La dame qui a perdu son peintre
Avertissement
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
—«A condition qu'il n'y ait pas de doute sur l'authenticité», répliquai-je. Cette fois, l'insinuation était si directe qu'il ne pouvait pas la laisser passer. J'essayais la balle de fusil. Le rhinocéros ne la distingua pas beaucoup de l'autre.
—«Plût à Dieu qu'il y eût des doutes!...» s'écria Courmansel. «Nous aurions le tableau. Je le disais devant vous à M. Boudron. Il était bien de cet avis. Je comprends maintenant pourquoi il hochait la tête devant cette admirable peinture. Ah! Il sait acheter, lui! C'est un commerçant. Moi, je ne suis qu'un critique. Je ne peux pas cacher ma pensée. Je ne considère pas que j'en aie le droit. La Méthode avant tout!...»
—«Comment?» interrompis-je, «vous supposez que M. Boudron...»
—«Oh!» répondit-il, «je ne suppose rien. Il sait acheter, voilà tout. Je vous le répète, il s'en vante souvent, et c'est vrai. Vous le verrez, et sa colère. Il est allé de ce pas chez Mme Ariosti pour essayer encore de faire rompre le marché... Ainsi...»
—«La comédie est en cinq actes!...» pensai-je. «Que lui aura dit la sublime marquise?...» Et tout haut: «Eh bien! moi, qui n'ai jamais eu d'interviews sur le tableau, et dont, par conséquent, vous ne soupçonnerez pas la sincérité, je vous affirme que ce prétendu Cristoforo m'est suspect, très suspect...»
—«Je voudrais bien connaître vos raisons», riposta Courmansel avec ironie. Je retrouvais enfin l'arrogance qui m'avait tant frappé durant la soirée passée entre lui et son futur beau-père, chaque fois qu'il s'était agi non pas de lui, mais de ses idées, mais de la Méthode. De quel accent il avait prononcé les sacro-saintes syllabes! Et il me tendait de nouveau les photographies, du geste dont les chevaliers croisés jetaient leur gant à un infidèle.
—«Mes raisons? J'en ai plusieurs», répartis-je en étudiant sur son visage l'effet de mes révélations progressives: «La première est tirée du modèle lui-même. La femme représentée ici est une Italienne, et une Italienne d'aujourd'hui. Jamais cette bouche, ces yeux, ce menton n'ont appartenu à une grande dame. Voyez... Ma seconde raison est l'évident travail que cette peinture a subi. Elle a été éraillée exprès, puis passée à une espèce de vernis mastic. La preuve en est la symétrie de toutes ces éraillures. C'est le grand signe du truquage, cela. Les faussaires en remettent. Ils fabriquent un objet trop complètement vieilli. Un vrai tableau aurait eu des parties très gâtées, et des parties moins gâtées... Enfin, les lettres que vous avez supposées dansent dans la signature. Vous avez, dans le commencement l'inscription X... R... US, avec des intervalles entre l'X et l'R, puis l'R et la syllabe US. Vous mettez un F dans le premier de ces intervalles. Il y a place pour deux lettres et un blanc. Vous ne mettez rien entre l'R et l'US. Il y a place pour une lettre.— Tenez.» Et tirant un crayon de ma poche, je traçai sur une feuille de papier le détail de la véritable inscription, celle que j'avais composée moi-même, jadis:
P. X. T. F. RIUS.
Et je les traduisis.
—«Pinxit Falsarius...»
—«Un faussaire a peint?...» répondit-il en éclatant d'un rire gai qui me prouva que le boulet—car c'était un boulet, cette fois,—n'avait pas même fait un noir au cuir du rhinocéros. «Pardonnez-moi, mon cher Maître... Je n'ai pas l'intention de vous offenser. Mais à chacun sa partie, n'est-ce pas?... Vous êtes, vous, le rival des Ingres et des Delacroix.» Il en était à ces noms, pour toute la peinture moderne. «Moi, je ne suis qu'un savant, un apprenti savant plutôt, mais quand on sait le carré de l'hypnothénuse à quatorze ans, on le sait comme on le saura à cinquante, à soixante, à soixante-dix... La Critique» et sa physionomie exprima de nouveau l'irréductible orgueil de tout à l'heure. «La Critique a ses certitudes aussi absolues que celles de la géométrie. Elle a ses lois, qui ne souffrent pas d'exceptions. Une de ces lois, et absolue, c'est qu'un faussaire n'a jamais, en fabriquant l'objet faux, jamais, entendez-vous, introduit volontairement dans cet objet un signe qui en prouvât la fausseté. C'est l'évidence même: On ne fabrique un objet faux que pour tromper. Sans cela on ne le fabriquerait point...»
—«Et vous n'admettez pas», lui dis-je, «un cas pourtant bien simple? Un jeune artiste est à Rome, par exemple. Il a une maîtresse et il a besoin d'argent. Un antiquaire lui commande un faux tableau. L'artiste a bien quelque scrupule. Il passe outre, parce qu'il est amoureux. Il ne veut voir dans ce pastiche qu'une étude à brosser d'après les vieux maîtres. Toutefois, pour mettre sa conscience entièrement en repos, il marque son œuvre du petit signe qui doit en dénoncer la fausseté... Et nous avons», mon doigt lui complétait la démonstration sur la photographie: «P.X.T.F. RIUS. M. PARISIENSIS. M. Parisien et faussaire a peint le portrait.» Ce n'était plus un boulet. C'était un bombardement. Le rhinocéros n'était toujours pas percé. Sa cuirasse était si hermétique, si compacte, si totale que ma mimique, le son de ma voix pour prononcer le M., cette première lettre de mon nom, mon clignement d'yeux qui signifiaient si clairement: «Mais le faussaire, c'est moi,» toutes ces indications, multipliées à plaisir, ne lui donnaient même pas l'ombre de l'ombre d'un doute.
—«C'est très ingénieux», répondit-il en riant plus gaiement encore. Cette conversation technique l'avait distrait de son désespoir. Ce n'étaient pas les arts qu'il aimait, c'étaient, à propos des arts, des discussions comme celle-là. «Mais,» continua-t-il, «voilà encore une des lois de la Critique et que les ignorants ne soupçonnent pas. Encore pardon. Nous causons idées. Toutes les explications ingénieuses sont inexactes... Je comprends, cher Maître,» et il eut son regard le plus fin—«que vous voulez, comme on dit, vous payer la tête d'un de ces pauvres diables de critiques d'art que vous n'aimez pas, vous autres peintres... Vous estimez que nous nous mêlons de ce que nous ne connaissons pas, parce que nous ne pratiquons pas la technique... Permettez-moi d'entrer dans votre paradoxe, pour vous montrer comment nous arrivons à la vérité. Examinons votre hypothèse sur l'origine de ce tableau. Première impossibilité: on n'est pas consciencieux à demi. Il n'y a pas d'honnête voleur. Si votre artiste a eu le scrupule de vouloir que son tableau faux fût marqué d'un signe, il n'a pas fait le tableau. Ou bien il n'y a plus de lois de la nature humaine. Et il y en a. De ces lois psychologiques, la Critique d'art doit tenir compte aussi. La loi, toujours la loi, c'est la Science... Seconde impossibilité: l'antiquaire qui commande un faux tableau est un professionnel, lui, un expert. Il n'accepte pas une peinture signée d'une façon mystificatrice. Et le peintre ne se hasarde pas à la lui porter. Donc... A quoi se réduit votre objection? A ceci, que les lettres de la signature sont trop espacées; hé bien! Elles sont trop espacées. C'est un fait, et la Méthode.»—Non, il était trop bouffon de solennité.—«La Méthode consiste à d'abord accepter le fait. C'est un autre fait que les éraillures de ce panneau sont très régulières. Elles sont très régulières. Voilà tout... Quant à la physionomie de la femme, allez demain chez M. Crespi voir son magnifique portrait de la reine Cornaro, attribué par les uns à Titien, pour les autres à Giorgione. Pour moi, c'est... Peu importe!» Il eut la mine du découvreur de trésors qui garde jalousement son secret, afin de ne pas en être dépouillé. «En tout cas, c'est la reine Cornaro. Et c'est une marchande de poissons du quai des Esclavons en 1906!... Vous voyez, rien ne tient debout dans vos objections. Voici de l'airain, comme disait l'Empereur de ses victoires. Nous n'ignorons pas que Léonard était une façon d'alchimiste, toujours en train d'inventer. Il préparait lui-même ses couleurs. Ces fantaisies nous ont coûté cher. S'il n'avait pas employé le stucco lucido, au lieu de l'intonaco, nous aurions encore les quatre portraits qu'il exécuta pour la grande fresque de Donato Montorfano, dans le réfectoire de Sainte-Marie des Grâces. Le Montorfano est toujours là. Plus de Léonard! Et c'étaient, ces quatre portraits: Ludovic le Maure avec son fils aîné Maximilien, et Béatrice Sforza avec son plus jeune enfant, Francesco. Enfin!... Je me suis dit...—Oh! c'est très simple, mais encore un coup, l'œuf de Colomb!—Je me suis dit qu'un pareil homme préparait certainement, d'une manière à lui, ses toiles et ses panneaux... Et j'ai découvert cette manière!... Il enduisait d'abord son fond d'une substance dont je crois connaître la composition. C'est une autre découverte que celle du Cristoforo, n'est-ce pas? Pensez: un moyen sûr de distinguer, sans contestation possible, tous les tableaux authentiques de Léonard d'abord, et ensuite de ses élèves directs! Car le Vinci est un de ces magnifiques génies, tout générosité, qui ne plaignent pas les miettes de leur festin. Tous les jeunes peintres qui l'ont approché ont eu son procédé et l'ont appliqué. De là, ces tons si particuliers à cette école, et qui proviennent de la pénétration des couleurs par cette substance. Un de mes camarades d'Ecole Normale, qui est chimiste, a étudié ce problème pour moi sur un Gian Pietrino de la collection Boudron... Mon premier soin, quand j'ai pu examiner depuis le Cristoforo Saronno de la marquise, a été de vérifier si le bois avait subi une préparation antérieure. Or, il en a subi une. Vous me direz: mais est-ce la même? Oui c'est la même, puisque chez tous les tableaux de cette école on la retrouve, et d'ailleurs les tons l'indiquent. Il y a un certain vert, dont je ne peux pas plus douter que de votre existence. Il n'est possible qu'avec le procédé vincien!... Vous objecterez encore que Morelli, dont je suis l'élève, était très opposé à ces recherches techniques, à cette analyse de la palette, c'était son mot? Nous avons dépassé Morelli. Nous avons fait la critique de sa critique, avec sa propre méthode. Je vous pose donc le dilemme suivant: ou bien ce portrait est de l'école de Léonard, ou bien il a été fabriqué par un faussaire qui avait surpris le secret de la préparation chimique—vous entendez bien, chimique—dont Léonard faisait usage. Mais s'il avait surpris ce secret, ce personnage l'aurait raconté. Le bruit en serait arrivé à l'un des innombrables critiques d'art qui pullulent à Rome et à Londres. C'est une découverte d'une conséquence immense. Elle est de moi.—Par conséquent ce tableau n'est pas un faux. Il est du commencement du seizième siècle. Il est Lombard. Il est de Cristoforo. Ce ne sont pas des hypothèses. Ce sont des inductions, et aussi certaines dans leur aboutissement que des théorèmes de géométrie. Direz-vous encore que j'ai tort de déplorer qu'une pièce aussi authentique aille chez les sauvages, quand elle pouvait être en France, et presque chez moi?»
—«Je ne le dirai plus,» répliquai-je, presque ébaubi d'admiration devant le talent extraordinaire qu'il venait de déployer pour se mettre le doigt dans l'œil—passez-moi la vulgarité de cette image, Madame,—jusqu'au coude. Il s'était levé. Et, protecteur:
—«Au moins,» fit-il, «vous êtes de bonne foi, vous... Ce n'est pas comme certaines personnes... Ah! cela m'a remis un peu de m'escrimer avec vous. J'en avais besoin. Vous m'excusez?... Je n'ai que le temps d'arriver au musée Poldi où l'on m'attend... Je crains bien qu'ils ne se soient laissé flouer et qu'ils n'aient acheté pour un Foppa une copie ultra-moderne... Ces marchands sont d'une habileté aujourd'hui!...»
XII
—«Et de trois!» me disais-je, redescendu dans le hall de l'hôtel. «Si cela continue, j'arriverai à croire moi-même que Ginevra fut dame d'honneur à la Cour du roi François Ier, d'héroïque et galante mémoire, et que j'ai rêvé....» Faut-il vous avouer, Madame, qu'en me balançant de nouveau sur un rocking-chair, avec le sans-gêne d'un compatriote de Kennedy, et en savourant l'ironie intense de toute cette aventure, je n'avais d'yeux que pour la porte de l'hôtel? Et j'attendais... Qui? Vous avez deviné: M. Boudron en personne, le nouvel arbitre auquel il fallait, vous entendez, Madame, il fallait que je racontasse mon histoire et soumisse mon témoignage. Pourquoi? Poussé par quel génie de perversité? A ma première rencontre avec le prétendu Cristoforo et quand mon cri de reconnaissance eût été la preuve indiscutable, celle dont ni Mme Ariosti, ni l'Américain, ni Courmansel lui-même n'eussent méconnu la vérité, j'avais ravalé ce cri. La seule idée d'un conflit entre le jeune homme et le père de Christiane, puis de ces fiançailles rompues, avait scellé mes lèvres. Mes raisons pour me taire étaient identiques. Seulement je ne les sentais plus. J'avais un désir trop vif d'entendre le couturier collectionneur me dire lui aussi à sa manière: «Ce tableau-là, un tableau faux? Vous voulez rire!...» D'ailleurs il venait d'avoir un entretien avec cette incomparable menteuse, la fourbe des fourbes... —Vivat Mascarilla, fourbûm imperatrix! l'étonnante, la sublime marquise! Comment résister à la curiosité de connaître la manœuvre de cette maîtresse femme dans cette passe difficile? Quelle attitude ce Machiavel-femelle aurait-il adoptée avec un amateur notoire, futur beau-père d'un critique d'art plus notoire encore, et qui me connaissait, qui connaissait Varegnana? Elle devait s'être dit que nous parlerions à M. Boudron, que nous le féliciterions d'avoir perdu cette occasion d'annexer à son musée un faux caractérisé. De telles révélations, tombant dans l'oreille d'un acheteur évincé et furieux, risquaient d'avoir des conséquences plutôt désagréables. La marquise et son Sigisbée princier, le subtil et dangereux San Cataldo, avaient certainement prévu ces possibilités. Comment y avaient-ils paré? J'allais le savoir et m'en désintéresser aussitôt, pour ne plus avoir qu'un sentiment: l'admiration devant ce miracle vivant que sera toujours un sincère amour. Cela rime presque et je vous vois d'ici, Madame, ayant sur vos lèvres ce sourire qui les a effleurées si souvent, lorsque votre inutile et déraisonnable serviteur vous laissait deviner, non pas même son culte pour vous, mais sa foi profonde, indestructible, dans la divinité de l'amour. Vous y croirez peut-être, vous aussi, comme tant d'autres, quand il sera trop tard. Je vous disais, en vous commençant ce récit, que je voulais uniquement vous amuser une heure. Ce n'est pas vrai. Je ne vous ai griffonné toutes ces pages que pour arriver à celle-ci, qui contient toute la moralité de cette histoire. Elle aurait pu s'intituler, comme un proverbe du théâtre de Madame: «On ne trompe pas un cœur qui aime». Écoutez plutôt, et ne soyez plus trop moqueuse, quoique le sentimentalisme d'un peintre quinquagénaire, en train de rocker à l'américaine, dans le hall d'un hôtel cosmopolite, prête à la raillerie, j'en conviens. Riez de moi alors, mais pas de Christiane. Car vous avez deviné déjà qu'elle va rentrer en scène.... J'étais donc là, guettant la porte, quand je vis apparaître Boudron, et derrière lui, la silhouette de la fiancée de George Courmansel. Le père parlait à la fille, avec un visage et une gesticulation qui trahissaient une fureur mal contenue. Il était si absorbé dans sa pensée qu'il semblait ne plus comprendre où il était. Il me frôla sans me voir. Je l'entendais qui disait: «Je te répète qu'il est sans excuse!...» Christiane, elle, toute bouleversée qu'elle fût par cette scène, m'avait aperçu. Je compris, à un mouvement de sa part aussitôt réprimé, qu'elle avait failli venir droit à moi. Et puis elle suivit M. Boudron dans l'ascenseur, dont la cage se trouvait—heureusement—à l'autre extrémité du hall. Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées, et avec une stupeur qui se changea vite en une pitié profonde, je la voyais reparaître. Elle descendait en courant les marches de l'escalier. Elle avait pris juste le temps d'entrer dans sa chambre et de s'en échapper. Elle m'arrivait, toute rouge de pudeur émue. La démarche qu'elle tentait auprès d'un inconnu, ou presque, était si hardie, et cependant elle ne pouvait pas ne pas la tenter:
—«Monsieur,» commença-t-elle d'un accent implorateur: «pardonnez-moi si je me permets de vous adresser une question... Est-ce vrai, ce que Madame la marquise Ariosti a dit à mon père? Vous l'auriez avertie que le tableau dont nous voulions faire l'acquisition, ce Cristoforo Saronno... n'était pas authentique?...»
Elle me regardait, en prononçant cette phrase, avec ses douces prunelles dont le brun était devenu noir, tant l'émotion en dilatait le point central. Et une pensée était au fond, que je lisais distinctement: elle savait, elle, que le tableau était faux, et elle ne voulait pas le savoir! Le voilà, Madame, ce miracle vivant de l'Amour dont je vous parlais. Cette ignorante, mais qui chérissait son fiancé d'une tendresse passionnée, ne pouvait pas ne pas y voir clair, du moment qu'il s'agissait de lui. Et comme toutes les amoureuses de tous les temps, elle implorait, elle conjurait qu'on lui mentît contre sa propre évidence. Ce tableau reconnu faux, c'était son fiancé désespéré, c'était aussi, c'était surtout son père déchaîné et qui prendrait prétexte de cette erreur pour retirer sa parole. C'était l'antipathie secrète entre les deux hommes soudain découverte, une brouille peut-être irrémédiable. La terreur de cette tragédie domestique emplissait ses beaux yeux, et—toujours le miracle!—une espérance. De même qu'elle savait que le tableau était faux, elle savait que j'étais l'ami de son amour. Nous avions causé ensemble une fois, à peine, et cette certitude de son instinct était absolue. Dans la crise qu'elle sentait venir, cette divination la faisait s'adresser à ma sympathie, pour obtenir quoi? Elle eût été bien embarrassée de formuler une demande précise. Mais elle était sûre que j'agirais dans la mesure du possible et sans attendre ma réponse, elle continuait à me mettre au courant des événements:
—«Oui», disait-elle, «Madame Ariosti prétend que M. le comte Varegnana est venu de votre part l'informer que le tableau était un faux, et que vous en donneriez la preuve. Cette démarche,—c'est toujours la marquise qui parle,—l'a indignée. Elle a cru y voir une manœuvre de notre part pour avoir le portrait au rabais. Elle était quasi engagée avec mon père. Elle s'est considérée comme libre et elle a accepté l'offre de M. Kennedy... Oh! Elle n'a pas dit cela d'abord. Elle a commencé par nous recevoir très froidement, avec des sous-entendus qui ont exaspéré papa. Il est si loyal! Il lui a arraché cet aveu... Alors»—et sa voix se fit plus tremblante—«alors il a eu un accès d'un véritable chagrin à la seule idée d'être soupçonné d'un pareil procédé. Il savait que vous avez été conduit chez Madame Ariosti par M. Courmansel. Il s'est dit que vous aviez certainement communiqué à celui-ci vos doutes sur ce tableau. Il s'imagine que M. Courmansel lui a caché votre témoignage, pour ne pas avouer qu'il pouvait s'être trompé... Ah! monsieur Monfrey, je suis bien malheureuse!»
Elle avait mis sa petite main sur ses paupières, d'où je vis deux larmes jaillir,—deux grosses larmes qui tracèrent deux raies sur ses joues brûlantes. Elle se domina aussitôt et sa bouche se contraignit à un frémissant sourire, tandis que je lui répondais:
—«Madame Ariosti est une femme abominable.» J'insistai: «abominable...» Si j'avais vu un fusil braqué sur cette charmante enfant, aurais-je hésité à détourner le canon de l'arme? Je n'hésitai pas davantage pour ajouter: «Elle a manqué de parole à votre père, et elle a inventé toute cette histoire pour se justifier...»
—«Inventé?...» répéta Christiane. C'était une stupeur que je lisais maintenant dans ses beaux yeux. Qu'avait-elle espéré en s'adressant à moi? Pas cette radicale dénégation, à coup sûr. Et moi-même, je me serais certes récrié si l'on m'avait annoncé, dix minutes plus tôt, que j'annulerais à jamais mon témoignage sur l'origine du faux Cristoforo et que j'entrerais dans cette vaste conspiration organisée pour doter Solario d'un élève imaginaire et l'art Italien d'un peintre mythique! Pourtant, j'écoutais la jeune fille continuer, frémissante: «George ne s'est pas trompé alors?... Vous pensez que le tableau est authentique.... Vous êtes prêt à l'affirmer à mon père?...»
—«J'y suis prêt,» répondis-je. J'avais brûlé mes vaisseaux, et sans remords. J'aurais incendié une armada pour voir la joie illuminer ainsi ce gracieux visage... «Voulez-vous que je monte chez M. Boudron tout de suite?... Je me rends compte de ce qui s'est passé. Le comte Varegnana et moi, nous avons causé du tableau à propos du portrait qu'il possède...»
—«La Cassandra dei Rangoni, celle que M. Courmansel a tant étudiée?» interrogea-t-elle.
—«Précisément. J'ai émis des doutes sur l'identité entre le peintre de ce portrait et le peintre du portrait Ariosti. La marquise l'aura su, et, je vous le répète, elle a trouvé commode de manquer à sa parole en ayant l'air de croire que ces doutes portaient sur l'authenticité même du portrait. Quant à M. Courmansel, je ne l'ai plus revu, entre la visite que nous avons faite ensemble au palais Ariosti et le moment où M. Kennedy a acheté le tableau. Je ne lui avais donc pas parlé de mon idée. Il n'aurait, en aucun cas, pu avertir monsieur votre père... Tout cela sera rapporté, comme je vous le raconte... Encore une fois, j'y vais de ce pas...»
—«Non,» répondit-elle, «laissez-moi causer avec papa, seule, d'abord... Mais que je suis contente! Mon Dieu!...» Et ses deux mains se joignirent dans un mouvement de reconnaissance presque enfantin. «Vous savez, monsieur Monfrey, on se fait souvent des idées, tout un monde... L'on a si peur qu'elles ne soient vraies que l'on n'ose pas les croire fausses... Quand Madame Ariosti a commencé de parler, une terreur m'a saisie. Ah! c'est mal! Mais on n'est pas toujours maîtresse de sa pensée... Je me suis dit que les plus habiles connaisseurs s'abusent. Je me suis rappelé cette tiare du Louvre que mon père vous citait, avant-hier encore. Si George s'était trompé cependant?... J'ai senti là, par avance, tout le chagrin qu'il éprouverait... Et il y avait mon père! Je le connais. J'ai redouté un éclat entre lui et mon fiancé... Je peux bien tout vous dire, monsieur Monfrey, quand ce ne serait que pour vous expliquer comment j'ai osé vous aborder, et pour que vous ne me jugiez pas mal... Quand mon cousin m'a demandée, mon père n'a pas consenti aussitôt. Il a fallu bien des jours pour le décider. A de certains moments, j'ai cru m'apercevoir qu'il regrettait ce consentement... Mais j'ai rêvé. Dieu! que je suis contente! Ah! monsieur Monfrey, vous venez de m'enlever un poids du cœur!... Merci et pardon!...»
Vous êtes allée à Venise, Madame, et vous avez visité la petite chapelle de Saint-Georges-des-Esclavons, décorée par Carpaccio? Oui. Nous en avons parlé ensemble un jour. C'était au début de ma faveur, quand la nouveauté de notre relation vous donnait un peu d'indulgence pour ma pauvre personne. Alors vous ne me taquiniez pas trop. Vous vous souvenez du panneau où le Saint est représenté fonçant sur le dragon, la lance basse? Quelle allégresse dans sa poussée en avant! Quelle aisance! C'est qu'il n'a qu'à se retourner pour voir, enchaînée au roc, la princesse qu'il a juré de délivrer. Quelle gêne au contraire, quelle gaucherie dans le panneau d'à côté, où il est figuré auprès du dragon mort, très sottement embarrassé de sa monstrueuse victime, qu'il ne sait comment traîner! Toute proportion gardée, je me retrouvai, Mlle Boudron une fois partie et devant l'action que je venais de commettre pour elle, aussi empêtré que le saint Georges du maître vénitien après son exploit. Mentir à cette charmante enfant, quand il s'agissait d'effacer le pli d'angoisse, creusé entre ses blonds sourcils, n'avait été un bien facile effort. Mentir à son père, quand nous nous retrouverions face à face, me serait déjà plus malaisé. L'embarras était ailleurs. Je n'avais pas menti pour moi seulement. J'avais menti aussi pour Varegnana. La comédie que je venais de jouer dans l'intérêt de la jeune fille comportait, pour réussir, la complicité du grand seigneur, et de cette complicité je n'étais rien moins que sûr. Madame Ariosti avait nommé au père de Christiane le possesseur du Léonard débaptisé. Elle l'avait fait par un suprême coup d'audace, se disant que ni le comte ni moi ne nous tairions, et préférant venir au devant de notre dénonciation, afin de la mieux déjouer. En toute circonstance, il eût été immanquable que M. Boudron et Varegnana se rencontrassent, immanquable qu'ils en vinssent à causer du prétendu Cristoforo et de l'achat fait par Kennedy. C'était plus certain encore maintenant. Point n'était même besoin de cette rencontre et de cet entretien pour que M. Boudron fût averti de l'opinion du comte sur le faux Cristoforo. «Tout Milan saura demain ce qui en est... Son infamie sera connue...» Ces phrases du vieux gentilhomme résonnaient dans mes oreilles. C'était à mon tour d'éprouver, devant la catastrophe imminente, la terreur qui précipitait vers moi, tout à l'heure, la fiancée du malencontreux critique d'art, surpris en flagrant délit d'une si épique ânerie! Un petit détail redoubla l'inquiétude soudain éveillée, je peux bien dire dans mon cœur, tant la pitié pour la jeune fille m'avait pris tout entier. Au moment même où Christiane remontait dans l'ascenseur, j'avais remarqué qu'un domestique descendait l'escalier, une lettre à la main. Il avait posé quelques questions au bureau, et on lui avait fait avancer une voiture. Je demandai au concierge si cet homme était le valet de chambre de M. Boudron. Sa réponse affirmative, changea mon doute en certitude. Ce message était pour Varegnana. Dans son premier spasme d'irritation, M. Boudron avait écrit au comte. Pourquoi? Sinon pour avoir de lui la vérité sur le tableau qu'il avait tant désiré acheter. C'était le signe, entre parenthèses, que Courmansel ne s'était pas mépris sur ce point. Avec ces attitudes sceptiques, M. Boudron avait cru profondément à l'authenticité du Cristoforo. La lettre était portée et non envoyée par la poste. On devait donc attendre la réponse, au cas où Varegnana serait à la maison. Et il y serait, il me l'avait promis. Là-dessus, moi-même je hélai, en hâte, un nouveau brumista, et dix minutes plus tard, je descendais devant la porte du palais de la rue Bagutta. Le fiacre qui m'avait précédé attendait encore. J'aperçus en entrant dans l'antichambre le domestique de M. Boudron. La réponse n'était pas encore donnée. J'arrivais à temps.
XIII
Le comte se tenait, quand on m'introduisit, dans le plus petit des salons, celui qui lui servait de cabinet de travail. Au premier coup d'œil je vis que le Léonard—c'en est un, je le jurerais sur votre tête, Madame,—avait repris sa place d'honneur sur son précieux lutrin. Varegnana écrivait, assis à son bureau, si l'on peut donner ce nom bourgeois à un pareil chef-d'œuvre de marqueterie et de sculpture sur bois. Des plumes de cygne au long empennage faisaient bouquet, auprès de lui, dans une coupe de la Renaissance. Ce sont les seules qu'il emploie, et il les plonge dans un encrier ciselé par Benvenuto Cellini, s'il vous plaît. Je vous ai dit que c'est un Seigneur, un noble et vieux Seigneur, un de ces types d'un autre âge que nos ignobles démocraties modernes rangeraient volontiers dans le dictionnaire des monstres antédiluviens, entre le Mammouth et l'Epiornis, le Plésiosaure et le Diplodocus. Il était si occupé à sa besogne, qu'il ne m'entendit même pas entrer. Plusieurs feuilles de papier déchirées et jetées dans un vaste bassin de cuivre repoussé, un antique brasero aux armes de sa famille—encore le Seigneur!— attestaient sa difficulté à composer cette lettre, la réponse à celle de M. Boudron. Je demeurai quelques instants à le regarder. Je cherchais à discerner, sur son altière physionomie et dans son attitude, un indice de ses dispositions présentes. Il me sembla que sa colère de la matinée était, sinon passée, au moins diminuée. Enfin, d'un geste où je crus reconnaître l'énergie d'une résolution définitive, sa main crispée traça au bas de la feuille sa large et claire signature. Comme il relevait la tête, il m'aperçut:
—«Vous arrivez bien», me dit-il. «Si je ne vous avais pas promis de ne pas sortir, je serais allé chez vous... J'ai une question à vous poser. Mais, d'abord, voulez-vous prendre connaissance de cette lettre?»
—«C'est une réponse à M. Boudron?», m'écriai-je étourdiment.
—«Oui», fit-il, «d'où le savez-vous?»
Je me sentis rougir, comme la pauvre Christiane tout à l'heure, oh! moins joliment! Mon imprudente demande prenait un mauvais air d'espionnage devant ce personnage d'ancien régime, si parfaitement bien élevé. J'eus le courage de mon indiscrétion. Le motif en était par trop désintéressé. Je lui dis donc:
—«J'ai vu le domestique sortir avec une lettre et monter en voiture. J'ai pensé, sachant la scène que M. Boudron venait d'avoir avec Madame Ariosti, qu'il voulait avoir par vous des renseignements plus précis... Et me voici...»
—«Ne vous excusez pas», interrompit-il avec sa grâce habituelle, «et écoutez ma lettre. C'est en effet une réponse à celle de M. Boudron: «Monsieur, J'ai été très sensible à la marque de confiance que vous avez bien voulu me donner. Mais vous comprendrez que Madame la marquise Ariosti étant une de mes parentes, je m'impose la règle absolue de me taire sur l'incident auquel vous faites allusion. Tout ce que je peux vous en dire, c'est qu'il ne vous a pas été exactement rapporté. Vous trouverez ici, avec mes regrets pour une fin de non-recevoir à laquelle je vous demande de ne voir aucun autre motif, l'expression de mes sentiments bien distingués. Comte Andrea Varegnana...» «Il n'y a pas trop de fautes de français?...» ajouta-t-il. Toujours le Seigneur! Il entendait bien que je ne me permettrais pas d'apprécier le bien ou le mal fondé d'une de ses démarches. Il désirait que je fusse au courant. Rien de plus.
—«Si j'écrivais votre langue comme vous la mienne...» répondis-je.
—«Alors, j'envoie le billet?...» dit-il.
Vous jugez, Madame, si je m'abstins de toute réflexion. Dans le temps que j'avais mis à franchir l'assez longue distance qui séparait mon hôtel du palais Varegnana, j'avais ébauché ou rejeté quatre ou cinq plans, tous destinés à conduire le comte juste au point où il était venu tout seul: donner une explication qui me laissât le champ libre. Comment en était-il arrivé là?... J'y ai beaucoup réfléchi depuis et je n'ai pas résolu ce petit problème. Mais qui a jamais vu clair dans l'intention d'un Italien, quand une fois il s'est fermé? Si leurs peintres nous ont laissé tant d'admirables portraits, la cause en est dans le caractère, si impénétrable à la fois et si expressif, des physionomies de ce pays. Elles sont ardentes et secrètes, passionnées et elles ne disent pas leur mot. Quand je me souviens de l'accent ému avec lequel Varegnana m'avait parlé de Christiane Boudron, je me dis qu'il a eu tout simplement pitié d'elle et de son bonheur,—comme votre serviteur, Madame.—On est si près d'aimer l'amour des autres quand on a aimé soi-même, et vous savez mon opinion sur l'hôte du palais de la via Bagutta et son roman caché.—Puis, je me souviens de l'hypnotisme exercé sur lui par la critique d'art, soi-disant scientifique. Je me rends compte qu'au fond, tout au fond, ce possesseur de tant de merveilles n'est qu'un amateur. Il n'a jamais tenu le crayon et le pinceau. Devant une toile ou une statue, il n'a pas cette intuition de l'outil, qui ne s'apprend que par la pratique. Je vois distinctement, moi, un Titien et un Raphaël, un Mantegna et un Longhi travailler, broyer leurs couleurs sur leur palette, attaquer leur tableau. Pour employer une locution vulgaire, mais très juste, je sais comment c'est fait. Varegnana, non. Il n'a donc pas de certitudes, ne jugeant pas vraiment par lui-même. Pour qu'il eût débaptisé sur le cadre le Léonard—son Léonard!—il fallait qu'il fût,—j'allais parler d'une façon plus vulgaire encore, et dire épaté,—mettons médusé par Courmansel, son bagou de pédant, son érudition affirmée. Courmansel, pour Varegnana, c'était Morelli lui faisant peur du fond de sa tombe, et l'on n'est pas un Seigneur sans être un peu timide. Ces traits semblent contradictoires, mais être un Seigneur, c'est se vouloir toujours le premier, ou du moins à part. C'est donc avoir un amour-propre toujours en éveil. C'est craindre, par-dessus tout, le ridicule d'une prétention mal justifiée. Je cherche à expliquer une volte-face au demeurant moins étonnante que la mienne. Mais l'on connaît, ou l'on croit connaître, la logique de ses illogismes, au lieu que les brusques changements des autres nous déconcertent jusqu'à l'ahurissement. Je me comparais au saint Georges de Carpaccio, Madame, tout à l'heure—sans trop de modestie. Ne me le dites pas, je le sais. Imaginez ce brave chevalier sentant soudain venir à lui la corde avec laquelle il traînait son dragon. Il constate que le cadavre de l'énorme bête a disparu!... Il ne serait pas plus étonné que je ne le fus, le billet du comte à M. Boudron une fois envoyé. Désormais tout dépendrait de ce que je raconterais au père de Christiane. Mon parti était pris. En tout cas, je ne m'attendais guère à entendre Varegnana me dire:
—«Ainsi le portrait est vendu à M. Ralph Kennedy? Vous êtes arrivé trop tard?»—Et comme je lui faisais signe que oui... «C'est peut-être mieux,» continua-t-il et après un court silence: «Car enfin, êtes-vous sûr, bien sûr, que vous ne vous êtes pas trompé?...»
—«Trompé?» répétai-je. «En reconnaissant mon tableau?»
—«En vous imaginant le reconnaître», rectifia le comte. «Vous n'avez eu que quelques minutes pour l'examiner, et une ressemblance est si perfide... Vous-même, vous m'avez dit que vous avez failli n'en pas croire vos yeux, tant ce panneau avait une physionomie de vieille chose... Sur le premier moment, je n'ai pas pensé plus que vous à la possibilité que vous fissiez erreur. Je vous l'ai dit. Je n'ai jamais été tranquille devant ce portrait... Je lui en voulais d'avoir servi à débaptiser celui-ci...» Et il me montrait son Léonard réinstallé à sa place d'honneur. Il ne lui avait pas encore enlevé son brevet de déchéance, le cartouche sur lequel figurait un des noms de l'usurpateur, cet Amico di Solario, mélancoliquement suivi d'un signe interrogateur,—dernier et faible essai de protestation!
—«Enfin», reprit-il, «après avoir eu la scène que vous savez avec la marquise, et une fois seul, je me suis demandé: n'avons-nous pas été un peu vite, M. Monfrey et moi? Madame Ariosti est ma cousine, comme je l'écrivais à M. Boudron. Quand je vous eus laissé partir, je ne me sentis pas la conscience entièrement en paix. Je n'avais pas fait un assez long crédit à cette femme, qui pouvait être de bonne foi... Et elle l'était, témoin les photographies qu'elle vient de m'envoyer de son tableau, sans un mot. Je lui ai manqué très gravement. Cet envoi n'était-il pas un appel à un examen, auquel j'ai procédé? J'ai là une autre photographie, celle du dessin de l'Académie de Venise, dont je vous ai déjà parlé, et qui est une étude pour mon ex-Cassandra.» Ici un soupir, et fermement: «Eh bien! Il n'y a pas à dire, l'X dont est signé ce dessin est exactement le même que l'X qui figure au bas du portrait où vous avez cru reconnaître votre œuvre de jeunesse... Est-il admissible que cette particularité soit un pur hasard?... Voyez: les deux petites barres d'en bas et d'en haut allant ainsi, d'un seul côté et se relevant un peu à la pointe... Or vous n'aviez pas vu le dessin de Venise quand vous avez peint votre tableau. Donc...»
Il me tendait les deux épreuves, où il y avait en effet une identité entre les deux lettres, dont l'explication était trop naturelle. Le père Sanfré avait savamment retouché ou fait retoucher dans le style du quinzième siècle les lettres de la signature destinées à subsister. Ce dessin de Venise était de cette époque. A moins que... Depuis cette aventure j'en suis à me demander, moi, s'il ne fonctionne pas, en Italie, un immense camorra artistique dont tous les associés sont dressés à estampiller de marques, savamment choisies, les dix mille objets faux qui émigrent chaque année de la Péninsule. Je regardais le profil de l'inconnue qui avait posé pour ce crayon. Je regardais l'image de Ginevra. L'intense comique de la situation me ressaisissait. Même Varegnana ne croyait plus à mon témoignage! J'aurais pu, comme j'avais fait avec Courmansel, discuter point par point. Dans ma confidence hâtive de la veille, je n'avais pas insisté sur les irréfutables indices, notamment sur le petit signe du coin de la lèvre que je connaissais si bien et qui me rappelait de délicieux souvenirs d'amours bohémiennes. A quoi bon? Je levai les yeux sur le Comte. Il me sembla qu'une angoisse contractait son visage. Dans le doute sur l'authenticité d'un tableau, estimait-il que mieux valait faire pencher la balance du côté qui favoriserait un jeune et profond amour? Le possesseur du Léonard éprouvait-il un suprême regret? Le gentilhomme désirait-il abriter ses scrupules derrière mon affirmation? Il est certain que son visage se détendit lorsque j'acquiesçai à sa nouvelle opinion en lui répondant:
—«C'est vrai, je ne reconnais plus bien mon tableau. A vingt-huit ans de distance, vous savez!... D'ailleurs, Madame Ariosti, Kennedy et Courmansel ont été prévenus...»
—«Ah!» fit-il, «Courmansel aussi... Et il pense?...»
—«Que son Cristoforo est plus vrai que jamais...»
—«Vous voyez!...» s'écria Varegnana, et regardant le portrait jadis attribué au Vinci avec une tristesse singulière... «Décidément, ma Dame aura perdu son peintre, mais elle ne nous en voudra pas... Nous aurons fait une heureuse... Ne soyez pas en retard pour le dîner», ajouta-t-il; «vous aurez un plat milanais dont je veux vous faire la surprise et qui ne peut pas attendre...»
... Voilà pourquoi, Madame et amie, si jamais Adalbert de Rumesnil, ou quelque autre Snob de cette lignée, vient vous raconter que l'on a découvert le véritable auteur de la Joconde et que cet auteur s'appelle Cristoforo Saronno, n'en croyez pas un traître mot. Et si vous apprenez qu'un collectionneur de nos amis se prépare, dans une grande vente, à enrichir sa galerie d'un panneau du même Cristoforo, engagez-le à se méfier. Et puis, permettez à votre serviteur de vous offrir pour votre fête, qui tombe le 17 du mois, une médiocre reproduction de la Cassandra du palais Varegnana: qu'il a exécutée pour vous—con amore.—Vous placerez cette aquarelle dans un des coins de votre salon, et quand on vous demandera quelle est cette tête adorable, vous répondrez hardiment que c'est une copie d'un Léonard. Ce sera vrai, aussi vrai que vous êtes un Vinci, vous-même, pour le malheur de celui qui vient de vous raconter cette trop longue histoire et qui s'excuse, en mettant à vos pieds une fois de plus votre passionné, votre fidèle, votre inutile serviteur.
L. M.
Pour copie conforme.
Thoune. Août 1906.