La Divine Chason (Litterature) (French Edition)

Abdourahman A. Waberi · Chapitre 13 sur 27

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La Divine Chason (Litterature) (French Edition)

Occuper New York

 

 

Évidemment qu’un chameau ne passe pas à travers le chas d’une aiguille pas plus qu’un zèbre ne fait de l’équitation, et pourtant j’ai vu de mes propres yeux des petits miracles s’accomplir. J’ai vu des pauvres gueux se lever et marcher sur le temple de l’argent, du côté de Park Avenue. Et j’ai vu mon affectueux maître et ami retrouver le sourire. Les années passant, on dirait que Sammy parvient à faire silence tout autour de lui, et par conséquent autour de moi aussi. Il est souvent fatigué. Mélancolique. Les paupières lourdes, le menton sur la poitrine, on dirait qu’il est reparti dans ses pensées. Qu’il s’est glissé sans effort dans les plis de l’univers. Il est loin, inatteignable.

Une nuit, je suis réveillé par un petit bruit imperceptible. Pattes de velours, je suis entré dans sa chambre sans faire de bruit. Sammy était étendu, la jambe droite pliée le long de sa jambe gauche posée contre le mur. Ses yeux étaient humides. Son front brûlant, ses lèvres bien que sèches avaient la couleur du jus de betterave. Il respirait profondément comme un bébé qui a pleuré toute la sainte journée. Un silence lourd était tombé dans l’appartement comme si les murs voulaient capter la respiration du monde, étouffant le reste – le souffle du vent, le fracas du tonnerre ou les déchaînements des volcans à l’autre bout du globe. Dans l’écrin de cet épais silence, dans l’antre de ce splendide chaos a jailli le fulgurant éclair du Vivant – son autre nom est Musique – il y a des milliers d’années.

Certains biographes prétendent qu’on peut mesurer l’importance d’un artiste à la puissance de ses admirateurs ou à la fortune de ses mécènes. C’était vrai par le passé, au temps des rois et des princes protecteurs des saltimbanques. C’est beaucoup plus aléatoire de nos jours, surtout quand les fondations qui font dans la philanthropie et le mécénat se transforment en machines à dégonfler leur feuille d’impôts.

J’inspecte la chambre, un œil sur le visage encalminé du saltimbanque. Le vieux poster de Muhammad Ali est bien là, épinglé sur la porte d’entrée. Un paquet de Marlboro rouge à moitié vide traîne sous le lit. Sur la petite table africaine se tient en équilibre précaire un dictionnaire du jazz rédigé par une équipe de chercheurs de l’université de Columbia qui se trouve à quelques pâtés d’immeubles de notre appartement. De Sammy, aucune mention. Pas même une allusion en note de bas de page. Les critiques de jazz le considèrent comme un bluesman, les spécialistes du blues le rangent dans les sphères du jazz. Pour les poètes, il reste d’abord un musicien et pour les musiciens il est reconnu comme authentique poète. Il est vrai que dans ses entretiens Sammy donnait raison aux uns et aux autres, laissant les cuistres jacter à sa place.

La compagnie de Sammy n’est pas de tout repos. Au restaurant, il est frugal, mangeant du bout des doigts tout en dissertant sur la politique scandaleuse de George Bush ou sur le suicide programmé de sa communauté : les Noirs ou comme on le dit aujourd’hui les Africains Américains qui ont vu un des leurs se hisser jusqu’à la présidence. Sammy ne vivra peut-être pas assez longtemps pour jouir de ce qui semblait aux plus optimistes d’entre eux un conte de fées.

Il est inquiet et inquiétant, tout en tension. Un feu intérieur brûle constamment en lui. Il est toujours en colère, en montant sur ses grands chevaux pour un rien, pour un métro raté ou pour une cigarette mouillée qui refuse d’accueillir le feu du briquet. Il ne fait rien comme tout le monde. Il ne dit rien sur le temps qui passe, sur la neige annoncée ou sur le printemps qui déboutonnera les fleurs.

Un homme pareil ne vous laisse pas le temps de respirer. On le craint, on le fuit. Il devient vite infréquentable. C’est dommage que les gens se fient aux apparences. Sous la cuirasse de Sammy bat un gros cœur frémissant. Dans un de ces livres qui traînent dans les W-C de notre appartement, j’ai trouvé un poème qui m’a consolé un jour de pluie et de mélancolie. Je me souviens du nom si étrange de son auteur, du moins à mes oreilles de chat new-yorkais. Abdellatif Laâbi, c’est comme ça qu’il s’appelle et j’imagine que c’est un vieux sage qui en a vu des portes s’ouvrir et se fermer. Je vous le récite de mémoire :

Ô jardinier de l’âme

as-tu prévu

un carré de terre humaine

où planter encore quelques rêves ?

As-tu sélectionné les graines

ensoleillé les outils

consulté le vol des oiseaux

observé les astres, les visages

les cailloux et les vagues ?

L’amour t’a-t-il parlé ces jours-ci

dans sa langue étrangère ?

As-tu allumé une autre bougie

pour blesser la nuit dans son orgueil ?

Mais parle

si tu es toujours là

Dis-moi au moins :

qu’as-tu mangé et qu’as-tu bu ?

Eh Sammy, qu’as-tu mangé et bu ces derniers jours ? Tes musiciens ne traînent plus avec toi comme au bon vieux temps. Le concert terminé, chacun repart de son côté, les uns sautant dans leur train pour le New

Jersey, les autres regagnant en voiture leur pavillon upstate New York. D’humeur maussade, tu te décides à rentrer en taxi, tu n’as pas le courage de prendre l’air en mettant en route tes longues foulées jusqu’à ton appartement entre Broadway et la 105e Rue.

Tes vrais amis te soutiennent de loin en loin, évitant d’engager la conversation avec toi sur les sujets qui touchent les Noirs ou sur tout autre propos qui fâche.

Tes proches se taisent ou disparaissent. Ta première épouse a coupé les ponts. Sheila Jameela, ta seconde femme, s’est vite fait une raison, refusant de croiser le fer avec toi. La distance est sa meilleure protection. Depuis Los Angeles elle frémit à l’idée de te retrouver sur le seuil de sa porte, hirsute et sale, fiévreux, puant le whisky. Elle réserve son énergie pour l’éducation de la princesse Dahlia à qui toi, oui le papa des années roses,

des années bonheur, tu as dédié Eye to Eye, l’album le plus tendre et le plus affectueux que je connaisse.

Sheila est convaincue d’une chose. Elle s’en tient à son intuition : si le génie de Sammy est gérable, c’est seulement à distance. Et je dois admettre qu’elle a raison sur toute la ligne.

C’est après la sortie de Eye to Eye que vos liens se sont distendus. Non pas d’un coup. Mais par une petite série de secousses imperceptibles. Tu avais atteint la quarantaine orgueilleuse et suffisante. Tu étais au sommet de ta carrière, empilant les disques, raflant les succès. On te prédisait la plus enviable des ascensions, tu détrônerais les Jackson Five, Stevie Wonder et même James Brown, le travailleur le plus acharné que l’industrie de la musique américaine ait connu, si tu gérais un peu mieux tes affaires.

Les témoignages de seconde main s’accumulent mais tous conviennent que tu gâches ton talent avec une étonnante désinvolture. On te dit dominateur et condescendant, les succès t’ont inoculé le cancer de l’arrogance. Tu fraies avec des malfrats, des Italo-Américains du New Jersey. Quelque chose au fond de toi veut redescendre la pente, quelque chose te tire toujours vers le bas. Ta flamme est en berne, ta voix plus âpre et ta diction plus pâteuse. Cette dernière remarque pleine de sous-entendus, les fans la traduisent en litres de cognac et en cartouches de Marlboro. Bien sûr, il n’y a pas que l’alcool et le tabac à asseoir sur le banc des accusés, grommellent-ils en dodelinant de la tête tels des gamins pris la main dans la boîte à bonbons.

Ils sont tenaces, ils reviennent à la charge, les teigneux ! Ils ne sont jamais à court d’arguments et de projections. Curtis Mayfield se maintenait au firmament de sa carrière à force d’abnégation, crachent les uns. Le bouillonnant Sly Stone s’est beaucoup assagi en suivant à la lettre les conseils prodigués par James Brown, avancent les autres. Alors pourquoi Sammy n’écouterait-il pas ses collègues passés par tous les chemins d’ordalie ? Pourquoi ne s’inspirerait-il pas de leurs méthodes s’il n’a pas d’autre solution pour s’extirper de l’ombre du mal ? Pourquoi ferait-il exception ? Qu’a-t-il de plus que les autres frères ? concluent-ils, la bouche pleine de morgue.

D’anecdote en ragot, de rumeur en calomnie, ta mauvaise réputation, Sammy, se propage à une vitesse vertigineuse sur les sentiers balisés du show-biz. À ce rythme, les salles de concert ne seront plus qu’un lointain souvenir et les petits clubs en auront par-dessus la tête de ces sautes d’humeur, de ce manque de professionnalisme qui te collent à la peau comme un chewing-gum sous la semelle.

Un musicien fait-il défection pour une raison inconnue que la meule à rumeurs reprend son œuvre de destruction certifiant que les instrumentistes redoutent de partir en tournée avec toi, à l’exception peut-être de la jeune pianiste Kim Jordan, la benjamine de la troupe.

De mon côté, les choses ne se présentaient pas sous un meilleur jour, du moins avant de rencontrer l’alchimiste. Survivre dans les égouts de Manhattan, je ne pensais pas y arriver même avec le soutien de Chacha. L’espérance de vie y est de quelques semaines tout au plus.

Les rues paraissent aujourd’hui plus dangereuses qu’à l’époque où le maire Rudolph Giuliani administrait la mégalopole. Et pas seulement parce que la populace a pris ses quartiers à deux pas de Wall Street et que les riches sont aux abois. Le nouveau maire a déclaré la guerre aux manifestants, aux sans-logis et aux animaux errants. Ses unités mobiles déroulent leurs muscles dans toute la métropole. On dirait que le successeur

de Rudolph Giuliani nous rejoue Apocalypse Now au beau milieu de la Grosse Pomme. Si quelques observateurs raillaient au début sa démonstration de force, les médias se sont rangés aussitôt derrière Mr. Propre.

Des hommes et des femmes de grande taille en tenue de combat, casque intégral sur la tête, matraque au poing et revolver à la hanche, ont pris d’assaut les avenues. Ils ont essuyé nos jets de pierres, de bouteilles accompagnés d’insultes. Ils répliquèrent par des gaz lacrymogènes et des canons à eau qui eurent raison de nos barricades de fortune. Les plus téméraires d’entre nous tentèrent d’entraver le convoi des fourgons et le déploiement des forces à pied. Des jeunes filles issues des beaux quartiers portant des jolies robes blanches de mariée vinrent soutenir notre bataille désespérée. Et ce fut épique.

En se tenant les mains, elles poussaient la chansonnette, vociféraient, rugissaient comme si elles avaient affaire à une cohorte de colombes blanches. Elles comptaient rehausser d’un œillet tous les fusils d’assaut. Elles déchantèrent rapidement.

Une fois les rues nettoyées de la racaille, le théâtre des opérations se déplacera, selon le vœu de son metteur en scène, à la périphérie. Les vagabonds seront reconduits là d’où ils sont venus, dans leurs villes gangrenées par la violence et la pauvreté à l’instar de Baltimore et de Camden, dans le New Jersey. Les conseillers juridiques évoquent tous les scénarios, veillant au grain, pesant le pour et le contre. Tout doit se jouer désormais à l’abri des regards, entre conseil et expertise, sous le marbre et le stuc des palais de justice. Les séquences s’enchaînent avec une précision diabolique à faire pâlir de jalousie la direction des opérations du Pentagone. Rien ne résiste au successeur de Giuliani qui fanfaronne sur les plateaux de télévision. Les sans-logis ne savent plus où donner de la tête. Ceux du parc Zuccotti, plus solidaires que les étudiants du Village, font bloc et parviennent à repousser les forces de la répression.

Une semaine plus tard, Mr. Propre fait voter une loi qui déclare illégal le fait d’occuper sans autorisation un bâtiment, une bouche d’égout, un terrain, une portion du trottoir, le mobil-home ou la péniche d’autrui.

C’est ainsi qu’au milieu des années 1990 New York est devenue pâle et blanche, les Noirs n’y sont plus une composante importante comme ils le furent par le passé. C’est la fin d’une époque. Et pas seulement pour les minorités.

La musique noire, le grand courant électrique qui rivalise avec le Gulf Stream, entre en crise sous les assauts des courtiers et des directeurs artistiques. Le crack dévaste les ghettos noirs, jetant dans l’abîme de pauvres hères sans foyer ni ressources. De tous âges, les sans-logis s’agglutinent sous les ponts, les mains au-dessus d’un brasero, se grattent le derme mangé par la gale avant de se glisser sous une pile de cartons pour s’absenter du monde. Les gangs s’entre-déchirent dans une lutte interminable. New York est un monstre sans masque, un loup-garou avide qui bouffe les chatons de la famille. Tout n’est pas perdu car si les pauvres sont priés d’aller brouter ailleurs, leurs anciens quartiers sont nettoyés, rénovés, puis revendus aux petits requins de la nouvelle économie, d’autres squales viennent occuper Wall Street. Michael Bloomberg, le maire, est tout fier de sa nouvelle cité. Le marché de Fulton Fish a vécu, Times Square peut de nouveau accueillir les touristes en toute sécurité. La police est partout. Sous ce calme apparent, la colère gronde, les mendiants ne sont pas loin et la machine est à deux doigts de se gripper.

Mais Dieu que New York est triste. Harlem est devenue bourgeoise et blême. Il n’y a pas que Harlem qui a changé. Les gens ont changé aussi et en si peu de temps. Avant, ils s’écrivaient des lettres les uns les autres. Ils les illustraient avec des petits dessins, des motifs affectueux disant « I LUV U » ou quelque chose de ce genre. Puis ils les mettaient dans des enveloppes, collaient les timbres dans le petit rectangle à droite, prenaient la peine de se rendre au bureau de poste pour confier leurs précieux plis aux facteurs. Le téléphone public avait encore son utilité. On faisait la queue devant la cabine, en attendant on comptait et recomptait les pièces jaunes à glisser dans la fente de l’appareil avant de tapoter le clavier en inox. Passer un appel longue distance n’était pas une simple formalité mais un geste qui donnait lieu à un rituel social.

À l’aube de 1990, New York lance de nouveaux objets qui seront bientôt aussi familiers que le journal de 20 heures. Le courriel, l’Internet, la bulle numérique, le monde virtuel sont arrivés conquérants, précédés par une solide réputation. Adulés, choyés, accueillis en panacées, ils se sont immiscés dans les plis de notre vie quotidienne. Ils nous enserrent dans leurs fils magiques, ils ne nous lâchent que pour nous attirer à nouveau. On dirait qu’ils étaient là depuis le début de la première chanson du monde.

C’est au terme de la dernière séquence après que la situation se fut rudement emballée que j’ai enfin compris que plus rien ne serait comme avant, du temps où j’étais un chat de gouttière. Qu’à New York, il y a désormais un avant et un après Rudolph Giuliani. J’ai décidé de quitter la rue, je n’en avais plus la force, et encore moins l’envie. D’autant qu’il était certain que dans quelques jours les déshérités et les grabataires sans foyer ne seraient plus qu’un mauvais songe s’agitant à la lisière du remords. Un mauvais songe à balayer d’un mouvement des paupières.

À cette époque, j’étais aussi mal barré que Sammy le rebelle désormais sans illusions ni causes à chérir. J’étais maigre comme un clou, sale et insomniaque. Je commençais à faire peur aux enfants et aux créatures bizarroïdes qu’il m’arrivait de croiser. Je me grattais tout le temps, les puces et la vermine grouillaient sous mes poils rêches. La nuit, il fallait redoubler de prudence, quand la mort et l’effroi viennent effectuer leur danse funeste dans le théâtre de la ville.

Se méfier de son voisin. Les pauvres passent leur temps à s’entre-dévorer, facilitant la tâche aux forces de l’ordre. Les chats de Harlem savent qu’un gosse noir a cent fois plus de chances de se retrouver derrière les barreaux que sur les bancs de la fac. Que la plupart des victimes connaissent leurs bourreaux ou leurs violeurs, souvent un parent ou un voisin. Que les pauvres dépècent d’abord leurs frères avant de s’attaquer à l’ennemi lointain.

Après l’assassinat de Moses, le clochard de Washington Square qui gardait pour moi et pour Chacha des os de poulet ramassés dans les poubelles, le cours de notre existence a pris un nouveau tournant. Le lendemain du décret émis par Mr. Propre, nous avons versé de chaudes larmes pour le pauvre Moses, ensuite nous avons prié pour son âme, et enfin nous avons secoué nos puces avant de tenter de faire la queue à la soupe populaire à Union Square. La longue file n’avançait pas. De nouveaux gueux – certains agités, d’autres abattus par les substances – se plantaient en tête de peloton. On se bousculait et les coups volaient. Des victimes tombaient. Et bien sûr, les casseroles étaient vides quand nous sommes arrivés au bout de notre peine. Avec Chacha on s’est dit résolument : « On va aller la gagner notre pitance autrement cette fois ! »

À partir de ce jour-là, nous n’étions plus les mêmes chats pouilleux, geignant sur leur sort, ruisselant de peur. Nous avons mué comme les salamandres des religions antiques. Tout à coup, j’avais une fourrure neuve, une queue de jeune dragon actif. Je débutais une nouvelle vie et Chacha, rajeunie, était partie de son côté.

Il était écrit dans le grand livre du blues que nous allions survivre à Manhattan avec ou sans Michael Bloomberg, le successeur de Rudolph Giuliani à la tête de la mairie depuis le 1 er janvier 2002. Nous avions la rage du désespoir, la culture du « c’est possible » que Moses avait eu le temps de nous inculquer. Personne ne pouvait ameublir notre détermination. Il était temps de tourner la page.

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