prennent leurs précautions. Il te faudra ru-ser pour qu’ils ne se doutent de rien.

 

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– Oh ! ça, ça me connaît, répliqua Léon d’un air convenu.

– Très bien. Je n’en doute pas. Voici donc l’adresse exacte des deux hommes. Je compte sur ton intelligence et ton dé-vouement pour les suivre partout où ils iront, pour observer tous leurs actes. Tu sais combien cela est important. Voici, de plus, un alphabet chiffré. Préviens-moi par télégramme, si des événements inattendus se produisent.

– Vous pouvez compter sur moi, m’sieur Olivier, s’écria chaleureusement Léon. Vous verrez que j’aurai raison, que les hypnotiseurs s’en retourneront piteusement chez eux, que nous les roulerons, sans qu’ils sachent d’où part le coup qui les frap-pera.

Moins d’une demi-heure après, Léon Goupit était à Paris. Grâce aux indications détaillées d’Olivier, il trouva sans peine la pension de famille.

Quelque diligence qu’il eût faite, il était plus de huit heures du matin. Léon tremblait que les deux hommes ne fussent déjà sortis.

Néanmoins, il se mit en observation dans la rue adjacente, mais sans quitter des yeux la porte de la Pension.

Vers neuf heures, ayant déjà vu sortir et rentrer nombre de personnes, il commençait à croire qu’en effet les deux Yankees l’avaient devancé, lorsque tout à coup, il les vit apparaître.

Les deux frères n’avaient pas changé de costume.

Feignant de s’arrêter pour regarder une affiche, Léon les vit s’éloigner à grands pas.

 

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Négligemment, à la façon d’un promeneur, il se mit à les suivre. Malgré ses préoccupations, il s’amusait en lui-même de leur allure d’automates, de leurs pas mathématiquement ryth-més, de leurs gestes toujours les mêmes.

– Ah ! mes gaillards, murmurait-il entre ses dents, nous tenons votre piste. Nous allons savoir un peu ce que vous faites ici, et où sont vos compagnons.

À leur suite, le Bellevillois se trouva bientôt dans la rue de Rennes, et, quelques minutes après, sur le boulevard Montpar-nasse.

– Eh bien, quoi ! Vous n’allez pas, je suppose, prendre le train pour Clamart. Au moins, ce serait drôle. Si vous voulez, je vous présenterai à m’sieur Olivier.

Les deux frères Altidor prirent ensuite le boulevard des In-valides. Puis, tout à coup, ils ralentirent leur marche, s’arrêtèrent au bout d’un instant au coin d’une rue ; et, ainsi qu’ils l’avaient fait la veille, regardèrent soupçonneusement de tous côtés.

« Parfaitement, je suis là, se disait le Bellevillois, tout en regardant le plus innocemment du monde la devanture d’un marchand de journaux ; mais pensez-vous que je vais aller vous le dire ! »

Il fit encore plus de cinq mètres à la suite des deux frères, qui, sans doute pour plus de sécurité, s’étaient séparés et mar-chaient maintenant chacun sur un trottoir de la petite rue dans laquelle ils s’étaient engagés.

« Oh ! nous devons approcher du but, se disait Léon, tout en prenant encore plus de précautions qu’auparavant pour se dissimuler. »

 

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Les deux Yankees s’étaient arrêtés de nouveau, et ils se li-vraient au même manège que précédemment, regardant autour d’eux, ne se remettant en marche qu’après avoir inspecté tous les environs.

Toujours séparés, ils pénétrèrent dans une sorte d’impasse, et se rejoignirent à la porte d’une propriété close de hauts murs, qui laissaient à peine apercevoir le toit d’une maison de deux étages. La porte se referma sur eux.

« Bon, se dit Léon Goupit, je vais attendre. »

L’endroit était désert. Seulement, au coin de l’impasse, il y avait une boutique de marchand de vin.

Le jeune homme s’y réfugia et s’installa de façon à pouvoir surveiller l’entrée de la propriété.

À peine y avait-il cinq minutes qu’il était à son poste d’observation, qu’il vit arriver deux nouveaux personnages. À quelques détails de costume près, ils étaient vêtus comme les premiers. Ils frappèrent aussi à la petite porte.

Quelques instants après, un autre inconnu pénétra seul dans la mystérieuse maison.

Deux autres survinrent, à quelques minutes d’intervalle. Enfin, Léon en compta une douzaine qui franchirent, tous de la même façon circonspecte, la petite porte sur laquelle il ne ces-sait d’avoir les regards fixés.

Le Bellevillois pouvait à peine contenir sa joie.

« C’est là qu’ils se réunissent tous, pensait-il. M’sieur Oli-vier va être content ! Puis, ce n’est pas tout, je vais les filer lors-

 

– 48 – qu’ils vont sortir. Je saurai bien ce qu’ils peuvent fabriquer. Je connaîtrai les moyens qu’ils emploient pour surprendre nos se-crets. »

Vers midi, Léon, qui s’était tout d’abord fait servir un verre de vin blanc, se fit apporter à déjeuner.

Les hypnotiseurs n’étaient évidemment réunis que pour se concerter, pour recevoir les ordres de leurs chefs.

À trois heures de l’après midi, le jeune homme n’avait en-core vu sortir personne.

Tout en lisant les journaux qu’il avait achetés, il ne cessait d’inspecter l’impasse. Pour se consoler de sa longue attente, il avait déjà vidé plusieurs bouteilles.

Le patron de l’établissement, un Auvergnat, selon toute apparence, après avoir déjeuné avec sa nombreuse famille, finit par s’approcher du jeune homme.

– Il fait beau temps pour la saison, dit-il… Et comment trouvez-vous mon petit vin ?

– Pas mauvais, répondit Léon. La preuve c’est que j’en ai pas mal bu. Eh bien ! et le commerce, va-t-il ? Vous êtes installé dans un endroit bien désert.

– Oh ! pas tant que ça, fit le patron. Ça va tout doucement. Dans ce quartier-ci, ce sont de bons clients, des gens riches qui paient bien.

– Ah ! fit Léon en feignant l’intérêt. Cependant, il me semble que vous ne devez pas avoir beaucoup de clients dans cette impasse.

 

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– Oh ! que si, monsieur. Tenez, cette maison dont vous voyez la petite porte en face, il y vient, plusieurs fois par se-maine, une douzaine de messieurs qui y passent toute la jour-née. Chaque fois je suis chargé de leur préparer une collation et de la porter dans la maison avant qu’ils n’arrivent.

Léon n’eut garde d’interrompre le marchand de vin.

– Quelques bons clients comme ça valent mieux que beau-coup de mauvais payeurs, reprenait l’Auvergnat. Des gens très bien, allez !… Ils cherchent un domestique en ce moment ; et celui-là ne serait pas malheureux, je vous en réponds.

– Pas possible, fit Léon, en sursautant sur sa chaise.

Une idée de génie venait de lui traverser le cerveau.

S’il pouvait se faire engager comme domestique ! Ce serait une chance inespérée. Il aurait ainsi en main le moyen le plus sûr d’être renseigné sur les faits et gestes des hypnotiseurs.

Pourtant, ne voulant pas laisser soupçonner ses véritables sentiments, il répondit par une phrase banale au patron de l’établissement, et feignit de s’absorber de nouveau dans la lec-ture de son journal.

Il brûlait d’impatience maintenant de voir sortir les Yan-kees.

Il venait de concevoir un diabolique projet.

Pour être prêt à sortir lorsqu’il apercevrait les hypnoti-seurs, il régla sa dépense.

 

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La nuit commençait à tomber, lorsque enfin la petite porte s’ouvrit, livrant passage à un gentleman qui s’éloigna rapide-ment sans refermer la porte.

Un autre le suivit à peu d’intervalle, puis un troisième.

Léon était sorti du débit de vin.

Posté dans une encoignure sombre, il guettait le départ des frères Altidor.

C’était à eux qu’il voulait parler.

Ils sortirent les derniers et refermèrent soigneusement la porte.

En les apercevant, Léon courut à une centaine de mètres en avant, puis revint sur ses pas, de façon à se trouver sur leur chemin, à les croiser.

Il essayait de se composer un visage attristé, même de si-muler la fatigue.

« Voilà, se disait-il… je vais les aborder en leur disant que je suis un Yankee sans ressources, que je cherche inutilement du travail, et je feindrai de ne pas connaître un mot de français. S’ils ont vraiment besoin d’un domestique, ils me prendront, croyant trouver en moi plus de garantie de discrétion qu’en au-cun autre. »

Les deux frères s’avançaient côte à côte, à grandes enjam-bées.

Dans leur visage maigre et couleur de cire jaunie, leurs yeux démesurément grands brillaient encore plus qu’à

 

– 51 – l’ordinaire, et, dans l’ombre, semblaient deux veilleuses élec-triques.

– Gentlemen, demanda brusquement le Bellevillois, en prenant sa meilleure intonation anglaise, gentlemen, ne seriez-vous pas citoyens américains ?

Léon, lorsqu’il le voulait, était un merveilleux comédien. Il y avait un tel accent de sincérité et de surprise dans son excla-mation, que les deux hommes s’arrêtèrent net.

– Si, répondirent-ils. Que voulez-vous ?

– Gentlemen, reprit Léon d’une voix dolente, combien je suis heureux de rencontrer des compatriotes ! Vous êtes sans doute riches, gentlemen. Vous avez des amis. Peut-être pourrez-vous m’adresser à quelqu’un d’entre eux ? Je suis sans travail et sans ressources.

– Que savez-vous faire ? interrogea l’un des Yankees.

– Je suis domestique, répondit Léon Goupit ; et je me re-pens bien d’avoir quitté l’Union. Depuis huit jours, je cherche en vain une place ici. Ça ne m’est pas facile, car je ne connais pas un mot de français. Je dépense aujourd’hui mes derniers dol-lars.

– Que pensez-vous de ce jeune homme, Smith ? demanda alors à mi-voix l’un des frères, après avoir fait signe à Léon d’attendre quelques minutes. C’est un de nos compatriotes, il ne connaît pas un mot de français. Je crois qu’il ferait bien notre affaire.

– Oui, répondit Smith ; mais il faut qu’il accepte nos condi-tions.

 

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– Nous avons nous-mêmes besoin d’un domestique, dit à Léon Jonas Altidor. Mais il s’agit de savoir si vous êtes disposé à vous soumettre à nos exigences. Nous ne regardons pas au prix ; mais nous tenons à ce que vous fassiez entre nos mains abdica-tion complète de votre liberté.

– Cela dépend du nombre de dollars que vous m’offrirez, répondit Léon. Je ferai tout ce que vous voudrez, pourvu que la rémunération en vaille la peine.

– Cinquante dollars par mois, offrit l’un des frères.

– Accepté, s’écria le Bellevillois, avec une intonation joyeuse, que ses nouveaux patrons attribuèrent à la satisfaction qu’il avait d’avoir trouvé du travail.

Cinq minutes après, Léon Goupit franchissait le seuil de la mystérieuse maison, en compagnie des deux hypnotiseurs.

 

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