La Dent D’hercule Petitgris - Le Pardessus D'arsène Lupin

Le Pardessus d’Arsène Lupin

 

 

…/… 2

– Eh bien, quoi, M. le Ministre.

L’individu s’était redressé et semblait prendre une appa-rence nouvelle. Ce n’était plus le pauvre diable à l’humble atti-tude, mais un gaillard bien d’aplomb et tout à fait à son aise.

Il saisit délicatement entre le pouce et l’index son énorme canine et l’ôta, comme on se débarrasse d’un accessoire. Les traits se relevèrent. Plus de rictus. Le visage devint normal, l’ex-pression aimable, un peu arrogante.

Rouxval prononça :

– Que signifie ? Qui êtes-vous ?

– Ce que je suis, n’a aucune importance, répondit-il. Met-tons que je sois Arsène Lupin. Le souvenir que vous laissera vo-tre petite mésaventure sera peut-être moins désagréable, si le nom d’Arsène Lupin, plutôt que celui de Petitgris, s’y trouve mêlé.

Rouxval lui montra l’antichambre. L’autre passa devant lui avec désinvolture.

 

2 Comme expliqué dans la préface, le texte des deux nouvelles est le même jusqu’à la phrase :

– Monsieur ! s’écria Rouxval exaspéré. (page 40)

 

– 42 –

– Au revoir, monsieur le Ministre… Et puis, un bon conseil : ne vous risquez pas hors de votre compartiment. Cha-cun son métier. Faites des lois. Faites tout votre gribouillis de gouvernement. Mais, pour ce qui est de la police, laissez ça aux spécialistes.

Il s’éloigna de trois pas. Était-ce fini ? Non. Il eut l’audace de revenir, de se planter devant Rouxval, et de lui dire le plus gravement du monde :

– Après tout, vous avez peut-être raison… et c’est peut-être moi qu’ai bafouillé. Car enfin, si on raisonne froidement, qu’est-ce qui nous prouve que le comte s’est arrêté en route et qu’il n’a pas fait l’escamotage ? Tout est possible, et son truc était rude-ment bien monté ! Pour moi, j’y perds mon latin. Au revoir, monsieur le Ministre.

Cette fois, il semblait qu’il n’eût plus rien à dire. Il ajusta son chapeau sur sa tête, remercia l’huissier qui l’escortait et sor-tit de l’antichambre en ricanant.

Rouxval rentra dans son bureau, l’allure lourde et pensive. Les dernières paroles de Petitgris le troublaient singulièrement. C’était comme une nouvelle morsure où la dent satanique de l’individu avait distillé une goutte de venin. Confusément, il se rendait compte que cette affaire demeurerait à jamais téné-breuse dans son esprit, et qu’il garderait toujours au fond de lui le poison du doute. C’était absurde, il ne l’ignorait point. Mais tout de même… tout de même… il y avait tant de preuves !… Ce cadavre exhumé… ce fourgon…

– Crebleu de crebleu ! s’écria-t-il en un accès de révolte fu-rieuse, quel bonhomme infernal ! Si jamais je le repince, celui-là !

 

– 43 –

Mais Rouxval se disait que Petitgris n’était autre qu’Arsène Lupin, et qu’Arsène Lupin n’était pas de ceux qu’on repince…

 

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Maurice Leblanc

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