La Divine Chason (Litterature) (French Edition)

Abdourahman A. Waberi · Chapitre 22 sur 27

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La Divine Chason (Litterature) (French Edition)

Coma

 

 

Je me souviens d’un vieux chat laid dans mes années d’errance. Il avait le poil putride, les oreilles en berne et le regard fuyant. On disait de lui qu’il fut jadis orgueilleux et suffisant, dominateur et condescendant. C’était un chat des rings, un as de la boxe. On le surnommait Foreman au temps de sa gloire. Mais les coups assénés à longueur d’années ont eu raison de sa caboche.

Il n’avait plus toute sa tête. Il échappait constamment à la surveillance de sa famille. On avait épinglé sur son torse chenu l’adresse de sa maison située dans les beaux quartiers d’Upper East Side. Il se perdait souvent dans le labyrinthe de son passé, refaisant le film des combats perdus ou gagnés il y a plusieurs décennies. Même affaibli, on le respectait car on craignait toujours son uppercut. Quand il miaulait, le bruissement polaire sortant de son ventre emplissait les ruelles de mon enfance. Je suis sûr que ce chat a survécu. Il avait les ressources pour affronter tous les orages.

Laisser les courants maritimes décider de leur destin, c’est la sagesse qui a servi d’aiguillon à des millions d’esclaves africains. Se laisser transporter par l’océan pour mieux pénétrer dans la contrée de la mémoire, le pays des ténèbres, la résidence des défunts pour l’éternité, voilà pour le trajet. Ces esclaves étaient innocents, c’est-à-dire étrangers au mal. Leur sort était suspendu à un fil : les courants maritimes. Rejoindre Cuba, les Bahamas, Port of Spain ou Charleston, qu’importe. Partout les mêmes fers, la canne et le coton. Partout la même déveine. Hier comme aujourd’hui.

Printemps 2007. Le jour d’anniversaire de ses cinquante-huit ans, Sammy sort de la prison de Rikers Island. Sa silhouette : une lame fine, tranchante. Si la prison lui joue des tours, lui prend son temps, elle ne l’atteint pas profondément. Il a le don de la survie, d’autres se sont tués après un tour au pénitencier. Pas Sammy.

Le nœud d’un individu tel que Sammy n’est pas fait d’une seule corde. Ce n’est pas un corset ou une cuirasse rigide et immuable. C’est une forme souple, fluide, toujours en devenir. Un souffle, une bise qu’on recherche. Qu’on guette et qu’on accueille. Comme le fils qui quitte la maison de ses parents mais y retourne souvent par la pensée ; l’identité du virtuose est ainsi faite, c’est quelque chose qui se perd pour se renouveler dans un mouvement incessant de départ et de retour. On ne possède pas son identité comme on possède un fétiche d’hier ou une propriété.

En prison il travaille beaucoup sur ses textes, compose des mélodies, mémorise celles des autres, dort beaucoup, discute tout autant, entretient ses muscles en soulevant des barres de fer, raconte le temps qui passe comme on décrit une longue saison.

À la sortie, Nina et moi sommes là pour l’accueillir devant la grande porte. Je feule de joie, la note aiguë coincée dans le larynx et viens me blottir dans les bras décharnés de Sammy. Personne n’est là pour toi, lui murmure Nina à l’oreille. Sauf l’ombre de Lily. Ça le fait rire.

Tu ne l’as pas vue, l’ombre de Lily. Avoue-le Sammy ! Ça m’attriste quand j’y pense. Il y a longtemps que tu ne la vois plus. Elle t’a prévenu, depuis ta plus tendre enfance. Elle t’a dit, méfie-toi des péchés capitaux. Méfie-toi des miroirs aux alouettes, des femmes fatales, de l’argent trop vite gagné. Sammy méfie-toi surtout de toi-même, du serpent tapi dans ton ventre. Tu es ton meilleur ennemi. Méfie-toi de ton talent, il va sûrement t’attirer des ennuis gros comme des nuages. N’oublie pas que la plupart des gens ne croient que ce qu’ils voient. Les incrédules, les benêts ne croient que ce qu’ils peuvent tenir fermement dans la main. Ils ne sont pas capables de retenir les vrais noms des choses et des êtres. Ils ne sont pas comme toi, Sammy, parti à la chasse aux secrets divins.

Voilà ce que je voulais lui annoncer. Mais je n’ai pas osé. Je me suis tu, gardant mes reproches pour moi seul.

Il est à nouveau en vie, capable de mettre un pied devant l’autre. Apte à s’arracher à la glaise coulante. Tomber et se relever. Tomber et se relever encore. Les membres inférieurs engoncés encore par le tunnel d’une longue ankylose, mais qu’importe le sang bat à nouveau dans ses veines et l’air enflamme ses poumons.

Tout est à réapprendre au bout de ces années de nuit profonde et de brouillard opaque. Des gestes les plus simples comme porter une cuiller à sa bouche jusqu’au b.a.-ba du langage des hommes. Oublier ceux d’avant, les frères de combat, les camarades morts par overdose, les poètes de la rue vaincus par l’hiver des années Bush.

Oublier les morts-vivants, les os sous la peau, la poussière indistincte de tous ceux qui sont tombés ou qui se sont brûlés. Parfois, Sammy ne sait plus très bien où il a mis sa clairvoyance. Il accepte de rendre les armes, de se laisser mourir une seconde fois. Il n’a rien à expliquer, rien à comprendre.

Don’t Explain, miaulerait Billie Holiday, sa muse emportée par l’héroïne.

Et c’est tellement décourageant pour son entourage. Je ne suis plus de ce monde, semble-t-il nous susurrer, et pourtant, je m’entête et je m’enfonce, je ne lâcherais pour rien ce quotidien de merde. Je me plongerais dans la lave ardente du crack, consumerais chaque cellule de mon corps, chaque particule de l’univers pour une dernière bouffée. Un ultime trip. Sammy a quitté les rails de l’existence pour le rivage de la survie. Il fait un avec elle.

J’espère que c’est la dernière fois qu’il éprouvera l’envie de respirer sa propre haleine comme un dernier soupir, la dernière fois que nous viendrons le rejoindre sur le perron d’une prison.

Il lui reste à trouver du boulot. Et tout de suite. Le propriétaire du club new-yorkais SOB (Sounds of Brazil) s’est montré fidèle à Sammy par le passé. Entre deux tournées, ses pas le conduisaient au SOB où, malgré ses absences et ses excès de narcotiques, le manager était trop heureux de le récupérer. Sammy était un pôle d’attraction. Le SOB était plein tous les soirs. Sammy rentrait à l’aube épuisé mais radieux. Il traînait sa longue carcasse, tâtant l’horizon de la pointe du pied, dansant sur le fil du rasoir. J’espère que le SOB va lui ouvrir à nouveau sa porte.

Passé la soixantaine, l’homme n’a plus besoin de craindre la terre. Car la terre se rappelle à lui, proclame qu’elle a toujours été là pour lui et qu’elle attend, tranquillement, patiemment. À chaque pas, elle l’attire à elle en disant :

« N’aie pas peur, endors-toi, je ne te ferai pas de mal, essaie seulement bonhomme, endors-toi ! »

Sammy a la soixantaine à présent, il a cru plusieurs fois que la mort était au bout du chemin, au bout de la seringue ou dans les volutes de la fumée. Mais chaque fois la mort s’est écartée pour le laisser passer.

Qu’on noie les chatons dans un seau d’eau chlorée et savonneuse ou qu’on les pique chez le vétérinaire, qu’importe la méthode. Au final, on crève tous. Un sac d’os qu’on jettera au fond d’un trou et qu’on oubliera, pour solde de tout compte.

Sammy aurait voulu réécrire l’histoire de Savannah, se défaire des liens du passé. Il aurait voulu être désenlacé des chaînes de l’autrefois, détaché de sa propre ombre. Libéré de Lily, sa grand-mère qui, en glissant dans la mort, a refermé ses bras sur lui pour l’entraîner avec elle dans la grande nuit.

Sammy a beau raconter ce trauma dans ses chansons, ses livres et ses entretiens, il ne peut seul briser les fourches du destin, se libérer de sa camisole.

À douze ans, lorsque Lily est morte dans ses bras un matin où le ciel arborait des guirlandes funèbres de crêpe noire, Sammy devint bègue instantanément. Il dira plus tard que depuis ce matin-là il y a une part de lui qui baigne dans le sang et l’autre dans l’envoûtement des rêves, une part hantée par la carcasse raidie de la vieille la bave aux lèvres et l’autre investie par les grandes voix du blues.

Lily lui rend visite chaque nuit ou presque. Voici Lily drapée dans une longue tunique blanche, la tignasse enroulée dans un foulard blanc. Elle exécute une danse secrète, tournant sur elle-même, la nuque arrimée aux épaules, les bras au-dessus de la tête, l’avant-bras gauche légèrement replié. Elle danse et danse jusqu’à la transe. Au sol, ses pieds ouverts dessinent de grands cercles, sa robe esquisse des volutes. Et quand la danse cesse d’elle-même, la voilà à genoux. Respirant profondément. Puisant dans le sol des forces souterraines. On dirait qu’elle aiguise une longue lame à l’aide d’une grosse pierre noire et ronde comme une pastèque d’Alabama recueillie au fond de l’océan. Elle marmonne pour elle-même des mots étranges, une prière venue de loin :

Une porte se ferme ici,

Une autre s’ouvre là-bas.

Quand les ténèbres sont là,

La monture doit se laisser chevaucher.

Les lèvres s’ouvrent à peine tandis que sa main droite continue d’aiguiser la lame. Elle prie et veille et pleure.

Dors, mon doux ange.

Dors dans mes bras.

Le vautour l’ignore,

Ma monture sait où elle va.

Dors mon doux ange, dors.

Lily Williams dévide son récit, un petit mouvement sur les lèvres.

Tu auras pour tâche de défricher et de déchiffrer le monde en en chantant le

mystère.

Tu seras un maître de la parole, un génie de la musique, mon petit-fils.

Un génie brut, sans emballage ni filtre.

Je ne serai pas présente à tes funérailles comme je n’étais pas physiquement

présente à ta naissance.

Qu’importe. Bien des matrones à la tête blanchie couleur de coton se sont

penchées sur ton berceau, d’abord à Chicago dans la petite chambre où tu as poussé ton premier cri et ensuite dans le Tennessee là où tu as éclos, à mes côtés.

Et tu fus la prunelle de mes yeux, les jointures de mon squelette, les muscles de mes jambes et la joie qui enflamme mes neurones.

Pendant douze printemps et autant d’hivers, d’automnes et d’étés, tu fus à moi et je fus à toi, mon Sammy. Nous ne fûmes jamais deux points d’ancrage œuvrant dos

à dos, bien au contraire nous formions un seul véhicule. Ta douleur la mienne. Petit, tu avais de ces migraines. Soudaines et fulgurantes.

Tu restais enfermé dans la petite chambre du fond des jours et des jours.

Ah ! Ces migraines incessantes ! À rendre fou les chevaux qui paissaient dans le

pré derrière la baraque du ferronnier Monsieur Batouque, un artisan hors pair. Silencieux et méfiant le jour, que ce soit dans les champs ou dans son minuscule

atelier de ferronnerie. Volubile et chaleureux le soir quand il revêt sa tunique de révérend pour animer messes et fêtes en tout genre.

La légende prétend que tu dois ta première leçon de musique à Monsieur Batouque qui a alors plus de quatre-vingt-quatorze ans. D’aucuns disent que l’ancêtre était plus que centenaire. Quel que soit son âge réel, il avait bon pied bon

œil et ne semblait pas particulièrement souffrir de l’épaisse moiteur des étés, si lourde dans cette partie du Tennessee.

Monsieur Batouque était un astre, il avait rejeté et défait bien des monstres. Il ne parlait pas avec les autres, il louangeait la vie. Il mangeait de la parole, la mâchait

avec gravité. Il était sublimement de la race des mangeurs de parole.

Musicien et militant, bien sûr. Tu ne peux pas laisser les tiens sur le bord de la

route sans mot dire. Tu sculpteras le grand chant de la révolution.

This Revolution Will Not Be Televised.

Oui, la grande révolution populaire des Noirs des Amériques, celle que l’on désigne sous le nom plus pudique de Mouvement pour les droits civiques, c’est toi

qui l’auras, avec quelques autres camarades, sculptée et mise en forme.

En mots. En chansons.

Tu dois mener une vie saine, éduquer ta progéniture, maintenir les liens avec tes ancêtres. Manger sain. Cinq fruits par jour. Dormir tôt pour se lever tôt. C’est à ce

prix que la révolution se fera sous tes yeux, de ton vivant.

Tu es né mage, tu mourras mage. Tu es capable de retenir le vrai nom des choses

et des êtres. La grande fièvre spirituelle aura élu ta gorge pour trouver son chemin. Atteindre les milliers de jeunes gens qui n’attendent que l’étincelle qui les jettera

dans les rues.

Cette étincelle, tu l’incarnes avec ta confrérie, ta voix, tes instruments. C’est bien

ça, l’art de la rue, l’art des pauvres criblés de pathologies. Cette façon de tresser ta destinée personnelle à l’aventure de tous tes frères et tes sœurs, cela restera ta

signature. Tu n’as cessé de réajuster thèmes et variations, d’avertir des incendies qui ne vont pas manquer d’exploser sur ton passage à Harlem, dans le Sud de

l’affliction paysanne et dans le Nord des misères urbaines.

Tu as défait et refait le labyrinthe où se perdit le premier esclave noir, tu as

reconstitué pièce après pièce le grand tambour de la mémoire. Les pieds nus, poudrés par la poussière, qui repoussent jour après jour l’heure fatidique du retour ; ces

pieds-là n’ont pas de secret pour toi. Comme la Chose qui te ronge la conscience et hante ton cerveau. Montée du lointain des âges, elle t’accompagne comme un chien

fidèle, un clébard plus fidèle même que Sappho, la compagne de tes dernières années. Sappho plus infirmière que maîtresse. Sappho LeDuc qui aurait volontiers

troqué son patronyme d’ascendance française, probablement acadienne, contre ton double patronyme Kamau-Williams, moitié jamaïcain moitié afro-américain. Un

nom double entre deux eaux. D’un côté, la mère sévère. De l’autre, le père absent.

Sappho t’aime beaucoup. Elle t’offre son cœur. Elle voudrait partager ta couche.

Te donner son âme. Évidemment tu n’en feras rien, tu n’as pas la force d’épouser quelqu’un, fût-ce Sappho qui exhale un doux parfum de caramel.

Tu trouveras tôt ou tard le repos du guerrier. Tu as bien fait de colporter la Divine Chanson.

Sammy est plongé dans le coma. Personne n’est venu lui rendre visite, à l’exception de cette pauvre Sappho LeDuc à qui Sammy en a fait voir de toutes les couleurs. Dès que Sappho est partie de son propre chef, j’ai laissé Nina retourner chez elle car elle n’avait pas la force de se traîner dans les longues allées de l’hôpital, et elle n’ignorait pas qu’elle serait plus utile au bureau. Elle a pris tout son temps avant d’accepter. Pas facile de la convaincre quand elle a une idée ancrée dans sa tête.

« Le Jour des morts, ô Seigneur, priez pour nous autres mortels ! » soupira-t-elle en tournant les talons. Je l’ai connue plus vigoureuse. En d’autres circonstances, elle aurait narré des histoires profondes et mystérieuses dont elle seule a le secret, dévoilant comment notre terre n’est pas le monde et qu’il y a nécessairement des communications entre les créations. Ensuite, elle aurait ajouté : « Opposons aux violences de la nature l’unité humaine. Partout où les forces inconnues éclatent et propagent le mal, que les hommes se dressent unis et fassent le bien. » Sur ces mots, elle se serait tue et moi je me serais incliné devant elle, la patte en avant, le museau effleurant le plancher. Nina a cette manière d’être qui tranche avec le reste du monde. Une façon qu’elle a d’être digne et noble. De soutenir le duel des regards.

Je me suis approché de mon Sammy. Immobile, il a les yeux clos, le visage serein. Un soupçon de sourire plane sur ses lèvres.

Ma présence et celle de sa grand-mère Lily Williams le maintiennent en vie, j’en suis convaincu. Les paupières encore engluées par le précipité de ses rêves agités, il se tourne vers moi. Son œil de cocker malheureux semble chercher un peu de réconfort. Il est tout maigre. Un sac d’os enveloppé dans un pyjama de laine blanche se confondant avec les draps blancs du lit. Tout est blanc. Couleur linceul, cercueil ou blême aurore. J’ai l’impression qu’il suit mes pensées alors qu’aucun mot n’est encore sorti de ma bouche. On l’a requinqué. Il replie les jambes comme s’il se redressait pour s’asseoir. Mais c’est trop demander à son corps. Il renonce. Reprend sa respiration calmement. Son souffle est plus régulier, plus rassurant. C’est alors, comme pour trancher avec le silence de l’hôpital, qu’un filet de voix sort de ses lèvres. Pour en capter les mots qui tombent, goutte à goutte, il faut me pencher sur Sammy.

La terre est belle et bonne et lumineuse mais ce n’est pas tout. La terre est aussi sombre et terrible et cruelle. Et là où les hommes adorent les richesses et s’abaissent devant elles, de là vient le mal qui étouffe tout. Ne t’inquiète pas, mon Sammy, lui dis-je en effectuant de grands signes pour me faire comprendre, je suis à tes côtés. Je veille sur toi. Le meilleur de mon âme est poussière voletant au-dessus de ta dépouille, lui susurré-je. Rendors-toi mon ami. Résiste à la douleur comme tu l’as toujours fait. Ne plie genou que devant le Seigneur, ne baise que Ses lèvres. Les incrédules pensent que c’est signe de faiblesse. N’en crois pas un mot. L’ascète que tu méprisais, le mendiant que tu chassais, le sage que tu ignorais, les voilà emplis de Son amour, ivres de Son désir. Rendors-toi mon Sammy, rendors-toi ! Tu vas recouvrer la paix, tu vas te réconcilier avec ton enfant intérieur. Pour toi, le plus dur est fait. Le plus dur est derrière toi.

Ta musique t’attend. Longue et droite comme l’ombre du soir. Généreuse, elle t’enveloppera dans une ondée d’étoiles pétillantes. Elle t’emmènera dans le pays natal d’avant ta naissance, sur la côte des Esclaves. Puis sur cette terre maudite où tes ancêtres ont erré sans fin dans les champs de coton. Ils ont hurlé à la lune. Hurlé, hurlé et hurlé encore.

Dans les nuits sans bruit ni étoiles, dans l’autre monde, tu auras un masque de cire qui n’égratignera jamais l’horizon. Il est des hommes qui continueront à subsister après leur mort et ne connaîtront jamais l’extinction de la conscience. Même quand le monde est hanté, que tout n’est que peur. Tu viens de cette famille, sacrée et singulière. Tu attires les jeunes gens, tu attires les oiseaux, les chrysalides et les papillons. Tu es un théâtre ouvert aux quatre vents. Comme Robert Johnson, ton astre brille dans le firmament du blues.

Robert Johnson, l’homme aux joues creuses et aux yeux de braise. Qui aimante le public et le fait fuir. Il a connu une vie trouée, faite de plongées dans la nuit et de renaissances. Il fallait qu’il chante ou qu’il meure.

Écoute-moi Sammy. Tu mourras, peut-être ce soir. Tu ne vivras pas toujours ; ni toi, ni personne. Nul n’est immortel. Mais il n’y a qu’à nous qu’il est donné de savoir que nous devons disparaître. Certains animaux le savent d’instinct. Knut, le petit ours polaire qui a tenu un temps la planète en haleine n’avait pas ce don, lui ! Et c’est un don précieux : c’est la chance de se mettre en accord avec soi-même. En fait nous ne possédons que ce que nous savons que nous devons perdre, ce que nous acceptons de perdre.

Tout d’un coup, j’ai la nette sensation que Sammy entend mes mots. Qu’il accepte mes arguments. Mieux, qu’il les comprend. Il comprend d’instinct la sagesse ancestrale des matrones noires qui se soucient du pain quotidien de leur progéniture comme de l’harmonie de l’univers. Elles prenaient en charge la gestion des quilombos, elles le tiennent d’une main compassionnelle, une main ayurvédique.

Son propre père Reginald Kamau a quitté le monde du foot et ses plaisirs factices. Il s’est retiré dans un quilombo, un sanctuaire dans les alentours de Bahia. Il confesse y avoir trouvé le repos du corps et la quiétude de l’esprit. Il forme le vœu que son fils aussi retrouve son équilibre mental et qu’il suive enfin le chemin qui mène à son enfant intérieur, le sentier de l’union et de l’extase.

Un vieux proverbe persan atteste que l’Esprit souffle où il veut mais que l’honneur va où il doit. L’honneur ici a un nom : Quilombo.

Quilombo est d’abord le nom d’une ville d’Angola avant de désigner les communautés des Noirs fugitifs au Brésil comme ailleurs. Le plus célèbre quilombo s’est constitué en république. La République de Palmares fondée par un esclave marron du nom de Zumbi et anéantie au canon par le pouvoir esclavagiste quelques décennies plus tard.

Le nom de Zumbi dos Palmares résonne dans toutes les Amériques, son sang a coulé pour tous les hommes asservis. Il résonne dans cette chambre ne serait-ce que par le truchement de Reginald Kamau.

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