La filature

Arnaud Sagnard · Chapitre 5 sur 6

Pages du PDF

La filature

Jour 4. Auprès des anges

Jour 4

 

Auprès des anges

 

OceanofPDF.com

Ne pas faire de bruit en descendant l’escalier, ni en faisant le café, ne pas allumer la radio, me contenter des notifications sur la tablette. Bien sûr, je ne trouve rien ce matin, à croire que chaque semaine la femme de ménage change de place les ustensiles. J’aurais bien aimé flemmarder au lit mais, comme tous les vieux, Stein se réveille très tôt. Les filles ne vont pas se lever avant midi, au moins Molly aura une matinée au calme.

En moins d’une semaine, je suis devenu un passager clandestin dans ma propre maison. Comme celles du quartier, elle est grande et blanche, haute de deux étages, et quelle que soit l’heure de la journée des gens baladent leur chien devant. On se connaît tous, on connaît même le nom des bêtes. Pour déterminer la personnalité des habitants, il suffit d’observer la hauteur de coupe du gazon. Nous sommes parmi les presque négligés, pas les hippies mais ceux qui oublient la tondeuse de temps à autre. Chez nous, on se concentre plutôt sur notre intérieur, nous sommes fiers de notre mobilier des années cinquante chiné à droite à gauche. Notre rêve inavoué, c’est qu’un magazine vienne un jour nous photographier, nous pourrions poser chacun sur un fauteuil dessiné par un architecte avec lequel nous sommes sans doute assortis.

À l’étage, les filles et Molly dorment, elles ont le sommeil profond. Le dossier Stein, c’est mieux qu’un réveille-matin. D’ailleurs, j’en ai rêvé cette nuit : c’était pas exactement lui mais un autre bonhomme dont je n’arrivais pas à voir le visage. Il se retournait et me regardait en dévorant des fruits, il s’en mettait partout. Je n’ai pas trouvé de sens au rêve, le vieux passe toujours entre les gouttes. Mine de rien, avec sa non-intervention permanente, il a réussi à ne pas marcher sur qui que ce soit. Et n’en a tiré aucun avantage. Nous, à la Pacific, on est payés des millions pour protéger individus et entreprises pendant qu’ils écrasent le monde. Le mécanisme est d’une simplicité diabolique : nous vendons des contrats dont les clauses empêchent dans la majorité des cas de protéger les clients. Le grand public l’ignore mais chacun paye pour être rassuré, pas pour être protégé. Si le monde de l’entreprise était calqué sur le règne animal, nous serions des hyènes, des animaux extrêmement intelligents et laids. Bien sûr, personne n’a jamais félicité Stein de ne pas ajouter à l’horreur de la vie, de se contenter de tourner en rond. Si, son ex-femme peut-être, au début, du moins.

Le week-end prochain, il me faudra me faire pardonner mon absence. En attendant, première étape du jour, emporter le café dans le thermos puis prendre les jumelles dans le garage et faire le plein. Si possible trouver un lasso pour m’accrocher à l’Impala, va savoir où le stress test va encore m’emmener.

 

*

 

Le dimanche, sur des kilomètres à la ronde, se terrait dans les maisons une population d’ensevelis. Dès l’aube, les coyotes, parfois par bandes de deux ou trois spécimens, sortaient parmi les rues étroites descendant à flanc de colline. Daniel Stein en avait vu trottiner le long de ces artères en pente, pas même étonnés de croiser un représentant de la race humaine, des putois aussi s’introduisaient dans les jardins, leur présence provoquait des haut-le-cœur et leur odeur pestilentielle collait partout. Il ne fallait pas laver à la machine les vêtements touchés. L’appareil, conservant les stigmates de ses envoyés de l’enfer, était lui aussi bon à jeter à la benne. Il y avait également les pumas, des caméras cachées dans les fourrés enregistraient leurs mouvements. Aucune autre cité ne pouvait se targuer d’un tel bestiaire, les New-Yorkais n’avaient que de ridicules petits écureuils à se mettre sous la dent.

La veille de son entrée chez les hiboux, Daniel Stein avait un devoir à accomplir. Au feu, une vieille dame au volant d’une Rolls jaune le lui avait rappelé. Il entrait chez les riches, le vert des palmiers ressortait mieux, les boutiques étaient gardées par des vigiles cravatés, toutes les vitres se teintaient pour mieux cacher ce qui se déroulait à l’intérieur. Pour la première fois, il allait rendre visite à son père dans son nouveau lieu de vie aux murs blancs couverts de lierre. Anthony Stein devait avoir fini de déjeuner avec ses condisciples, à moins qu’il ne fasse la sieste. Plus on vieillissait, plus on mangeait tôt, de peur de ne plus jamais pouvoir. Dans ce jardin mêlant cactus, palmiers et rhododendrons, des bungalows loués une fortune accompagnaient les notables vers la sortie. Papa était bien vivant, son fils avait juste fait semblant de l’oublier. Parmi les autres occupants, Daniel avait repéré sur le chemin de dalles reliant les maisonnettes entre elles un vieil acteur de western. Un producteur, une avocate et une décoratrice d’intérieur, ajoutera fièrement son paternel dans quelques minutes, moins heureux de la visite du fils invisible que d’agoniser parmi l’aristocratie californienne. Sa porte était ouverte, il apparut de dos, voûté, comme tordu en deux parties. Pour se signaler, Stein fredonna « I’m Growing Old », une des chansons préférées de l’ancien universitaire.

Sans se retourner, le vieillard, qui fouillait dans sa collection de disques, en sortit un qu’il plaça sur la platine. Apparemment, il en prenait toujours autant soin, il avait appris à Daniel à ne pas les laisser à proximité d’une source de chaleur car la matière noire se dilatait. Des cheveux blancs et gras rebiquaient derrière la nuque, ce qu’auparavant il n’aurait pas toléré. Dans le petit salon baigné d’ombre, une fois la pointe du diamant entrée dans le microsillon, l’astre se mit à tourner. « I’m Growing Old », justement, une voix sublime et enrouée, un ange déchu. L’hôte avait reconnu l’air que son fils fredonnait. À travers l’épaisseur du monde, il percevait encore les notes de musique.

– Tu vois, Daniel, tu as bien fait de venir. Maintenant, tu pourras le dire à qui tu veux, c’était pas Sinatra mais lui, le meilleur. En plus, il était parvenu à séduire Judy Garland, la petite fiancée de l’Amérique, tu te rends compte ! Attends, ce n’est pas tout… Il est assez rare que Dieu descende sur terre observer les créations des autres, pas vrai ? Et pourtant, Frank Sinatra en personne allait l’écouter au Jilly’s à New York dans la 52 Rue… On me l’a e certifié !

Pas une question sur la raison de sa venue, aucune phrase pour l’accueillir ni pour prendre de ses nouvelles, ni même pour évoquer le choix de ce lieu comme terminus, rien qu’une affirmation péremptoire. D’après lui, malgré un fort penchant pour la bouteille et les cigarettes, Bobby Cole chantait mieux que personne. En couvrant la chanson, Stein Senior expliqua à Junior que cet élégant pianiste vétéran de la guerre de Corée avait tout donné, sans préciser quoi. Le mot « donner » sonnait étrangement dans sa bouche. Sur la table de chevet près du fauteuil reposait une montre-bracelet. Son fils l’avait toujours vu la ranger ainsi. De lui, il ne lui resterait peut-être que cette image, un cadran argenté posé à plat avec, de part et d’autre, les deux parties du bracelet de cuir remontant en courbe.

La vie ne l’avait pas tout à fait quitté. Ses yeux avaient la couleur du tabac comme si, avec les années, l’intérieur avait cuit. Dedans, il y avait une chose que Daniel Stein n’avait jamais vue, une fixité qui n’était ni l’amour ni la haine. Ils brillaient, pleins d’un liquide qui ne pouvait être des larmes. Au téléphone quelques jours plus tôt, la médecin en chef de l’établissement avait confié à Stein en termes choisis que son patient n’en avait plus pour longtemps : « Il serait utile de venir lui parler. » À ses yeux, il n’était pas uniquement question de santé, elle voulait les réconcilier. Mais le père et le fils ne feraient pas la paix, dans cette maison de poupées pour momies, deux incapacités à être au monde s’affrontaient, d’un côté le surplomb, et de l’autre le retrait. Une fois encore, dès que la musique cesserait, le vieux crabe aux mains en forme de pinces allait le dominer.

– Il est encore vivant, ton chanteur ?

– Non, et il n’a jamais vraiment percé. Vingt-cinq ans après cet album, plus personne ne se souvenait de lui quand on l’a retrouvé à demi mort dans une rue de New York. Gravement malade, il s’accrochait à un poteau pour ne pas tomber sur le trottoir. Sinatra, lui, est mort deux ans plus tard. Tu t’en souviens ? Confit dans son bocal comme un fruit gorgé d’alcool, admiré, richissime, une légende pour paparazzis, ministre, président presque, ridicule dictateur de sa propre hagiographie… Tandis que l’autre, pigiste, bouche-trou, sublime remplaçant sans discographie à l’exception de ce chef-d’œuvre. Tu vois, Daniel, à la radio on demande souvent aux invités quelle œuvre ils amèneraient sur une île déserte, eh bien, si un reporter débarque ici, je lui préparerais un café et je lui dirais : « Vous formulez mal la question. L’île déserte, c’est précisément l’album A Point of View de Bobby Cole. »

 

*

 

Voilà que moi aussi je fredonne leur mélodie de malheur. Cette chanson, dans laquelle l’interprète reproche à sa descendance de l’avoir abandonné tout en insistant sur le fait que son tour à elle viendra bientôt, est apparemment une des seules choses que le vieux lui a léguées. Ces deux-là sont définitivement tordus, irrécupérables. Avoir raison contre les autres, Anthony Stein suinte cette maladie-là. Daniel, lui, est resté fils. Je ne l’ai jamais vu si absent, il semblait transparent sur le seuil du bungalow et de tout le reste. Ses traumas n’en sont que plus apparents, la Pacific aurait dû l’assurer contre son paternel puis contre le reste du monde. Écrasé, effacé, un trait à peine tracé, une ombre. Il y a peut-être un avantage à en tirer. Si jamais il voit dans ses employeurs de la LACMTA une forme de figure paternelle, il ne pourra s’empêcher d’obéir et de signer l’avenant ce soir.

 

Au bord de la 110, les tours regardaient l’Impala passer. Des hôtels, des musées, des immeubles de luxe poussaient, tous trop élevés, atrocement verticaux. Chaque jour, Los Angeles foutait en l’air son héritage en abandonnant sa suprême horizontalité et personne n’y prêtait attention. Parmi ces bâtiments, il y avait celui de la LACMTA : plus de cent mètres de haut, vingt-six étages, des murs en granite italien et… un aquarium géant à l’intérieur. Autrement dit, une réserve de poissons.

 

Daniel Stein regrettait déjà la platitude de Los Angeles, son extension infinie laissant la place aux cieux immenses dont seuls les contreforts boisés montaient à l’assaut. Il ne s’agissait pas d’architecture, il n’y connaissait pas grand-chose, d’ailleurs, mais de philosophie. Là, le développement avait toujours été orienté vers la terre, les vallées, les montagnes. Le vertige était horizontal, on penchait vers le lointain. Le ciel appartenait, lui, aux rares oiseaux, aux palmiers sentinelles et aux projecteurs balayant la nuit des génériques de la 20th Century Fox. Aux hélicoptères de la police aussi, à ceux des médias et des gens fortunés qui n’avaient pas envie de se perdre dans les bouchons. Au contraire de Chicago et de New York, la ville n’était jamais entrée dans l’ignoble course aux gratte-ciel, maladie qui avait contaminé l’Asie et les pays du Golfe. Là, on se contentait d’épouser le territoire et, en contrepartie, chacun pouvait s’y tailler une petite place puis passer sa vie à circuler allègrement entre les cases du labyrinthe.

En matière d’aménagement du territoire, le silence faisait loi. Daniel non plus n’avait pas su parler à son paternel. Pour dire quoi ? Quelque chose, peu importe, une poignée de mots jetés en l’air afin de lui faire comprendre que sa vie à lui était un échec, la domination de tous et de chacun ne lui avait rien apporté, Anthony Stein finissait seul, sans quiconque pour célébrer le maigre feu de son soleil éteint. Lui filait, Daniel ne ferait pas la même erreur, il avait encore un peu d’amour à revendre, au moins cela grouillait au fond de lui. En revanche, les petits hommes comme lui ne pourraient rien contre les tours. Chacun laissait faire et plus il ferait chaud, pire ce serait car la chaleur dissolvait tous les courages. Le Mexique voisin, trois heures plus bas au bout de la 5, l’effrayait. Trafics, enlèvements, exécutions, hommes et femmes ensevelis la tête en bas, pendus accrochés aux ponts. Avec en pointillé, sur toute la carte du pays, des grains de poudre blanche dont une bonne partie finissait dans les narines des Angelinos. Daniel avait préféré retenir cela plutôt que sa beauté ou la brûlure de sa cuisine. Là-bas, le travail de la mort était même devenu un folklore, se souvenait-il, avec ses costumes, ses poteries, ses danses et ses spectacles qui ravissaient les visiteurs oublieux. Le crime avait traversé la frontière et, à sa manière, l’avait lui aussi contaminé.

 

*

 

À 14 heures, le désœuvrement frappait encore la ville, les habitants somnolaient en digérant. Stein embauchait le lendemain soir et, pour tourner la page, il avait rendez-vous avec les êtres qu’il aimait le plus. Eux seuls, avec la machine, savaient étouffer le poisson. Quand sa vie et la ville lui rappelaient trop les mâchoires d’un engrenage, il allait les consulter. Los Angeles savait broyer ses habitants, pas subitement comme à New York mais lentement, délicatement, inexorablement. Il fallait une porte de sortie, un élixir. À chaque fois, Daniel Stein se garait près d’un rassemblement afin de les observer, il ignorait comment cela avait commencé, il n’en parlait pas. Il avait un peu honte, il y allait comme on se rend au bordel.

À l’approche de l’endroit, il oublia déjà la voiture du suiveur derrière la sienne. Leurs bruits, frottements et crissements énigmatiques, affleuraient avant même leur apparition. Dans ce cimetière de formes, on torturait le mobilier urbain. Des courbes et des lignes droites entrelacées, des cubes, des triangles comme des jouets abandonnés par un enfant géant ; au sol, les couches de couleurs pastel se superposaient au gris ancestral des villes neuves. Au fond, une immense piscine vide où les poissons volants plongeaient et replongeaient sans fin. Pendant son adolescence, ses copains s’introduisaient dans les villas désertes pour rouler au fond des piscines vidées de leur eau, lui n’avait jamais osé les rejoindre, il avait envié les bandes, leurs jeux, leurs bagarres, leurs idoles.

Avant de se lancer dans la fosse, un skater pressa sur sa narine pour faire jaillir de l’autre un long jet de morve, même adolescent il n’avait jamais su faire cela. Autour, les voitures défilaient en ligne droite, impassibles. Si chaque immigré débarquant en Californie se demandait quelle sorte d’hommes y poussait, il trouverait là la réponse : des êtres de béton ailés, des feux follets maigres et cabossés, des demi-enfants, des pantins désarticulés, des insectes bruyants, des drones.

Ces créatures aux couleurs changeantes selon qu’elles plongeaient dans les trous percés là ou qu’elles en sortaient majestueusement semblaient ne jamais véritablement tomber, elles trébuchaient parfois, elles dégringolaient en se cognant à la surface terrestre mais cette action cent fois répétée finissait par ne plus avoir d’importance. Chez elles, tout s’amortissait, on relevait la tête puis on entamait un nouveau mouvement aérien, la reddition face aux lois de la pesanteur se parait de l’élégance du vol plané. À la naissance, chacun tombait dans la vie. Depuis l’accident en mer, et plus encore depuis que la filature avait commencé, Stein voyait les choses ainsi, on restait des années à la surface puis, tôt ou tard, que l’on marchât droit ou non, que l’on ignorât ou non l’existence de cette loi, on tombait encore. Il vivait à cette profondeur-là de la vie, dans une de ses couches inférieures dont on ignorait le nombre tant il semblait, à mesure que l’on progressait dans cette direction-là, en exister. En bas, tout au fond, il ne restait plus que soi. Sans distraction possible, ni famille ni amour. Eux planaient au-dessus des disgrâces, ils régnaient et lui, l’esclave de la ligne 2, ne cesserait jamais de les scruter.

Les skaters échappaient au vertige, au temps, Daniel Stein les regardait bouche bée. Dans chaque coin, un nouvel arrivant se lançait, les uns propulsant leur planche contre des barres d’acier sorties de terre, des rampes d’escaliers, raclant leur armature en aluminium comme pour en faire jaillir du feu. D’autres s’entraînaient à répéter des demi-tours soudains, ils peignaient plus qu’ils ne dansaient, rebondissant, hoquetant, sautant en l’air sans raison apparente, pour le seul plaisir de retomber peut-être, pour éprouver la vélocité de leurs muscles et la résistance de leurs planches, montant puis descendant tels des pendules, des pinceaux roulants qui s’arrêtaient net au sommet des monticules gravis.

La maigreur unissait les membres de cette secte, certains derviches tourneurs avaient le crâne rasé, d’autres portaient de longs cheveux d’une finesse extrême. L’intrus ignorait si, comme pour les autres adolescents, leurs habits, vieux et neufs à la fois, larges et étriqués, blancs et colorés, revêtaient pour eux une quelconque signification. Certains se filmaient et de leur bouche sortaient des bordées d’onomatopées et de cris, à travers la vitre avant de l’Impala passaient des mots inconnus, des chiffres aussi. Quand les skaters ne roulaient pas, ils parlaient ou fumaient, ils modifiaient l’odeur du monde.

À leur contact, Daniel Stein divaguait. Le vieil homme fourbu avait trouvé là la source de la ville, la réserve d’eau souterraine faisant vivre toute la vallée. Il passerait quelques heures ainsi, il y puiserait les réponses aux dernières questions qui s’imposaient à lui. Cet avenant de malheur sur lequel il devait apposer son nom et l’ombre de cet homme qui depuis quelques jours ne cessait de le suivre à la trace. Il fallait penser au temps long, à la légèreté des choses qui duraient par-delà les circonstances, à ce que l’engrenage ne pouvait broyer. Il en allait ainsi de l’existence, elle glissait sur les hommes comme sur eux, enfants aux corps couverts de bleus. Lui célébrait leur art de glisser sur elle. À chaque visite, le même vague à l’âme le saisissait, la vie se détachait de lui ou plutôt prenait, en tournant sur elle-même, la forme d’une infinie nostalgie de ce qu’il n’avait pu être. Coincé dans la Chevrolet, trop âgé pour se mêler à eux, incapable de voler d’aucune manière, il ne pouvait pas prendre part au sublime. Il s’arrangeait seulement avec les contingences, il évitait les chocs. Le non-skater buvait ces adolescents, il aspirait leurs mouvements, leurs cabrioles et leurs crissements de toutes sortes, il lévitait dans l’habitacle.

– Monsieur, veuillez sortir du véhicule.

La main gantée de noir d’un flic tapait sur le pare-brise. Décalé de quelques mètres sur le côté, un autre policier le dévisageait, une main posée sur son holster. Ils l’avaient retrouvé, c’était fini. Une caméra avait dû le trahir ou un des zombies du quartier de la Réserve avait bavé. Il respira un grand coup.

– Monsieur, vous faites quoi stationné ici ?

– Euh… Je… cherche… mon neveu… Il fugue régulièrement. Pour aller faire du skate.

– Ça fait cinq minutes qu’on vous observe et vous n’êtes pas sorti de votre véhicule. Vous risquez pas de le trouver en restant à l’intérieur.

– À vrai dire, j’essaie de voir s’il y a ici un de ses copains qui pourrait me renseigner mais je suis pas sûr de les reconnaître. Ils se ressemblent tous à cet âge-là…

– Tu serais pas plutôt en train de te rincer l’œil ?

 

Merde, les flics ! S’ils dénichent la moindre irrégularité, je vais le perdre à jamais, lui, le contrat, la prime, tout ! Jamais le comité de direction ne signera un accord de ce montant sans un casier judiciaire vierge. Les policiers contrôlent ses papiers, il est en règle et le coffre immaculé de la Chevrolet va les rassurer. Il y a bien de la paperasse à l’intérieur mais ils n’en font rien. S’ils vérifient toutes les voitures, je vais y avoir droit, moi aussi. Stein est un malin, il a instinctivement sorti cette histoire de neveu fugueur. Maintenant, c’est lui qui leur demande la permission d’emprunter un portable pour appeler « sa sœur » et vérifier si le gamin est revenu à la maison. Los Angeles est décidément remplie d’acteurs-nés, ils se contentent de le sermonner, à leurs yeux Stein est passé de la catégorie de prédateur sexuel à celle de vieil hurluberlu. Le deuxième policier, un Asiatique aux paupières ovales découpées au scalpel, ne lui a pas adressé la parole.

 

*

 

Le temps du contrôle, les skaters avaient suspendu leur danse puis replongé dans les fosses. Daniel Stein venait de frôler le pire, l’arrestation, la justice, l’infamie. La police n’avait pas son cambriolage en tête ni le kidnapping de documents confidentiels mais un crime bien pire, le pire de tous. La société et ses gardiens infligeaient ce genre de blessure aux amoureux de toutes sortes, aux collectionneurs perclus de dettes, aux compteurs d’avions repoussés loin de l’aéroport, musiciens expulsés, pilotes privés de permis… On s’arrêtait sur un banc pour lire un poème à voix haute et on finissait à l’hôpital psychiatrique. Inutile de dénicher un autre skate park, le Léviathan ne voulait plus de lui, il le renvoyait dans sa nuit avec les oiseaux et les fous.

En cas de crise, Daniel Stein devait se raccrocher à un souvenir heureux, Otto Crawford, le psychiatre recommandé par la LACMTA, le lui avait conseillé. L’explication avait duré longtemps. Pendant que le patient cherchait ses mots, son regard s’attardait sur le peu d’objets que contenait le cabinet du médecin. Ça, il s’en souvenait. Un buste grec, quelques livres d’art sur une étagère, une photo de lui prise sur un bateau avec de l’eau turquoise autour, un bureau sans ordinateur, un énorme agenda couvert de cuir posé dessus, un coupe-papier. La plupart des meubles étaient faits de verre ou d’une surface lourde et transparente. Tout avait été étudié pour faire parler les invités. Il y avait aussi une plante luxuriante, aux larges feuilles tropicales, avec en son centre quelques fleurs rouges, des pucerons semblaient courir dessus. Exactement comme les patients attendant chaque jour leur tour dans le vestibule.

Son unique victoire datant d’il y a vingt ans, Stein en polissait à chaque fois la surface comme une statuette en or massif. Chez lui, dans la voiture, dans le bus, partout. Ce jour-là, dans le bureau du juge, une femme avait accepté de s’engager à passer son existence à ses côtés. Mieux, elle aimait ce bloc d’imperfections que la vie en société terrorisait et qui avait réussi à s’en protéger au point que plus grand-chose venant d’elle ne semblait pouvoir le toucher. Dès le premier jour, Alexandra l’avait éclairé, il ne saurait mieux dire. À l’époque, il craignait encore qu’elle ne s’échappât aussi vite qu’elle était apparue, se marier constituait un bon moyen de la clouer sur un établi de bois.

Le matin même de la cérémonie, Daniel avait écrit sur un bout de papier « être heureux avec Alex » avant de le plier et de le glisser dans la poche de sa veste. Il avait consigné ce vœu-là, qu’on ne dise pas que les hommes dirigent le monde, ils étaient uniquement assez idiots pour le croire. De sa lumière, Alex éclaboussait les rires gras des rares amis venus les accompagner. Il n’y avait pourtant rien de risible, lui engoncé pour la première fois dans un costume et cette dame à la chevelure flamboyante constituaient, aussi mal assortis fussent-ils, une preuve de l’existence de l’amour. Même si, une demi-heure plus tard dans le bureau du juge, un autre couple, puis un autre et un autre encore et ainsi de suite toute la journée durant, viendraient les concurrencer. Chaque jour, l’usine amoureuse fabriquait de nouveaux assortiments de figurines. Un copain à elle, qui avait forcé sur la bouteille, lui avait murmuré à l’oreille : « Tu aurais dû faire venir des danseuses ! Tu peux tout louer ici ! Moi, j’ai fait venir des cow-boys pour l’anniversaire de mon fils… » Ils seraient plutôt montés en haut d’une colline, elle dans sa robe écrue et lui dans son costume jamais porté depuis, avec un magnum à la main et les anneaux dorés, ils auraient trinqué au-dessus de la ville pour qu’elle seule, immense, leur serve d’unique témoin, ils auraient savouré le vin, puis échangé des baisers presque ivres et auraient jeté la bouteille au ciel. Le fracas du verre, quelques centaines de mètres plus bas, aurait sanctifié leur union.

Le plus fou dans leur histoire, c’était que Daniel l’avait rencontrée dans une agence d’intérim. Lui adorait se rejouer la scène. Dans un bureau de South Figueroa Street, il avait attendu une heure que son tour vienne. C’était une de ces entreprises basses de plafond où les bureaux se succédaient en enfilade, séparés par des parois de bois coulissantes. La moquette marron peluchait, trop de gens y avaient attendu leur pitance. Ils aimaient les posters là-bas, il y en avait partout, des dessins encadrés vantant des métiers disparus ou des destinations lointaines. Chaque bureau contenait son réservoir d’eau et ses bruyants gobelets. Tout paraissait jaune et kaki, teinté par la lumière horizontale de la rue.

En consultant le catalogue des offres d’emploi, les tests à accomplir et les typologies de travailleurs indiquées sur les fascicules, Daniel, enfoncé dans un fauteuil, avait eu tout le loisir de l’observer. La dame brune aux cheveux longs et frisés recadrait habilement les candidats impolis, ces paumés qui n’avaient rien à offrir mais exigeaient tout en retour. En toutes circonstances, elle s’efforçait de trouver des solutions et souriait. À un moment, un importun la dérangea au téléphone et sa raideur apparut, violente, il n’en fut que plus troublé. Cet être parvenait à plier le monde à sa volonté.

D’entrée, la jeune femme le remercia de ne pas s’être plaint de l’attente. Avec elle, il eut immédiatement confiance. Côté boulot, il prenait le tout-venant, il ne savait pas se vendre dans la mesure où, à ses yeux, peu de choses avaient de valeur et donc un prix. Elle ne tiqua pas, sans doute avait-elle compris qu’il se consacrait tout entier à autre chose, à un objet qu’on imaginait suffisamment décisif à en juger par l’épaisseur du mur qu’il bâtissait entre celui-ci et le reste. De la musique, peut-être, assurément une activité dont elle ignorait encore le nom. Bien sûr, elle ne pouvait imaginer que l’objet de toute cette intensité n’était autre que lui-même et les souvenirs qui le peuplaient. Ce client parlait peu mais observait beaucoup. Le lundi en question, elle portait des bottes de cow-boy aux pieds et sa robe à motifs. Peut-être était-elle une ex-hippie, une fan de musique folk, il ne savait dire. Daniel Stein connaissait mal les femmes ou, pour être plus exact, il ne les connaissait absolument pas. Il n’en avait jamais vraiment fréquenté, sa mère était partie trop tôt et aucun établissement n’enseignait leur maniement. Ce jour-là, il lui sembla entendre de la musique sortir des murs de l’agence, il l’aurait juré. Autour, ses collègues finirent par se lever pour partir, elle les salua en leur assurant qu’elle fermerait le bureau le moment venu. Il était tard, elle n’avait mentionné aucun des postes médiocres que ses fichiers renfermaient et pour se faire pardonner, elle lui proposa de boire un verre à quelques encablures de là. Cela existait donc, la simplicité et la sincérité n’appartenaient pas au domaine de la fiction. Cette femme modifiait le cours des choses, il ne s’était jamais tout à fait remis de cette révélation.

Daniel Stein se foutait du trajet, il pouvait tout aussi bien se mettre à pleuvoir, il continuait de se baigner dans ces années-là. Il conduisait en rêvant, dans cette ville tout le monde le faisait. Autour de leur couple, la magicienne avait immédiatement tracé un cercle. De ce pays émergeaient l’amour physique, ses yeux noirs sans retour, ses plats trop épicés et les engueulades qui en découlaient. Des mets agressifs destinés à le faire sortir de sa torpeur, loin de la nourriture trop riche que ses parents lui avaient donnée en guise d’affection. Il aimait sa musique, il aurait pu danser si elle le lui avait demandé. Pour les vacances, Alex l’emmenait dans des recoins étranges du Nevada et de l’Utah où des paysages à couper le souffle les poussaient à les photographier. Parfois, ils demandaient à des autochtones de les immortaliser devant les montagnes, canyons ou constructions mémorables. Ce devait être cela, l’ivresse, faire avec le sourire ce qui, à un autre moment de sa vie, aurait fait vomir. Très vite, ils avaient emménagé ensemble et il s’était habitué à la profusion de coussins et de tentures. Leur appartement du quartier de Westlake ressemblait à un caravansérail, on y buvait du thé, la nourriture arrivait tout droit d’Asie, du Mexique, d’Italie, de Grèce. La journée, il l’imaginait hôtesse de l’air parcourant le monde pendant qu’il tentait d’ordonner leur délicieux capharnaüm. Il écoutait la radio des heures durant et, juste avant qu’elle ne rentre, il passait l’aspirateur, avec l’appareil lourd comme un char romain, il aspirait les voix et la musique, tout partait au fond du sac avec la poussière. Sa mère à lui lavait bien les choses, elle frottait terriblement, elle lavait autre chose, bien sûr, sa vie et la tache de son mari dessus. Enfant, on comprenait assez vite ces choses-là.

Stein arrosait également les plantes avec le plus grand soin, Alex savait tout des végétaux car elle en était un. C’était la première des oiseaux de paradis, ces plantes tropicales à longue tige, aux feuilles géométriques, surmontées parfois d’un oiseau entier, fleur composée d’un bec bleu coiffé de crêtes orangées. On en trouvait pas mal dans les jardins des résidences et des maisons bien entretenues. Un après-midi de sa vie antérieure où, occupé à ne rien faire, il pensait à elle, il avait cherché le nom scientifique de ce végétal à la beauté hypnotique. Strelitzia reginae, d’après un livre de la bibliothèque, il s’agissait d’« une espèce persistante ou vivace bien qu’ornementale ». Depuis que celle-ci, tournée vers le soleil, cachant les couleurs vives de son calice et de ses corolles dans sa masse verte, l’avait élevé quelques mètres au-dessus de ses contemporains, les autres, qu’ils fussent fleurs ou êtres humains, hommes et femmes confondus, ne lui paraissaient plus médiocres mais malchanceux. Des fruits aussi, des fruits de toutes sortes avaient envahi la table du salon, la cuisine et sa vie.

Le bonheur finit par se brouiller comme les œufs, comme la lumière, comme tout. Daniel Stein hurla quand il reçut le coup. Dans le ventre, la douleur puis l’asphyxie. Par terre à cinquante ans passés, filament de vie juste capable de souffrir, plus de souffle, plus de pensée ni de mouvements possibles, petit rien médiocre qui se faisait caca dessus. Quelques mots l’avaient réduit à néant. En position fœtale, pleurant comme un animal, sanglotant des larmes marronnasses. Il avait nié leurs difficultés comme il avait nié tout le reste et cette faculté s’était retournée contre lui. La rupture avec Alex avait pris la forme d’un uppercut au foie. Voilà pourquoi, quand la télévision diffusait un combat de boxe, il scrutait avec la plus grande attention les deux combattants, les mots, les phrases, les vérités qu’ils s’envoyaient. Et tout autour, les gens affalés sur leur canapé, ceux qui avaient payé une fortune leur place à Las Vegas, ceux qui criaient dans la salle, c’était pareil. Les boxeurs encaissaient et rendaient les coups, c’est ça qui fascinait, mépriser ou ignorer cela, c’était ne même pas avoir commencé à traverser la vie.

Le jour de la rupture, une de ses premières pensées, une fois debout, sonné, hagard, avait été pour Ray Mancini, ce poids léger surnommé Boom Boom comme son père Lenny. Daniel l’avait vu à la télévision tuer à coups de poing Duk-koo Kim sur un ring en 1982. Trente-neuf coups de suite, se souvenaient les connaisseurs. Depuis la phrase fatidique d’Alex, Stein était à la fois le gaucher sud-coréen tombé dans le coma au quatorzième round, mort quatre jours plus tard, et son bourreau. Bien sûr, après sa victoire, le champion du monde WBA vit sa carrière tomber en capilotade. « Il est mort une fois. Moi, je me sens mourir tous les jours », avait dit Mancini qui ne s’était jamais remis de ce combat, pas plus que la mère du défunt, suicidée, tout comme l’arbitre de la compétition. Après ce drame, on avait modifié les règles de la boxe, les combats s’arrêtaient désormais à la douzième reprise au lieu de la quinzième. En amour, en revanche, rien n’avait changé.

La crise commença quelques kilomètres plus loin, sur l’autoroute, parmi le continent des voitures. La fureur de Stein se dirigea non plus vers les flics ni vers lui-même mais tout autour de l’Impala. Au-delà des glissières de sécurité, le relief montait à pic, la quatre-voies traversait une montagne pelée parsemée de touffes de végétation. De tout temps, ces vallées, ces plaines, ces forêts avaient connu différents peuples. Chumash, Apaches, Navajos, Sioux, Cheyennes, Mohicans, Arapahos, Crees, cela lui revint. Lui, sa famille, la ville elle-même, la Californie, le pays, tout en ces lieux avait poussé sur un cimetière indien, chacun s’efforçait de l’oublier. Dans les films, cela ne laissait généralement rien présager de bon. Stein commença à réciter les noms à voix haute. Comanches, Iroquois, Arikaras, Havasupai, Crows, Mandans, il se mit à crier comme eux savaient le faire, il lança des onomatopées. Il les conviait. « Venez, venez tous, je suis revenu. » Eux savaient écouter la terre, ils sentaient les vibrations, ils savaient pour le butin au fond du coffre de l’Impala. Il criait, Stein, il criait comme il ne l’avait jamais fait.

 

Voilà que depuis sa bagnole il interpelle les autres véhicules. Maintenant, il pleure et rit en même temps. Les flics vont revenir et le foutre au trou. C’est d’autant plus pathétique qu’autour, personne ne prête attention à lui, on le double, c’est à peine si on le klaxonne. Tout à l’heure, en prenant une sortie, il a manqué d’emboutir une camionnette. Je crois bien que c’est la fin, le sujet va se foutre en l’air à cause d’un contrôle d’identité à la con et moi, par ricochet, je vais perdre mon boulot. Les dossiers Stein et Harris vont finir dans la même poubelle. La Pacific s’en remettra allègrement, pas moi. Le pire, c’est que pour Molly, je bosse sur le coup du siècle.

Stein n’avait aucune raison de cesser, l’autoroute continuait sa course au milieu de la vallée, il les appela à nouveau. Mohaves, Yuma, Hopis, Cayuses, Miwoks. Il répéta leurs noms, il poussa des cris très forts dans les aigus. Lui, l’homme sans tribu, conviait les plus obscures à un conciliabule ambulatoire, le premier peut-être depuis un siècle. Pomos, Zuñis, Taïnos, Walapai, Papago. Eux devaient le voir depuis leurs pays lointains, ils se mettaient en branle, ils allaient arriver, leurs chevaux sauvages descendant les collines, envahissant la quatre-voies. Tous suivaient le voleur, l’Indien tardif, le retardataire, le métis, l’hirsute.

 

*

 

L’Impala s’est engagée dans une voie adjacente et s’est garée. Qu’est-ce qu’il vient faire dans ce quartier ? On s’éloigne de plus en plus, ces allers-retours m’épuisent, je vais poser des jours la semaine prochaine. Franchement, ce sera mérité. Aucun passant aux alentours, seuls quelques palmiers font le guet, avec au bout de la rue une église, énigmatique et haute. Sur la chaussée, des marques de pneumatiques, un véhicule a évité le surgissement d’un piéton.

L’un derrière l’autre, chacun sur son bout de trottoir, nous faisons face à un bâtiment à l’étrange beauté. Au centre, trois vitraux parallèles montent vers le ciel, chacun surplombant une porte de bois à double battant. Seules les marches d’un escalier creusé à même le sol le séparent de l’intérieur. Bon sang ! À tous les coups, il va entrer… C’est la première bonne nouvelle depuis le début du stress test ! Nous sommes dimanche et Daniel Stein va à l’église. Personne ne l’a jamais signalé, il n’y a rien dans son dossier sur une quelconque croyance religieuse et cette omission pourrait tout changer !

 

À l’évidence, Daniel Stein venait de faire irruption entre deux services. Au fond de la salle, un couple de petits vieux chuchotait, quelques femmes latino, légèrement obèses, étaient disséminées entre les rangées. Il aurait dû comme elles se vêtir de couleurs sombres. L’or de leurs colliers et bracelets brillait même là. Les dames portaient des chaussures de sport, peut-être étaient-elles venues en courant. Daniel se souvint soudain que sa mère cousait. Des étiquettes sur ces habits qu’elle raccommodait constamment. L’intérieur de ses blousons s’effilochant sans cesse, ses bras finissaient par percer la doublure, elle en ajoutait aux plus légers comme si elle savait que quelqu’un tôt ou tard s’y réfugierait. En ces lieux, il fallait adopter une résignation habitée. Ainsi, on ne priait jamais seul. Papa bouffait du curé mais maman, il en était persuadé, s’agenouillait en pleine journée dans le salon pour implorer une déité connue d’elle seule de supporter un mari absent et un fils impénétrable. Les scènes dépeintes sur les vitraux s’adressaient à des enfants, leurs couleurs mêmes semblaient tirées d’un dessin animé. Seul le silence l’impressionna. Tout lui parut lisse, préfabriqué, commun, il aurait voulu de l’indélébile, des cascades de diamants, des christs à l’expression saisissante, des corps creusés par la douleur, des épines partout, du bois tordu par les ans. Si quelques instants plus tôt il y avait eu, là, devant lui, une longue boîte sur l’estrade, couverte de fleurs et de pleurs et qu’à sa place demeurât l’odeur de l’autre monde, il en eût été ravi.

Même entre ces murs, le creux que les flics lui avaient enfoncé dans l’estomac ne l’avait pas quitté. Le vieil Angelino n’avait pas atterri là par hasard, il cherchait une forme de réconfort, n’importe laquelle pourvu qu’elle l’aide à faire face au transfert. Et au reste aussi, à l’immense reste. Ce n’était plus seulement le poisson mais le kidnapping, les documents et l’homme à lunettes qui le suivait partout. Il attendait à l’extérieur, d’ailleurs, il se trahissait à nouveau en n’entrant pas. Le lendemain, Daniel allait mettre fin à la comédie de la LACMTA. Malgré ses efforts, il ne parvint pas à prier, il regardait sous le toit l’espace chargé d’aspirer le mal depuis la nuit des temps, il n’y avait rien d’autre que du vide sculpté. À travers cet entonnoir posé à l’envers sur les hommes, rien ne pouvait passer.

Assis sur un banc, l’impie repensa à la glace avalée la veille chez Luigi, à cette parfaite petite portion d’univers, à ses bords arrondis et à son goût de paradis. Il se trouvait là, son miracle, dans ce bloc de sucre, de lait et de douceur. Le monde était suffisamment fou pour que la vie s’incarnât dans un dessert industriel et renaisse avec lui. Des larmes apparurent au coin de ses yeux bleus, le goûter d’antan et de la veille ressortait là-haut, par la tête, l’homme voûté pleurait de la neige assis sur le banc. Le doux liquide blanc gouttait sur le sol, cela ne cessait pas, quelque chose se vidait. Il en avait partout, il fuyait, il fondait, on ne pouvait dire. À ses pieds, il y aurait bientôt une flaque de cette part de lui disparue. Daniel Stein commençait seulement à comprendre, ce putain de poisson qui l’occupait depuis sa noyade, c’était l’enfance perdue, l’espace béant qu’elle avait laissé en lui.

 

Stein ne ressort pas, qu’il reste le plus longtemps possible à l’intérieur. Plus il croit, plus il est solide et plus il est solide, plus il a de chances de signer. Nous, les chrétiens, sommes pénitents, nous souffrons avec le sourire. J’en ai vu d’autres vivre avec un truc dans la gorge mais eux se contentaient de le cacher, au mieux ils le faisaient radiographier par des professionnels. Lui, depuis des années, il lui parle, il l’apprivoise, il a trouvé un système de défense. J’ai sous-estimé le chauffeur de la ligne 2. Il a la foi, quelle que soit sa congrégation, baptiste, pentecôtiste ou autre chose, il n’y a pas de meilleur signe de stabilité. À tous les coups, il croit en Dieu pour emmerder son père communiste. L’énergie, il l’a déjà retrouvée, d’où ses récents dérapages, mais maintenant, avec un socle spirituel et une direction à suivre, il peut aisément accepter de bosser la nuit. Et à moi, le million !

 

La glace fondue avait envahi l’église, c’était beau, tout ce blanc, ce blanc de banquise légèrement vanillé. Daniel Stein comprenait, enfin. On aimait trop tard, on parlait trop tard aussi quand on parlait. Les hommes surtout s’occupaient trop tard des choses importantes et celles-ci le leur faisaient payer en retour. Les femmes, elles, étaient dans les temps. Lui avait laissé passer son tour il y a longtemps, au moins venait-il de comprendre cela. À présent, il voyait clair. À cet instant-là, s’il ouvrait grand la bouche, on ne verrait plus dépasser l’animal à tête renversée. Ils étaient libres, chacun parti loin de l’autre. Désormais, les hiboux pouvaient hululer la nuit, l’appeler de toutes leurs forces, le chauffeur n’irait pas les rejoindre, il continuerait de ressusciter.

OceanofPDF.com

Vous l’ignorez peut-être mais vous êtes face à un cas particulier, très particulier. Je peux d’autant mieux vous en parler que j’ai suivi M. Stein pendant une dizaine de séances. J’aimerais tout d’abord apporter quelques précisions. Ses dernières actions, bien qu’une part nous en reste inconnue, sont, semble-t-il, celles d’une personnalité en train de résoudre une problématique très ancienne, et ce, en un laps de temps très court. Habituellement, un patient dénoue les conflits qui l’agitent à la suite de dizaines de rendez-vous, cela prend des années, des décennies. D’autres individus continuent simplement de tourner autour, cela a d’ailleurs été le cas pendant nos consultations. Désormais, la situation semble tout à fait différente. Je crois qu’il s’agit d’un cas de « libération anticipée ». À dessein, je n’emploie pas la nomenclature habituelle mais un néologisme destiné à vous faire comprendre au mieux son cas.

À l’évidence, Daniel Stein est occupé par un conflit ancien. Celui-ci n’est pas visible au premier abord et si vous interrogez ses proches, peu d’entre eux l’auront identifié. Votre sujet d’enquête a, depuis assez jeune, je pense, construit autour de lui une forme de carapace. Pas une armure solide, épaisse et lourde, plutôt une sorte de gangue impalpable, transparente, invisible, qui met à distance le problème et qui, de surcroît, en éloigne les autres. Imaginez un écran d’air solidifié… Vous fréquentez un ami pendant des années mais, sans vous en rendre compte, vous ne l’approchez jamais tout à fait. Grâce à ça, il met tout à distance et vit assez confortablement.

Ce conflit originel a évidemment à voir avec ses parents. Pour résumer, Stein en veut à son père, il lui en veut beaucoup. Il lui reproche d’avoir écrasé sa mère et il l’estime responsable de sa maladie, un cancer, si ma mémoire est bonne. Vous noterez qu’il ne reproche pas à son père de l’avoir lui-même étouffé. Ce qui est pourtant, selon toute vraisemblance, le cas. Chez lui, cela passe par le truchement maternel. Ça l’a poussé assez vite à prendre ses distances avec sa famille puis avec le monde, c’est sa manière de se protéger.

Seule son ex-femme a réussi à casser la gangue. En faisant confiance à celle-ci – ce qui constitue un effort énorme pour une telle personnalité –, Stein ne s’est pas pour autant ouvert au reste de la société. Elle seule avait la clef et il demeurait fermé à tout le reste. C’est, je crois, ce qui a précipité la fin de leur histoire, à cause de son échec à trouver un travail ou plutôt à saisir ceux qui se présentaient. Bien sûr, Stein ne se voit pas reproduire le climat de violence familiale hérité du père honni. Son père avait tué le couple en le dominant, lui l’a fait en s’en absentant. Et pire que cela, la violence du père, il l’exerce, lui, à sa façon, contre lui-même.

Vous avez raison, Mme Thompson, ex-Stein, évoque un accident survenu une dizaine d’années après leur rencontre comme l’élément déclencheur de leur rupture. À l’époque, l’accident a ouvert une fissure. Pour la première fois, Daniel a compris que sa carapace ne le protégeait plus. Ses priorités se sont inversées : lui qui s’était tu pendant des décennies a éprouvé le besoin de parler. Non pas aux autres ni à sa femme partie mais à lui-même. Ou du moins à l’enregistreur. Il s’est mis à fouiller son passé, il cherchait à dépasser la fêlure provoquée par l’accident. J’ai ainsi été doublé sur mon propre terrain, et par une machine en plus, c’est un cas peu commun dans l’histoire de la psychiatrie ! À vrai dire, il n’avançait pas. Ni avec moi ni, je pense, auprès de la machine.

Voilà, ce long développement m’a paru nécessaire avant d’évoquer votre situation. Sachez que Daniel Stein ne m’a pas contacté, je n’ai aucune information sur où et comment le trouver. En revanche, je dirai que, d’après ce que vous me racontez, quelque chose lui a récemment permis de dénouer le tout premier nœud, le familial, sa relation violente au père, mais aussi le second, l’accident. Stein, apparemment, a résolu l’homme qu’il était avant, le muet dans sa bulle et celui d’après l’accident, l’homme blessé qui s’ausculte.

A-t-il connu ces derniers jours un nouveau choc qui pourrait expliquer cela ? Je l’ignore. Dans son cas, je ne crois pas à une disparition et, quitte à vous décevoir, je ne vois pas de drame ici mais plutôt l’aboutissement d’une quête. Il est très rare qu’un individu aille ainsi jusqu’au bout de lui-même, c’est même assez encourageant. Ne vous méprenez pas sur mes propos mais je trouve ça tout à fait éclairant. Par deux fois, cet homme qu’on disait hors du monde, hors de la société, s’est libéré. Qui, au final, de vous, de moi, peut en dire autant ?

 

Entretien avec Otto Crawford, psychiatre à la clinique Harbor-UCLA, le 7 novembre 2017.

OceanofPDF.com