La dame qui a perdu son peintre

Paul Bourget · Chapitre 1 sur 9 · partie 3/4

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La dame qui a perdu son peintre

Avertissement

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

—«C'était l'opinion de Pappalardo, qui appelait toujours ce portrait sa Parisienne, la mia Parigina, vous vous souvenez, Berto?» dit alors la marquise.

—«Je crois l'entendre...» répondit le complice, interpellé ainsi, et il ajouta un Caro conte! si naturellement soupiré, si plein d'affectueuse componction que je ne suis pas sûr, encore aujourd'hui, qu'il mentît. Et pourtant!... Quant au citoyen de la libre Amérique, il avait tiré de sa poche une forte loupe, et tandis que Courmansel parlait, il vérifiait le détail de la signature et du monogramme, la tête penchée sur le panneau de telle manière qu'il nous en dérobait la vue, sans s'excuser. Cependant, les propos de «l'éminent critique d'art» avaient commencé de me donner une foudroyante envie de rire que l'impudente fourberie de Mme Ariosti et la badauderie consciencieuse du dilettante de Denver (Colorado)—c'était sa ville— faillirent transporter jusqu'au spasme. Mais à la seconde où la convulsion de cet irrésistible fou-rire allait me saisir, la scène de famille à laquelle j'avais assisté l'avant-veille surgit tout à coup devant moi... La douce Christiane Boudron et son terrible père étaient là. Je les apercevais, apprenant la vérité... Je ne réfléchis pas. Je ne me demandai pas si j'agissais bien ou mal. Aussi distinctement que je voyais le masque rasé de Kennedy se promener sur le profil du pauvre modèle romain, de l'humble Ginevra Ferrari transformée en une belle pécheresse de la cour des Valois, je la vis, cette scène: M. Boudron apprenant la bourde colossale de son futur gendre, celui-ci obligé de confesser son déshonneur professionnel aux critiques d'art des deux mondes, et le chagrin de la jeune fille, son humiliation, la rupture du mariage. Comment le couturier collectionneur perdrait-il une occasion pareille de clore une aventure qui déjà lui déplaisait tant, même alors qu'il acceptait comme un dogme la compétence technique de Courmansel? Et je répondis à ce dernier,—ce remue-ménage de mes pensées n'avait certes pas duré deux minutes:

—«En effet, c'est un excellent portrait, et une physionomie bien française...»

Ces mots ne furent pas plutôt tombés de mes lèvres qu'une petite voix intérieure me dit:

—«Malheureux! Comment vas-tu faire maintenant pour te tirer de là, honnêtement?»

 

VIII

Vous souvenez-vous, Madame, d'un thé-bridge chez vous, cet hiver? Nous ne jouâmes, ni vous ni moi, et un de vos cousins nous fit une petite conférence, celui qui joue à l'intellectuel, cet aimable Adalbert de Rumesnil, malicieusement surnommé par vous, Rasekin,—pour vous avoir trop longtemps commenté Ruskin, un jour. Cette après-midi-là, il eut l'heur de vous amuser, en vous exposant la théorie du professeur Grasset, de Montpellier, sur la décomposition du moi. Nous avons, dit ce médecin, un moi raisonnable et raisonnant. Il le situe dans la partie supérieure de notre cerveau en un point qu'il appelle O. Puis tout autour, placés dans les replis divers de nos lobes, pullulent une série de petits êtres impulsifs, inconscients, dont le savant figure les demeures, distinctes et pourtant réunies, par les points d'intersection des côtés d'un polygone. C'est le petit peuple du faubourg de notre âme, dont l'ensemble constitue ce qu'il appelle le moi polygonal. J'entends votre rire gai, quand Rumesnil vous eut cité la phrase de son auteur: «Lorsque Archimède sort nu du bain, il crie Eureka avec son O et il court les rues avec son polygone.» Je vous entends répondre: «Comme c'est commode! Une femme qui trompe son mari n'a qu'à lui dire: je vous suis fidèle avec mon O. Qu'est-ce que ça vous fait que je vous trompe avec mon polygone?...» Au risque de m'attirer, quand je vous reverrai, des épigrammes peu indulgentes, je ne trouve pas d'autres formules que celle du célèbre neurologue, pour expliquer ce qui s'est passé en moi, durant et après cette scène du portrait. C'était le moi polygonal qui avait répondu à Courmansel; le moi polygonal qui, machinalement, ensuite, avait pris congé de Mme Ariosti; le moi polygonal qui avait écouté ledit Courmansel me célébrer les louanges de l'Amico di Solario et de son chef-d'œuvre. C'était le moi supérieur, le centre O, qui avait soudain jeté à son immoral acolyte ces trois syllabes: «Malheureux!» Et quand j'eus quitté le fiancé de Christiane, un dialogue commença entre ces deux moi. J'avais pris, à la porte de notre hôtel, une voiture pour me faire conduire à la délicieuse Chartreuse de Chiaravalle qui dresse, à deux lieues de Milan, son frêle campanile octogone à colonnettes et sa façade de briques. Ma légère victoria roulait dans cette plaine large et féconde, où Léonard se promenait avec ses jeunes disciples, et, s'il rencontrait des marchands d'oiseaux, il achetait toute la cage, pour l'ouvrir et rendre la liberté à ces petites bêtes. Tendre et sublime respect de la vie, si émouvant à constater dans un tel artiste! Je ne pensais guère aux oiseaux du Vinci, en allant de la sorte, le long des canaux et sous les saulaies, à travers cette campagne d'une verdure déjà si vigoureuse. J'étais en proie tour à tour, à mon fou rire de nouveau,—cette fois je m'y livrais librement, —et aux scrupules grandissants de ma conscience:

—«Quelle leçon pour ceux que mon ami Varegnana dénomme les iconoclastes, quand ils sauront cette étonnante histoire!... Tout y est: un peintre inventé de toutes pièces, sa biographie, ses œuvres, sa signature, et cette glorieuse découverte, le chef-d'œuvre de la méthode scientifique, est fondée, sur quoi? Sur une croûte, brossée à la va-vite par un pauvre diable de rapin à court d'argent. Un antiquaire pour patiner la chose, et le tour est joué!... Non. La vie est vraiment par trop farce quelquefois...»

Et le gavroche qui sommeille dans tout artiste, malgré les tableaux du Luxembourg, la cravate de commandeur, la candidature à l'Institut, et les cheveux gris, me faisait m'esclaffer d'une façon si retentissante qu'à plusieurs reprises le cocher se retourna. Ce monsieur grave et décoré d'une rosette qui fouriait ainsi tout seul sur le chemin d'un pauvre couvent n'était-il pas un aliéné en rupture d'asile? Puis la voix sévère reprenait, et je l'écoutais, sans avoir plus l'envie de trouver comique une histoire qui risquait de tourner à l'escroquerie:

—«... Cinquante mille francs? Cette marquise Ariosti demande cinquante mille francs de ce tableau? Le croit-elle vrai seulement? Elle et ce jeune prince de San Cataldo ont tellement l'air d'une paire d'aigrefins... Non. Ce n'est pas possible qu'elle le croie faux. Elle voit seulement un beau coup à monter, grâce à la subtile réclame que ce nigaud de critique fait à son panneau..... Mais moi qui sais que ce panneau ne vaut pas un clou, vais-je laisser le Boudron ou le Kennedy payer cinquante mille francs l'ânerie de ce pauvre Courmansel, et celle du défunt comte Pappalardo? Non, non et non. Je n'en ai pas le droit... J'aurais dû, là, sur place, quand j'ai reconnu le tableau, dénoncer l'erreur... Mais ce hasard était si extraordinaire! Qu'après vingt-cinq ans, je retrouve le «faux» fabriqué pour le père Sanfré, et que ce «faux» soit justement cette soi-disante merveille dénichée par ce Courmansel et qui a servi à authentiquer l'auteur du portrait Varegnana!... Sur le moment, le coup a été trop fort... D'ailleurs, cet innocent de fiancé qui voit dans cette trouvaille le principe de son bonheur était là, qui bêlait de joie. Je n'ai pas pu égorger ce mouton, surtout devant ces étrangers... Pourquoi ne lui ai-je point parlé à lui-même, quand nous sommes sortis?... C'est un honnête homme. Il se serait confessé à son beau-père. Il aurait dit: «Je me suis trompé»... C'est trop tard. Il a trompetté sa découverte dans toutes les revues d'art d'Europe et d'Amérique. Il faudrait qu'il déclarât son erreur publiquement. Et ce serait sa fin... Ah! Tant pis! Mon honneur avant tout. Il s'arrangera comme il pourra avec le couturier et les critiques, ses confrères. Il ne sera pas dit que j'aurai laissé s'accomplir, devant moi, un marché de cette nature. Ni M. Boudron, ni M. Kennedy n'achèteront ce tableau faux cinquante mille francs, quand bien même Courmansel devrait venir se noyer dans ce canal ou se pendre à l'un de ces saules...»

Vous vous rendez compte, Madame, que ce tumulte de mes pensées ne me permit guère de visiter avec profit l'antique église cistercienne, si digne de son joli nom:—Chiaravalle,—le val de lumière. Il y a là un vieux gardien, le même que dans ma jeunesse, et il raconte aux touristes, avec les mêmes mots, la même mimique —depuis combien d'années?—ses transes de patriote durant la journée du 4 juin 1859, et comment, grimpé au sommet de son campanile, il écoutait le canon de Magenta. Vous devinez aussi que, rentré à Milan, je n'eus plus qu'une idée: ne rencontrer ni George Courmansel, ni M. Boudron, ni surtout Christiane. J'allai dîner, tout seul, dans une petite Trattoria, au bord du Naviglio. Trois de ces canaux parcourent la ville, reliant la petite rivière de l'Olona au Tessin, au Pô et à l'Adda. C'est sur un d'entre eux que donnait la terrasse de ma Trattoria, à la naïve enseigne de la Rosa Bianca. J'y venais, lors de mon premier passage, et je la retrouvai, n'ayant pas plus changé que le comte Varegnana, l'église de Chiaravalle et son campanile. L'Italie est bien gâtée de modernisme, mais tout de même elle reste la terre du passé. Les habitants gardent un instinct de durer et de faire durer que l'exécrable manie d'être au courant, dont meurt l'Europe, ne détruira pas de sitôt. Dans une cage d'osier, appendue à une treille où pointaient des feuilles, un merle sautelait en sifflant, comme autrefois. Comme autrefois, un fiascho de Chianti reposait sur chaque table, avec sa grosse panse habillée de paille et son fin goulot allongé. Comme autrefois, l'onde presque morte du Naviglio contournait des façades de palais, des fabriques et des masures. Quand j'eus devant moi une grande assiette remplie de minestrone, de ce potage aux choux, au riz et aux pois que les Milanais mangent froid,—et ils le digèrent!—j'aurais pu me croire revenu au temps des Ginevra, des faux tableaux anciens fabriqués pour cinq cents francs et des divines frénésies. Je crois bien avoir, pour une minute, assis en pensée avec moi, devant cette table bohémienne, une Dame de vos bonnes amies, qui ne loge pas loin de la place des Invalides. Je la voyais, amusée de cette escapade, trempant peureusement sa cuiller dans l'épaisseur de cette soupe lombarde, mouillant la pointe de ses lèvres à l'âpre parfum du vin toscan, me souriant avec ses jolies dents... Ah! folles chimères auxquelles je me serais déchiré l'âme, comme bien souvent, si elles n'avaient été exorcisées par le Démon ou l'Ange du scrupule qui, tout de suite, recommença de me tourmenter!

«—Huit heures du soir... Il en était trois quand nous avons quitté le palais Ariosti, Courmansel et moi... M. Boudron et M. Kennedy ont eu dix fois le temps de conclure avec la marquise. Le tableau est peut-être livré, le chèque signé, à cet instant... Hé bien! le tableau sera rendu. Le chèque ne sera pas payé... Oui. Mais un procès peut sortir de là, un affreux scandale, et quelle figure ferai-je, en venant déposer devant un tribunal que j'ai reconnu le tableau et que je n'ai pas parlé?... Par conséquent, il est honteux de ne pas avoir parlé... Donc, plus de doute, je parlerai... D'ailleurs, je rêve. La marquise est bien trop fine pour ne pas jouer du Boudron contre le Kennedy et du Kennedy contre le Boudron. Si l'un a fait une offre aujourd'hui, elle aura reculé sa réponse jusqu'à demain pour presser sur l'autre... Je parlerai. Quand?... Dès ce soir... Ah! j'ai trouvé!...»

Illustrant la phrase du professeur Grasset, je dévorais mon minestrone avec mon polygone, tout en criant cet «Eureka», comme Archimède, avec mon O. Je venais d'entrevoir le moyen. Si le marché restait encore en suspens, je l'empêcherais sans provoquer un contre-coup immédiat sur les fiançailles de la fine Christiane avec ce romanesque badaud de George Courmansel. Il fallait avertir la marquise d'une telle manière qu'elle ne pût passer outre à cet avertissement. Une intervention obtiendrait certainement ce résultat: celle du comte Varegnana. C'était son cousin. Dès l'instant qu'il serait venu lui affirmer la fausseté du tableau, avec une preuve incontestable à l'appui, elle s'inclinerait. La seule question était d'obtenir d'elle le silence vis-à-vis de l'infortuné Courmansel et de son beau-père. Varegnana s'intéressait trop à Christiane pour ne pas obtenir de sa parente qu'elle se fît notre complice dans la protection de ce jeune bonheur. Il suffirait que Mme Ariosti prétextât un changement d'idée. Elle dirait à M. Boudron et à M. Ralph Kennedy qu'elle ne voulait plus vendre le tableau. J'avais un tel désir d'accomplir mon devoir de véracité, sans qu'il en coûtât des larmes à la fiancée du critique si sincèrement, mais si bouffonnement abusé! L'espérance fit certitude devant ma pensée. Je me hâtai d'achever mon dîner solitaire, et quelques minutes plus tard, je sonnais à la porte, maintenant close, du palais Varegnana. Si le comte n'avait pas été chez lui, j'aurais vu dans son absence le plus funeste des présages. On a de ces superstitions quand on souhaite fortement le succès d'une entreprise, et cette après-midi d'hésitations m'avait donné la petite fièvre de l'homme qui veut à tout prix réussir.

 

IX

L'aimable grand seigneur—il schiccoso Mecenate dell'Aristocrazia Milanese, les journaux du cru l'appellent ainsi—s'était interrompu de son dîner pour venir au-devant de moi. L'heure insolite de ma visite lui faisait craindre qu'un incident désagréable n'en fût la cause. Les Italiens de bonne race, comme lui, ont cette coquetterie que l'étranger de passage ne rencontre aucune difficulté. Ils le considèrent comme un hôte personnel. Leur patrie leur est si chère! Ils ont pour elle l'amour-propre que nous avons tous pour notre maison. Celui-ci parut soulagé d'un poids, quand j'eus répondu à son affectueuse enquête:

—«Non, cher Comte, je n'ai à me plaindre de rien ni de personne. Il s'agit d'empêcher quelqu'un de votre famille de commettre, à son insu d'ailleurs, une de ces actions que l'on regrette toute la vie. C'est de la marquise Ariosti que je veux parler...»

Et pêle-mêle, sans autre préambule, je commençai de lui raconter tout: et ma rencontre l'avant-veille avec George Courmansel, et ma soirée avec les Boudron, et comment j'avais cru remarquer que les rapports du futur beau-père avec le futur gendre étaient très tendus, et la visite chez Mme Ariosti, et la présence, là, du second acheteur invité certainement à notre intention, et ma curiosité de voir le fameux portrait qui authentiquait définitivement l'existence de l'Amico di Solario, et le coup de foudre de surprise qui m'avait cloué immobile là devant. J'ajoutai où et quand j'avais fabriqué ce tableau faux, fantastiquement promu au rang de chef-d'œuvre par la bévue de mon malheureux compatriote. A mesure que je parlais, je voyais cette noble physionomie, d'ordinaire si amène, s'éclairer d'un sourire où il y avait autant d'ironie que de surprise. Le possesseur du Léonard débaptisé prenait sa revanche, en même temps que l'humoriste de bonne compagnie ne pouvait se retenir de s'amuser à cette prodigieuse histoire:

—«Ainsi, l'Amico di Solario, c'est vous, mon cher Commandeur?...» Il me donnait le titre de ma décoration, à la manière de son pays. «Mais c'est délicieux!...» Il répéta: «C'est délicieux!... Vous vous rappelez: je m'étonnais que Pappalardo eût légué une belle chose à ma cousine. Il avait été parasite chez eux, sa vie durant, et parasite bafoué. Nourri et moqué, ça lui faisait deux sujets de rancune. Per Bacco! Ce legs a été sa vengeance. Soyez persuadé qu'il savait le tableau faux. Il s'y connaissait beaucoup mieux que moi, puisque je me suis laissé tromper... Ah! c'est la faute de mon vieil ami Morelli. Ce terrible homme m'a donné trop de leçons de doute. Je crois toujours entendre sa voix sarcastique, quand je m'exaltais devant lui sur une toile: «L'enthousiasme n'est pas une méthode», me disait-il, et il me citait le mot de votre La Bruyère, qu'il a inscrit en épigraphe à la première page de ses Peintres Italiens: «Dans les choses du monde, presque tout n'est qu'une question de méthode...» Vous comprenez, ce Courmansel, avec sa méthode, lui aussi, m'a intimidé, suggestionné... J'ai mauvaise grâce à dire cela maintenant, mais je n'ai jamais été tout à fait tranquille, quand je regardais ce portrait de la prétendue Genovefa... D'ailleurs, puisque ce panneau était de vous, cher Commandeur, je n'avais pas si tort de l'admirer... Seulement, à partir d'aujourd'hui, j'enferme sous clef tous mes Morelli, tous mes Frizzoni, tous mes Berenson. Je ne lis plus jamais un critique d'art, je n'en écoute plus. Je ne crois plus qu'aux attributions légendaires. Pour moi, tous les Giorgione sont des Giorgione, tous les Léonard des Léonard, à commencer par le mien... Vous me direz: et la lettre du Monsignore Pierotto? Et la note ajoutée au manuscrit du notaire ferrarais?... Rien! Je vous le répète, je n'écoute plus rien... Hé! Hé!» conclut-il en riant haut et gai: «Hé? Ma Dame a retrouvé son peintre! Elle doit en être joliment contente dans l'autre monde?...»

—«Et ma pauvre Genovefa a perdu le sien!...» répondis-je en me laissant gagner à cette communicative et endiablée gaîté. «Mais,» ajoutai-je, «il faut que ni le Boudron ni le Kennedy ne perdent leurs cinquante mille francs. Il ne faut pas non plus que la signorina Christiane perde son mari, puisqu'elle aime ce pauvre Courmansel qui, lui-même, au demeurant, est un excellent homme... Et j'ai compté sur vous pour arranger tout cela...»

—«Soit,» reprit-il, quand je lui eus expliqué le projet, ébauché dans ma pensée devant le minestrone de la Trattoria. «Dès demain matin, j'irai chez ma cousine. Soyez tranquille. Elle se gardera de raconter que Pappalardo lui a joué ce mauvais tour. Elle est fine. Elle trouvera le moyen d'évincer le Boudron et le Kennedy. Nous nous chargerons ensuite, ou vous ou moi, d'avertir doucement le Courmansel. Il en sera quitte pour ne pas publier son livre sur son Cristoforo Saronno, lequel, évidemment, n'a jamais existé... Non! Mais, c'est trop drôle! C'est trop drôle!... Un beau soir, pendant leur lune de miel, il racontera l'histoire de sa bévue à sa jeune femme qui l'embrassera très tendrement pour le consoler... Cette aventure l'ayant rendu modeste, il se contentera d'écrire sur l'art, comme faisaient nos pères, et ils avaient bien raison, en n'essayant pas d'inventer des alunni, des fratelli, des Bonifazio primo, secondo, terzo.—Revenez demain, à midi, voulez-vous? Nous déjeunerons ensemble. Mon cuisinier nous fera un vrai risotto. Tout sera fini. Et nous mangerons gaiement, en riant de cette étonnante aventure. Quel artiste en vengeance que ce Pappalardo!... Si vous aviez lu, comme moi, le passage du testament: A mes chers parents et amis, l'illustrissime marquis Ariosti et sa digne épouse, en échange des attentions si délicates qu'ils ont toujours eues pour moi... Il faut dire qu'ils le traitaient!... Il leur demanda un jour, devant moi, si cela leur ferait plaisir d'avoir son portrait, qu'un de nos peintres allait commencer. Je le vois toujours, regardant les murs du salon et disant: «Vous avez tant de belles choses, je ne vois pas trop où vous le mettrez?»—«Mais à table, mon cher ami, à table...» répondit Ariosti. Ils n'ont pas eu le portrait de Pappalardo et ils ont celui de Ginevra, votre modèle... Ah! c'est une plaisanterie excellente!... Mais, vous avez raison, elle ne doit pas tourner à l'escroquerie... Ciaô...» Il y avait tant de belle humeur dans le geste d'adieu esquissé par le possesseur du Léonard à la veille d'être réhabilité et dans son ciaô (schiavo-serviteur), prononcé à la milanaise, que je ne doutai pas une minute, ni de sa démarche, ni du succès. Aussi, demeurai-je péniblement interloqué, le lendemain matin, lorsqu'à midi, je le trouvai allant et venant dans ses salons, avec une physionomie que je ne lui connaissais pas. Ses atavismes passionnés s'étaient réveillés. Les traits énergiques de son masque, adoucis d'habitude par l'urbanité, s'accusaient avec un relief saisissant. Son nez d'aigle semblait se courber de colère, ses yeux bruns brillaient d'un feu sombre dans sa face rouge, et sa politesse accomplie fut pour une fois en défaut, car il m'accueillit avec une demi-brusquerie dont d'ailleurs il s'excusa aussitôt:

—«Ah! Monsieur Monfrey, pourquoi n'avez-vous pas parlé hier, quand vous avez reconnu le tableau? Vous m'auriez évité cette scène odieuse, la plus odieuse à laquelle j'aie assisté de ma vie, et j'ai soixante-dix ans!... Mais pardon. Vous aviez vos motifs. Vous ne pouviez pas deviner que votre silence serait interprété ainsi... J'ai vu la marquise,» continua-t-il, «j'arrive de chez elle... Je commence de lui raconter votre visite et votre confidence... Dès les premiers mots, elle m'interrompt par cette simple phrase: «Je ne vous savais pas si naïf, Uccio.»—«Naïf?» ai-je répété...—«C'est pourtant bien clair,» a-t-elle confirmé. «M. Monfrey est venu ici avec M. Courmansel. Ils y ont rencontré M. Kennedy. Ils ont compris que la vente était imminente. Tous deux, ils ont trouvé ce moyen pour l'empêcher. Voyons, vous admettez cela, vous, que M. Monfrey ait reconnu ce portrait de femme comme étant son œuvre, et qu'il se soit tu?... Mais l'étonnement seul lui aurait arraché une exclamation, une phrase, un geste... Ai-je eu assez raison de ne pas permettre que M. Courmansel le photographiât? Leur plan est simple: prétendre que le tableau est faux, le faire acheter par quelque intermédiaire, au rabais. Puis nouvelle manœuvre: M. Monfrey déclarera qu'il s'est trompé et qu'il se rend aux raisons de M. Courmansel. Car les deux compères sont assez rusés pour n'avoir pas l'air de s'entendre. Ils ont déjà commencé...»

—«Elle a pensé cela de moi?» interrompis-je douloureusement. «Ah! que vous avez raison!... Si j'avais parlé tout de suite!...»

—«Elle aurait été plus gênée pour vous accuser,» répondit le comte en hochant la tête, «mais elle et son Berto auraient bien imaginé quelque procédé pour garder son prix au faux tableau.»

—«Vous croyez?...» interrompis-je.

—«Qu'elle le savait tel,» répliqua-t-il. «Parfaitement. J'en ai acquis la conviction aujourd'hui... Et vous l'auriez acquise aussi, je vous l'affirme, si vous l'aviez vue ensuite s'écrier, en levant les yeux au ciel:—«Et notre cher Pappalardo nous aurait légué un tableau faux, lui qui s'y connaissait si bien, lui qui nous aimait tant?...»—Elle a osé prononcer cette phrase, devant moi qui leur ai si souvent reproché, à elle et à son mari, leur dureté pour ce parent pauvre! Elle a continué: —«C'est insulter sa mémoire. Et vous, Uccio! Vous! Ah! Je ne vous comprends pas...»—Alors la patience m'a manqué. Je lui ai servi ses vérités rudement. Je lui ai répété qui vous étiez, que je me portais garant de votre honneur, et que, si elle vendait le tableau comme authentique, après votre affirmation sur son origine, elle commettrait un véritable vol... Elle s'est dressée sur sa chaise alors. Barnabo Visconti n'est pas plus fier dans la statue équestre de son tombeau.—«Uccio, vous insultez une femme sans défense, une pauvre veuve abandonnée, c'est lâche!... Et tout cela parce que vous ne pouvez pas vous consoler de vous être couvert de ridicule en prenant une mauvaise copie pour un Léonard...»—Là-dessus San Cataldo est entré, sans frapper, comme chez lui. Il avait sans doute tout écouté, derrière la porte, car il était fort pâle. Il a remis à la marquise une carte de visite. Je pensai aussitôt que c'était celle de l'Américain, au regard qu'elle m'a jeté et à l'accent de défi dont elle a répondu:—«C'est bien. Dites que l'on m'attende dans le petit salon.»—Si jamais le mot de notre langue qui signifie prendre congé: levar l'incommodo, a été juste, ç'a été pour moi quand j'ai fait mine de me retirer. J'étais tellement irrité que j'ai eu peur de ma propre colère... Et me voici! Mais tout Milan saura demain ce qui en est. Mme Ariosti ne vendra pas son tableau, et son infamie sera connue. Cela m'est égal qu'elle soit veuve! Tout m'est égal!... Le vol n'aura pas lieu, moi vivant...»

—«Si bon que soit votre cuisinier, mon cher comte,» répondis-je, «je ferai mieux de renoncer à votre risotto et de courir dare dare à la recherche de M. Kennedy. Si vraiment la carte de visite était la sienne, il n'y a plus de temps à perdre. Après la manière dont elle vous a reçu, la marquise est capable d'avoir bâclé l'affaire, là, tout de go. Et qui sait? L'Américain est peut-être en route déjà,—et pour où?—avec le tableau qu'il enlève dans son automobile, en s'imaginant dépouiller l'Italie d'un chef-d'œuvre...»

—«Vous avez raison,» fit mon hôte, «mais vous me devez une compensation. Je vous attends à dîner ce soir, pour sept heures et demie. Nous boirons une coupe de vin d'Asti à la Dame qui avait perdu son Léonard... Bien entendu, si vous avez besoin de moi pour cette affaire, auparavant, vous me trouverez à la maison tout l'après-midi. Ma porte sera condamnée pour tout le monde excepté pour vous... L'Ariosti est ma cousine, malgré tout, et c'est une femme. Si le Kennedy et le Boudron sont sauvés de ses griffes, le reste importe peu. Courmansel est un honnête homme, lui. Il fera le nécessaire pour que le tableau soit reconnu faux universellement, et la scène de tout à l'heure n'aura eu d'autre résultat que de me brouiller avec la marquise et son Sigisbée. J'aime mieux cela. Allez donc et faites vite...»

 

X

Je n'avais pas cru être si bon prophète. Quand, après beaucoup de recherches, et en allant d'hôtel en hôtel, j'eus trouvé celui où était descendu le collectionneur d'outre-mer, une automobile chauffait devant la porte, la sienne. Je ne m'en rendis pas compte, d'abord, car sur les panneaux laqués de jaune s'étalait un blason,—avec des fleurs de lys d'or sur champ d'azur, tout simplement! J'ai su depuis que sir Kennedy—comme disent volontiers les journalistes qui ne savent pas le premier mot d'anglais—avait remarqué ces armes chez un carrossier. Elles lui avaient plu et il se les était attribuées,

sans hésiter. «Well, you know, I fancy that crest [2].» L'entendez-vous nasiller cette petite phrase? C'est le pendant de ce que disait ce grand cynique de Casanova quand il s'était fait de Seingalt: «L'alphabet est à moi.» Le duc d'Aumale de Denver (Colorado) était, au moment où l'on m'introduisit dans son salon, occupé à régler sa note. Il vérifiait l'addition avec cette minutie que les milliardaires de sa sorte associent aux plus extravagantes somptuosités. Ils veulent bien dépenser cent mille francs pour un caprice. Ils ne veulent pas être volés de quinze centimes. Celui-ci s'était fait apporter la carte des vins, et il prouvait, pièces en main, au maître d'hôtel confondu, qu'un champagne marqué vingt francs sur cette carte, lui avait été facturé vingt-cinq.

—«C'est une cuvée que le propriétaire a fait réserver exprès pour lui,» disait l'homme, un Italien de l'espèce lourde. Ce sont les plus fins. La bonhomie de leur grosse face à bajoues tombantes dissimule mieux leur simplicité. «Je ne le donne jamais qu'à Son Altesse Royale le duc de ***.» Et il nomma un des princes de la Maison de Savoie. «Alors, comme Votre Excellence...»

—«Mon Excellence vous avait demandé du champagne à vingt francs,» répondit Kennedy. «Vous effacerez les cinq francs sur la note. Vingt-cinq fois cinq, cela fait vingt-cinq dollars... Vous garderez cela pour vous, avec ceci:» Et il jeta sur la table un autre billet—il y avait un témoin,—que le camérier en chef engloutit dans sa poche, et il se retira en faisant à ce moderne Magnifique un salut—d'une profondeur! Celle de vos amies que vous appelez si malicieusement Snobinette, Madame, n'a jamais plongé comme cela devant un grand-duc. Alors Kennedy, retrouvant l'ironie d'un citoyen de la libre Amérique pour les servilités de la vieille Europe, dit simplement, en s'adressant à moi. Il avait observé chez Mme Ariosti que je paraissais savoir l'anglais:

—«The bow comes high [3].»

L'œil aigu du personnage traduisait tant de finesse avisée, un pli si amèrement sarcastique se creusait au coin de sa lèvre que j'en conçus le meilleur espoir pour l'issue de ma démarche. Sans précaution oratoire aucune, je commençai de lui raconter, comme à Varegnana, la veille, toute mon histoire. Je ne me crus pas le droit, pourtant, de l'initier à mes observations sur les rapports de Courmansel, de Christiane et de Boudron, non plus qu'à la honteuse comédie jouée le matin même par Mme Ariosti. Le millionnaire avait tranquillement mis ses pieds sur une chaise pour m'écouter, après avoir allumé un énorme cigare très noir que décorait une bague de papier rouge, aussi armoriée que les panneaux de son automobile. Il avait pris, ce que j'appellerais,—si vous n'étiez pas, Madame, de la génération du bridge,—sa physionomie de poker. Vous n'êtes pas sans avoir entendu nommer ce jeu de ma jeunesse, auquel nous devons trois vocables de notre langue: bluff, bluffeur et bluffer? Peut-être bien quand vous étiez toute petite fille, avez-vous vu, autour d'une table à tapis vert, quatre de vos proches illustrer ces mots, en jouant des sommes considérables, «avec sans atouts» comme nous disons, nous autres rapins. Il n'y a pas d'atout au poker, mais vous me comprenez. Cela veut dire sans la moindre carte de valeur. Leurs visages se tendaient à demeurer impassibles, en cachant même cet effort. Telle la face glabre et grise de l'Américain, pendant que je lui démontrais et démontais l'escroquerie dont il avait failli être la victime. Je le pensais du moins. Comment aurais-je supposé que, même milliardaire, il apprît avec ce flegme qu'un tableau, payé par lui soixante-quinze mille francs—la machiavélique marquise l'avait fait monter à ce bâton de l'échelle— valait cent dollars au plus? Quand j'eus terminé, il me répondit en anglais, et sans plus se départir de ce flegme que de sa commode position:

—«Well, mon cher monsieur Monfrey, vous voyez bien ce cigare?...»

—«Oui», répliquai-je, étonné, je vous l'avoue, jusqu'à l'ahurissement. Quel rapport le cher monsieur Kennedy, pour parler à l'américaine, comme lui, pouvait-il bien établir entre le portrait du modèle Ginevra, devenu le chef-d'œuvre du fantastique Cristoforo Saronno, et ce Havane mirifique, ce tronc d'arbre odorant dont il mâchonnait la pointe, du bout de ses dents mosaïquées d'or?

—«Savez-vous combien je le paie ce cigare, et pas ici, pas en Amérique, mais à Cuba?... Deux dollars. Plus de dix francs, dix francs quarante-huit centimes, au cours d'aujourd'hui... Well. Imaginez qu'un monsieur qui n'a pas dans sa poche ces dix francs quarante-huit centimes ait envie de ce cigare, et veuille m'empêcher de l'acheter?... Il essaiera de me persuader qu'il n'a pas été fabriqué à La Havane, mais à Hambourg, et qu'il devrait porter sur sa bague, à la place de cette marque, un simple made in Germany. Au lieu de valoir ces dix francs quarante-huit centimes, il ne vaudrait plus que huit centimes ou cinq.—Laissez-moi finir. Le monsieur (Je vous traduis bien mal, Madame, l'intraduisible dear old chap) se rêve déjà, payant les cinq centimes, prenant le cigare et le fumant au nez de l'imbécile Ralph Kennedy qui l'aura cru sur parole... Malheureusement Ralph Kennedy s'y connaît en cigares. Il voit que celui-ci est de première classe. (Vous reconnaissez, Madame, le first class éternel des Anglo-Saxons.) Il s'est payé le cigare de deux dollars et il le fume...»

Le sens de cet épilogue était aussi insolent que clair. En vous le rapportant, je ne comprends pas que je n'aie pas riposté à cette goujaterie du pince-sans-rire yankee, par une jolie paire de gifles à la française. Kennedy ne me l'envoyait pas dire: il me prenait pour le compère de Boudron et de Courmansel. A nous trois, nous avions, d'après lui, organisé un petit trust de dépréciation, autour du tableau que les deux collectionneurs s'étaient jusqu'ici disputé à coups de chèque. Je jouais dans l'affaire le rôle du faux témoin qui s'est chargé du mensonge initial. Que serait-il arrivé, je me le demande, si cette couple de soufflets avait été donnée? Le milliardaire et moi, nous serions-nous boxés à l'anglo-saxonne? J'ai fait le coup de poing dans ma jeunesse et même joué de la savate. Je travaillais avec un maître, je me rappelle, qui souffrait d'une extinction de voix, et rien n'était pittoresque comme cet athlète aphone me tendant sa poitrine et me disant: «Allez-y de toute votre force, monsieur Monfrey», d'une voix éteinte comme celle d'un poitrinaire. Oui, que serait-il arrivé? Quel fait divers que ce pugilat entre votre inutile serviteur et le dilettante Américain! Ou bien, en vertu du vieil adage «noblesse oblige», aurait-il cru devoir à son crest de me mener sur le pré? Me voyez-vous, à mon âge, dégaînant pour les beaux yeux du portrait de Ginevra? N'y a-t-il pas dans une comédie de Shakespeare un personnage qui dit de lui-même: «Je suis celui qui meurt bêtement?» Dans l'espèce, la bêtise eût été d'autant plus forte que cette insolence du buveur de champagne brut—vingt-cinq bouteilles en une semaine!—ne s'accompagnait d'aucun mépris. Ce fut la raison de ma placidité. Je saisis d'instinct cette nuance. Kennedy n'avait en aucune manière l'intention de m'insulter, pour cette raison, et il me la dit aussitôt, qu'il ne trouvait nullement blâmable ce procédé de concurrence. Il n'en était pas la dupe, voilà tout, et il tenait à bien me le faire savoir. C'était le joueur de poker qui abat un brelan carré d'as devant un bluffeur maladroit.

—«Mais oui», insista-t-il, «j'ai acheté le tableau. Voilà. Je comprends très bien, mon cher monsieur Monfrey, que M. Boudron et M. Courmansel en soient fort ennuyés. Je comprends qu'étant leur ami, vous ayiez eu l'idée de me dégoûter de cet achat. C'est trop tard. Mes précautions sont prises et le tableau sortira d'Italie. Il est surveillé. La marquise ne me l'a pas caché, mais mon automobile fait du cent à l'heure, et je vous défie, vous, M. Boudron et M. Courmansel et toutes les Académies des Beaux-Arts de la Péninsule, de savoir où J. R. K.»—Il y avait du Moi, le Roi dans sa façon de prononcer ses propres initiales,—toujours le crest et les fleurs de lys!—«où J. R. K. sera demain. Sans rancune, mon cher monsieur Monfrey. Annoncez, je vous prie, à M. Courmansel que je ne suis pas comme la marquise, moi. Je ne suis pas jaloux de mes objets. Il aura la photographie qu'il désire, pour son livre. Je la lui enverrai de Paris...»

Dieu m'en est témoin, et vous aussi, Madame,—je viens de me confesser à vous si ingénument!—j'étais arrivé à l'hôtel de M. Ralph Kennedy avec la volonté bien arrêtée de l'éclairer sur la véritable valeur du prétendu Cristoforo Saronno. Ma conscience—mon «moi» scrupuleux, le fameux centre O du docteur Grasset—avait fait taire tous les paradoxes des «moi» inférieurs, cette anarchie polygonale condamnée par le savant professeur à obéir humblement. J'avais compté sans le prestigieux entêtement du milliardaire. Ne vivant plus depuis des années qu'avec des boscards, il avait fini par ne plus même concevoir qu'il pût se tromper, lui J. R. K. le prominent citizen de Denver (Colorado), le fondateur du Musée Kennedy dans cette ville.—C'est le nom dont il a baptisé sa maison destinée à devenir une propriété municipale, après sa mort.—Qu'il se fût laissé bluffer par cette petite marquise italienne et qu'il eût acheté un tableau faux avec cette incroyable surenchère? Allons donc! Et cet enlèvement en automobile, ces ruses d'apache déployées pour tromper la surveillance des douaniers académiques, cet orgueil de raconter plus tard cette expédition à un reporter du Chicago Mail ou du Minneapolis Herald, dans son car privé, à un arrêt de son train spécial, quand il rentrerait de son tour d'Europe, comme Jason rentra d'Asie, possesseur de la toison d'or—il eût renoncé à toutes ces joies? Allons donc encore! Autant aurait valu lui demander de renoncer aux cinquante ou cent millions de dollars qu'il avait conquis dans les caoutchoucs, les porcs salés, les mines de cuivre, je ne sais plus. Devant cette étonnante obstination à repousser le plus indiscutable des témoignages, voici qu'un des démons polygonaux se remit à polissonner dans votre serviteur. Un peintre, si arrivé soit-il, garde au fond de lui un rapin, qui ne demande qu'à renouveler les joyeuses charges d'autrefois. J'avais d'abord trouvé follement gaie, puis sinistrement ténébreuse, l'attribution du portrait de la petite Ginevra au compagnon imaginaire d'Andrea Solario. Elle m'apparut soudain comme une des farces les plus drôlatiques dont j'eusse jamais ouï parler. Une irrésistible tentation me saisit d'y participer. J'avais fait mon devoir en racontant la vérité à Kennedy. Il ne voulait pas la croire? Libre à lui. Il était le seul à qui cette volontaire erreur fît du tort, et combien peu! Les soixante-quinze mille francs étaient versés. Il ne s'apercevrait même pas que cette somme manquât à son compte-courant, chez son banquier. Ce tableau ne serait plus revendu, puisqu'il allait passer dans le Musée Kennedy. Qu'importait qu'il y figurât avec un cartouche où fût gravé le nom d'un peintre qui n'a jamais existé? Et je répondis, sans plus discuter, bonassement:

—«Ne pourrai-je pas avoir une photographie du tableau pour moi aussi, monsieur Kennedy?»

—«Pour vous?» fit-il, avec une ironie où il y avait tout de même quelque surprise... «Volontiers. Mais quel intérêt pouvez-vous bien trouver à ce tableau, mon cher monsieur Monfrey, puisque vous prétendez qu'il est faux?...»

—«L'intérêt de l'examiner de plus près», répliquai-je... «J'ai cru au premier moment, je viens de vous le dire, reconnaître un portrait de ma façon. Mais quand un amateur d'art qui possède une collection mondiale, comme vous, s'obstine à m'affirmer l'authenticité d'une peinture, je demande à y regarder encore...»

Vous avez lu des réclames américaines, Madame. Vous savez que le moindre éloge décerné par un inventeur à son produit—poudre pour les dents ou pilules pour le rhume, pneu pour bicyclette ou rasoir mécanique,—est toujours celui-ci: beats everything in the world. Il bat n'importe quoi dans ce monde! L'épithète dont j'avais à tout hasard magnifié la galerie de Kennedy n'était donc pas pour lui déplaire. Cette grosse flatterie provoqua d'abord une poussée plus vigoureuse des bouffées qu'il continuait d'arracher à son cigare obélisque. Un sourire amer crispa sa bouche rasée. Puis, il me regarda de cet œil impénétrable où il y a du défi, de la goguenardise, et cette gêne arrogante que les Américains ont si aisément avec les gens de l'Europe.—Ils méprisent nos vieilles races, et elles les intimident.

—«Well!» répondit-il, «vous vous en tirez avec esprit. Vous aurez aussi la photographie. Si le tableau n'était pas déjà parti, je vous le montrerais tout à loisir. Mais la photographie suffira pour vous persuader que c'est bien un original. Vous ne vous offenserez pas de ce que je vais vous dire...?» ajouta-t-il. Et sur un signe de dénégation: «S'il y avait vraiment cette ressemblance entre le tableau que vous avez fabriqué à Rome, il y a vingt-cinq ans, vous auriez une autre place en peinture.»—Je m'inclinai.—«Et puis, vous l'auriez reconnu, ce tableau, du premier coup. Un cri vous serait échappé hier, un geste... N'en parlons plus, les affaires sont les affaires. Si je n'avais pas acheté le tableau, vous aviez la chance de me faire douter et de me l'enlever. Je le tiens.» A ce moment de son discours il rit haut, cette fois. Avançant sa mâchoire, il fit la mine de happer. «Oui, je le tiens,» répéta-t-il, «et je suis comme les dogues, quand j'ai mordu, je ne lâche plus le morceau.»

XI

Ainsi ni le voleur ni le volé n'avaient voulu reconnaître, Mme Ariosti, son escroquerie, Ralph Kennedy—comment vous dirais-je? Ma foi, le rapin risque le mot:—sa jobarderie.—Je continuais à trouver l'aventure si gaie que la fantaisie me vint d'essayer sur Courmansel la même expérience. La comédie serait complète, si lui non plus, ne voulait pas me croire. Quand on se met à gaminer après cinquante ans, on n'a plus de mesure. L'hôtel où je venais d'avoir cet extraordinaire dialogue avec le collectionneur américain n'était pas très loin de mon hôtel. Je déjeunai en hâte dans le premier petit restaurant venu. Je hélai un fiacre, dans mon impatience de surprendre le jeune homme avant qu'il ne fût sorti. Je savais que, vers les trois heures, il devait aller au Musée Poloti-Pozzoli donner aux membres du comité d'achat son opinion sur un tableau qui leur était proposé,—en sa qualité d'«autorité» en matière de peinture lombarde! Tandis que le Brumista, comme on appelle les cochers à Milan—le célèbre lord Brougham reconnaîtrait-il son nom

transposé [4]?—poussait de son mieux son cheval, je me préparais mentalement à me donner à moi-même un délicieux plaisir de mystification. Il y a quelque chose comme cela dans Musset, je crois:

C'est un chat qui taquine et qui tue à plaisir

Un misérable rat dont il a le loisir...

Je ne voulais pas renouveler la scène avec Kennedy, où mon abrupte franchise avait si mal réussi. Je vous l'ai déjà dit, ma conscience était désormais tranquille. Le scrupuleux centre O avait tout fait pour empêcher le marché. Ce fumiste de Polygone pouvait s'amuser en toute liberté. Il s'agissait de suggérer le doute au «jeune et déjà éminent critique», de le conduire par un chemin détourné à un point où il s'écriât lui-même: «Mais le tableau est faux!» Tout un plan s'ébauchait dans ma pensée qui me divertissait par avance, comme autrefois les charges d'atelier. Mon cœur a souvent battu un peu trop fort, Madame, lorsque j'arrivais à Paris, devant une certaine porte d'une certaine rue, le long d'une certaine place et que je demandais au maître d'hôtel: «Madame *** est-elle chez elle?» Il battait beaucoup moins fort, mais un peu tout de même, à mon débarqué devant ma demeure de passage, qui était aussi celle de l'inventeur du Cristoforo Saronno. Quand, à ma question, le concierge eut répondu: «Vous pouvez monter, monsieur, le numéro 114 n'est pas sorti», j'eus un mouvement d'une vraie joie,—celle d'un enfant en train d'exécuter une gaminerie défendue:

—«S'il n'est pas guéri, après cela, de la manie de débaptiser les Léonard», songeais-je, tandis que l'ascenseur, manœuvré par un nègre en costume égyptien, me hissait au quatrième étage, «ce ne sera pas ma faute.» Et tout haut, dès que le personnage m'eut ouvert la porte du 114: «Est-ce un Tiepolo ou un Véronèse?...» demandai-je à maître Courmansel en lui montrant d'un geste l'Otello de l'élévateur—style Kennedy.

—«Vous savez la nouvelle?» me répondit l'iconoclaste, sans relever mes plaisanteries sur sa manie... «Kennedy a le tableau!... M. Boudron n'a pas voulu m'écouter. Ce chef-d'œuvre part pour l'Amérique... La marquise a fini par en avoir soixante-quinze mille francs. Il y a quinze jours, elle nous le donnait pour cinquante...»

Son visage exprimait un désespoir si comique, vue la situation, que j'eus quelque mérite à ne pas lui retourner le fer dans la plaie, en lui racontant que je quittais à peine l'heureux vainqueur dans ce combat autour de mon «faux». Il maniait d'un geste fébrile, en se lamentant de la sorte, deux grandes photographies où je crus reconnaître ma Ginevra, baptisée de par la méchanceté vindicative de Pappalardo et sa propre sottise, à lui, Courmansel, princesse de la cour des Valois. Je ne me trompais pas. La subtile Mme Ariosti, elle non plus, n'était pas pour rien la compatriote de l'auteur du Prince. Son premier soin, une fois le tableau vendu, avait été d'adresser au critique d'art la reproduction, refusée jusqu'alors. Elle répondait ainsi, par avance, au témoignage que Varegnana et moi pouvions porter contre elle. Remettre ce document, d'elle-même, en de telles mains, n'était-ce pas déclarer qu'elle ne redoutait aucune discussion sur l'authenticité du panneau?

—«La lance d'Ajax guérissait les blessures qu'elle faisait», me dit George, après m'avoir expliqué le procédé, si correct en sa forme, si perfide en son fond, qu'avait employé à son égard la subtile femme... «Ce cadeau est destiné à opérer le même miracle. Pour l'historien de Cristoforo Saronno, ces photographies sont d'un prix inestimable. Croiriez-vous que la marquise vient d'élargir la blessure, tout au contraire?... Examinez-les, ces épreuves,—et elles ne sont pas très bonnes,—vous verrez quel chef-d'œuvre nous avons perdu. Je dis: nous. La galerie de M. Boudron, c'est beaucoup mon œuvre. J'ai vécu parmi ces tableaux, j'y vivrai davantage encore... Je les donnerais tous pour celui-ci...»

—«Vous auriez bien tort», fis-je en ayant l'air d'étudier la photographie, comme il me le demandait. Je guignais de l'œil l'effet de ma phrase. Ce fut à peu près comme si j'avais tiré avec un pistolet Flobert sur un rhinocéros. Le critique haussa les épaules pour répondre:

—«Mais non. Je n'aurais pas tort!... Le Jean Bellin de M. Boudron est beau. J'en conviens. Ce n'est pas le Jean Bellin des Frari. Son Cosimo Tura est curieux. Ce n'est pas le Tura de la collection Layard. Son Francesco di Giorgio ne vaut pas ceux de Sienne... Au lieu que ceci...», et il m'avait repris les photographies sur lesquelles il s'hypnotisait: «Ceci, c'est la pièce unique, le joyau qui ne souffre pas de comparaison.»

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