La filature

Arnaud Sagnard · Chapitre 6 sur 6

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La filature

Jour 5. Le Nord

Jour 5

 

Le Nord

 

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Au centre de la trappe ouverte, un escalier étroit plongeait sous la surface. La première fois que Daniel Stein avait visité la maison, l’agent immobilier avait affirmé sur le ton de la plaisanterie que l’espace souterrain à la forme cubique pouvait servir d’abri antiatomique. Ce trentenaire blond portait ce jour-là une cravate ornée de personnages de dessins animés, ce qui faillit lui faire annuler le compromis de vente. Bien que Daniel appréciât le fait de disposer d’une bulle creusée à même la terre, il y entrait rarement. Il aurait pu y entasser vivres et outils, certains de ses collègues le faisaient, lui se contentait d’y cacher un trésor de papier.

Personne à l’exception d’Alex ne connaissait ces possessions enfermées dans une boîte hermétique. D’autres vieux célibataires collectionnaient des instruments de musique, des armes, des œuvres d’art, lui se contentait d’une caisse renfermant des mondes. Les visages, avec leurs mâchoires larges, percés par un regard intense réalisé en deux coups de crayon, leurs globes oculaires, enfoncés profond dans la boîte crânienne, elle-même carrée, suffisamment solide pour casser d’un coup de tête un arbre centenaire, étaient étrangement expressifs. Très vite, Stein retrouva une caractéristique notée enfant : on voyait rarement les traits séparant les dents des héros. En revanche, il n’aurait su dire si ces êtres, monstres, cyborgs, robots et extraterrestres possédaient une silhouette anguleuse ou arrondie, leur créateur les avait forgés au marteau et ils en tiraient une force infinie. Derrière les statues musculeuses ne cessant de se mouvoir, de pousser des cris, de forcer des portes, de frapper ou d’éviter des déflagrations, il voyait des divinités inquiètes.

 

Le vieil homme était heureux à leurs côtés. Comme ces créatures, il se tenait en équilibre entre les mondes, il ouvrait les pages au hasard, happé par les dieux, les races primordiales, celle des Homo immortalis, les Éternels, eux-mêmes nés d’une expérience menée par les Célestes venus occuper la Terre il y a un million d’années. Les Déviants luttaient contre les Éternels et il n’avait jamais su quel camp choisir. Dans un volume, il chevaucha des dinosaures rouge vif et usa d’armes aussi sophistiquées que des poèmes. Des soleils entraient dans la gueule des monstres et certaines créatures, tout en tentacules, sortaient littéralement du cadre des pages. Le cosmos n’avait jamais mieux mérité son nom et Stein survolait ces univers effondrés, paysages de tuyaux et de soufre, temples envahis par des liquides nouveaux, cieux traversés par d’immenses vaisseaux et des héros de toutes sortes. Leurs noms mêmes lui lavaient l’âme : Mister Miracle, Kamandi, Ikaris, Kronos, Apokolips, Odin, Thor, Hela, Apocryphus, Elektryon, Loki… Partout la lettre K, première du nom et dernière du prénom de l’architecte, Jack Kirby. Daniel Stein aurait aimé avoir été son fils, paladin traversant les mondes, en croisade, aussi beau qu’halluciné.

Si le reste de l’humanité croyait que l’homme avait marché sur la Lune en 1969, lui en avait déjà foulé la face cachée, les terres inhospitalières de la planète Mars, les anneaux de Saturne, Asgard… Il avait absorbé la lave, les rayons, les aurores et les sorts, les déflagrations anciennes et futures. Courbé sur sa chaise, le lecteur descendit d’un étage supplémentaire au fond des cases, s’attardant sur la trame du papier et les traits de l’encreur. Depuis son enfance, ces pages, ces cases, ces bulles, ces traits, ces encres avaient pris soin de lui. L’accident ne lui avait pas enlevé cela. Réduit à sa condition de simple mortel, ni enfant, ni adolescent, ni adulte dans ces moments-là, Daniel n’était plus personne.

Une fois remonté à la surface, l’ami fébrile des héros secoua sa carcasse comme si quelques poussières d’étoiles l’avaient maculée. Dans la cuisine, il se contenta d’un grand verre d’eau en guise de petit déjeuner. Il lui semblait manger de moins en moins. Stein n’avait pas verrouillé la trappe menant à la cave, l’or serait désormais à portée de tous.

 

*

 

Dans une avenue en contrebas, une voiture de police passa toutes sirènes hurlantes, bientôt suivie par une autre. De cette terre qu’on avait dit nouvelle continuaient de sourdre le crime et la fiction, le kidnappeur de documents ne croyait ni à l’un ni à l’autre. Il n’irait pas dans le putride Mexique comme ne manqueraient pas de le lui conseiller Johnson et Gomez, tous les criminels fuyaient par là. Au-delà de la frontière, le brasier ne prenait fin qu’avec les glaciers faisant face à l’Antarctique. Il ne se rendrait pas non plus dans l’Europe aux parois des grottes peinturlurées de mammouths et de chevaux. Depuis des millénaires, les humains y mouraient les armes à la main, au Moyen Âge déjà on y construisait les châteaux autour des douves et des oubliettes. Plus tard, les guerres avaient creusé encore plus profond, les nations succédant aux tribus, nulle part il n’y avait eu de massacres plus grands. L’art pariétal s’était niché jusque dans leurs tombeaux, aujourd’hui encore les touristes se pressaient pour photographier les traces d’ongles à Pompéi, Verdun ou Auschwitz, quand ils n’allaient pas à Venise assister à la noyade de la ville. Lui, Blanc fébrile parlant cette langue que la planète entière prétendait pratiquer, incarnait leur lointain descendant débarqué d’un navire ancien, sale, ployant sous les valises et les maladies. Là-bas, il n’aurait pas la force d’ouvrir les portes des maisons, lourdes et épaisses, grinçantes, toutes contenant des cris. À Los Angeles, on n’entendait que le bruit mat et rassurant des portières de voiture. Daniel Stein, individu neuf, lavé de tous ses crimes, n’avait plus rien à faire ici. Puisqu’il ne disposait plus que du poste de pilotage de la Chevrolet, il allait s’en servir. Comme dans Blue Caprice, elle serait son arme.

 

En passant devant la Pio Pico Library, son Impala bifurque sur la droite pour s’enfoncer dans le parking à l’arrière du bâtiment. Je fais de même et je me gare dans son axe de vision. Pourquoi cette bibliothèque ? Il n’est inscrit dans aucun des établissements de la ville. Soit il va, comme les étudiants, les personnes âgées, les inactifs, passer la journée au frais, soit il va regarder les offres d’emploi sur les ordinateurs laissés à disposition. Il est vrai qu’avant, il avait Alex pour ça.

Je laisse un peu de temps au pénitent. En bon ignorant, je me suis réjoui de cette foi retrouvée à l’église, j’ai même connu quelques minutes de félicité jusqu’à ce qu’une fois à l’intérieur, je tombe au milieu d’une rangée de sièges sur une large tache blanche. De la crème glacée. Dans un lieu saint. À même le sol ! Le salaud avait vomi. À chaque fois que j’espère, il me trahit.

Les jeux sont faits. Il ne reste qu’une journée avant la fin du stress test, et si dans mon rapport je catalogue Daniel Stein comme borderline, malade ou dingue, tout capotera. Jamais le comité de direction ne misera un kopeck sur la LACMTA en s’appuyant sur un cas pareil au moment où elle entame une réforme aussi périlleuse. Pire, si je l’estime apte à supporter le transfert pour toucher la prime et qu’après les autres chauffeurs transférés déraillent, c’est moi qui sauterai.

 

Au fond de sa bouche, il n’y avait plus rien que sa langue. Enfermé à l’intérieur des toilettes face au miroir, Daniel Stein s’efforçait de ne pas penser aux livres rassemblés de l’autre côté de la cloison. Les mots de son père, ceux qui avaient pris la place de la vie même, dormaient là. Il avait autre chose en tête, un crime d’une dimension supérieure. Pas un délit, un poème plutôt, une ode. Jamais les idées ne lui étaient venues aussi rapidement. L’annonce du transfert avait été un électrochoc et il lui fallait bien l’avouer, elle avait remis du courant dans ses veines.

Daniel Stein se déshabilla et commença à se tâter, il lui fallait vérifier une chose. Lorsqu’un hôpital recevait le corps d’un défunt pour un don d’organes, le premier geste du personnel médical consistait à chercher les ganglions révélateurs des défauts les plus grossiers. Sous les bras au niveau de l’aine, près de la gorge, derrière les oreilles, à proximité du scrotum. Partout où pouvaient se loger les corps intrus. Debout, le pantalon sur les chevilles, l’homme s’ausculta comme un boucher le faisait avec la viande avant d’en couper un morceau. Le patient sourit, il était apte.

Sur le parking de la bibliothèque, on tapa encore une fois à la vitre de la Chevrolet. Pas de gant de cuir noir, cette fois-là : une sorte de singe à l’épaisse fourrure brune et un robot de couleur blanche brandissaient des armes futuristes dans sa direction. Les flics ne se déguisaient pas et ils étaient de bien plus grande taille. Stein ne rêvait pas, on le mettait en joue. Il baissa la vitre, les deux créatures s’approchèrent, elles demandèrent timidement des bonbons. Des bonbons ? Il comprit tout à coup : Halloween… Avec le transfert et l’espion à ses basques, il n’avait pas vu les signes, la plus grande fête de l’année avait commencé sans qu’il s’en aperçoive. Confus, il chercha son portefeuille et en tira un billet de cent dollars. Les deux compères, sans doute la progéniture d’habitants du quartier, lui dirent que c’était trop. Il lui semblait voir leurs visages sourire sous les masques. Stein ne put leur expliquer qu’il se faisait pardonner sa propre amnésie. Il plaça le billet dans la patte du singe et referma sa main dessus, les poils étaient étrangement doux. Chacune des créatures le remercia en balbutiant. Les larmes aux yeux, il leur souhaita bonne chance et leur dit que l’homme à lunettes occupé à les regarder depuis sa voiture était, lui, vraiment plein aux as.

Ainsi, la LACMTA le transférait un jour férié, l’humiliation ne cessait jamais. S’il voulait arriver à l’heure pour son premier vol en tant que hibou, il n’avait plus que deux heures pour rejoindre le dépôt. Il ne partirait pas, Stein ne travaillerait pas ce soir-là, ni plus jamais. Il avait mieux à faire, c’était aussi simple que cela, le chauffeur de la ligne 2 ne tournerait plus en rond, il irait tout droit. Il avait son plan, le poème. Tout à l’heure, son bus quitterait le dépôt avec un léger retard, le temps qu’un intérimaire descende du premier étage. La ville et la vie continueraient comme avant. Les virages du treize tonnes seraient laids, voilà tout. Le petit singe et le robot, leurs voix déformées par les masques, la douceur de leurs yeux bruns au cœur des choses humaines, Daniel Stein n’oubliera plus rien.

 

*

 

En sortant du magasin le soir même, le déserteur n’osa pas étaler la carte routière sur son capot, on le croirait perdu, cela attirerait les bons Samaritains. Il la déplia dans l’habitacle, grande, vaste, contenant tous les secrets. Sur son carnet, il nota le nom de chaque forêt dans un rayon de cinq cents kilomètres, sa surface approximative et l’altitude de son point le plus élevé. Il fallait que ce soit une ascension.

Le pilote de la Chevrolet allait quitter la lumière jaune pour le vert profond, du vert si reculé qu’il pouvait rendre l’homme invisible, du vert qui entrerait par ses yeux et sa bouche et l’étoufferait, du vert qui le réduirait à néant, du vert comme une guerre, du vert comme si le continent vomissait. Au-dessus de lui à travers le pare-brise, le ciel virait au violet. Là-bas, la terre allait se charger d’orages, bientôt le ciel serait plus lourd qu’une armée de trains. Il quitterait le bleu, ce bleu plus délavé qu’une page de magazine restée sous la pluie. Stein voulait du vert qui se passait de soleil, du vert qui ne faisait qu’un avec la pluie, et lui, minuscule au pied de tout cela, lui se fondant dedans, disparaissant dans les infinies lignes droites des arbres, leur laissant la place. Fini le bruit, ne plus entendre que les bruissements, les souffles.

L’explorateur choisit un lieu au nom signifiant une forme d’extraterritorialité, à la surface la plus grande possible et disposant d’un sommet élevé : la forêt du parc national de Los Padres. Il en observa un long moment le dessin, parcourant chaque détail de la zone, il lui faudrait des jours pour en atteindre le centre si ce mot pouvait avoir un sens là-bas. À une cinquantaine de mètres, des pingouins, ces gros oiseaux boiteux semblant toujours attendre sur la banquise un événement qui ne venait jamais, avançaient sur le trottoir d’en face, dodelinant sur le sol chaud. Autour, personne ne s’en étonnait. Surtout pas Stein qui, bien que fiévreux, en était désormais certain, il n’avait jamais perçu la comédie de la vie aussi distinctement. Ce petit bataillon se dirigeait vaillamment vers l’océan et lui vers son igloo aux murs rouges.

 

Il dort chez lui, malgré tout ce qui se passe, il fait la sieste. Pendant qu’il ronfle, je fouille sa Chevrolet de compétition dont il ne verrouille même pas la porte. Aucune assurance ne le remboursera en cas de vol, tout le monde sait ça, bon sang ! J’ai bien fait, cette brève exploration valait largement le coup. Sur le siège passager, j’ai retrouvé une carte routière avec en son centre un grand coup de feutre sur une immense zone verte. Los Padres ! Hier déjà, il n’a pas pris son service, c’est le premier jour de boulot qu’il manque depuis son embauche, la LACMTA va tilter. Soit il est vraiment malade, soit il met un coup de pression à sa hiérarchie. C’est vain, sans avocat, son absence ne leur fera aucun mal. Il m’aura vraiment tout fait, la prostitution, la conversion catholique qui se transforme en blasphème et maintenant la fuite ? J’ai vérifié : dans ce parc national, il n’y a rien, absolument rien, huit mille kilomètres carrés de montagnes avec des condors au-dessus. Un nouvel ulcère vient de s’ouvrir. La visite à la pute, à son père, la révision de la voiture… Daniel Stein ne pète pas les plombs, il se prépare, il vient de recharger les batteries.

 

Il était revenu chez lui, ignorant qu’il s’agissait de la dernière fois. Stein rangeait, il classait le peu d’affaires qu’il possédait ; ce maniaque de la propreté de Gomez aurait apprécié le geste. Du fond de la penderie, il sortit deux boîtes à chaussures juchées sur la dernière étagère. La première contenait une blouse autrefois blanche, désormais beige et chiffonnée. À la surface du tissu, on distinguait les pliures que lui avait imposées l’enfermement toutes ces années. Toute sa carrière, le professeur Stein l’avait portée, en classe, dans son bureau, dans les couloirs des écoles et de l’université qui l’avaient employé – « une seconde peau », avait un jour dit son épouse. Dans l’autre, une paire de chaussures, de larges derbys d’un cuir marron épais semblant pouvoir tenir jusqu’à la fin des temps. Anthony Stein marchait dans la vie ainsi, sur la vie aussi et sur plus de choses encore. Étonnamment, son fils aimait ces reliques d’une histoire lourde de ciels bouchés et d’orages qui n’éclataient pas, il allait les laisser là, peut-être ceux qui les trouveraient emporteraient-ils ces increvables brodequins et cette blouse de coton à laquelle il ne manquait aucun bouton. Des morceaux de temps, les hommes n’étaient que des morceaux de temps, l’esprit occupé à tout autre chose, ils avançaient ainsi. Lui, l’attardé, avait réussi à étirer son enfance jusqu’à devenir le plus vieil enfant du monde. Alex aussi, à sa manière, y avait contribué. Et depuis peu, il était devenu un adulte prêt à tout. Adulte au sens où l’entendaient les autres, il ne l’avait jamais été, ça, chacun autour de lui le savait mais lui ne le comprenait qu’à présent. À soixante ans passés, à l’âge où l’on renonçait à son bonheur pour se concentrer sur celui des autres, celui des enfants de ses enfants, lui commençait tout juste à découvrir le sien. Et puisque tout passait encore et toujours, il pouvait entamer dorénavant la visite qu’il redoutait le plus, celle d’avant le poème, d’avant la symphonie.

 

*

 

Il connaissait mal ce quartier. Les demeures y étaient boursouflées, pastel, les jardins ornementaux. Surtout, la plupart étaient posées sur de ridicules monticules, pas les véritables montagnes ceinturant la ville mais de simples excroissances de carton-pâte recouvrant carrières et cavités, des grumeaux, tout sonnait creux dans ce coin-là. Déjà à l’époque, elle ne vérifiait jamais qui sonnait à la porte. Son visage avait légèrement vieilli mais sa peau avait doré, le soleil l’avait toujours aimée. Alex, celle en qui il avait cru avant qu’elle ne cesse de croire en lui, portait devant sa nouvelle demeure une tenue qu’il ne lui connaissait pas. Une robe à fleurs hypnotiques. Daniel Stein était vêtu de la même chemise au jaune passé, il avait laissé tomber ces choses-là. Alexandra paraissait toujours aussi belle, son visage anguleux au contour légèrement creusé exprimait une sagesse nouvelle. Ses yeux bleu nuit s’acclimataient mal à sa présence.

– C’est toi ? Eh bien, je ne croyais plus jamais te revoir. Qu’est-ce qui t’amène ? Je te connais, tu n’es pas venu jusqu’ici pour rien.

Dans l’entrebâillement de la porte, un simple couloir aux murs blancs avec des petits cadres et un portemanteau. Il y avait des visages sur les photographies, il n’arrivait pas à les distinguer. Tout autour, la villa, d’un genre espagnol avec des tuiles rouges et des encadrements de fenêtres arrondis, était bien trop vaste pour abriter une seule personne. Il pressentait la piscine ou le jardin de l’autre côté.

– Je voulais te revoir et te parler d’une chose…

Stein n’avait pas dit « une dernière fois », il improvisait et les mots venant à sa bouche ne correspondaient pas à ceux qu’il fallait prononcer. Soixante-deux ans à tourner sa langue et il redevenait soudainement adolescent. Pourtant, il allait mieux, il avait cassé la porte, la gangue, les barreaux de la cellule.

– Tu as donc un truc à me dire. Qu’est-ce qui se passe ? Il y a du nouveau ? J’ai quelques minutes, je t’écoute.

– Je voulais que tu saches que je suis en train de faire la paix avec moi-même. J’ai beaucoup réfléchi et j’ai compris… Tu sais ce jour-là sur la plage, cette histoire de noyade et d’enfant…

Son visage se durcit, c’était trop tôt, il savait la lire et craignit le pire. Il aurait dû commencer par lui parler d’elle, en lui posant des questions sur sa vie, sur toutes ces années, sur le bonheur qu’elle avait de nouveau réussi à fabriquer de ses mains, il fallait toujours commencer ainsi. Comme tous les débutants, Stein aurait dû répéter, s’entraîner, il n’était pas prêt.

– Mais Daniel, de quoi, de qui parles-tu ?

 

Elle ne pouvait pas avoir oublié, elle faisait semblant. Sur le seuil de la villa, il dut déballer son paquet comme un coursier. À chaque guerre, les familles des soldats défunts frappaient les militaires porteurs de mauvaises nouvelles, Daniel Stein, vétéran blessé, sentit les coups poindre, il regrettait déjà.

– Je sais que tu m’en as toujours voulu et que tu m’en veux encore, que tu es partie à cause de ça. Mais l’accident n’est pas ma faute, j’ai failli me noyer en voulant sauver cet enfant. Et après, tu m’as laissé vivre avec ça sans jamais me reparler. Maintenant, je sais vraiment ce qui s’est passé, je vais t’expliquer…

– Daniel, tu ne vas pas recommencer. Il n’y avait pas d’enfant ce jour-là dans l’eau ! Tu l’as imaginé ! Tu te rends compte que tu as failli mourir pour rien ? Tu veux mon analyse ? Tu as fait cela parce que tu sentais que j’allais partir. Et puis d’enfant, il n’y en aurait jamais eu entre nous. Encore une de tes chimères. Tu crois que je n’ai pas compris le message ? Ce drame ridicule, c’était ta façon d’exiger un môme ! Daniel, tu étais trop immature et trop égoïste pour élever qui que ce soit. Je l’ai su quand tu as acheté ta satanée machine juste après.

Elle le croyait inchangé. Les gens pensaient les autres faits de pierre ou d’acier alors que, fait de guimauve, chacun fondait au moindre coup de chaud. Lui ne contenait rien de tout cela, il était devenu un autre mais personne ne l’avait compris. Alexandra était prête à l’époque, ils en avaient parlé, il se souvenait de conversations dans leur chambre, des mots et des prénoms d’enfant qui se détachaient dans l’obscurité. Il les avait notés dans un coin de sa tête, pas elle.

 

– Alex, est-ce que je peux entrer ? C’est compliqué pour moi de parler de ça comme ça, ici. Ce sont des choses très…

– Non, non, non, tu ne peux pas entrer, je n’ai pas le temps et ce n’est pas le moment. Tu réapparais comme par enchantement alors que toutes ces années, tu n’as pas passé un seul coup de fil, pas un… Ni écrit une lettre. Moi, j’étais joignable, tu avais toutes mes coordonnées. Et là, maintenant, tu veux choisir de quoi on parle et où ça t’arrange ?! Et puis ça sert à rien de remuer tout ça.

Tout était à refaire. La bouche qu’il avait adorée crachait du pus et, encore une fois, c’est lui qui allait passer pour un dingue. S’il ne partait pas immédiatement, la nouvelle famille d’Alex allait sortir sur le palier et le filmer avec un téléphone, il se retrouverait sur tous les écrans du monde. Son ex-femme avait recomposé le réel, il s’attendait à tout sauf à ça.

– Mais j’ai compris ce qui s’est passé dans l’eau ! J’étais seul, oui, j’étais seul ! Tu as raison. Enfin, presque seul, je vais te dire, je sais qui est tombé dans l’eau, je suis remonté jusqu’à…

Elle n’écoutait plus, son visage s’était fermé. Le vieil homme en chemise jaune n’insista pas, il n’avait jamais insisté. Stein avait cru à l’aveu car il n’avait jamais été aussi solide. Comme Bruce Lee et son un pour cent de masse graisseuse, il était sec. Sec comme un vieux raisin. Devant sa porte, la maîtresse des lieux et des mots le regarda s’éloigner. À l’intérieur, elle allait raconter sa version aux autres, en faire un oratorio. C’était elle, la folle, la folle en robe à fleurs vénéneuses qu’il aurait fallu filmer et montrer à un jury populaire, la justice savait punir ce genre de déni.

 

*

 

Il lui fut d’autant plus facile de s’échapper à l’aube du septième jour que la ville était prise dans le brouillard, un brouillard dense venu jusqu’à elle ce matin-là pour présider à la fin de sa nuit. Malgré le froid, l’Impala démarra du premier coup, le coffre à peine rempli, Daniel Stein n’avait pas besoin de grand-chose. Avant de partir, il fit longtemps chauffer le moteur comme seuls les possesseurs de voitures anciennes prennent le soin de le faire. Au bout de sa rue, les feux de circulation continuaient de s’allumer pour rien, indifférents à l’absence de véhicules, comme les chevaux et les ânes broutant à la campagne dans la purée de pois. Cette matière nébuleuse enserrant Los Angeles au moment où il la quittait, c’était ce dans quoi le reste de la cité flottait le reste du temps, ce qu’il y avait dans leur tête, ce qu’ils produisaient dans leurs films, dans leurs émissions.

Il filait en douce, conscient de laisser derrière lui la terre qui l’avait vu naître et survivre pendant si longtemps. Le brouillard formait le signe, vaste, immense, profond que la métropole tirait elle aussi sa révérence en lui offrant de masquer son évasion. Dans ce nuage, elle fermait les yeux tandis qu’il tatouait une fois encore ses artères désertes du bourdonnement sévère du V8. À cette heure-là, sa maigre fortune, quelques milliers de dollars chèrement économisés, devait parcourir le monde sous la forme de lignes de code, changeant de main à chaque seconde. Il aurait dû se sentir léger, toutes ces années, mais il n’avait pas appris cela. Au coin de San Vincente Boulevard et de la 7 Rue, une voiture de police stationnait à e l’affût, gyrophare allumé ; à l’intérieur, deux policiers qui n’étaient pas ceux du skate park. Le Léviathan le laissait partir en paix. Tous les éléments constituant Los Angeles, blocs, lignes, voies rapides, échangeurs, allées, parcs et collines peuplées de villas, se détachaient de l’arrière de l’Impala, les immenses pixels tombaient lentement à la renverse, s’écrasant on ne savait où.

Peu de gens restaient liés à la terre qui les avait vus naître, en l’absence d’ancres suffisamment lourdes ils dérivaient. Pour Daniel Stein, l’élastique de la LACMTA avait rompu, il ne restait que filaments, rubans, des liens mais aucun cordage, pas de câble ni d’amarre. Son identité même ne tenait pas à grand-chose. Qui connaissait son prénom ? Une douzaine d’individus tout au plus, à l’échelle de l’humanité, personne. Une seule fois, il avait parlé de ses problèmes à son père : en rentrant de l’école, l’enfant assis sur le canapé les genoux en dedans lui avait demandé pourquoi il n’était pas populaire auprès de ses camarades. « Dans chaque classe, il y a des enfants que la majorité aime moins que les autres. Dans cette classe, cette année, c’est toi. » Anthony Stein parlait ainsi, comme une guillotine.

Sur le côté de la route, un long camion manœuvrait pour livrer du matériel de piscine. Eux n’en avaient jamais eu, sa mère aurait aimé, sans doute. Elle était pourtant percée, la ville, pleine de trous dissimulés par des palissades et les façades. Au dernier décompte, 43 123 cavités remplies d’eau bleutée. Adolescent, il allait nager chez les autres, c’est là qu’il avait bu ses premières bières, autour du rectangle bleu envahi par la musique trop forte. À présent, il voulait nager sans la couleur azur, tout en dessous de l’eau, coupé du reste du monde, nager dans la métropole en son absence, longtemps, sans toucher le bord.

Autour de lui, il n’y avait presque pas de circulation, il n’y avait que les odeurs, la figue du matin, le jasmin, des pointes de citron ou d’orange, il ne savait plus. Sa tournée des vivants avait pris fin et le décor tombait en morceaux. Ne rien avoir construit ne protégeait pas des effondrements, bien au contraire. Daniel Stein n’avait plus rien à éventrer, sa carrière de kidnappeur ayant pris fin après son coup de maître, il n’avait plus qu’à réaliser le poème. Il irait donc vers le nord, vers la forêt et la métamorphose.

Par moments, il conduit les yeux fermés et ne les rouvre qu’à l’approche des carrefours. Personne n’a jamais osé faire ça sans être sous l’emprise d’une drogue et lui le fait le plus naturellement du monde. Sur notre droite, les falaises du Pulga Canyon, envahies par les premiers rayons rasants du soleil, nous laissons derrière nous Pacific Palisades. Au bout, plus loin au creux de la vallée du même nom, un pont suspendu. Stein n’a jamais été aussi matinal, dans quelques minutes nous atteindrons Malibu. Mon sujet accomplit un rêve, il n’est plus joignable sauf à entrer en collision avec lui.

J’ai bien compris : il ne reviendra pas piloter son bus, il ne signera pas l’avenant. Impossible de convaincre la Pacific que le reste des chauffeurs va, contrairement à lui, signer sans broncher. La prime, je l’aurai pas, ni même d’augmentation de fin d’année et encore moins la maison dans les collines. Autour de nous, le brouillard se dissipe, il faut faire attention aux restes de purée de pois. Je suis né prudent, c’est pour ça que la Pacific m’a recruté et m’a confié cette mission. Quel échec ! Au final, moi aussi, j’ai subi un putain de stress test, il m’aura fallu une semaine pour le comprendre. Si ça se trouve, la direction a monté ce dossier rien que pour tester mes capacités, ça s’est déjà vu, des pièges pareils.

 

Le soleil trônait là-haut au-dessus de tout. La route 1 avait rallongé le trajet d’au moins une heure mais la Chevrolet et lui n’y trouvèrent rien à redire, au contraire, ils ronronnaient de plaisir. Sur le bas-côté, une succession de plages désertes lui tendait les bras, Stein ne céda pas. Le bruit de la mer murmurait comme ce jour-là, elle avançait et déposait une large langue d’écume en contrebas. Il devait être le seul autochtone à haïr la civilisation de la plage, les gens occupés à cuire des heures durant avant de ramener du sable partout, dans les vêtements, dans les plis du corps, les maisons, les bacs de douche, les draps, ils transportaient avec eux le désert qui finirait par envahir toute la Californie. Le vent se levait, les corps fuselés des surfeurs rejoindraient bientôt les mouettes.

Ce fameux jour lorsqu’il s’enfonça dans l’océan, il avait emmené là-bas sa vieille et lourde enfance, son boulet, plus loin que les filets d’eau où les autres barbotaient, peut-être avait-il voulu lui montrer l’étendue et la puissance du Pacifique. À quelques dizaines de mètres, ils étaient restés stationnés ensemble, subjugués par le ciel et l’eau qui les écrasaient contre eux jusqu’à ce qu’ils aient froid. Il fallait rentrer mais les vagues plus fortes le gênaient, il avait du mal à la tenir, elle s’agitait, la mer ne lui avait jamais paru si glacée et oppressante, elle les tirait vers le bas. Soudain, une crampe le saisit au mollet droit, il prit peur, il n’avait pas pied. À cause de la nuit d’hiver qui montait, le mauvais nageur qu’il était avait lâché son compagnon.

Sur le sable, le nageur était revenu à lui à demi noyé, encerclé par Alexandra et les gens. Leurs questions se mêlaient aux rayons du soleil, tous cherchaient une explication, un inconnu lui tâtait même le corps. Daniel Stein avait du sable dans la bouche, du sel, il avait laissé échapper un morceau de lui-même, pas d’enfant en chair et en os comme il l’avait cru, ni le sien tant attendu ni celui d’un autre nageant là, mais sa propre enfance, emmitouflée dans l’ombre de son père, c’était aussi simple que cela, il lui avait fallu dix ans pour le comprendre.

Longtemps, l’homme à la moustache était resté à l’écart des choses, quelles qu’elles fussent. À présent, croyait-il, l’amour allait sortir de lui, il en portait des conteneurs entiers. Plus de poisson, plus de boulot, plus de famille, il ne lui restait plus que sa légèreté nouvelle, cet amour inexprimé, perdu, filtré, trop longtemps enfoui dans les bandes magnétiques. Fils d’un homme ayant tranché la langue d’une femme qui avait, elle, de l’amour à revendre, il avait ignoré quoi faire du sien, seule Alexandra avait perçu cela avant de l’oublier. L’amour faisait que les gens voyaient à travers l’autre et se complétaient. Pour en recevoir, il fallait exprimer le sien. Sans premier pas, même pour les hommes blessés, il n’y avait pas de danse. Dans la ville, ils étaient des millions à crever à petit feu comme lui, il les avait vus dans son bus, les messages sur leurs téléphones, les vibrations de toutes sortes n’y changeaient rien.

 

À l’instar du Christ, il n’était plus qu’amour, mais le prophète d’il y a vingt siècles, avec sa couronne d’épines sur la tête, avait réussi à toucher les gens, à répandre la bonne parole, ses mots ne s’étaient pas évanouis dans sa bouche, les individus rencontrés sous le soleil de Palestine s’en étaient souvenus, ils avaient répété ses paroles jusqu’à ce que les apôtres les prennent en note. Daniel Stein incarnait lui aussi un mystique, un mystique non pas du ciel, des déités et des temples mais de cette ville, de ses trottoirs et de la ligne 2. Un mystique de l’amour rentré, tu, invisible, un mystique sans disciples ni dieu ni congrégation, un mystique à l’enfance scellée. Son Évangile avait été rédigé, pendant toutes ces années il avait sculpté ses larmes, les tables de la Loi dormaient sur une étagère chez lui, il suffisait d’ouvrir la porte d’entrée.

 

*

 

– Le plein, monsieur ?

– Oui.

– Vous avez raison, on ne sait jamais vraiment quand on va s’arrêter. Voyez, moi, je croyais avoir fait étape ici pour quelques heures et vingt-cinq ans après, j’y suis encore. Faut toujours être prêt, faire des réserves, s’entraîner, on peut pas savoir quand le vent va tourner. Si la grande crevasse s’ouvre demain, faudra vite filer dans les terres. Dans les plaines, d’où on vient, justement ! Ah ! Ah ! Je vous remplis le réservoir jusqu’à la gueule, avec ça vous irez au moins jusqu’à Salt Lake City…

 

Une semaine que je lui file le train, au ressuscité, au démissionnaire, à l’expectorant, à l’évadé, et voilà qu’il quitte la ville. C’est la fin. Il a l’air de bien s’entendre avec le gros pompiste qui rit tout seul. Âgés et pleins d’eux-mêmes, ils sont de la même génération. On arrive à la fin du périple et pas une seule fois je n’ai réussi à prévoir ses gestes. Quel expert je fais… Mon compte-rendu est prêt, il ne me manque qu’une information capitale : qu’est-ce que cet imbécile va foutre dans la plus grande forêt de Californie ?

 

– Alors, si c’est pas indiscret de vous demander, vous allez où, monsieur, avec toute l’essence que je viens de mettre ?

– À Los Padres.

– Vous n’êtes plus très loin mais faut être plus précis que ça : la forêt fait huit cent dix mille hectares, cinquante kilomètres de long, c’est un petit continent, cette affaire.

– Plus loin, vers le centre du parc, à partir de la route 33.

– Vous êtes un marrant, vous, le centre… Eh bien, vous avez eu raison de vous lever tôt. Là-bas, le mieux serait de demander votre chemin aux pumas et aux ours. Malgré ce que les gens disent, il y en a encore un bon paquet par là.

 

On a repris la route. Dans le rétroviseur auréolé de lumière, le dernier fuyard du monde moderne est beau à sa manière. Sa moustache prend feu, il chante peut-être. Il fuit vers le nord, comme le mari de Barbara Stanwyck dans Assurance sur la mort. Le patron de la compagnie pétrolière prenait le train pour Palo Alto et tombait de la dernière voiture. Aucun chef du service Contentieux d’une compagnie d’assurances n’aurait pu croire à un accident pareil. Les amants avaient pourtant d’autres moyens de lui faire passer l’arme à gauche. Il y a de quoi sombrer ici : l’océan glacial en contrebas, les requins, les incendies récurrents, les coulées de boue, les tremblements de terre… Les primes d’assurance y sont d’ailleurs parmi les plus chères du pays.

Finalement, le fils Stein part les mains vides, il n’a même pas fermé sa porte d’entrée à clef. Moi, j’ai juste les tableurs et mes notes dans le coffre, on se ressemble de plus en plus. Peut-être aurais-je dû lui parler dès le début de cette affaire, tout aurait été plus facile en jouant cartes sur table. Pourquoi vous faites ce métier ? Allez-vous abandonner votre bus ? Vous les haïssez à ce point-là, les hiboux ? Vous savez que, n’ayant aucune qualification, vous ne retrouverez jamais de boulot ? Et dites-moi surtout : à quel fil tenez-vous encore ?

Il file, justement. Apparemment, il n’est pas au courant des limitations de vitesse hors de la ville. Mon fil à moi, c’est lui. Il y a une semaine, j’aurais juré que c’était ma famille, mes amis, mais je ne les vois plus. Il faut que ça s’arrête. À la première occasion, je vais l’aborder en lui montrant ma carte de détective privé qui n’existe pas et il acquiescera en souriant. Peut-être qu’on va se prendre dans les bras, ce sera nos retrouvailles.

 

À hauteur du Mugu Lagoon, la route 1 s’écarta de la côte. Il y avait à proximité une base militaire de celles où Stein aurait pu atterrir dans les années soixante. Sur sa droite, de larges champs s’étendaient. Au bout, des machines ressemblant à des insectes d’acier parcouraient les bandes de terre pour y puiser on ne savait quoi. Selon son père, la nation tirait sa force de l’agriculture bien plus que de l’armée et de ses batteries de missiles, un vrai coco, le papa, un coco qui croupissait parmi les richards dans son bungalow de luxe. Les autres, tous les autres, lui revinrent à l’esprit dans la foulée, familiers et étrangers à la fois : sa mère, Alex, Johnson le rouquin, Gomez, Luigi, le DRH. Malgré la distance, ils lui paraissaient plus intimes, la vie savait modifier la focale de ses créatures. Sans doute ne comprenaient-ils pas son évasion, ni l’effraction. Pourquoi diable Daniel avait-il braqué un hangar ? Pour se venger d’un employeur qui en avait oublié l’existence ? Lui en était certain, son héritage finirait par éclater au grand jour, la LACMTA et sa réforme par terre, l’idiot qui le suivait n’y pourrait rien.

À l’entrée de la ville de Ventura, l’Impala bifurqua sur la droite pour prendre la route 33. Bientôt, passé la municipalité d’Ojai, elle n’aurait plus qu’une voie. En face, de larges semi-remorques se succédaient à intervalles réguliers. Sans eux et leurs marchandises, tout finirait par crever. Sauf dans la forêt, peut-être, où l’on pouvait manger le vert et le boire. Le conducteur tentait de se rassurer. Qu’allait-il trouver là-bas ? La forêt acceptera-t-elle sa métamorphose ? Déjà, le visage de son vieux père ne poussait plus sous le sien. Sur le bas-côté, aucun auto-stoppeur, peut-être ne parlera-t-il jamais plus. De toute façon, ses mots n’atteignaient pas leur cible, ils s’élevaient en poussière au-dessus des phrases. Naïvement, il avait longtemps cru que les hommes et les femmes fardés s’exprimant devant les caméras, portant des habits qu’ils n’avaient pas achetés, croyaient à ce qu’ils affirmaient. Le monde appartenait à ceux qui souriaient, il l’avait compris le jour où il avait vu une vedette de la télévision entrer dans une supérette. D’autres femmes qu’elle possédaient les bottes de cuir et la robe qu’elle arborait ce jour-là, d’autres encore possédaient ce grand corps svelte et ces longs cheveux blonds, lui-même aurait peut-être été capable de lire assis à un bureau factice une sélection des nouvelles du jour, mais personne d’autre ne pouvait le faire en souriant de cette manière. À cet instant-là, en rejoignant les autres clients faisant la queue à la caisse, le visage de la présentatrice signifiait au reste du monde qu’il n’y aurait pas ce jour-là d’apocalypse d’aucune sorte, qu’aucune maladie ne viendrait les frapper, qu’aucune autre époque et lieu ne méritaient d’y vivre. Dans cette boutique aux couleurs criardes et au sol de béton gris, la dame à la démarche souple les avait littéralement sauvés en posant ses yeux bleus sur eux. Sa bouche à la denture impeccablement alignée l’avait absous, lui aussi. Quand son tour de payer arriverait, ses mots sonneraient dans l’air comme les pneus d’une voiture écrasant le gravier des villas retirées sur les collines. À l’ombre des cyprès et des pins parasols, ses mots devaient avoir la couleur éblouissante de l’or.

 

Il a garé son Impala sur le parking d’un vaste chalet de bord de route. Apparemment, l’Ojai Deer Lodge fondé en 1932 fait office de restaurant et de salle de concert. À l’intérieur, derrière un large comptoir de bois, une jeune fille aux cheveux longs assure en nous servant des cafés que nous ne trouverons rien d’autre ouvert au cours des soixante-dix prochains kilomètres. On n’y voit presque rien, seul un vieux piano blanc au bois jauni patiente au fond, ce doit être agréable de l’écouter à la lisière d’un monde sans musique. Nous voilà enfin tous les deux accoudés à un comptoir au bout de tout, il est là, maigre et flottant dans sa chemise, le regard vissé en face. Trois mètres nous séparent, c’est le bon moment. Sa monture, un inconnu commencerait à coup sûr par ça.

 

– Dites-moi, vous roulez dans un sacré bolide, elle a bien quarante ans passés, votre voiture…

– Oui, elle est de 1976.

– Elle doit coûter une fortune, non ?

– Pas à l’achat en tout cas. Il faut juste l’entretenir.

– Et l’assurance ? Il doit y avoir des polices spécifiques pour un modèle pareil…

– Pas si vous ne l’assurez pas parce que vous savez que vous n’aurez pas d’accident.

– Ah… Je n’avais pas pensé à cette option, et pourtant je suis dans les assurances. En fait, si tout le monde fait comme vous, on sera ruinés !

– Ça ne me paraît pas être une si mauvaise idée. Elle vous plaît tant que ça, la Chevrolet ?

– Oh, moi, c’est surtout les gens à l’intérieur des machines qui m’intéressent. La part humaine, pas la mécanique.

– Les hommes aussi, c’est de la mécanique. Ils obéissent à la gravité, à la pesanteur, à toutes sortes de lois. On l’oublie puis, un jour, on finit par le comprendre, croyez-moi.

– Si je suis votre raisonnement, vous seriez de la même lignée que votre Impala tandis que moi, avec ma pauvre Lexus…

– Exactement. Voyez, nous aussi, on refroidit nos organes et on fait le plein avant de reprendre la route, c’est pareil. D’ailleurs, je vais vous laisser, je ne suis pas tout à fait arrivé.

 

*

 

À sa grande surprise, dès les premiers kilomètres serpentant au creux de la vallée, les montagnes apparurent grises et poussiéreuses, immenses monticules recouverts de serpents tordus. Des arbres, il ne restait plus que ces grimaces noires sculptées sur la cendre. Plus la Chevrolet montait, plus le cauchemar prenait de l’ampleur. La jeune fille du chalet et l’abruti à lunettes n’avaient rien dit, toute la région devait être au courant, les incendies avaient dû faire la une des journaux. De temps à autre, un véhicule tout-terrain du parc national patientait sur le bas-côté. Au détour d’un virage, certaines portions du paysage s’offraient, recouvertes de poudre violette, un dieu farceur avait repeint les monticules dénudés avec un produit empêchant que le feu reprenne. Daniel avait espéré la mousse, les fougères, les feuilles de toutes sortes, les écorces, les insectes et il progressait au milieu d’un paysage d’avant-garde, dans une Californie d’après la catastrophe. Cela continuait de l’autre côté des premiers sommets, la forêt ensevelie ne cessait de s’étendre, il n’y avait plus d’automne, le temps s’était arrêté. Ça lui faisait mal mais ce paysage était d’une étrange beauté.

 

Stein a répondu comme si de rien n’était, comme s’il m’avait repéré depuis le premier jour. De toute façon, ça n’a plus aucune importance. Le temps de finir mon café, je lui laisse quelques minutes d’avance. La voilà, sa porte de sortie. Son père, c’était la littérature russe, paraît-il, sa mère, l’autre côté de la fenêtre de la cuisine. Une seule route traverse Los Padres, nous allons franchir ensemble cette nouvelle vallée de la Mort, lui devant, moi derrière avec cet élastique invisible qui nous relie encore. En fait, on n’a jamais quitté le roman de James M. Cain. Lui, dès la première page, face à la maison blanche du 6301 Quebec Drive à Hollywood, il avait pressenti la fin de toutes choses, il avait tout compris. « Voilà comment j’ai atterri dans cette Maison de la Mort, celle dont vous avez entendu parler dans les journaux. La première fois que je l’ai vue, elle n’avait pas l’air d’une Maison de la Mort. » Quelle simplicité, quelle prescience ! Moi, je me suis trompé sur tout. J’ai longtemps cru que Stein rempilerait, qu’il suivrait sa destinée d’employé. Comme tout le monde, j’ai voulu voir ce qui m’arrangeait. Surtout, j’ai cru à la carotte, au million. On finit tous trompés par notre part de fiction.

 

Plus tard, bien plus loin, au creux d’une vallée, apparut le chemin de traverse à une centaine de mètres sur le côté gauche de la route, c’était là que Daniel Stein allait fausser compagnie au reste du monde. L’Impala entra dans l’immense chaudron éteint. Autrefois, l’herbe avait dû envahir la voie et de larges branches sortir de la masse des arbres, peut-être se rejoignaient-elles même pour sceller l’ensemble. L’issue rêvée avait changé de peau mais Stein s’en moquait, il était heureux. Heureux malgré l’apocalypse. La forêt avait toujours porté en elle ce territoire de cendres. La verdeur, il la percevait parmi ces restes, dépôts et dépouilles. À force d’évoluer dans ce majestueux abandon, d’en contempler les formes pulvérisées montant au ciel, il ne fit plus la différence. Avant le feu, le vert contenait ce suaire comme les cadavres d’arbres noircis, tordus, farcis, pouilleux, en portaient les fruits à venir. Chaque adulte recelait en lui la fin du monde, lui voyait à travers les choses, à présent. Clairement. Définitivement. En grandissant, on brûlait l’univers car on brûlait l’enfant que l’on cessait d’être.

 

Surprise par l’instabilité du sol, la Chevrolet avançait en maugréant, son pilote essayait de ne pas penser aux gravillons éraflant le bas de caisse. Son arrivée donnait vie à la vallée. Si certains oiseaux, faucons, condors aux ailes miraculeuses peut-être, patrouillaient dans le ciel, ils verraient de loin son épaisse fumée. Et surtout, si l’individu à lunettes, l’ombre, le double, le suivait encore, son boulot n’aura jamais été si facile. Qu’il vienne, l’espion, qu’il sorte de sa planque et le rejoigne, qu’il suive la poussière. La cendre entrait partout. Sur ses habits, ses chaussures, ses doigts et ses cheveux, le gris commençait à coller, il était l’homme gris, l’homme poussière. Le poisson était mort, il fallait chanter. Vu d’en haut, Stein devait ressembler à une avalanche, il était à nouveau l’Indien, il était la montagne, il était le chauffeur sacrilège, le kidnappeur, le voleur de papiers blancs, il était ce lent et doux déluge qui allait s’écraser entre les deux immenses masses de poussière dressées.

Au bout d’une vingtaine de minutes, le chemin se fit trop étroit, le vieil Indien de la cité, le chercheur d’or coupa le contact et sortit. Pour la première fois depuis longtemps, l’étrange saveur du gaz d’échappement avait fait son apparition. Il aimait cette odeur pourpre, c’était sa petite invasion. Tout autour, le paysage vide en décuplait les forces. Dans le coffre, Stein prit un sac à dos, son fameux butin dormait là, ces documents couverts de lettres dactylographiées, de chiffres et de coups de tampon, vieux reste de bombe à retardement. Le suiveur pourrait s’en donner à cœur joie si jamais il avait le courage de s’extraire de son véhicule et d’achever leur étrange tango en ces lieux. Dans le sac, un petit bout de bande magnétique se baladait, un qu’il avait découpé au hasard sans savoir quels mots il renfermait. La clef resterait sur le contact, l’Impala était à prendre.

De tous les côtés, le squelette de la forêt s’étendait, elle l’accueillit volontiers, lui qu’aucun poisson n’asphyxiait plus, heureux enfin, lui qui n’avait noyé personne, si ce n’est le souvenir de ce qu’il avait été. La cendre s’élevait déjà dans l’air, elle ne resterait pas. Au loin dans la vallée, les frondaisons éblouies par le soleil du matin grossissaient à nouveau. En le saisissant, les millions de particules de lumière effacèrent la poussière et lui ouvrirent grand les yeux. À mesure que le promeneur progressait, un immense plaisir s’empara de lui, le monde allait ressembler à cela désormais, tout serait lumineux. Dans l’air, il crut même distinguer une vieille chanson, la barcarolle que jouait la camionnette du vendeur de glaces patrouillant dans sa ville natale, diling ding dilong ding diling dilong, peut-être retombait-il déjà en enfance, le chemin fuyait devant lui, il n’avait qu’à le suivre.

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Le contrat liant la LACMTA à son assureur actuel arrivant à terme, la Pacific All Risk Insurance a été sollicitée dans la perspective d’assurer l’ensemble de ses chauffeurs de bus. C’est dans ce cadre que je vous adresse la conclusion de la procédure concernant le cas Daniel Stein, premier salarié choisi par l’entreprise de transports, un des plus gros employeurs de Los Angeles avec neuf mille salariés, pour expérimenter la réforme la plus importante de son histoire. Il s’agit d’une refonte de son organisation devant mettre fin à la sanctuarisation des postes en transférant, en particulier, les chauffeurs les plus anciens en équipe de nuit.

Après plusieurs jours de filature, d’entretiens et d’analyse de documents, il apparaît que Daniel Stein a abandonné son poste et disparu. Et ce, avant même le terme de notre semaine d’observation. Selon toute vraisemblance, il a quitté son domicile mercredi 2 novembre, lieu qui ne présente aucun signe de désordre ni de départ précipité. Ni la serrure principale de la porte ni les verrous additionnels n’étaient fermés lors de notre visite. Dans l’unique chambre à coucher, une blouse ainsi qu’une paire de chaussures, trop grandes pour lui, reposaient sur le lit sans que nous puissions en tirer de conclusion.

Sur la table du salon, nous avons trouvé un enregistreur à bande relié à un microphone. Sur une étagère située à proximité, dix-sept boîtes renfermaient des bandes magnétiques. Il y a fort à parier que M. Daniel Stein s’est enregistré et que ses propos, une fois retranscrits, pourraient nous éclairer sur les raisons de son absence, en particulier ceux de la dernière bande. La maison ne contenait aucune arme à feu et son propriétaire n’était pas titulaire d’un permis. À l’extérieur, nous avons fait la constatation suivante : son véhicule, une Chevrolet Impala Custom Coupé, année 1976, était absent. Il s’agit d’un modèle très rare, d’une grande valeur, comme nous l’a indiqué le dénommé Luigi Lopez, son garagiste.

L’entretien avec Alexandra Thompson, divorcée de Daniel Stein après dix ans de mariage, apporte quelques éléments de réponse quant à l’absence soudaine du sujet. Après une décennie sans nouvelles, il lui a rendu visite le 1 novembre dernier sans s’être annoncé au préalable. Selon ses dires, il est er

apparu « très troublé », évoquant un « prochain départ » sans en préciser la nature. Cependant, elle n’a émis aucune hypothèse valable sur le lieu où il pourrait actuellement se trouver.

De leur côté, les collègues du sujet estiment son transfert en équipe de nuit totalement injustifié et y voient une forme de punition. En effet, au gré des entretiens, il est apparu que Daniel Stein était considéré comme un chauffeur modèle, aux états de service exemplaires. C’est d’ailleurs à ce titre qu’il travaillait sur la ligne 2, la plus « enviable » du réseau. L’intéressé lui-même ne comprenait pas sa rétrogradation et pourquoi il avait été, en sus, choisi en premier. Toutefois, il n’a pas indiqué son intention de refuser le changement d’affectation. Il était selon ses collègues « encore sous le choc bien qu’il ne le montre pas ». Tous s’accordent à dire que cette affectation constitue la seule explication possible à sa disparition. Aucun n’a, par ailleurs, confirmé les soupçons de trouble mental à son égard.

Il convient de noter que le service de la LACMTA l’ayant informé de son transfert a apporté très peu de précisions sur le déroulement de l’entretien. Or il s’agissait d’une annonce capitale. À l’évidence, l’entreprise cherche à en minimiser l’effet. Il est également difficilement concevable que celle-ci ait ignoré que Daniel Stein avait fait par le passé l’objet d’un suivi psychologique approfondi de la part de ses services. En toute hypothèse – celle de l’oubli du passif de Stein ou de sa transgression –, la gestion de son transfert en équipe de nuit est désastreuse. Enfin, tout au long de notre enquête, nous avons été confrontés à une difficulté majeure : l’absence d’appareil électronique appartenant au disparu. Sans téléphone portable, tablette, ordinateur ni présence sur les réseaux sociaux, il a été très difficile de suivre les agissements, les impressions ou déplacements du sujet.

L’ensemble de ces informations et entretiens, développés dans les annexes ci-jointes, nous permet d’apporter la conclusion suivante : la LACMTA n’est pas en mesure d’accompagner efficacement ses salariés dans cette réforme et eux ne seront pas capables d’en gérer sereinement les conséquences. En assurant la totalité des chauffeurs, notre groupe prendrait le risque de payer d’importantes primes pour les salariés ne supportant pas cette mobilité soudaine. Et ce, dans une entreprise où tous les conducteurs sont protégés par un syndicat qui peut aisément organiser un boycott de la nouvelle directive. En un mot, cette réorganisation présente un risque important pour la stabilité de l’entreprise de transport. Dans ces conditions, notre groupe n’a pas intérêt à prendre en charge des salariés destinés à devenir plus fragiles et in fine plus coûteux.

Concernant Daniel Stein, il n’existe pas à ce stade de preuve ni d’élément objectif suffisamment probant pour que son absence soit qualifiée de « disparition inquiétante ». Si, à l’évidence, l’intéressé a abandonné son poste et n’a pas, à ce jour, réintégré son domicile, les services de police ne l’ont pas ajouté au fichier des personnes recherchées. En l’état, nous suggérons que cette défaillance soit qualifiée de « disparition simple » dans le rapport officiel qui sera communiqué à la LACMTA. En effet, si sa famille ou ses rares proches apprenaient l’existence de notre investigation à son sujet, ils pourraient engager des poursuites à l’encontre de la Pacific All Risk Insurance en arguant du fait que notre travail a aggravé le stress provoqué par l’annonce du transfert. Dans l’attente de votre retour sur les conclusions exposées ici, veuillez recevoir l’expression de mes salutations distinguées.

 

Compte-rendu d’enquête de personnalité rédigé par Jonathan Harris, agent d’assurances à la Pacific All Risk Insurance, daté du 8 novembre 2017.

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