La filature

Arnaud Sagnard · Chapitre 1 sur 6

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La filature

Exergue

Entrer chez quelqu’un est la partie la plus dure de mon boulot.

James M. Cain, Assurance sur la mort

 

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Ce jour-là, je l’ai discrètement photographié puis j’ai mis l’image en fond d’écran de mon smartphone. Pas mes enfants, lui. Si on m’en demande la raison, je dirai que c’est un hommage au stade et à mon équipe préférée.

Le 26 octobre 2017, nous sommes 15 054 spectateurs dans la salle du Staples Center où les Los Angeles Lakers reçoivent les Utah Jazz. Je suis assis dans la zone numérotée 116, lui à ma gauche de l’autre côté de la travée. Comme nous tous, il regarde le match de basket mais il le fait avec une attention extrême, sans jamais quitter des yeux le rectangle éclairé par les projecteurs. Vêtu d’un T-shirt rouge, le vieil homme tient un blouson tout chiffonné entre ses mains. À l’évidence, il ne fait pas partie des gens fortunés capables de s’offrir une place aux premiers rangs ni des touristes venus passer le temps. Les Lakers sont en train de perdre un match de pré-saison, leur meilleur joueur a pris sa retraite l’année dernière et l’équipe risque de mettre des années à s’en remettre. Lui appartient aux fidèles de l’équipe mais, étrangement, il ne manifeste aucune émotion. Quand la foule va se lever à la fin, je vais le perdre de vue, nous serons des milliers à rejoindre notre voiture et à nous enfoncer dans les embouteillages. J’en profite un maximum, je note tout dans un carnet.

À vrai dire, je suis payé pour l’observer. Je m’appelle Jonathan Harris, je travaille pour une compagnie d’assurances, la Pacific All Risk Insurance, spécialisée dans la certification de risques pour les entreprises. En tant que senior partner, je rédige des rapports, des dizaines par an, en fonction desquels la Pacific décide ou non d’assurer les entreprises en question, voire d’y investir. Jusqu’à aujourd’hui, je passais mes journées au bureau à examiner des bilans comptables afin d’évaluer les périls pouvant menacer la viabilité d’un business model. Mon point fort, quand j’examine des actifs, c’est que je vois à l’avance les édifices qui vont s’effondrer, je repère les fissures invisibles à l’œil nu. Si le crash est imminent, notre boîte ne les assure pas, mais si l’agonie est lente, elle se greffe dessus pour leur sucer le sang le plus longtemps possible. Voilà pourquoi j’ai été choisi pour réaliser ce stress test, c’est ainsi qu’on nomme la procédure d’évaluation de la capacité d’une structure à supporter un choc. Certaines résistent, d’autres non.

Cette fois-ci, ma mission consiste à suivre non plus une entreprise mais un individu et à observer son comportement pendant une semaine car de lui, qui ignore tout cela, dépendent des dizaines de millions de dollars. Une semaine pour l’étudier sous toutes les coutures, le jour, la nuit, peu importe. La mallette à mes pieds contient les documents, assez légers, qu’ils m’ont donnés sur lui. Selon toute vraisemblance, cet homme grand et maigre, âgé de soixante-deux ans, est un être de basse intensité. Il ne porte pas d’alliance ni ne possède de téléphone portable, sans doute ne veut-il pas être joint ni lié à qui que ce soit. Chez nous, les assureurs, c’est un signal d’alerte, cela signifie que la personne est proche, si elle n’y est pas déjà plongée, de la marginalité. À vue de nez, il avance à contre-courant de l’époque, je ne serais pas étonné d’apprendre qu’il est venu à pied au stade. C’est un vrai Angelino, un vieux de la vieille qui ne débarque pas de la Vallée ni des banlieues lointaines. Au Staples Center, son silence et son immobilité nous nient, nous spectateurs réunis en cette enceinte, millions de téléspectateurs devant des jeux débiles organisés pendant les temps morts, gens qui dansent ou s’embrassent pour la caméra du stade, ceux qui hurlent quand ils se voient sur l’écran géant… À mon avis, si l’appareil se fixait sur lui, on verrait de la neige et le public croirait à un problème technique.

Pourquoi cet individu ? Parce que de lui seul dépend le potentiel plus gros contrat de l’histoire de la Pacific All Risk Insurance. Jusqu’à présent, tous les chauffeurs de bus de la ville sont assurés par la Zenith Insurance, notre principal concurrent, dont le contrat pluriannuel touche à sa fin. À partir de son seul cas, je dois déterminer si nous avons intérêt à les assurer au moment même où leur employeur, la Los Angeles County Metropolitan Transportation Authority, entame une refonte complète de son organisation. En un mot, s’il la supporte, les autres employés suivront et nous aussi.

En fait, il y a peu de chances que vous ayez entendu parler de la Pacific sauf si vous êtes assureur ou cinéphile. Walter Neff, le héros d’Assurance sur la mort, y travaille dans le film de Billy Wilder sorti en 1944. Grand et naïf, lui aussi passe son temps à courir après l’Histoire. C’est la ville de Los Angeles qui veut ça, elle bavarde, elle mime, elle ment et submerge ses figurants.

Ainsi, mon destin professionnel dépend aussi de cet inconnu. Je m’en méfie d’autant plus que les assurés sont un groupe instable. Surtout dans cette ville. Les cinéphiles disent qu’on ne peut pas comprendre Los Angeles et ses habitants sans regarder de films noirs, ils ont raison. Dans les années quarante, Walter Neff, mon collègue d’Assurance sur la mort, travaillait sur un cas épineux. Alors qu’il devait faire signer une police d’assurance automobile à un directeur de compagnie pétrolière, il rencontrait son épouse dont il tombait raide dingue et finissait par tuer à mains nues le mari de la femme fatale. Sauf que son supérieur hiérarchique, le chef du service Indemnisation interprété par Edward G. Robinson, flairait l’embrouille et mettait à jour leur machination. Blessé par balle, Walter Neff avouait le meurtre avant de crever comme un chien dans les locaux qui sont encore les nôtres aujourd’hui.

D’après le vieux au cigare qui l’avait démasqué, au bout de chaque enquête, il y a un crime. Dans ce cas précis, on en est loin, le sujet du stress test n’est pas coupable de quoi que ce soit, il est même au moment où je le regarde d’un calme olympien au milieu du tumulte. En somme, j’ignore tout de lui, sauf une chose : ce monsieur Stein recèle un mystère très ancien.

 

Notes personnelles de Jonathan Harris, agent d’assurances.

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