La Fortune des Rougon

Émile Zola · Chapitre 7 sur 8 · partie 1/4

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La Fortune des Rougon

Chapitre VI

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

 

 

Rougon, vers cinq heures du matin, osa enfin sortir de chez sa mère. La vieille s’était endormie sur une chaise. Il s’aventura doucement jusqu’au bout de l’impasse Saint-Mittre. Pas un bruit, pas une ombre. Il poussa jusqu’à la porte de Rome. Le trou de la porte, ouverte à deux battants, béante, s’enfonçait dans le noir de la ville endormie. Plassans dormait à poings fermés, sans paraître se douter de l’imprudence énorme qu’il commettait en dormant ainsi les portes ouvertes. On eût dit une cité morte. Rougon, prenant confiance, s’engagea dans la rue de Nice. Il surveillait de loin les coins des ruelles ; il frissonnait, à chaque creux de porte, croyant toujours voir une bande d’insurgés lui sauter aux épaules. Mais il arriva au cours Sau-vaire sans mésaventure. Décidément, les insurgés s’étaient éva-nouis dans les ténèbres, comme un cauchemar.

Alors Pierre s’arrêta un instant sur le trottoir désert. Il poussa un gros soupir de soulagement et de triomphe. Ces gueux de républicains lui abandonnaient donc Plassans. La ville lui appartenait, à cette heure : elle dormait comme une sotte ; elle était là, noire et paisible, muette et confiante, et il n’avait qu’à étendre la main pour la prendre. Cette courte halte, ce re-gard d’homme supérieur jeté sur le sommeil de toute une sous-préfecture, lui causèrent des jouissances ineffables. Il resta là, croisant les bras, prenant, seul dans la nuit, une pose de grand capitaine à la veille d’une victoire. Au loin, il n’entendait que le chant des fontaines du cours, dont les filets d’eau sonores tom-baient dans les bassins.

Puis des inquiétudes lui vinrent. Si, par malheur, on avait fait l’Empire sans lui ! si les Sicardot, les Garçonnet, les Peirotte,

– 257 – au lieu d’être arrêtés et emmenés par la bande insurrectionnelle, l’avaient jetée tout entière dans les prisons de la ville ! Il eut une sueur froide, il se remit en marche, espérant que Félicité lui donnerait des renseignements exacts. Il avançait plus rapide-ment, filant le long des maisons de la rue de la Banne, lorsqu’un spectacle étrange, qu’il aperçut en levant la tête, le cloua net sur le pavé. Une des fenêtres du salon jaune était vivement éclairée, et, dans la lueur, une forme noire qu’il reconnut pour être sa femme, se penchait, agitait les bras d’une façon désespérée. Il s’interrogeait, ne comprenait pas, effrayé, lorsqu’un objet dur vint rebondir sur le trottoir, à ses pieds. Félicité lui jetait la clef du hangar, où il avait caché une réserve de fusils. Cette clef si-gnifiait clairement qu’il fallait prendre les armes. Il rebroussa chemin, ne s’expliquant pas pourquoi sa femme l’avait empêché de monter, s’imaginant des choses terribles.

Il alla droit chez Roudier, qu’il trouva debout, prêt à mar-cher, mais dans une ignorance complète des événements de la nuit. Roudier demeurait à l’extrémité de la ville neuve, au fond d’un désert où le passage des insurgés n’avait envoyé aucun écho. Pierre lui proposa d’aller chercher Granoux, dont la mai-son faisait un angle de la place des Récollets, et sous les fenêtres duquel la bande avait dû passer. La bonne du conseiller munici-pal parlementa longtemps avant de les introduire, et ils enten-daient la voix tremblante du pauvre homme, qui criait du pre-mier étage :

« N’ouvrez pas, Catherine ! les rues sont infestées de bri-gands. »

Il était dans sa chambre à coucher, sans lumière. Quand il reconnut ses deux bons amis, il fut soulagé ; mais il ne voulut pas que la bonne apportât une lampe, de peur que la clarté ne lui attirât quelque balle. Il semblait croire que la ville était en-core pleine d’insurgés. Renversé sur un fauteuil, près de la fe-nêtre, en caleçon et la tête enveloppée d’un foulard, il geignait :

 

– 258 –

« Ah ! mes amis, si vous saviez !… J’ai essayé de me cou-cher ; mais ils faisaient un tapage ! Alors je me suis jeté dans ce fauteuil. J’ai tout vu, tout. Des figures atroces, une bande de forçats échappés. Puis ils ont repassé ; ils entraînaient le brave commandant Sicardot, le digne M. Garçonnet, le directeur des postes, tous ces messieurs, en poussant des cris de canni-bales !… »

Rougon eut une joie chaude. Il fit répéter à Granoux qu’il avait bien vu le maire et les autres au milieu de ces brigands.

« Quand je vous le dis ! pleurait le bonhomme ; j’étais der-rière ma persienne… C’est comme M. Peirotte, ils sont venus l’arrêter ; je l’ai entendu qui disait, en passant sous ma fenêtre : « Messieurs, ne me faites pas de mal. » Ils devaient le martyri-ser… C’est une honte, une honte… »

Roudier calma Granoux en lui affirmant que la ville était libre. Aussi le digne homme fut-il pris d’une belle ardeur guer-rière, lorsque Pierre lui apprit qu’il venait le chercher pour sau-ver Plassans. Les trois sauveurs délibérèrent. Ils résolurent d’aller éveiller chacun leurs amis et de leur donner rendez-vous dans le hangar, l’arsenal secret de la réaction. Rougon songeait toujours aux grands gestes de Félicité, flairant un péril quelque part. Granoux, assurément le plus bête des trois, fut le premier à trouver qu’il devait être resté des républicains dans la ville. Ce fut un trait de lumière, et Rougon, avec un pressentiment qui ne le trompa pas, se dit en lui-même :

« Il y a du Macquart là-dessous. »

Au bout d’une heure, ils se retrouvèrent dans le hangar, si-tué au fond d’un quartier perdu. Ils étaient allés discrètement, de porte en porte, étouffant le bruit des sonnettes et des mar-teaux, racolant le plus d’hommes possible. Mais ils n’avaient pu en réunir qu’une quarantaine, qui arrivèrent à la file, se glissant dans l’ombre, sans cravate, avec les mines blêmes et encore tout endormies de bourgeois effarés. Le hangar, loué à un tonnelier,

– 259 – se trouvait encombré de vieux cercles, de barils effondrés, qui s’entassaient dans les coins. Au milieu, les fusils étaient couchés dans trois caisses longues. Un rat de cave, posé sur une pièce de bois, éclairait cette scène étrange d’une lueur de veilleuse qui vacillait. Quand Rougon eut retiré les couvercles des trois caisses, ce fut un spectacle d’un sinistre grotesque. Au-dessus des fusils, dont les canons luisaient, bleuâtres et comme phos-phorescents, des cous s’allongeaient, des têtes se penchaient avec une sorte d’horreur secrète, tandis que, sur les murs, la clarté jaune du rat de cave dessinait l’ombre de nez énormes et de mèches de cheveux roidies.

Cependant la bande réactionnaire se compta, et, devant son petit nombre, elle eut une hésitation. On n’était que trente-neuf, on allait pour sûr se faire massacrer ; un père de famille parla de ses enfants ; d’autres, sans alléguer de prétexte, se diri-gèrent vers la porte. Mais deux conjurés arrivèrent encore ; ceux-là demeuraient sur la place de l’Hôtel-de-Ville, ils savaient qu’il restait, à la mairie, au plus une vingtaine de républicains. On délibéra de nouveau. Quarante et un contre vingt parut un chiffre possible. La distribution des armes se fit au milieu d’un petit frémissement. C’était Rougon qui puisait dans les caisses, et chacun, en recevant son fusil, dont le canon, par cette nuit de décembre, était glacé, sentait un grand froid le pénétrer et le ge-ler jusqu’aux entrailles. Les ombres, sur les murs, prirent des attitudes bizarres de conscrits embarrassés, écartant leurs dix doigts. Pierre referma les caisses avec regret ; il laissait là cent neuf fusils qu’il aurait distribués de bon cœur ; ensuite il passa au partage des cartouches. Il y en avait, au fond de la remise, deux grands tonneaux, pleins jusqu’aux bords, de quoi défendre Plassans contre une armée. Et, comme ce coin n’était pas éclai-ré, et qu’un de ces messieurs apportait le rat de cave, un autre des conjurés – c’était un gros charcutier qui avait des poings de géant – se fâcha, disant qu’il n’était pas du tout prudent d’approcher ainsi la lumière. On l’approuva fort. Les cartouches furent distribuées en pleine obscurité. Ils s’en emplirent les poches à les faire crever. Puis, quand ils furent prêts, quand ils

– 260 – eurent chargé leurs armes avec des précautions infinies, ils res-tèrent là un instant, à se regarder d’un air louche, en échangeant des regards où de la cruauté lâche luisait dans de la bêtise.

Dans les rues, ils s’avancèrent le long des maisons, muets, sur une seule file, comme des sauvages qui partent pour la guerre. Rougon avait tenu à honneur de marcher en tête ; l’heure était venue où il devait payer de sa personne, s’il voulait le succès de ses plans ; il avait des gouttes de sueur au front, malgré le froid, mais il gardait une allure très martiale. Derrière lui, venaient immédiatement Roudier et Granoux. À deux re-prises, la colonne s’arrêta net ; elle avait cru entendre des bruits lointains de bataille ; ce n’était que les petits plats à barbe de cuivre, pendus par des chaînettes, qui servent d’enseigne aux perruquiers du Midi, et que des souffles de vent agitaient. Après chaque halte, les sauveurs de Plassans reprenaient leur marche prudente dans le noir, avec leur allure de héros effarouchés. Ils arrivèrent ainsi sur la place de l’Hôtel-de-Ville. Là, ils se grou-pèrent autour de Rougon, délibérant une fois de plus. En face d’eux, sur la façade noire de la mairie, une seule fenêtre était éclairée. Il était près de sept heures, le jour allait paraître.

Après dix bonnes minutes de discussion, il fut décidé qu’on avancerait jusqu’à la porte, pour voir ce que signifiait cette ombre et ce silence inquiétants. La porte était entrouverte. Un des conjurés passa la tête et la retira vivement, disant qu’il y avait, sous le porche, un homme assis contre le mur, avec un fu-sil entre les jambes, et qui dormait. Rougon, voyant qu’il pou-vait débuter par un exploit, entra le premier, s’empara de l’homme et le maintint, pendant que Roudier le bâillonnait. Ce premier succès, remporté dans le silence, encouragea singuliè-rement la petite troupe, qui avait rêvé une fusillade très meur-trière. Et Rougon faisait des signes impérieux pour que la joie de ses soldats n’éclatât pas trop bruyamment.

Ils continuèrent à avancer sur la pointe des pieds. Puis, à gauche, dans le poste de police qui se trouvait là, ils aperçurent

– 261 – une quinzaine d’hommes couchés sur un lit de camp, ronflant dans la lueur mourante d’une lanterne accrochée au mur. Rou-gon, qui décidément devenait un grand général, laissa devant le poste la moitié de ses hommes, avec l’ordre de ne pas réveiller les dormeurs, mais de les tenir en respect et de les faire prison-niers, s’ils bougeaient. Ce qui l’inquiétait, c’était cette fenêtre éclairée qu’ils avaient vue de la place ; il flairait toujours Mac-quart dans l’affaire, et comme il sentait qu’il fallait d’abord s’emparer de ceux qui veillaient en haut, il n’était pas fâché d’opérer par surprise, avant que le bruit d’une lutte les fît se barricader. Il monta doucement, suivi des vingt héros dont il disposait encore. Roudier commandait le détachement resté dans la cour.

Macquart, en effet, se carrait en haut, dans le cabinet du maire, assis dans son fauteuil, les coudes sur son bureau. Après le départ des insurgés, avec cette belle confiance d’un homme d’esprit grossier, tout à son idée fixe et tout à sa victoire, il s’était dit qu’il était le maître de Plassans et qu’il allait s’y con-duire en triomphateur. Pour lui, cette bande de trois mille hommes qui venait de traverser la ville était une armée invin-cible, dont le voisinage suffirait pour tenir ses bourgeois humbles et dociles sous sa main. Les insurgés avaient enfermé les gendarmes dans leur caserne, la garde nationale se trouvait démembrée, le quartier noble devait crever de peur, les rentiers de la ville neuve n’avaient certainement jamais touché un fusil de leur vie. Pas d’armes, d’ailleurs, pas plus que de soldats. Il ne prit seulement pas la précaution de faire fermer les portes, et tandis que ses hommes poussaient la confiance plus loin encore, jusqu’à s’endormir, il attendait tranquillement le jour qui allait, pensait-il, amener et grouper autour de lui tous les républicains du pays.

Déjà il songeait aux grandes mesures révolutionnaires : la nomination d’une Commune dont il serait le chef, l’emprisonnement des mauvais patriotes et surtout des gens qui lui déplaisaient. La pensée des Rougon vaincus, du salon jaune

– 262 – désert, de toute cette clique lui demandant grâce, le plongeait dans une douce joie. Pour prendre patience, il avait résolu d’adresser une proclamation aux habitants de Plassans. Ils s’étaient mis quatre pour rédiger cette affiche. Quand elle fut terminée, Macquart, prenant une pose digne dans le fauteuil du maire, se la fit lire, avant de l’envoyer à l’imprimerie de l’Indépendant, sur le civisme de laquelle il comptait. Un des ré-dacteurs commençait avec emphase : « Habitants de Plassans, l’heure de l’indépendance a sonné, le règne de la justice est ve-nu… » lorsqu’un bruit se fit entendre à la porte du cabinet, qui s’ouvrait lentement.

« C’est toi, Cassoute ? » demanda Macquart en interrom-pant la lecture.

On ne répondit pas ; la porte s’ouvrait toujours.

« Entre donc ! reprit-il avec impatience. Mon brigand de frère est chez lui ? »

Alors, brusquement, les deux battants de la porte, poussés avec violence, claquèrent contre les murs, et un flot d’hommes armés, au milieu desquels marchait Rougon, très rouge, les yeux hors des orbites, envahirent le cabinet en brandissant leurs fu-sils comme des bâtons.

« Ah ! les canailles, ils ont des armes ! » hurla Macquart.

Il voulut prendre une paire de pistolets posés sur le bu-reau ; mais il avait déjà cinq hommes à la gorge qui le mainte-naient. Les quatre rédacteurs de la proclamation luttèrent un instant. Il y eut des poussées, des trépignements sourds, des bruits de chute. Les combattants étaient singulièrement embar-rassés par leurs fusils, qui ne leur servaient à rien, et qu’ils ne voulaient pas lâcher. Dans la lutte, celui de Rougon, qu’un in-surgé cherchait à lui arracher, partit tout seul, avec une détona-tion épouvantable, en emplissant le cabinet de fumée ; la balle alla briser une superbe glace, montant de la cheminée au pla-

– 263 – fond, et qui avait la réputation d’être une des plus belles glaces de la ville. Ce coup de feu, tiré on ne savait pourquoi, assourdit tout le monde et mit fin à la bataille.

Alors, pendant que ces messieurs soufflaient, on entendit trois détonations qui venaient de la cour. Granoux courut à une des fenêtres du cabinet. Les visages s’allongèrent, et tous, pen-chés anxieusement, attendirent, peu soucieux d’avoir à recom-mencer la lutte avec les hommes du poste, qu’ils avaient oubliés dans leur victoire. Mais la voix de Roudier cria que tout allait bien. Granoux referma la fenêtre, rayonnant. La vérité était que le coup de feu de Rougon avait réveillé les dormeurs ; ils s’étaient rendus, voyant toute résistance impossible. Seulement, dans la hâte aveugle qu’ils avaient d’en finir, trois des hommes de Roudier avaient déchargé leurs armes en l’air, comme pour répondre à la détonation d’en haut, sans bien savoir ce qu’ils faisaient. Il y a de ces moments où les fusils partent d’eux-mêmes dans les mains des poltrons.

Cependant Rougon fit lier solidement les poings de Mac-quart avec les embrasses des grands rideaux verts du cabinet. Celui-ci ricanait, pleurant de rage.

« C’est cela, allez toujours… balbutiait-il. Ce soir ou de-main, quand les autres reviendront, nous réglerons nos comptes ! »

Cette allusion à la bande insurrectionnelle fit passer un frisson dans le dos des vainqueurs. Rougon surtout éprouva un léger étranglement. Son frère, qui était exaspéré d’avoir été sur-pris comme un enfant par ces bourgeois effarés, qu’il traitait d’abominables pékins, à titre d’ancien soldat, le regardait, le bravait avec des yeux luisants de haine.

« Ah ! j’en sais de belles, j’en sais de belles ! reprit-il sans le quitter du regard. Envoyez-moi donc un peu devant la cour d’assises pour que je raconte aux juges des histoires qui feront rire. »

– 264 –

Rougon devint blême. Il eut une peur atroce que Macquart ne parlât et ne le perdît dans l’estime des messieurs qui ve-naient de l’aider à sauver Plassans. D’ailleurs, ces messieurs, tout ahuris de la rencontre dramatique des deux frères, s’étaient retirés dans un coin du cabinet, en voyant qu’une explication orageuse allait avoir lieu. Rougon prit une décision héroïque. Il s’avança vers le groupe et dit d’un ton très noble :

« Nous garderons cet homme ici. Quand il aura réfléchi à sa situation, il pourra nous donner des renseignements utiles. »

Puis, d’une voix encore plus digne :

« J’accomplirai mon devoir, messieurs. J’ai juré de sauver la ville de l’anarchie, et je la sauverai, dussé-je être le bourreau de mon plus proche parent. »

On eût dit un vieux Romain sacrifiant sa famille sur l’autel de la patrie. Granoux, très ému, vint lui serrer la main d’un air larmoyant qui signifiait : « Je vous comprends, vous êtes su-blime ! » Il lui rendit ensuite le service d’emmener tout le monde, sous le prétexte de conduire dans la cour les quatre pri-sonniers qui étaient là.

Quand Pierre fut seul avec son frère, il sentit tout son aplomb lui revenir. Il reprit :

« Vous ne m’attendiez guère, n’est-ce pas ? Je comprends maintenant : vous deviez avoir dressé quelque guet-apens chez moi. Malheureux ! voyez où vous ont conduit vos vices et vos désordres ! »

Macquart haussa les épaules.

« Tenez, répondit-il, fichez-moi la paix. Vous êtes un vieux coquin. Rira bien qui rira le dernier. »

Rougon, qui n’avait pas de plan arrêté à son égard, le pous-sa dans un cabinet de toilette où M. Garçonnet venait se reposer parfois. Ce cabinet, éclairé par en haut, n’avait d’autre issue que

– 265 – la porte d’entrée. Il était meublé de quelques fauteuils, d’un di-van et d’un lavabo de marbre. Pierre ferma la porte à double tour, après avoir délié à moitié les mains de son frère. On en-tendit ce dernier se jeter sur le divan, et il entonna le Ça ira ! d’une voix formidable, comme pour se bercer.

Rougon, seul enfin, s’assit à son tour dans le fauteuil du maire. Il poussa un soupir, il s’essuya le front. Que la conquête de la fortune et des honneurs était rude ! Enfin, il touchait au but, il sentait le fauteuil moelleux s’enfoncer sous lui, il caressait de la main, d’un geste machinal, le bureau d’acajou, qu’il trou-vait soyeux et délicat comme la peau d’une jolie femme. Et il se carra davantage, il prit la pose digne que Macquart avait un ins-tant auparavant, en écoutant la lecture de la proclamation. Au-tour de lui, le silence du cabinet lui semblait prendre une gravité religieuse qui lui pénétrait l’âme d’une divine volupté. Il n’était pas jusqu’à l’odeur de poussière et de vieux papiers, traînant dans les coins, qui ne montât comme un encens à ses narines dilatées. Cette pièce, aux tentures fanées, puant les affaires étroites, les soucis misérables d’une municipalité de troisième ordre, était un temple dont il devenait le dieu. Il entrait dans quelque chose de sacré. Lui qui, au fond, n’aimait pas les prêtres, il se rappela l’émotion délicieuse de sa première com-munion quand il avait cru avaler Jésus.

Mais, dans son ravissement, il éprouvait de petits soubre-sauts nerveux, à chaque éclat de voix de Macquart. Les mots d’aristocrate, de lanterne, les menaces de pendaison, lui arri-vaient par souffles violents à travers la porte, et coupaient d’une façon désagréable son rêve triomphant. Toujours cet homme ! Et son rêve, qui lui montrait Plassans à ses pieds, s’achevait par la vision brusque de la cour d’assises, des juges, des jurés et du public, écoutant les révélations honteuses de Macquart, l’histoire des cinquante mille francs et les autres ; ou bien, tout en goûtant la mollesse du fauteuil de M. Garçonnet, il se voyait tout d’un coup pendu à une lanterne de la rue de la Banne. Qui

 

– 266 – donc le débarrasserait de ce misérable ? Enfin Antoine s’endormit. Pierre eut dix bonnes minutes d’extase pure.

Roudier et Granoux vinrent le tirer de cette béatitude. Ils arrivaient de la prison, où ils avaient conduit les insurgés. Le jour grandissait, la ville allait s’éveiller, il s’agissait de prendre un parti. Roudier déclara qu’avant tout il serait bon d’adresser une proclamation aux habitants. Pierre, justement, lisait celle que les insurgés avaient laissée sur une table.

« Mais, s’écria-t-il, voilà qui nous convient parfaitement. Il n’y a que quelques mots à changer. »

Et, en effet, un quart d’heure suffit, au bout duquel Gra-noux lut, d’une voix émue :

« Habitants de Plassans, l’heure de la résistance a sonné, le règne de l’ordre est revenu… »

Il fut décidé que l’imprimerie de la Gazette imprimerait la proclamation, et qu’on l’afficherait à tous les coins de rue.

« Maintenant, écoutez, dit Rougon, nous allons nous rendre chez moi ; pendant ce temps, M. Granoux réunira ici les membres du conseil municipal qui n’ont pas été arrêtés, et leur racontera les terribles événements de cette nuit. »

Puis il ajouta, avec majesté :

« Je suis tout prêt à accepter la responsabilité de mes actes. Si ce que j’ai déjà fait paraît un gage suffisant de mon amour de l’ordre, je consens à me mettre à la tête d’une commission mu-nicipale, jusqu’à ce que les autorités régulières puissent être ré-tablies. Mais, pour qu’on ne m’accuse pas d’ambition, je ne ren-trerai à la mairie que rappelé par les instances de mes conci-toyens. »

Granoux et Roudier se récrièrent. Plassans ne serait pas in-grat. Car enfin leur ami avait sauvé la ville. Et ils rappelèrent tout ce qu’il avait fait pour la cause de l’ordre : le salon jaune

– 267 – toujours ouvert aux amis du pouvoir, la bonne parole portée dans les trois quartiers, le dépôt d’armes dont l’idée lui apparte-nait, et surtout cette nuit mémorable, cette nuit de prudence et d’héroïsme, dans laquelle il s’était illustré à jamais. Granoux ajouta qu’il était sûr d’avance de l’admiration et de la reconnais-sance de messieurs les conseillers municipaux. Il conclut en di-sant :

« Ne bougez pas de chez vous ; je veux aller vous chercher et vous ramener en triomphe. »

Roudier dit encore qu’il comprenait, d’ailleurs, le tact, la modestie de leur ami, et qu’il l’approuvait. Personne, certes, ne songerait à l’accuser d’ambition, mais on sentirait la délicatesse qu’il mettait à ne vouloir rien être sans l’assentiment de ses con-citoyens. Cela était très digne, très noble, tout à fait grand.

Sous cette pluie d’éloges, Rougon baissait humblement la tête. Il murmurait : « Non, non, vous allez trop loin », avec de petites pâmoisons d’homme chatouillé voluptueusement. Chaque phrase du bonnetier retiré et de l’ancien marchand d’amandes, placés l’un à sa droite, l’autre à sa gauche, lui passait suavement sur la face ; et, renversé dans le fauteuil du maire, pénétré par les senteurs administratives du cabinet, il saluait à gauche, à droite, avec des allures de prince prétendant dont un coup d’État va faire un empereur.

Quand ils furent las de s’encenser, ils descendirent. Gra-noux partit à la recherche du conseil municipal. Roudier dit à Rougon d’aller en avant ; il le rejoindrait chez lui, après avoir donné les ordres nécessaires pour la garde de la mairie. Le jour grandissait. Pierre gagna la rue de la Banne, en faisant sonner militairement ses talons sur les trottoirs encore déserts. Il tenait son chapeau à la main, malgré le froid vif ; des bouffées d’orgueil lui jetaient tout le sang au visage.

Au bas de l’escalier, il trouva Cassoute. Le terrassier n’avait pas bougé, n’ayant vu rentrer personne. Il était là, sur la pre-

– 268 – mière marche, sa grosse tête entre les mains, regardant fixe-ment devant lui, avec le regard vide et l’entêtement muet d’un chien fidèle.

« Vous m’attendiez, n’est-ce pas ? lui dit Pierre, qui com-prit tout en l’apercevant. Eh bien ! allez dire à M. Macquart que je suis rentré. Demandez-le à la mairie. »

Cassoute se leva et se retira, en saluant gauchement. Il alla se faire arrêter comme un mouton, pour la grande réjouissance de Pierre, qui riait tout seul en montant l’escalier, surpris de lui-même, ayant vaguement cette pensée :

« J’ai du courage, aurais-je de l’esprit ? »

Félicité ne s’était pas couchée. Il la trouva endimanchée, avec son bonnet à rubans citron, comme une femme qui attend du monde. Elle était vainement restée à la fenêtre, elle n’avait rien entendu ; elle se mourait de curiosité.

« Eh bien ? » demanda-t-elle, en se précipitant au-devant de son mari.

Celui-ci, soufflant, entra dans le salon jaune, où elle le sui-vit, en fermant soigneusement les portes derrière elle. Il se lais-sa aller dans un fauteuil, il dit d’une voix étranglée :

« C’est fait, nous serons receveur particulier. »

Elle lui sauta au cou ; elle l’embrassa.

« Vrai ? vrai ? cria-t-elle. Mais je n’ai rien entendu. Ô mon petit homme, raconte-moi ça, raconte-moi tout. »

Elle avait quinze ans, elle se faisait chatte, elle tourbillon-nait, avec ses vols brusques de cigale ivre de lumière et de cha-leur. Et Pierre, dans l’effusion de sa victoire, vida son cœur. Il n’omit pas un détail. Il expliqua même ses projets futurs, ou-bliant que, selon lui, les femmes n’étaient bonnes à rien, et que la sienne devait tout ignorer, s’il voulait rester le maître. Félici-

– 269 – té, penchée, buvait ses paroles. Elle lui fit recommencer cer-taines parties du récit, disant qu’elle n’avait pas entendu ; en ef-fet, la joie faisait un tel vacarme dans sa tête que, par moments, elle devenait comme sourde, l’esprit perdu en pleine jouissance. Quand Pierre raconta l’affaire de la mairie, elle fut prise de rires, elle changea trois fois de fauteuil, roulant les meubles, ne pouvant tenir en place. Après quarante années d’efforts conti-nus, la fortune se laissait enfin prendre à la gorge. Elle en deve-nait folle, à ce point qu’elle oublia elle-même toute prudence.

« Hein ! c’est à moi que tu dois tout cela ! s’écria-t-elle avec une explosion de triomphe. Si je t’avais laissé agir, tu te serais fait bêtement pincer par les insurgés. Nigaud, c’était le Garçon-net, le Sicardot et les autres, qu’il fallait jeter à ces bêtes fé-roces. »

Et, montrant ses dents branlantes de vieille, elle ajouta avec un rire de gamine :

« Eh ! vive la République ! elle a fait place nette. »

Mais Pierre était devenu maussade.

« Toi, toi, murmura-t-il, tu crois toujours avoir tout prévu. C’est moi qui ai eu l’idée de me cacher. Avec cela que les femmes entendent quelque chose à la politique ! Va, ma pauvre vieille, si tu conduisais la barque, nous ferions vite naufrage. »

Félicité pinça les lèvres. Elle s’était trop avancée, elle avait oublié son rôle de bonne fée muette. Mais il lui vint une de ces rages sourdes, qu’elle éprouvait quand son mari l’écrasait de sa supériorité. Elle se promit de nouveau, lorsque l’heure serait venue, quelque vengeance exquise qui lui livrerait le bonhomme pieds et poings liés.

« Ah ! j’oubliais, reprit Rougon, M. Peirotte est de la danse. Granoux l’a vu qui se débattait entre les mains des insurgés. »

 

– 270 –

Félicité eut un tressaillement. Elle était justement à la fe-nêtre, qui regardait avec amour les croisées du receveur particu-lier. Elle venait d’éprouver le besoin de les revoir, car l’idée du triomphe se confondait en elle avec l’envie de ce bel apparte-ment, dont elle usait les meubles du regard, depuis si long-temps.

Elle se retourna, et, d’une voix étrange :

« M. Peirotte est arrêté ? » dit-elle.

Elle sourit complaisamment ; puis une vive rougeur lui marbra la face. Elle venait, au fond d’elle, de faire ce souhait brutal : « Si les insurgés pouvaient le massacrer ! » Pierre lut sans doute cette pensée dans ses yeux.

« Ma foi ! s’il attrapait quelque balle, murmura-t-il, ça ar-rangerait nos affaires… On ne serait pas obligé de le déplacer, n’est-ce pas ? et il n’y aurait rien de notre faute. »

Mais Félicité, plus nerveuse, frissonnait. Il lui semblait qu’elle venait de condamner un homme à mort. Maintenant, si M. Peirotte était tué, elle le reverrait la nuit, il viendrait lui tirer les pieds. Elle ne jeta plus sur les fenêtres d’en face que des coups d’œil sournois, pleins d’une horreur voluptueuse. Et il y eut, dès lors, dans ses jouissances, une pointe d’épouvante cri-minelle qui les rendit plus aiguës.

D’ailleurs, Pierre, le cœur vidé, voyait à présent le mauvais côté de la situation. Il parla de Macquart. Comment se débar-rasser de ce chenapan ? Mais Félicité, reprise par la fièvre du succès, s’écria :

« On ne peut pas tout faire à la fois. Nous le bâillonnerons, parbleu ! Nous trouverons bien quelque moyen… »

Elle allait et venait, rangeant les fauteuils, époussetant les dossiers. Brusquement, elle s’arrêta au milieu de la pièce et, je-tant un long regard sur le mobilier fané :

– 271 –

« Bon Dieu ! dit-elle, que c’est laid ici ! Et tout ce monde qui va venir !

– Baste ! répondit Pierre avec une superbe indifférence, nous changerons tout cela. »

Lui qui, la veille, avait un respect religieux pour les fau-teuils et le canapé, il serait monté dessus à pieds joints. Félicité, éprouvant le même dédain, alla jusqu’à bousculer un fauteuil dont une roulette manquait et qui ne lui obéissait pas assez vite.

Ce fut à ce moment que Roudier entra. Il sembla à la vieille femme qu’il était d’une bien plus grande politesse. Les « mon-sieur », les « madame » roulaient, avec une musique délicieuse. D’ailleurs, les habitués arrivaient à la file, le salon s’emplissait. Personne ne connaissait encore, dans leurs détails, les événe-ments de la nuit, et tous accouraient, les yeux hors de la tête, le sourire aux lèvres, poussés par les rumeurs qui commençaient à courir la ville. Ces messieurs qui, la veille au soir, avaient quitté si précipitamment le salon jaune, à la nouvelle de l’approche des insurgés, revenaient, bourdonnants, curieux et importuns, comme un essaim de mouches qu’aurait dispersé un coup de vent. Certains n’avaient pas même pris le temps de mettre leurs bretelles. Leur impatience était grande, mais il était visible que Rougon attendait quelqu’un pour parler. À chaque minute, il tournait vers la porte un regard anxieux. Pendant une heure, ce furent des poignées de main expressives, des félicitations vagues, des chuchotements admiratifs, une joie contenue, sans cause certaine, et qui ne demandait qu’un mot pour devenir de l’enthousiasme.

Enfin Granoux parut. Il s’arrêta un instant sur le seuil, la main droite dans sa redingote boutonnée ; sa grosse face blême, qui jubilait, essayait vainement de cacher son émotion sous un grand air de dignité. À son apparition, il se fit un silence ; on sentit qu’une chose extraordinaire allait se passer. Ce fut au mi-lieu d’une haie que Granoux marcha droit vers Rougon. Il lui tendit la main.

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« Mon ami, lui dit-il, je vous apporte l’hommage du conseil municipal. Il vous appelle à sa tête, en attendant que notre maire nous soit rendu. Vous avez sauvé Plassans. Il faut, dans l’époque abominable que nous traversons, des hommes qui al-lient votre intelligence à votre courage. Venez… »

Granoux, qui récitait là un petit discours qu’il avait préparé avec grand-peine, de la mairie à la rue de la Banne, sentit sa mémoire se troubler. Mais Rougon, gagné par l’émotion, l’interrompit, en lui serrant les mains, en répétant :

« Merci, mon cher Granoux, je vous remercie bien. »

Il ne trouva rien autre chose. Alors il y eut une explosion de voix assourdissante. Chacun se précipita, lui tendit la main, le couvrit d’éloges et de compliments, le questionna avec âpreté. Mais lui, digne déjà comme un magistrat, demanda quelques minutes pour conférer avec MM. Granoux et Roudier. Les af-faires avant tout. La ville se trouvait dans une situation si cri-tique ! Ils se retirèrent tous trois dans un coin du salon, et là, à voix basse, ils se partagèrent le pouvoir, tandis que les habitués, éloignés de quelques pas, et jouant la discrétion, leur jetaient à la dérobée des coups d’œil où l’admiration se mêlait à la curiosi-té. Rougon prendrait le titre de président de la commission mu-nicipale ; Granoux serait secrétaire ; quant à Roudier, il deve-nait commandant en chef de la garde nationale réorganisée. Ces messieurs se jurèrent un appui mutuel, d’une solidité à toute épreuve.

Félicité, qui s’était approchée d’eux, leur demanda brus-quement :

« Et Vuillet ? »

Ils se regardèrent. Personne n’avait aperçu Vuillet. Rougon eut une légère grimace d’inquiétude.

« Peut-être qu’on l’a emmené avec les autres… », dit-il pour se tranquilliser.

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Mais Félicité secoua la tête. Vuillet n’était pas un homme à se laisser prendre. Du moment qu’on ne le voyait pas, qu’on ne l’entendait pas, c’est qu’il faisait quelque chose de mal.

La porte s’ouvrit, Vuillet entra. Il salua humblement, avec son clignement de paupières, son sourire pincé de sacristain. Puis il vint tendre sa main humide à Rougon et aux deux autres. Vuillet avait fait ses petites affaires tout seul. Il s’était taillé lui-même sa part du gâteau, comme aurait dit Félicité. Il avait vu, par le soupirail de sa cave, les insurgés venir arrêter le directeur des postes, dont les bureaux étaient voisins de sa librairie. Aus-si, dès le matin, à l’heure même où Rougon s’asseyait dans le fauteuil du maire, était-il allé s’installer tranquillement dans le cabinet du directeur. Il connaissait les employés ; il les avait re-çus à leur arrivée, en leur disant qu’il remplacerait leur chef jusqu’à son retour, et qu’ils n’eussent à s’inquiéter de rien. Puis il avait fouillé le courrier du matin avec une curiosité mal dissi-mulée ; il flairait les lettres ; il semblait en chercher une particu-lièrement. Sans doute sa situation nouvelle répondait à un de ses plans secrets, car il alla, dans son contentement, jusqu’à donner à un de ses employés un exemplaire des Œuvres ba-dines de Piron. Vuillet avait un fonds très assorti de livres obs-cènes, qu’il cachait dans un grand tiroir, sous une couche de chapelets et d’images saintes ; c’était lui qui inondait la ville de photographies et de gravures honteuses, sans que cela nuisît le moins du monde à la vente des paroissiens. Cependant il dut s’effrayer, dans la matinée, de la façon cavalière dont il s’était emparé de l’hôtel des postes. Il songea à faire ratifier son usur-pation. Et c’est pourquoi il accourait chez Rougon, qui devenait décidément un puissant personnage.

« Où êtes-vous donc passé ? » lui demanda Félicité d’un air méfiant.

Alors il conta son histoire, qu’il enjoliva. Selon lui, il avait sauvé l’hôtel des postes du pillage.

 

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« Eh bien ! c’est entendu, restez-y ! dit Pierre après avoir réfléchi un moment. Rendez-vous utile. »

Cette dernière phrase indiquait la grande terreur des Rou-gon ; ils avaient peur qu’on ne se rendît trop utile, qu’on ne sau-vât la ville plus qu’eux. Mais Pierre n’avait trouvé aucun péril sérieux à laisser Vuillet directeur intérimaire des postes ; c’était même une façon de s’en débarrasser. Félicité eut un vif mouve-ment de contrariété.

Le conciliabule terminé, ces messieurs revinrent se mêler aux groupes qui emplissaient le salon. Ils durent enfin satisfaire la curiosité générale. Il leur fallut détailler par le menu les évé-nements de la matinée. Rougon fut magnifique. Il amplifia en-core, orna et dramatisa le récit qu’il avait conté à sa femme. La distribution des fusils et des cartouches fit haleter tout le monde. Mais ce fut la marche dans les rues désertes et la prise de la mairie qui foudroyèrent ces bourgeois de stupeur. À chaque nouveau détail, une interruption partait.

« Et vous n’étiez que quarante et un, c’est prodigieux !

– Ah bien ! merci, il devait faire diablement noir.

– Non, je l’avoue, jamais je n’aurais osé cela !

– Alors, vous l’avez pris, comme ça, à la gorge !

– Et les insurgés, qu’est-ce qu’ils ont dit ? »

Mais ces courtes phrases ne faisaient que fouetter la verve de Rougon. Il répondait à tout le monde. Il mimait l’action. Ce gros homme, dans l’admiration de ses propres exploits, retrou-vait des souplesses d’écolier, il revenait, se répétait, au milieu des paroles croisées, des cris de surprise, des conversations par-ticulières qui s’établissaient brusquement pour la discussion d’un détail ; et il allait ainsi en s’agrandissant, emporté par un souffle épique. D’ailleurs, Granoux et Roudier étaient là qui lui soufflaient des faits, de petits faits imperceptibles qu’il omettait.

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Ils brûlaient, eux aussi, de placer un mot, de conter un épisode, et parfois ils lui volaient la parole. Ou bien ils parlaient tous les trois ensemble. Mais lorsque, pour garder comme dénouement, comme bouquet, l’épisode homérique de la glace cassée, Rou-gon voulut dire ce qui s’était passé en bas dans la cour, lors de l’arrestation du poste, Roudier l’accusa de nuire au récit en changeant l’ordre des événements. Et ils se disputèrent un ins-tant avec quelque aigreur. Puis Roudier, voyant l’occasion bonne pour lui, s’écria d’une voix prompte :

« Eh bien, soit ! Mais vous n’y étiez pas… Laissez-moi dire… »

Alors il expliqua longuement comment les insurgés s’étaient réveillés et comment on les avait mis en joue pour les réduire à l’impuissance. Il ajouta que le sang n’avait pas coulé, heureusement. Cette dernière phrase désappointa l’auditoire qui comptait sur son cadavre.

« Mais vous avez tiré, je crois, interrompit Félicité, voyant que le drame était pauvre.

– Oui, oui, trois coups de feu, reprit l’ancien bonnetier. C’est le charcutier Dubruel, M. Liévin et M. Massicot qui ont dé-chargé leurs armes avec une vivacité coupable. »

Et, comme il y eut quelques murmures :

« Coupable, je maintiens le mot, reprit-il. La guerre a déjà de bien cruelles nécessités, sans qu’on y verse du sang inutile. J’aurais voulu vous voir à ma place… D’ailleurs, ces messieurs m’ont juré que ce n’était pas leur faute ; ils ne s’expliquent pas comment leurs fusils sont partis… Et pourtant il y a eu une balle perdue qui, après avoir ricoché, est allée faire un bleu sur la joue d’un insurgé… »

Ce bleu, cette blessure inespérée satisfit l’auditoire. Sur quelle joue le bleu se trouvait-il, et comment une balle, même

 

– 276 – perdue, peut-elle frapper une joue sans la trouer ? Cela donna sujet à de longs commentaires.

« En haut, continua Rougon de sa voix la plus forte, sans laisser à l’agitation le temps de se calmer, en haut, nous avions fort à faire. La lutte a été rude… »

Et il décrivit l’arrestation de son frère et des quatre autres insurgés, très largement, sans nommer Macquart, qu’il appelait « le chef ». Les mots : « Le cabinet de M. le maire, le fauteuil, le bureau de M. le maire », revenaient à chaque instant dans sa bouche et donnaient, pour les auditeurs, une grandeur merveil-leuse à cette terrible scène. Ce n’était plus chez le portier, mais chez le premier magistrat de la ville qu’on se battait. Roudier était enfoncé. Rougon arriva enfin à l’épisode qu’il préparait de-puis le commencement, et qui devait décidément le poser en hé-ros.

« Alors, dit-il, un insurgé se précipite sur moi. J’écarte le fauteuil de M. le maire, je prends mon homme à la gorge. Et je le serre, vous pensez ! Mais mon fusil me gênait. Je ne voulais pas le lâcher, on ne lâche jamais son fusil. Je le tenais, comme cela, sous le bras gauche. Brusquement, le coup part… »

Tout l’auditoire était pendu aux lèvres de Rougon. Gra-noux, qui allongeait les lèvres, avec une démangeaison féroce de parler, s’écria :

« Non, non, ce n’est pas cela… Vous n’avez pu voir, mon ami ; vous vous battiez comme un lion… Mais moi qui aidais à garrotter un des prisonniers, j’ai tout vu… L’homme a voulu vous assassiner ; c’est lui qui a fait partir le coup de fusil ; j’ai parfaitement aperçu ses doigts noirs qu’il glissait sous votre bras…

– Vous croyez ? » dit Rougon devenu blême.

Il ne savait pas qu’il eût couru un pareil danger, et le récit de l’ancien marchand d’amandes le glaçait d’effroi… Granoux ne

– 277 – mentait pas d’ordinaire ; seulement, un jour de bataille, il est bien permis de voir les choses dramatiquement.

« Quand je vous le dis, l’homme a voulu vous assassiner, répéta-t-il avec conviction.

– C’est donc cela, dit Rougon, d’une voix éteinte, que j’ai entendu la balle siffler à mon oreille. »

Il y eut une violente émotion ; l’auditoire parut frappé de respect devant ce héros. Il avait entendu siffler une balle à son oreille ! Certes, aucun des bourgeois qui étaient là n’aurait pu en dire autant. Félicité crut devoir se jeter dans les bras de son ma-ri, pour mettre l’attendrissement de l’assemblée à son comble. Mais Rougon se dégagea tout d’un coup et termina son récit par cette phrase héroïque qui est restée célèbre à Plassans :

« Le coup part, j’entends siffler la balle à mon oreille, et, paf ! la balle va casser la glace de M. le maire. »

Ce fut une consternation. Une si belle glace ! incroyable, vraiment ! Le malheur arrivé à la glace balança dans la sympa-thie de ces messieurs l’héroïsme de Rougon. Cette glace deve-nait une personne, et l’on parla d’elle pendant un quart d’heure avec des exclamations, des apitoiements, des effusions de re-gret, comme si elle eût été blessée au cœur. C’était le bouquet tel que Pierre l’avait ménagé, le dénouement de cette odyssée pro-digieuse. Un grand murmure de voix remplit le salon jaune. On refaisait entre soi le récit qu’on venait d’entendre, et, de temps à autre, un monsieur se détachait d’un groupe pour aller deman-der aux trois héros la version exacte de quelque fait contesté. Les héros rectifiaient le fait avec une minutie scrupuleuse ; ils sentaient qu’ils parlaient pour l’histoire.

Cependant Rougon et ses deux lieutenants dirent qu’ils étaient attendus à la mairie. Il se fit un silence respectueux ; on se salua avec des sourires graves. Granoux crevait d’importance ; lui seul avait vu l’insurgé presser la détente et

– 278 – casser la glace ; cela le grandissait, le faisait éclater dans sa peau. En quittant le salon, il prit le bras de Roudier, d’un air de grand capitaine brisé de fatigue, en murmurant :

« Il y a trente-six heures que je suis debout, et Dieu sait quand je me coucherai ! »

Rougon, en s’en allant, prit Vuillet à part et lui dit que le parti de l’ordre comptait plus que jamais sur lui et sur la Ga-zette. Il fallait qu’il publiât un bel article pour rassurer la popu-lation et traiter comme elle le méritait cette bande de scélérats qui avait traversé Plassans.

Continuer : partie 2 sur 4