La dame aux camélias
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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
—C’est bien, monsieur, me dit Armand en me tendant la main et en serrant la mienne, j’accepte et je vous serai reconnaissant toute ma vie.
J’avais bien envie de questionner Armand sur Marguerite, car la dédicace du livre, le voyage du jeune homme, son désir de posséder ce volume piquaient ma curiosité; mais je craignais en questionnant mon visiteur de paraître n’avoir refusé son argent que pour avoir le droit de me mêler de ses affaires.
On eût dit qu’il devinait mon désir, car il me dit:
—Vous avez lu ce volume?
—En entier.
—Qu’avez-vous pensé des deux lignes que j’ai écrites?
—J’ai compris tout de suite qu’à vos yeux la pauvre fille à qui vous aviez donné ce volume sortait de la catégorie ordinaire, car je ne voulais pas ne voir dans ces lignes qu’un compliment banal.
—Et vous aviez raison, monsieur. Cette fille était un ange. Tenez, me dit-il, lisez cette lettre.
Et il me tendit un papier qui paraissait avoir été relu bien des fois.
Je l’ouvris, voici ce qu’il contenait:
«Mon cher Armand, j’ai reçu votre lettre, vous êtes resté bon et j’en remercie Dieu. Oui, mon ami, je suis malade, et d’une de ces maladies qui ne pardonnent pas; mais l’intérêt que vous voulez bien prendre encore à moi diminue beaucoup ce que je souffre. Je ne vivrai sans doute pas assez longtemps pour avoir le bonheur de serrer la main qui a écrit la bonne lettre que je viens de recevoir et dont les paroles me guériraient, si quelque chose pouvait me guérir. Je ne vous verrai pas, car je suis tout près de la mort, et des centaines de lieues vous séparent de moi. Pauvre ami! Votre Marguerite d’autrefois est bien changée, et il vaut peut-être mieux que vous ne la revoyiez plus que de la voir telle qu’elle est. Vous me demandez si je vous pardonne? Oh! de grand cœur, ami, car le mal que vous avez voulu me faire n’était qu’une preuve de l’amour que vous aviez pour moi. Il y a un mois que je suis au lit, et je tiens tant à votre estime que chaque jour j’écris le journal de ma vie, depuis le moment où nous nous sommes quittés jusqu’au moment où je n’aurai plus la force d’écrire.
«Si l’intérêt que vous prenez à moi est réel, Armand, à votre retour, allez chez Julie Duprat. Elle vous remettra ce journal. Vous y trouverez la raison et l’excuse de ce qui s’est passé entre nous. Julie est bien bonne pour moi; nous causons souvent de vous ensemble. Elle était là quand votre lettre est arrivée, nous avons pleuré en la lisant.
«Dans le cas où vous ne m’auriez pas donné de vos nouvelles, elle était chargée de vous remettre ces papiers à votre arrivée en France. Ne m’en soyez pas reconnaissant. Ce retour quotidien sur les seuls moments heureux de ma vie me fait un bien énorme, et, si vous devez trouver dans cette lecture l’excuse du passé, j’y trouve, moi, un continuel soulagement.
«Je voudrais vous laisser quelque chose qui me rappelât toujours à votre esprit, mais tout est saisi chez moi, et rien ne m’appartient.
«Comprenez-vous, mon ami? Je vais mourir, et de ma chambre à coucher j’entends marcher dans le salon le gardien que mes créanciers ont mis là pour qu’on n’emporte rien et qu’il ne me reste rien dans le cas où je ne mourrais pas. Il faut espérer qu’ils attendront la fin pour vendre.
«Oh! Les hommes sont impitoyables! ou plutôt, je me trompe, c’est Dieu qui est juste et inflexible.
«Eh bien, cher aimé, vous viendrez à ma vente, et vous achèterez quelque chose, car si je mettais de côté le moindre objet pour vous et qu’on l’apprît, on serait capable de vous attaquer en détournement d’objets saisis.
«Triste vie que celle que je quitte!
«Que Dieu serait bon, s’il permettait que je vous revisse avant de mourir! Selon toutes probabilités, adieu, mon ami; pardonnez-moi si je ne vous en écris pas plus long, mais ceux qui disent qu’ils me guériront m’épuisent de saignées, et ma main se refuse à écrire davantage.
«MARGUERITE GAUTIER.»
En effet, les derniers mots étaient à peine lisibles.
Je rendis cette lettre à Armand, qui venait de la relire sans doute dans sa pensée comme moi je l’avais lue sur le papier, car il me dit en la reprenant:
—Qui croirait jamais que c’est une fille entretenue qui a écrit cela! Et tout ému de ses souvenirs, il considéra quelque temps l’écriture de cette lettre qu’il finit par porter à ses lèvres.
—Et quand je pense, reprit-il, que celle-ci est morte sans que j’aie pu la revoir et que je ne la reverrai jamais; quand je pense qu’elle a fait pour moi ce qu’une sœur n’eût pas fait, je ne me pardonne pas de l’avoir laissée mourir ainsi. Morte! Morte! En pensant à moi, en écrivant et en disant mon nom, pauvre chère Marguerite!
Et Armand, donnant un libre cours à ses pensées et à ses larmes, me tendait la main et continuait:
—On me trouverait bien enfant, si l’on me voyait me lamenter ainsi sur une pareille morte; c’est que l’on ne saurait pas ce que je lui ai fait souffrir à cette femme, combien j’ai été cruel, combien elle a été bonne et résignée. Je croyais qu’il m’appartenait de lui pardonner, et aujourd’hui, je me trouve indigne du pardon qu’elle m’accorde. Oh! je donnerais dix ans de ma vie pour pleurer une heure à ses pieds.
Il est toujours difficile de consoler une douleur que l’on ne connaît pas, et cependant j’étais pris d’une si vive sympathie pour ce jeune homme, il me faisait avec tant de franchise le confident de son chagrin, que je crus que ma parole ne lui serait pas indifférente, et je lui dis:
—N’avez-vous pas des parents, des amis? Espérez, voyez-les, et ils vous consoleront, car moi je ne puis que vous plaindre.
—C’est juste, dit-il en se levant et en se promenant à grands pas dans ma chambre, je vous ennuie. Excusez-moi, je ne réfléchissais pas que ma douleur doit vous importer peu, et que je vous importune d’une chose qui ne peut et ne doit vous intéresser en rien.
—Vous vous trompez au sens de mes paroles, je suis tout à votre service; seulement je regrette mon insuffisance à calmer votre chagrin. Si ma société et celle de mes amis peuvent vous distraire, si enfin vous avez besoin de moi en quoi que ce soit, je veux que vous sachiez bien tout le plaisir que j’aurai à vous être agréable.
—Pardon, pardon, me dit-il, la douleur exagère les sensations. Laissez-moi rester quelques minutes encore, le temps de m’essuyer les yeux, pour que les badauds de la rue ne regardent pas comme une curiosité ce grand garçon qui pleure. Vous venez de me rendre bien heureux en me donnant ce livre; je ne saurai jamais comment reconnaître ce que je vous dois.
—En m’accordant un peu de votre amitié, dis-je à Armand, et en me disant la cause de votre chagrin. On se console en racontant ce qu’on souffre.
—Vous avez raison; mais aujourd’hui j’ai trop besoin de pleurer, et je ne vous dirais que des paroles sans suite. Un jour, je vous ferai part de cette histoire, et vous verrez si j’ai raison de regretter la pauvre fille. Et maintenant, ajouta-t-il en se frottant une dernière fois les yeux et en se regardant dans la glace, dites-moi que vous ne me trouvez pas trop niais, et permettez-moi de revenir vous voir.
Le regard de ce jeune homme était bon et doux; je fus au moment de l’embrasser.
Quant à lui, ses yeux commençaient de nouveau à se voiler de larmes; il vit que je m’en apercevais, et il détourna son regard de moi.
—Voyons, lui dis-je, du courage.
—Adieu, me dit-il alors.
Et, faisant un effort inouï pour ne pas pleurer, il se sauva de chez moi plutôt qu’il n’en sortit.
Je soulevai le rideau de ma fenêtre, et je le vis remonter dans le cabriolet qui l’attendait à la porte; mais à peine y était-il qu’il fondit en larmes et cacha son visage dans son mouchoir.
Chapitre V
Un assez long temps s’écoula sans que j’entendisse parler d’Armand; mais, en revanche, il avait souvent été question de Marguerite.
Je ne sais pas si vous l’avez remarqué, il suffit que le nom d’une personne qui paraissait devoir vous rester inconnue ou tout au moins indifférente soit prononcé une fois devant vous, pour que des détails viennent peu à peu se grouper autour de ce nom, et pour que vous entendiez alors tous vos amis vous parler d’une chose dont ils ne vous avaient jamais entretenu auparavant. Vous découvrez alors que cette personne vous touchait presque, vous vous apercevez qu’elle a passé bien des fois dans votre vie sans être remarquée; vous trouvez dans les événements que l’on vous raconte une coïncidence, une affinité réelles avec certains événements de votre propre existence. Je n’en étais pas positivement là avec Marguerite, puisque je l’avais vue, rencontrée, et que je la connaissais de visage et d’habitudes; cependant, depuis cette vente, son nom était revenu si fréquemment à mes oreilles, et dans la circonstance que j’ai dite au dernier chapitre, ce nom s’était trouvé mêlé à un chagrin si profond, que mon étonnement en avait grandi, en augmentant ma curiosité.
Il en était résulté que je n’abordais plus mes amis auxquels je n’avais jamais parlé de Marguerite, qu’en disant:
—Avez-vous connu une nommée Marguerite Gautier?
—La Dame aux Camélias?
—Justement.
—Beaucoup! Ces «beaucoup!» étaient quelquefois accompagnés de sourires incapables de laisser aucun doute sur leur signification.
—Eh bien, qu’est-ce que c’était que cette fille-là? continuais-je.
—Une bonne fille.
—Voilà tout?
—Mon Dieu! oui, plus d’esprit et peut-être un peu plus de cœur que les autres.
—Et vous ne savez rien de particulier sur elle?
—Elle a ruiné le baron de G…
—Seulement?
—Elle a été la maîtresse du vieux duc de…
—Etait-elle bien sa maîtresse?
—On le dit: en tous cas, il lui donnait beaucoup d’argent.
Toujours les mêmes détails généraux.
Cependant j’aurais été curieux d’apprendre quelque chose sur la liaison de Marguerite et d’Armand.
Je rencontrai un jour un de ceux qui vivent continuellement dans l’intimité des femmes connues. Je le questionnai.
—Avez-vous connu Marguerite Gautier?
Le même beaucoup me fut répondu.
—Quelle fille était-ce?
—Belle et bonne fille. Sa mort m’a fait une grande peine.
—N’a-t-elle pas eu un amant nommé Armand Duval?
—Un grand blond?
—Oui.
—C’est vrai.
—Qu’est-ce que c’était que cet Armand?
—Un garçon qui a mangé avec elle le peu qu’il avait, je crois, et qui a été forcé de la quitter. On dit qu’il en a été fou.
—Et elle?
—Elle l’aimait beaucoup aussi, dit-on toujours, mais comme ces filles-là aiment. Il ne faut pas leur demander plus qu’elles ne peuvent donner.
—Qu’est devenu Armand?
—Je l’ignore. Nous l’avons très peu connu. Il est resté cinq ou six mois avec Marguerite, mais à la campagne. Quand elle est revenue, il est parti.
—Et vous ne l’avez pas revu depuis?
—Jamais.
Moi non plus je n’avais pas revu Armand. J’en étais arrivé à me demander si, lorsqu’il s’était présenté chez moi, la nouvelle récente de la mort de Marguerite n’avait pas exagéré son amour d’autrefois et par conséquent sa douleur, et je me disais que peut-être il avait déjà oublié avec la morte la promesse faite de revenir me voir.
Cette supposition eût été assez vraisemblable à l’égard d’un autre, mais il y avait eu dans le désespoir d’Armand des accents sincères, et passant d’un extrême à l’autre, je me figurai que le chagrin s’était changé en maladie, et que, si je n’avais pas de ses nouvelles, c’est qu’il était malade et peut-être bien mort.
Je m’intéressais malgré moi à ce jeune homme. Peut-être dans cet intérêt y avait-il de l’égoïsme; peut-être avais-je entrevu sous cette douleur une touchante histoire de cœur, peut-être enfin mon désir de la connaître était-il pour beaucoup dans le souci que je prenais du silence d’Armand.
Puisque M. Duval ne revenait pas chez moi, je résolus d’aller chez lui. Le prétexte n’était pas difficile à trouver; malheureusement je ne savais pas son adresse, et, parmi tous ceux que j’avais questionnés, personne n’avait pu me la dire.
Je me rendis rue d’Antin. Le portier de Marguerite savait peut-être où demeurait Armand. C’était un nouveau portier. Il l’ignorait comme moi. Je m’informai alors du cimetière où avait été enterrée Mademoiselle Gautier. C’était le cimetière Montmartre.
Avril avait reparu, le temps était beau, les tombes ne devaient plus avoir cet aspect douloureux et désolé que leur donne l’hiver; enfin, il faisait déjà assez chaud pour que les vivants se souvinssent des morts et les visitassent. Je me rendis au cimetière, en me disant: à la seule inspection de la tombe de Marguerite, je verrai bien si la douleur d’Armand existe encore, et j’apprendrai peut-être ce qu’il est devenu.
J’entrai dans la loge du gardien, et je lui demandai si, le 22 du mois de février, une femme nommée Marguerite Gautier n’avait pas été enterrée au cimetière Montmartre.
Cet homme feuilleta un gros livre où sont inscrits et numérotés tous ceux qui entrent dans ce dernier asile, et me répondit qu’en effet le 22 février, à midi, une femme de ce nom avait été inhumée.
Je le priai de me faire conduire à la tombe, car il n’y a pas moyen de se reconnaître, sans cicérone, dans cette ville des morts qui a ses rues comme la ville des vivants. Le gardien appela un jardinier à qui il donna les indications nécessaires et qui l’interrompit en disant:
—Je sais, je sais… Oh! la tombe est bien facile à reconnaître, continua-t-il en se tournant vers moi.
—Pourquoi? lui dis-je.
—Parce qu’elle a des fleurs bien différentes des autres.
—C’est vous qui en prenez soin?
—Oui, monsieur, et je voudrais que tous les parents eussent soin des décédés comme le jeune homme qui m’a recommandé celle-là.
Après quelques détours, le jardinier s’arrêta et me dit:
—Nous y voici.
En effet, j’avais sous les yeux un carré de fleurs qu’on n’eût jamais pris pour une tombe, si un marbre blanc portant un nom ne l’eût constaté.
Ce marbre était posé droit, un treillage de fer limitait le terrain acheté, et ce terrain était couvert de camélias blancs.
—Que dites-vous de cela? me dit le jardinier.
—C’est très beau.
—Et chaque fois qu’un camélia se fane, j’ai ordre de le renouveler.
—Et qui vous a donné cet ordre?
—Un jeune homme qui a bien pleuré, la première fois qu’il est venu; un ancien à la morte, sans doute, car il paraît que c’était une gaillarde, celle-là. On dit qu’elle était très jolie. Monsieur l’a-t-il connue?
—Oui.
—Comme l’autre? me dit le jardinier avec un sourire malin.
—Non, je ne lui ai jamais parlé.
—Et vous venez la voir ici; c’est bien gentil de votre part, car ceux qui viennent voir la pauvre fille n’encombrent pas le cimetière.
—Personne ne vient donc?
—Personne, excepté ce jeune monsieur qui est venu une fois.
—Une seule fois?
—Oui, monsieur.
—Et il n’est pas revenu depuis?
—Non, mais il reviendra à son retour.
—Il est donc en voyage?
—Oui.
—Et vous savez où il est?
—Il est, je crois, chez la sœur de mademoiselle Gautier.
—Et que fait-il là?
—Il va lui demander l’autorisation de faire exhumer la morte, pour la faire mettre autre part.
—Pourquoi ne la laisserait-il pas ici?
—Vous savez, monsieur, que pour les morts on a des idées. Nous voyons cela tous les jours, nous autres. Ce terrain n’est acheté que pour cinq ans, et ce jeune homme veut une concession à perpétuité et un terrain plus grand; dans le quartier neuf ce sera mieux.
—Qu’appelez-vous le quartier neuf?
—Les terrains nouveaux que l’on vend maintenant, à gauche. Si le cimetière avait toujours été tenu comme maintenant, il n’y en aurait pas un pareil au monde; mais il y a encore bien à faire avant que ce soit tout à fait comme ce doit être. Et puis les gens sont si drôles.
—Que voulez-vous dire?
—Je veux dire qu’il y a des gens qui sont fiers jusqu’ici. Ainsi, cette demoiselle Gautier, il paraît qu’elle a fait un peu la vie, passez-moi l’expression. Maintenant, la pauvre demoiselle, elle est morte; et il en reste autant que de celles dont on n’a rien à dire et que nous arrosons tous les jours; eh bien, quand les parents des personnes qui sont enterrées à côté d’elle ont appris qui elle était, ne se sont-ils pas imaginé de dire qu’ils s’opposeraient à ce qu’on la mît ici, et qu’il devait y avoir des terrains à part pour ces sortes de femmes comme pour les pauvres. A-t-on jamais vu cela? Je les ai joliment relevés, moi; des gros rentiers qui ne viennent pas quatre fois l’an visiter leurs défunts, qui apportent leurs fleurs eux-mêmes, et voyez quelles fleurs! Qui regardent à un entretien pour ceux qu’ils disent pleurer, qui écrivent sur leurs tombes des larmes qu’ils n’ont jamais versées, et qui viennent faire les difficiles pour le voisinage. Vous me croirez si vous voulez, monsieur, je ne connaissais pas cette demoiselle, je ne sais pas ce qu’elle a fait; eh bien, je l’aime, cette pauvre petite, et j’ai soin d’elle, et je lui passe les camélias au plus juste prix. C’est ma morte de prédilection. Nous autres, monsieur, nous sommes bien forcés d’aimer les morts, car nous sommes si occupés, que nous n’avons presque pas le temps d’aimer autre chose.
Je regardais cet homme, et quelques-uns de mes lecteurs comprendront, sans que j’aie besoin de le leur expliquer, l’émotion que j’éprouvais à l’entendre.
Il s’en aperçut sans doute, car il continua:
—On dit qu’il y avait des gens qui se ruinaient pour cette fille-là, et qu’elle avait des amants qui l’adoraient; eh bien, quand je pense qu’il n’y en a pas un qui vienne lui acheter une fleur seulement, c’est cela qui est curieux et triste. Et encore, celle-ci n’a pas à se plaindre, car elle a sa tombe, et s’il n’y en a qu’un qui se souvienne d’elle, il fait les choses pour les autres. Mais nous avons ici de pauvres filles du même genre et du même âge qu’on jette dans la fosse commune, et cela me fend le cœur quand j’entends tomber leurs pauvres corps dans la terre. Et pas un être ne s’occupe d’elles, une fois qu’elles sont mortes! Ce n’est pas toujours gai, le métier que nous faisons, surtout tant qu’il nous reste un peu de cœur. Que voulez-vous? C’est plus fort que moi. J’ai une belle grande fille de vingt ans, et, quand on apporte ici une morte de son âge, je pense à elle, et, que ce soit une grande dame ou une vagabonde, je ne peux pas m’empêcher d’être ému.
«Mais je vous ennuie sans doute avec mes histoires et ce n’est pas pour les écouter que vous voilà ici. On m’a dit de vous amener à la tombe de mademoiselle Gautier, vous y voilà; puis-je vous être bon encore à quelque chose?
—Savez-vous l’adresse de M. Armand Duval? demandai-je à cet homme.
—Oui, il demeure rue de… c’est là du moins que je suis allé toucher le prix de toutes les fleurs que vous voyez.
—Merci, mon ami.
Je jetai un dernier regard sur cette tombe fleurie, dont malgré moi j’eusse voulu sonder les profondeurs pour voir ce que la terre avait fait de la belle créature qu’on lui avait jetée, et je m’éloignai tout triste.
—Est-ce que monsieur veut voir M. Duval? reprit le jardinier qui marchait à côté de moi.
—Oui.
—C’est que je suis bien sûr qu’il n’est pas encore de retour, sans quoi je l’aurais déjà vu ici.
—Vous êtes donc convaincu qu’il n’a pas oublié Marguerite?
—Non seulement j’en suis convaincu, mais je parierais que son désir de la changer de tombe n’est que le désir de la revoir.
—Comment cela?
—Le premier mot qu’il m’a dit en venant au cimetière a été: «Comment faire pour la voir encore?» Cela ne pouvait avoir lieu que par le changement de tombe, et je l’ai renseigné sur toutes les formalités à remplir pour obtenir ce changement, car vous savez que pour transférer les morts d’un tombeau dans un autre, il faut les reconnaître, et la famille seule peut autoriser cette opération, à laquelle doit présider un commissaire de police. C’est pour avoir cette autorisation que M. Duval est allé chez la sœur de mademoiselle Gautier, et sa première visite sera évidemment pour nous.
Nous étions arrivés à la porte du cimetière; je remerciai de nouveau le jardinier en lui mettant quelques pièces de monnaie dans la main et je me rendis à l’adresse qu’il m’avait donnée.
Armand n’était pas de retour.
Je laissai un mot chez lui, le priant de me venir voir dès son arrivée, ou de me faire dire où je pourrais le trouver.
Le lendemain, au matin, je reçus une lettre de Duval, qui m’informait de son retour, et me priait de passer chez lui, ajoutant qu’épuisé de fatigue, il lui était impossible de sortir.
Chapitre VI
Je trouvai Armand dans son lit.
En me voyant, il me tendit sa main brûlante.
—Vous avez la fièvre, lui dis-je.
—Ce ne sera rien, la fatigue d’un voyage rapide, voilà tout.
—Vous venez de chez la sœur de Marguerite?
—Oui, qui vous l’a dit?
—Je le sais, et vous avez obtenu ce que vous vouliez?
—Oui encore; mais qui vous a informé du voyage et du but que j’avais en le faisant?
—Le jardinier du cimetière.
—Vous avez vu la tombe?
C’est à peine si j’osais répondre, car le ton de cette phrase me prouvait que celui qui me l’avait dite était toujours en proie à l’émotion dont j’avais été le témoin, et que chaque fois que sa pensée ou la parole d’un autre le reporterait sur ce douloureux sujet, pendant longtemps encore cette émotion trahirait sa volonté.
Je me contentai donc de répondre par un signe de tête.
—Il en a eu bien soin? continua Armand.
Deux grosses larmes roulèrent sur les joues du malade qui détourna la tête pour me les cacher. J’eus l’air de ne pas les voir et j’essayai de changer la conversation.
—Voilà trois semaines que vous êtes parti? lui dis-je.
Armand passa la main sur ses yeux et me répondit:
—Trois semaines juste.
—Votre voyage a été long.
—Oh! je n’ai pas toujours voyagé, j’ai été malade quinze jours, sans quoi je fusse revenu depuis longtemps; mais, à peine arrivé là-bas, la fièvre m’a pris, et j’ai été forcé de garder la chambre.
—Et vous êtes reparti sans être bien guéri?
—Si j’étais resté huit jours de plus dans ce pays, j’y serais mort.
—Mais maintenant que vous voilà de retour, il faut vous soigner; vos amis viendront vous voir. Moi, tout le premier, si vous me le permettez.
—Dans deux heures je me lèverai.
—Quelle imprudence!
—Il le faut.
—Qu’avez-vous donc à faire de si pressé?
—Il faut que j’aille chez le commissaire de police.
—Pourquoi ne chargez-vous pas quelqu’un de cette mission qui peut vous rendre plus malade encore?
—C’est la seule chose qui puisse me guérir. Il faut que je la voie. Depuis que j’ai appris sa mort, et surtout depuis que j’ai vu sa tombe, je ne dors plus. Je ne peux pas me figurer que cette femme que j’ai quittée si jeune et si belle est morte. Il faut que je m’en assure par moi-même. Il faut que je voie ce que Dieu a fait de cet être que j’ai tant aimé, et peut-être le dégoût du spectacle remplacera-t-il le désespoir du souvenir; vous m’accompagnerez, n’est-ce pas… si cela ne vous ennuie pas trop?
—Que vous a dit sa sœur?
—Rien. Elle a paru fort étonnée qu’un étranger voulût acheter un terrain et faire faire une tombe à Marguerite, et elle m’a signé tout de suite l’autorisation que je lui demandais.
—Croyez-moi, attendez pour cette translation que vous soyez bien guéri.
—Oh! Je serai fort, soyez tranquille. D’ailleurs je deviendrais fou, si je n’en finissais au plus vite avec cette résolution dont l’accomplissement est devenu un besoin de ma douleur. Je vous jure que je ne puis être calme que lorsque j’aurai vu Marguerite. C’est peut-être une soif de la fièvre qui me brûle, un rêve de mes insomnies, un résultat de mon délire; mais dussé-je me faire trappiste, comme M. de Rancé, après avoir vu, je verrai.
—Je comprends cela, dis-je à Armand, et je suis tout à vous; avez-vous vu Julie Duprat?
—Oui. Oh! je l’ai vue le jour même de mon premier retour.
—Vous a-t-elle remis les papiers que Marguerite lui avait laissés pour vous?
—Les voici.
Armand tira un rouleau de dessous son oreiller, et l’y replaça immédiatement.
—Je sais par cœur ce que ces papiers renferment, me dit-il. Depuis trois semaines je les ai relus dix fois par jour. Vous les lirez aussi, mais plus tard, quand je serai plus calme et quand je pourrai vous faire comprendre tout ce que cette confession révèle de cœur et d’amour. Pour le moment, j’ai un service à réclamer de vous.
—Lequel?
—Vous avez une voiture en bas?
—Oui.
—Eh bien, voulez-vous prendre mon passeport et aller demander à la poste restante s’il y a des lettres pour moi? Mon père et ma sœur ont dû m’écrire à Paris, et je suis parti avec une telle précipitation que je n’ai pas pris le temps de m’en informer avant mon départ. Lorsque vous reviendrez, nous irons ensemble prévenir le commissaire de police de la cérémonie de demain.
Armand me remit son passeport, et je me rendis rue Jean-Jacques Rousseau.
Il y avait deux lettres au nom de Duval, je les pris et je revins.
Quand je reparus, Armand était tout habillé et prêt à sortir.
—Merci, me dit-il en prenant ses lettres. Oui, ajouta-t-il après avoir regardé les adresses, oui, c’est de mon père et de ma sœur. Ils ont dû ne rien comprendre à mon silence.
Il ouvrit les lettres, et les devina plutôt qu’il ne les lut, car elles étaient de quatre pages chacune, et au bout d’un instant il les avait repliées.
—Partons, me dit-il, je répondrai demain.
Nous allâmes chez le commissaire de police, à qui Armand remit la procuration de la sœur de Marguerite.
Le commissaire lui donna en échange une lettre d’avis pour le gardien du cimetière; il fut convenu que la translation aurait lieu le lendemain, à dix heures du matin, que je viendrais le prendre une heure auparavant, et que nous nous rendrions ensemble au cimetière.
Moi aussi, j’étais curieux d’assister à ce spectacle, et j’avoue que la nuit je ne dormis pas.
À en juger par les pensées qui m’assaillirent, ce dut être une longue nuit pour Armand.
Quand le lendemain, à neuf heures, j’entrai chez lui, il était horriblement pâle, mais il paraissait calme.
Il me sourit et me tendit la main.
Ses bougies étaient brûlées jusqu’au bout, et, avant de sortir, Armand prit une lettre fort épaisse, adressée à son père, et confidente sans doute de ses impressions de la nuit.
Une demi-heure après nous arrivions à Montmartre.
Le commissaire nous attendait déjà.
On s’achemina lentement dans la direction de la tombe de Marguerite. Le commissaire marchait le premier, Armand et moi nous le suivions à quelques pas.
De temps en temps, je sentais tressaillir convulsivement le bras de mon compagnon, comme si des frissons l’eussent parcouru tout à coup. Alors, je le regardais; il comprenait mon regard et me souriait, mais, depuis que nous étions sortis de chez lui, nous n’avions pas échangé une parole.
Un peu avant la tombe, Armand s’arrêta pour essuyer son visage qu’inondaient de grosses gouttes de sueur.
Je profitai de cette halte pour respirer, car moi-même j’avais le cœur comprimé comme dans un étau.
D’où vient le douloureux plaisir qu’on prend à ces sortes de spectacles! Quand nous arrivâmes à la tombe, le jardinier avait retiré tous les pots de fleurs, le treillage de fer avait été enlevé, et deux hommes piochaient la terre.
Armand s’appuya contre un arbre et regarda.
Toute sa vie semblait être passée dans ses yeux.
Tout à coup une des deux pioches grinça contre une pierre.
À ce bruit, Armand recula comme à une commotion électrique, et me serra la main avec une telle force qu’il me fit mal.
Un fossoyeur prit une large pelle et vida peu à peu la fosse; puis, quand il n’y eut plus que les pierres dont on couvre la bière, il les jeta dehors une à une.
J’observais Armand, car je craignais à chaque minute que ses sensations qu’il concentrait visiblement ne le brisassent; mais il regardait toujours, les yeux fixes et ouverts comme dans la folie, et un léger tremblement des joues et des lèvres prouvait seul qu’il était en proie à une violente crise nerveuse.
Quant à moi, je ne puis dire qu’une chose, c’est que je regrettais d’être venu.
Quand la bière fut tout à fait découverte, le commissaire dit aux fossoyeurs:
—Ouvrez.
Ces hommes obéirent, comme si c’eût été la chose du monde la plus simple.
La bière était en chêne, et ils se mirent à dévisser la paroi supérieure qui faisait couvercle. L’humidité de la terre avait rouillé les vis, et ce ne fut pas sans efforts que la bière s’ouvrit. Une odeur infecte s’en exhala, malgré les plantes aromatiques dont elle était semée.
—Ô mon Dieu! mon Dieu! murmura Armand, et il pâlit encore.
Les fossoyeurs eux-mêmes se reculèrent.
Un grand linceul blanc couvrait le cadavre, dont il dessinait quelques sinuosités. Ce linceul était presque complètement mangé à l’un des bouts, et laissait passer un pied de la morte.
J’étais bien près de me trouver mal, et, à l’heure où j’écris ces lignes, le souvenir de cette scène m’apparaît encore dans son imposante réalité.
—Hâtons-nous, dit le commissaire.
Alors un des deux hommes étendit la main, se mit à découdre le linceul, et, le prenant par le bout, découvrit brusquement le visage de Marguerite.
C’était terrible à voir, c’est horrible à raconter.
Les yeux ne faisaient plus que deux trous, les lèvres avaient disparu, et les dents blanches étaient serrées les unes contre les autres. Les longs cheveux noirs et secs étaient collés sur les tempes et voilaient un peu les cavités vertes des joues, et cependant je reconnaissais dans ce visage le visage blanc, rose et joyeux que j’avais vu si souvent.
Armand, sans pouvoir détourner son regard de cette figure, avait porté son mouchoir à sa bouche et le mordait.
Pour moi, il me sembla qu’un cercle de fer m’étreignait la tête, un voile couvrit mes yeux, des bourdonnements m’emplirent les oreilles, et tout ce que je pus faire fut d’ouvrir un flacon que j’avais apporté à tout hasard et de respirer fortement les sels qu’il renfermait.
Au milieu de cet éblouissement, j’entendis le commissaire dire à M. Duval:
—Reconnaissez-vous?
—Oui, répondit sourdement le jeune homme.
—Alors fermez et emportez, dit le commissaire.
Les fossoyeurs rejetèrent le linceul sur le visage de la morte, fermèrent la bière, la prirent chacun par un bout et se dirigèrent vers l’endroit qui leur avait été désigné.
Armand ne bougeait pas. Ses yeux étaient rivés à cette fosse vide; il était pâle comme le cadavre que nous venions de voir… On l’eût dit pétrifié.
Je compris ce qui allait arriver lorsque la douleur diminuerait par l’absence du spectacle, et par conséquent ne le soutiendrait plus.
Je m’approchai du commissaire.
—La présence de monsieur, lui dis-je en montrant Armand, est-elle nécessaire encore?
—Non, me dit-il, et même je vous conseille de l’emmener, car il paraît malade.
—Venez, dis-je alors à Armand en lui prenant le bras.
—Quoi? fit-il en me regardant, comme s’il ne m’eût pas reconnu.
—C’est fini, ajoutai-je, il faut vous en aller, mon ami, vous êtes pâle, vous avez froid, vous vous tuerez avec ces émotions-là.
—Vous avez raison, allons-nous-en, répondit-il machinalement, mais sans faire un pas.
Alors je le saisis par le bras et je l’entraînai.
Il se laissait conduire comme un enfant, murmurant seulement de temps à autre:
—Avez-vous vu les yeux?
Et il se retournait comme si cette vision l’eût rappelé.
Cependant sa marche devint saccadée; il semblait ne plus avancer que par secousses; ses dents claquaient, ses mains étaient froides, une violente agitation nerveuse s’emparait de toute sa personne.
Je lui parlai, il ne me répondit pas.
Tout ce qu’il pouvait faire, c’était de se laisser conduire.
À la porte nous retrouvâmes une voiture. Il était temps.
À peine y eut-il pris place, que le frisson augmenta et qu’il eut une véritable attaque de nerfs, au milieu de laquelle la crainte de m’effrayer lui faisait murmurer en me pressant la main:
—Ce n’est rien, ce n’est rien, je voudrais pleurer.
Et j’entendais sa poitrine se gonfler, et le sang se portait à ses yeux, mais les larmes n’y venaient pas.
Je lui fis respirer le flacon qui m’avait servi, et, quand nous arrivâmes chez lui, le frisson seul se manifestait encore.
Avec l’aide du domestique, je le couchai, je fis allumer un grand feu dans sa chambre, et je courus chercher mon médecin à qui je racontai ce qui venait de se passer.
Il accourut.
Armand était pourpre, il avait le délire et bégayait des mots sans suite, à travers lesquels le nom seul de Marguerite se faisait entendre distinctement.
—Eh bien? dis-je au docteur quand il eut examiné le malade.
—Eh bien, il a une fièvre cérébrale, ni plus ni moins, et c’est bien heureux, car je crois, Dieu me pardonne, qu’il serait devenu fou. Heureusement la maladie physique tuera la maladie morale, et dans un mois il sera sauvé de l’une et de l’autre peut-être.
Chapitre VII
Les maladies comme celle dont Armand avait été atteint ont cela d’agréable qu’elles tuent sur le coup ou se laissent vaincre très vite.
Quinze jours après les événements que je viens de raconter, Armand était en pleine convalescence, et nous étions liés d’une étroite amitié. À peine si j’avais quitté sa chambre tout le temps qu’avait duré sa maladie.
Le printemps avait semé à profusion ses fleurs, ses feuilles, ses oiseaux, ses chansons, et la fenêtre de mon ami s’ouvrait gaiement sur son jardin dont les saines exhalaisons montaient jusqu’à lui.
Le médecin avait permis qu’il se levât, et nous restions souvent à causer, assis auprès de la fenêtre ouverte à l’heure où le soleil est le plus chaud, de midi à deux heures.
Je me gardais bien de l’entretenir de Marguerite, craignant toujours que ce nom ne réveillât un triste souvenir endormi sous le calme apparent du malade; mais Armand, au contraire, semblait prendre plaisir à parler d’elle, non plus comme autrefois, avec des larmes dans les yeux, mais avec un doux sourire qui me rassurait sur l’état de son âme.
J’avais remarqué que, depuis sa dernière visite au cimetière, depuis le spectacle qui avait déterminé en lui cette crise violente, la mesure de la douleur morale semblait avoir été comblée par la maladie, et que la mort de Marguerite ne lui apparaissait plus sous l’aspect du passé. Une sorte de consolation était résultée de la certitude acquise, et pour chasser l’image sombre qui se représentait souvent à lui, il s’enfonçait dans les souvenirs heureux de sa liaison avec Marguerite, et ne semblait plus vouloir accepter que ceux-là.
Le corps était trop épuisé par l’atteinte et même par la guérison de la fièvre pour permettre à l’esprit une émotion violente, et la joie printanière et universelle dont Armand était entouré reportait malgré lui sa pensée aux images riantes.
Il s’était toujours obstinément refusé à informer sa famille du danger qu’il courait, et, lorsqu’il avait été sauvé, son père ignorait encore sa maladie.
Un soir, nous étions restés à la fenêtre plus tard que de coutume; le temps avait été magnifique et le soleil s’endormait dans un crépuscule éclatant d’azur et d’or. Quoique nous fussions dans Paris, la verdure qui nous entourait semblait nous isoler du monde, et à peine si, de temps en temps, le bruit d’une voiture troublait notre conversation.
—C’est à peu près à cette époque de l’année et le soir d’un jour comme celui-ci que je connus Marguerite, me dit Armand, écoutant ses propres pensées et non ce que je lui disais.
Je ne répondis rien. Alors, il se retourna vers moi, et me dit:
—Il faut pourtant que je vous raconte cette histoire; vous en ferez un livre auquel on ne croira pas, mais qui sera peut-être intéressant à faire.
—Vous me conterez cela plus tard, mon ami, lui dis-je; vous n’êtes pas encore assez bien rétabli.
—La soirée est chaude, j’ai mangé mon blanc de poulet, me dit-il en souriant; je n’ai pas la fièvre, nous n’avons rien à faire, je vais tout vous dire.
—Puisque vous le voulez absolument, j’écoute.
—C’est une bien simple histoire, ajouta-t-il alors, et que je vous raconterai en suivant l’ordre des événements. Si vous en faites quelque chose plus tard, libre à vous de la conter autrement.
Voici ce qu’il me raconta, et c’est à peine si j’ai changé quelques mots à ce touchant récit.
—Oui, reprit Armand, en laissant retomber sa tête sur le dos de son fauteuil, oui, c’était par une soirée comme celle-ci! J’avais passé ma journée à la campagne avec un de mes amis, Gaston R… Le soir, nous étions revenus à Paris, et, ne sachant que faire, nous étions entrés au théâtre des Variétés.
Pendant un entr’acte nous sortîmes, et, dans le corridor, nous vîmes passer une grande femme que mon ami salua.
—Qui saluez-vous donc là? lui demandai-je.
—Marguerite Gautier, me dit-il.
—Il me semble qu’elle est bien changée, car je ne l’ai pas reconnue, dis-je avec une émotion que vous comprendrez tout à l’heure.
—Elle a été malade; la pauvre fille n’ira pas loin.
Je me rappelle ces paroles comme si elles m’avaient été dites hier.
Il faut que vous sachiez, mon ami, que depuis deux ans la vue de cette fille, lorsque je la rencontrais, me causait une impression étrange.
Sans que je susse pourquoi, je devenais pâle et mon cœur battait violemment. J’ai un de mes amis qui s’occupe de sciences occultes, et qui appellerait ce que j’éprouvais l’affinité des fluides; moi, je crois tout simplement que j’étais destiné à devenir amoureux de Marguerite, et que je le pressentais.
Toujours est-il qu’elle me causait une impression réelle, que plusieurs de mes amis en avaient été témoins, et qu’ils avaient beaucoup ri en reconnaissant de qui cette impression me venait.
La première fois que je l’avais vue, c’était place de la Bourse, à la porte de Susse. Une calèche découverte y stationnait, et une femme vêtue de blanc en était descendue. Un murmure d’admiration avait accueilli son entrée dans le magasin. Quant à moi, je restai cloué à ma place, depuis le moment où elle entra jusqu’au moment où elle sortit. À travers les vitres, je la regardai choisir dans la boutique ce qu’elle venait y acheter. J’aurais pu entrer, mais je n’osais. Je ne savais quelle était cette femme, et je craignais qu’elle ne devinât la cause de mon entrée dans le magasin et ne s’en offensât. Cependant je ne me croyais pas appelé à la revoir.
Elle était élégamment vêtue; elle portait une robe de mousseline tout entourée de volants, un châle de l’Inde carré aux coins brodés d’or et de fleurs de soie, un chapeau de paille d’Italie et un unique bracelet, grosse chaîne d’or dont la mode commençait à cette époque.
Elle remonta dans sa calèche et partit.
Un des garçons du magasin resta sur la porte, suivant des yeux la voiture de l’élégante acheteuse. Je m’approchai de lui et le priai de me dire le nom de cette femme.
—C’est mademoiselle Marguerite Gautier, me répondit-il.
Je n’osai pas lui demander l’adresse, et je m’éloignai.
Le souvenir de cette vision, car c’en était une véritable, ne me sortit pas de l’esprit, comme bien des visions que j’avais eues déjà, et je cherchais partout cette femme blanche si royalement belle.
À quelques jours de là, une grande représentation eut lieu à l’Opéra-Comique. J’y allai. La première personne que j’aperçus dans une loge d’avant-scène de la galerie fut Marguerite Gautier.
Le jeune homme avec qui j’étais la reconnut aussi, car il me dit, en me la nommant:
—Voyez donc cette jolie fille.
En ce moment, Marguerite lorgnait de notre côté; elle aperçut mon ami, lui sourit et lui fit signe de venir lui faire visite.
—Je vais lui dire bonsoir, me dit-il, et je reviens dans un instant.