La Fortune des Rougon
Chapitre IV
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Antoine Macquart revint à Plassans après la chute de Na-poléon. Il avait eu l’incroyable chance de ne faire aucune des dernières et meurtrières campagnes de l’Empire. Il s’était traîné de dépôt en dépôt, sans que rien le tirât de sa vie hébétée de soldat. Cette vie acheva de développer ses vices naturels. Sa pa-resse devint raisonnée ; son ivrognerie, qui lui valut un nombre incalculable de punitions, fut dès lors à ses yeux une religion vé-ritable. Mais ce qui fit surtout de lui le pire des garnements, ce fut le beau dédain qu’il contracta pour les pauvres diables qui gagnaient le matin leur pain du soir.
« J’ai de l’argent au pays, disait-il souvent à ses cama-rades ; quand j’aurai fait mon temps, je pourrai vivre bour-geois. »
Cette croyance et son ignorance crasse l’empêchèrent d’arriver même au grade de caporal.
Depuis son départ, il n’était pas venu passer un seul jour de congé à Plassans, son frère inventant mille prétextes pour l’en tenir éloigné. Aussi ignorait-il complètement la façon adroite dont Pierre s’était emparé de la fortune de leur mère. Adélaïde, dans l’indifférence profonde où elle vivait, ne lui écrivit pas trois fois, pour lui dire simplement qu’elle se portait bien. Le silence qui accueillait le plus souvent ses nombreuses demandes d’argent ne lui donna aucun soupçon ; la ladrerie de Pierre suffit pour lui expliquer la difficulté qu’il éprouvait à arracher, de loin en loin, une misérable pièce de vingt francs. Cela ne fit, d’ailleurs, qu’augmenter sa rancune contre son frère, qui le lais-sait se morfondre au service, malgré sa promesse formelle de le racheter. Il se jurait, en rentrant au logis, de ne plus obéir en pe-
– 131 – tit garçon et de réclamer carrément sa part de fortune, pour vivre à sa guise. Il rêva, dans la diligence qui le ramenait, une délicieuse existence de paresse. L’écroulement de ses châteaux en Espagne fut terrible. Quand il arriva dans le faubourg et qu’il ne reconnut plus l’enclos des Fouque, il resta stupide. Il lui fal-lut demander la nouvelle adresse de sa mère. Là, il y eut une scène épouvantable. Adélaïde lui apprit tranquillement la vente des biens. Il s’emporta, allant jusqu’à lever la main.
La pauvre femme répétait :
« Ton frère a tout pris ; il aura soin de toi, c’est convenu. »
Il sortit enfin et courut chez Pierre, qu’il avait prévenu de son retour, et qui s’était préparé à le recevoir de façon à en finir avec lui, au premier mot grossier.
« Écoutez, lui dit le marchand d’huile qui affecta de ne plus le tutoyer, ne m’échauffez pas la bile ou je vous jette à la porte. Après tout, je ne vous connais pas. Nous ne portons pas le même nom. C’est déjà bien assez malheureux pour moi que ma mère se soit mal conduite, sans que ses bâtards viennent ici m’injurier. J’étais bien disposé pour vous ; mais, puisque vous êtes insolent, je ne ferai rien, absolument rien. »
Antoine faillit étrangler de colère.
« Et mon argent, criait-il, me le rendras-tu, voleur, ou fau-dra-t-il que je te traîne devant les tribunaux ? »
Pierre haussait les épaules :
« Je n’ai pas d’argent à vous, répondit-il, de plus en plus calme. Ma mère a disposé de sa fortune comme elle l’a entendu. Ce n’est pas moi qui irai mettre le nez dans ses affaires. J’ai re-noncé volontiers à toute espérance d’héritage. Je suis à l’abri de vos sales accusations. »
Et, comme son frère bégayait, exaspéré par ce sang-froid et ne sachant plus que croire, il lui mit sous les yeux le reçu
– 132 – qu’Adélaïde avait signé. La lecture de cette pièce acheva d’accabler Antoine.
« C’est bien, dit-il d’une voix presque calmée, je sais ce qu’il me reste à faire. »
La vérité était qu’il ne savait quel parti prendre. Son im-puissance à trouver un moyen immédiat d’avoir sa part et de se venger, activait encore sa fièvre furieuse. Il revint chez sa mère, il lui fit subir un interrogatoire honteux. La malheureuse femme ne pouvait que le renvoyer chez Pierre.
« Est-ce que vous croyez, s’écria-t-il insolemment, que vous allez me faire aller comme une navette ? Je saurai bien qui de vous deux a le magot. Tu l’as peut-être déjà croqué, toi ?… »
Et, faisant allusion à son ancienne inconduite, il lui de-manda si elle n’avait pas quelque canaille d’homme auquel elle donnait ses derniers sous. Il n’épargna même pas son père, cet ivrogne de Macquart, disait-il, qui devait l’avoir grugée jusqu’à sa mort, et qui laissait ses enfants sur la paille. La pauvre femme écoutait, d’un air hébété. De grosses larmes coulaient sur ses joues. Elle se défendit avec une terreur d’enfant, répondant aux questions de son fils comme à celles d’un juge, jurant qu’elle se conduisait bien, et répétant toujours avec insistance qu’elle n’avait pas eu un sou, que Pierre avait tout pris. Antoine finit presque par la croire.
« Ah ! quel gueux ! murmura-t-il ; c’est pour cela qu’il ne me rachetait pas. »
Il dut coucher chez sa mère, sur une paillasse jetée dans un coin. Il était revenu les poches absolument vides, et ce qui l’exaspérait, c’était surtout de se sentir sans aucune ressource, sans feu ni lieu, abandonné comme un chien sur le pavé, tandis que son frère, selon lui, faisait de belles affaires, mangeait et dormait grassement. N’ayant pas de quoi acheter des vêtements, il sortit le lendemain avec son pantalon et son képi
– 133 – d’ordonnance. Il eut la chance de trouver, au fond d’une ar-moire, une vieille veste de velours jaunâtre, usée et rapiécée, qui avait appartenu à Macquart. Ce fut dans ce singulier accoutre-ment qu’il courut la ville, contant son histoire et demandant jus-tice.
Les gens qu’il alla consulter le reçurent avec un mépris qui lui fit verser des larmes de rage. En province, on est implacable pour les familles déchues. Selon l’opinion commune, les Rou-gon-Macquart chassaient de race en se dévorant entre eux ; la galerie, au lieu de les séparer, les aurait plutôt excités à se mordre. Pierre, d’ailleurs, commençait à se laver de sa tache originelle. On rit de sa friponnerie ; des personnes allèrent jusqu’à dire qu’il avait bien fait, s’il s’était réellement emparé de l’argent, et que cela serait une bonne leçon pour les personnes débauchées de la ville.
Antoine rentra découragé. Un avoué lui avait conseillé, avec des mines dégoûtées, de laver son linge sale en famille, après s’être habilement informé s’il possédait la somme néces-saire pour soutenir un procès. Selon cet homme, l’affaire parais-sait bien embrouillée, les débats seraient très longs, et le succès était douteux. D’ailleurs, il fallait de l’argent, beaucoup d’argent.
Ce soir-là, Antoine fut encore plus dur pour sa mère ; ne sachant sur qui se venger, il reprit ses accusations de la veille ; il tint la malheureuse jusqu’à minuit, toute frissonnante de honte et d’épouvante. Adélaïde lui ayant appris que Pierre lui servait une pension, il devint certain pour lui que son frère avait empo-ché les cinquante mille francs. Mais, dans son irritation, il fei-gnit de douter encore, par un raffinement de méchanceté qui le soulageait. Et il ne cessait de l’interroger d’un air soupçonneux, en paraissant continuer à croire qu’elle avait mangé sa fortune avec des amants.
« Voyons, mon père n’a pas été le seul », dit-il enfin avec grossièreté.
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À ce dernier coup, elle alla se jeter chancelante sur un vieux coffre, où elle resta toute la nuit à sangloter.
Antoine comprit bientôt qu’il ne pouvait, seul et sans res-sources, mener à bien une campagne contre son frère. Il essaya d’abord d’intéresser Adélaïde à sa cause ; une accusation, portée par elle, devait avoir de graves conséquences. Mais la pauvre femme, si molle et si endormie, dès les premiers mots d’Antoine, refusa avec énergie d’inquiéter son fils aîné.
« Je suis une malheureuse, balbutiait-elle. Tu as raison de te mettre en colère. Mais, vois-tu, ce serait trop de remords, si je faisais conduire un de mes enfants en prison. Non, j’aime mieux que tu me battes. »
Il sentit qu’il n’en tirerait que des larmes, et il se contenta d’ajouter qu’elle était justement punie et qu’il n’avait aucune pi-tié d’elle. Le soir, Adélaïde, secouée par les querelles successives que lui cherchait son fils, eut une de ces crises nerveuses qui la tenaient roidie, les yeux ouverts, comme morte. Le jeune homme la jeta sur son lit ; puis, sans même la délacer, il se mit à fureter dans la maison, cherchant si la malheureuse n’avait pas des économies cachées quelque part. Il trouva une quarantaine de francs. Il s’en empara, et, tandis que sa mère restait là, rigide et sans souffle, il alla prendre tranquillement la diligence pour Marseille.
Il venait de songer que Mouret, cet ouvrier chapelier qui avait épousé sa sœur Ursule, devait être indigné de la friponne-rie de Pierre, et qu’il voudrait sans doute défendre les intérêts de sa femme. Mais il ne trouva pas l’homme sur lequel il comp-tait. Mouret lui dit nettement qu’il s’était habitué à regarder Ur-sule comme une orpheline, et qu’il ne voulait, à aucun prix, avoir des démêlés avec sa famille. Les affaires du ménage pros-péraient. Antoine, reçu très froidement, se hâta de reprendre la diligence. Mais, avant de partir, il voulut se venger du secret mépris qu’il lisait dans les regards de l’ouvrier ; sa sœur lui
– 135 – ayant paru pâle et oppressée, il eut la cruauté sournoise de dire au mari, en s’éloignant :
« Prenez garde, ma sœur a toujours été chétive, et je l’ai trouvée bien changée ; vous pourriez la perdre. »
Les larmes qui montèrent aux yeux de Mouret lui prouvè-rent qu’il avait mis le doigt sur une plaie vive. Ces ouvriers éta-laient aussi par trop leur bonheur.
Quand il fut revenu à Plassans, la certitude qu’il avait les mains liées rendit Antoine plus menaçant encore. Pendant un mois, on ne vit que lui dans la ville. Il courait les rues, contant son histoire à qui voulait l’entendre. Lorsqu’il avait réussi à se faire donner une pièce de vingt sous par sa mère, il allait la boire dans quelque cabaret, et là criait tout haut que son frère était une canaille qui aurait bientôt de ses nouvelles. En de pa-reils endroits, la douce fraternité qui règne entre ivrognes lui donnait un auditoire sympathique ; toute la crapule de la ville épousait sa querelle ; c’étaient des invectives sans fin contre ce gueux de Rougon qui laissait sans pain un brave soldat, et la séance se terminait d’ordinaire par la condamnation générale de tous les riches. Antoine, par un raffinement de vengeance, con-tinuait à se promener avec son képi, son pantalon d’ordonnance et sa vieille veste de velours jaune, bien que sa mère lui eût of-fert de lui acheter des vêtements plus convenables. Il affichait ses guenilles, les étalait le dimanche, en plein cours Sauvaire.
Une de ses plus délicates jouissances fut de passer dix fois par jour devant le magasin de Pierre. Il agrandissait les trous de la veste avec les doigts, il ralentissait le pas, se mettait parfois à causer devant la porte, pour rester davantage dans la rue. Ces jours-là, il emmenait quelque ivrogne de ses amis, qui lui servait de compère ; il lui racontait le vol des cinquante mille francs, accompagnant son récit d’injures et de menaces, à voix haute, de façon à ce que toute la rue l’entendît, et que ses gros mots al-lassent à leur adresse, jusqu’au fond de la boutique.
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« Il finira, disait Félicité désespérée, par venir mendier de-vant notre maison. »
La vaniteuse petite femme souffrait horriblement de ce scandale. Il lui arriva même, à cette époque, de regretter en se-cret d’avoir épousé Rougon ; ce dernier avait aussi une famille par trop terrible. Elle eût donné tout au monde pour qu’Antoine cessât de promener ses haillons. Mais Pierre, que la conduite de son frère affolait, ne voulait seulement pas qu’on prononçât son nom devant lui. Lorsque sa femme lui faisait entendre qu’il vau-drait peut-être mieux s’en débarrasser en donnant quelques sous :
« Non, rien, pas un liard, criait-il avec fureur. Qu’il crève ! »
Cependant, il finit lui-même par confesser que l’attitude d’Antoine devenait intolérable. Un jour, Félicité, voulant en fi-nir, appela cet homme, comme elle le nommait en faisant une moue dédaigneuse. « Cet homme » était en train de la traiter de coquine au milieu de la rue, en compagnie d’un sien camarade encore plus déguenillé que lui. Tous deux étaient gris.
« Viens donc, on nous appelle là-dedans », dit Antoine à son compagnon d’une voix goguenarde.
Félicité recula en murmurant :
« C’est à vous seul que nous désirons parler.
– Bah ! répondit le jeune homme, le camarade est un bon enfant. Il peut tout entendre. C’est mon témoin. »
Le témoin s’assit lourdement sur une chaise. Il ne se dé-couvrit pas et se mit à regarder autour de lui, avec ce sourire hébété des ivrognes et des gens grossiers qui se sentent inso-lents. Félicité, honteuse, se plaça devant la porte de la boutique, pour qu’on ne vît pas du dehors quelle singulière compagnie elle recevait. Heureusement que son mari arriva à son secours. Une
– 137 – violente querelle s’engagea entre lui et son frère. Ce dernier, dont la langue épaisse s’embarrassait dans les injures, répéta à plus de vingt reprises les mêmes griefs. Il finit même par se mettre à pleurer, et peu s’en fallut que son émotion ne gagnât son camarade. Pierre s’était défendu d’une façon très digne.
« Voyons, dit-il enfin, vous êtes malheureux et j’ai pitié de vous. Bien que vous m’ayez cruellement insulté, je n’oublie pas que nous avons la même mère. Mais si je vous donne quelque chose, sachez que je le fais par bonté et non par crainte… Vou-lez-vous cent francs pour vous tirer d’affaire ? »
Cette offre brusque de cent francs éblouit le camarade d’Antoine. Il regarda ce dernier d’un air ravi qui signifiait clai-rement : « Du moment que le bourgeois offre cent francs, il n’y a plus de sottises à lui dire. » Mais Antoine entendait spéculer sur les bonnes dispositions de son frère. Il lui demanda s’il se mo-quait de lui ; c’était sa part, dix mille francs, qu’il exigeait.
« Tu as tort, tu as tort », bégayait son ami.
Enfin, comme Pierre impatienté parlait de les jeter tous les deux à la porte, Antoine abaissa ses prétentions et, d’un coup, ne réclama plus que mille francs. Ils se querellèrent encore un grand quart d’heure sur ce chiffre. Félicité intervint. On com-mençait à se rassembler devant la boutique.
« Écoutez, dit-elle vivement, mon mari vous donnera deux cents francs, et moi je me charge de vous acheter un vêtement complet et de vous louer un logement pour une année. »
Rougon se fâcha. Mais le camarade d’Antoine, enthousias-mé, cria :
« C’est dit, mon ami accepte. »
Et Antoine déclara, en effet, d’un air rechigné, qu’il accep-tait. Il sentait qu’il n’obtiendrait pas davantage. Il fut convenu qu’on lui enverrait l’argent et le vêtement le lendemain, et que
– 138 – peu de jours après, dès que Félicité lui aurait trouvé un loge-ment, il pourrait s’installer chez lui. En se retirant, l’ivrogne qui accompagnait le jeune homme fut aussi respectueux qu’il venait d’être insolent ; il salua plus de dix fois la compagnie, d’un air humble et gauche, bégayant des remerciements vagues, comme si les dons de Rougon lui eussent été destinés.
Une semaine plus tard, Antoine occupait une grande chambre du vieux quartier, dans laquelle Félicité, tenant plus que ses promesses, sur l’engagement formel du jeune homme de les laisser tranquilles désormais, avait fait mettre un lit, une table et des chaises. Adélaïde vit sans aucun regret partir son fils ; elle était condamnée à plus de trois mois de pain et d’eau par le court séjour qu’il avait fait chez elle. Antoine eut vite bu et mangé les deux cents francs. Il n’avait pas songé un instant à les mettre dans quelque petit commerce qui l’eût aidé à vivre. Quand il fut de nouveau sans le sou, n’ayant aucun métier, ré-pugnant d’ailleurs à toute besogne suivie, il voulut puiser encore dans la bourse des Rougon. Mais les circonstances n’étaient plus les mêmes, il ne réussit pas à les effrayer. Pierre profita même de cette occasion pour le jeter à la porte, en lui défendant de ja-mais remettre les pieds chez lui. Antoine eut beau reprendre ses accusations : la ville qui connaissait la munificence de son frère, dont Félicité avait fait grand bruit, lui donna tort et le traita de fainéant. Cependant la faim le pressait. Il menaça de se faire contrebandier comme son père, et de commettre quelque mau-vais coup qui déshonorerait sa famille. Les Rougon haussèrent les épaules ; ils le savaient trop lâche pour risquer sa peau. En-fin, plein d’une rage sourde contre ses proches et contre la so-ciété tout entière, Antoine se décida à chercher du travail.
Il avait fait connaissance, dans un cabaret du faubourg, d’un ouvrier vannier qui travaillait en chambre. Il lui offrit de l’aider. En peu de temps, il apprit à tresser des corbeilles et des paniers, ouvrages grossiers et à bas prix, d’une vente facile. Bientôt il travailla pour son compte. Ce métier peu fatigant lui plaisait. Il restait maître de ses paresses, et c’était là surtout ce
– 139 – qu’il demandait. Il se mettait à la besogne lorsqu’il ne pouvait plus faire autrement, tressant à la hâte une douzaine de cor-beilles qu’il allait vendre au marché. Tant que l’argent durait, il flânait, courant les marchands de vin, digérant au soleil ; puis, quand il avait jeûné pendant un jour, il reprenait ses brins d’osier avec de sourdes invectives, accusant les riches, qui, eux, vivent sans rien faire. Le métier de vannier, ainsi entendu, est fort ingrat ; son travail n’aurait pu suffire à payer ses soûleries, s’il ne s’était arrangé de façon à se procurer de l’osier à bon compte. Comme il n’en achetait jamais à Plassans, il disait qu’il allait faire chaque mois sa provision dans une ville voisine, où il prétendait qu’on le vendait meilleur marché. La vérité était qu’il se fournissait dans les oseraies de la Viorne, par les nuits sombres. Le garde champêtre l’y surprit même une fois, ce qui lui valut quelques jours de prison. Ce fut à partir de ce moment qu’il se posa dans la ville en républicain farouche. Il affirma qu’il fumait tranquillement sa pipe au bord de la rivière, lorsque le garde champêtre l’avait arrêté. Et il ajoutait :
« Ils voudraient se débarrasser de moi, parce qu’ils savent quelles sont mes opinions. Mais je ne les crains pas, ces gueux de riches ! »
Cependant, au bout de dix ans de fainéantise, Macquart trouva qu’il travaillait trop. Son continuel rêve était d’inventer une façon de bien vivre sans rien faire. Sa paresse ne se serait pas contentée de pain et d’eau, comme celle de certains fai-néants qui consentent à rester sur leur faim, pourvu qu’ils puis-sent se croiser les bras. Lui, il voulait de bons repas et de belles journées d’oisiveté. Il parla un instant d’entrer comme domes-tique chez quelque noble du quartier Saint-Marc. Mais un pale-frenier de ses amis lui fit peur en lui racontant les exigences de ses maîtres. Macquart, dégoûté de ses corbeilles, voyant venir le jour où il lui faudrait acheter l’osier nécessaire, allait se vendre comme remplaçant et reprendre la vie de soldat, qu’il préférait mille fois à celle d’ouvrier, lorsqu’il fit la connaissance d’une femme dont la rencontre modifia ses plans.
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Joséphine Gavaudan, que toute la ville connaissait sous le diminutif familier de Fine, était une grande et grosse gaillarde d’une trentaine d’années. Sa face carrée, d’une ampleur mascu-line, portait au menton et aux lèvres des poils rares, mais terri-blement longs. On la nommait comme une maîtresse femme, capable à l’occasion de faire le coup de poing. Aussi ses larges épaules, ses bras énormes imposaient-ils un merveilleux respect aux gamins, qui n’osaient seulement pas sourire de ses mous-taches. Avec cela, Fine avait une toute petite voix, une voix d’enfant, mince et claire. Ceux qui la fréquentaient affirmaient que, malgré son air terrible, elle était d’une douceur de mouton. Très courageuse à la besogne, elle aurait pu mettre quelque ar-gent de côté, si elle n’avait aimé les liqueurs ; elle adorait l’anisette. Souvent, le dimanche soir, on était obligé de la rap-porter chez elle.
Toute la semaine, elle travaillait avec un entêtement de bête. Elle faisait trois ou quatre métiers, vendait des fruits ou des châtaignes bouillies à la halle, suivant la saison, s’occupait des ménages de quelques rentiers, allait laver la vaisselle chez les bourgeois les jours de gala, et employait ses loisirs à rempail-ler les vieilles chaises. C’était surtout comme rempailleuse qu’elle était connue de la ville entière. On fait, dans le Midi, une grande consommation de chaises de paille, qui y sont d’un usage commun.
Antoine Macquart lia connaissance avec Fine à la halle. Quand il allait y vendre ses corbeilles, l’hiver, il se mettait, pour avoir chaud, à côté du fourneau sur lequel elle faisait cuire ses châtaignes. Il fut émerveillé de son courage, lui que la moindre besogne épouvantait. Peu à peu, sous l’apparente rudesse de cette forte commère, il découvrit des timidités, des bontés se-crètes. Souvent il lui voyait donner des poignées de châtaignes aux marmots en guenilles qui s’arrêtaient en extase devant sa marmite fumante. D’autres fois, lorsque l’inspecteur du marché la bousculait, elle pleurait presque, sans paraître avoir cons-cience de ses gros poings. Antoine finit par se dire que c’était la
– 141 – femme qu’il lui fallait. Elle travaillerait pour deux, et il ferait la loi au logis. Ce serait sa bête de somme, une bête infatigable et obéissante. Quant à son goût pour les liqueurs, il le trouvait tout naturel. Après avoir bien pesé les avantages d’une pareille union, il se déclara. Fine fut ravie. Jamais aucun homme n’avait osé s’attaquer à elle. On eut beau lui dire qu’Antoine était le pire des chenapans, elle ne se sentit pas le courage de se refuser au mariage que sa forte nature réclamait depuis longtemps. Le soir même des noces, le jeune homme vint habiter le logement de sa femme, rue Civadière, près de la halle ; ce logement, composé de trois pièces, était beaucoup plus confortablement meublé que le sien, et ce fut avec un soupir de contentement qu’il s’allongea sur les deux excellents matelas qui garnissaient le lit.
Tout marcha bien pendant les premiers jours. Fine vaquait, comme par le passé, à ses besognes multiples ; Antoine, pris d’une sorte d’amour-propre marital qui l’étonna lui-même, tres-sa en une semaine plus de corbeilles qu’il n’en avait jamais fait en un mois. Mais, le dimanche, la guerre éclata. Il y avait à la maison une somme assez ronde que les époux entamèrent for-tement. La nuit, ivres tous deux, ils se battirent comme plâtre, sans qu’il leur fût possible, le lendemain, de se souvenir com-ment la querelle avait commencé. Ils étaient restés fort tendres jusque vers les dix heures ; puis Antoine s’était mis à cogner brutalement sur Fine, et Fine, exaspérée, oubliant sa douceur, avait rendu autant de coups de poing qu’elle recevait de gifles. Le lendemain, elle se remit bravement au travail, comme si de rien n’était. Mais son mari, avec une sourde rancune, se leva tard et alla le restant du jour fumer sa pipe au soleil.
À partir de ce moment, les Macquart prirent le genre de vie qu’ils devaient continuer à mener. Il fut comme entendu tacite-ment entre eux que la femme suerait sang et eau pour entretenir le mari. Fine, qui aimait le travail par instinct, ne protesta pas. Elle était d’une patience angélique, tant qu’elle n’avait pas bu, trouvant tout naturel que son homme fût paresseux, et tâchant de lui éviter même les plus petites besognes. Son péché mignon,
– 142 – l’anisette, la rendait non pas méchante, mais juste ; les soirs où elle s’était oubliée devant une bouteille de sa liqueur favorite, si Antoine lui cherchait querelle, elle tombait sur lui à bras rac-courcis, en lui reprochant sa fainéantise et son ingratitude. Les voisins étaient habitués aux tapages périodiques qui éclataient dans la chambre des époux. Ils s’assommaient consciencieuse-ment ; la femme tapait en mère qui corrige son galopin ; mais le mari, traître et haineux, calculait ses coups, et, à plusieurs re-prises, il faillit estropier la malheureuse.
« Tu seras bien avancé, quand tu m’auras cassé une jambe ou un bras, lui disait-elle. Qui te nourrira, fainéant ? »
À part ces scènes de violence, Antoine commençait à trou-ver supportable son existence nouvelle. Il était bien vêtu, man-geait à sa faim, buvait à sa soif. Il avait complètement mis de cô-té la vannerie ; parfois, quand il s’ennuyait par trop, il se pro-mettait de tresser, pour le prochain marché, une douzaine de corbeilles ; mais, souvent, il ne terminait seulement pas la pre-mière. Il garda, sous un canapé, un paquet d’osier qu’il n’usa pas en vingt ans.
Les Macquart eurent trois enfants : deux filles et un garçon.
Lisa, née la première, en 1827, un an après le mariage, res-ta peu au logis. C’était une grosse et belle enfant, très saine, toute sanguine, qui ressemblait beaucoup à sa mère. Mais elle ne devait pas avoir son dévouement de bête de somme. Mac-quart avait mis en elle un besoin de bien-être très arrêté. Tout enfant, elle consentait à travailler une journée entière pour avoir un gâteau. Elle n’avait pas sept ans, qu’elle fut prise en amitié par la directrice des postes, une voisine. Celle-ci en fit une petite bonne. Lorsqu’elle perdit son mari, en 1839, et qu’elle alla se retirer à Paris, elle emmena Lisa avec elle. Les parents la lui avaient comme donnée.
La seconde fille, Gervaise, née l’année suivante, était ban-cale de naissance. Conçue dans l’ivresse, sans doute pendant
– 143 – une de ces nuits honteuses où les époux s’assommaient, elle avait la cuisse droite déviée et amaigrie, étrange reproduction héréditaire des brutalités que sa mère avait eu à endurer dans une heure de lutte et de soûlerie furieuse. Gervaise resta chétive, et Fine, la voyant toute pâle et toute faible, la mit au régime de l’anisette, sous prétexte qu’elle avait besoin de prendre des forces. La pauvre créature se dessécha davantage. C’était une grande fille fluette dont les robes, toujours trop larges, flottaient comme vides. Sur son corps émacié et contrefait, elle avait une délicieuse tête de poupée, une petite face ronde et blême d’une exquise délicatesse. Son infirmité était presque une grâce ; sa taille fléchissait doucement à chaque pas, dans une sorte de ba-lancement cadencé.
Le fils des Macquart, Jean, naquit trois ans plus tard. Ce fut un fort gaillard, qui ne rappela en rien les maigreurs de Ger-vaise. Il tenait de sa mère, comme la fille aînée, sans avoir sa ressemblance physique. Il apportait, le premier, chez les Rou-gon-Macquart, un visage aux traits réguliers, et qui avait la froi-deur grasse d’une nature sérieuse et peu intelligente. Ce garçon grandit avec la volonté tenace de se créer un jour une position indépendante. Il fréquenta assidûment l’école et s’y cassa la tête, qu’il avait fort dure, pour y faire entrer un peu d’arithmétique et d’orthographe. Il se mit ensuite en apprentis-sage, en renouvelant les mêmes efforts, entêtement d’autant plus méritoire qu’il lui fallait un jour pour apprendre ce que d’autres savaient en une heure.
Tant que les pauvres petits restèrent à la charge de la mai-son, Antoine grogna. C’étaient des bouches inutiles qui lui ro-gnaient sa part. Il avait juré, comme son frère, de ne plus avoir d’enfants, ces mange-tout qui mettent leurs parents sur la paille. Il fallait l’entendre se désoler, depuis qu’ils étaient cinq à table, et que la mère donnait les meilleurs morceaux à Jean, à Lisa et à Gervaise.
« C’est ça, grondait-il, bourre-les, fais-les crever ! »
– 144 –
À chaque vêtement, à chaque paire de souliers que Fine leur achetait, il restait maussade pour plusieurs jours. Ah ! s’il avait su, il n’aurait jamais eu cette marmaille qui le forçait à ne plus fumer que quatre sous de tabac par jour, et qui ramenait par trop souvent, au dîner, des ragoûts de pomme de terre, un plat qu’il méprisait profondément.
Plus tard, dès les premières pièces de vingt sous que Jean et Gervaise lui rapportèrent, il trouva que les enfants avaient du bon. Lisa n’était déjà plus là. Il se fit nourrir par les deux qui restaient sans le moindre scrupule, comme il se faisait déjà nourrir par leur mère. Ce fut, de sa part, une spéculation très ar-rêtée. Dès l’âge de huit ans, la petite Gervaise alla casser des amandes chez un négociant voisin ; elle gagnait dix sous par jour, que le père mettait royalement dans sa poche, sans que Fine elle-même osât demander où cet argent passait. Puis, la jeune fille entra en apprentissage chez une blanchisseuse, et, quand elle fut ouvrière et qu’elle toucha deux francs par jour, les deux francs s’égarèrent de la même façon entre les mains de Macquart. Jean, qui avait appris l’état de menuisier, était éga-lement dépouillé les jours de paye, lorsque Macquart parvenait à l’arrêter au passage, avant qu’il eût remis son argent à sa mère. Si cet argent lui échappait, ce qui arrivait quelquefois, il était d’une terrible maussaderie. Pendant une semaine, il regar-dait ses enfants et sa femme d’un air furieux, leur cherchant querelle pour un rien, mais ayant encore la pudeur de ne pas avouer la cause de son irritation. À la paye suivante, il faisait le guet et disparaissait des journées entières, dès qu’il avait réussi à escamoter le gain des petits.
Gervaise, battue, élevée dans la rue avec les garçons du voi-sinage, devint grosse à l’âge de quatorze ans. Le père de l’enfant n’avait pas dix-huit ans. C’était un ouvrier tanneur, nommé Lantier. Macquart s’emporta. Puis, quand il sut que la mère de Lantier, qui était une brave femme, voulait bien prendre l’enfant avec elle, il se calma. Mais il garda Gervaise, elle gagnait déjà vingt-cinq sous, et il évita de parler mariage. Quatre ans plus
– 145 – tard, elle eut un second garçon que la mère de Lantier réclama encore. Macquart, cette fois-là, ferma absolument les yeux. Et comme Fine lui disait timidement qu’il serait bon de faire une démarche auprès du tanneur pour régler une situation qui fai-sait clabauder, il déclara très carrément que sa fille ne le quitte-rait pas, et qu’il la donnerait à son séducteur plus tard, « lors-qu’il serait digne d’elle, et qu’il aurait de quoi acheter un mobi-lier ».
Cette époque fut le meilleur temps d’Antoine Macquart. Il s’habilla comme un bourgeois, avec des redingotes et des panta-lons de drap fin. Soigneusement rasé, devenu presque gras, ce ne fut plus ce chenapan hâve et déguenillé qui courait les caba-rets. Il fréquenta les cafés, lut les journaux, se promena sur le cours Sauvaire. Il jouait au monsieur, tant qu’il avait de l’argent en poche. Les jours de misère, il restait chez lui, exaspéré d’être retenu dans son taudis et de ne pouvoir aller prendre sa demi-tasse ; ces jours-là, il accusait le genre humain tout entier de sa pauvreté, il se rendait malade de colère et d’envie, au point que Fine, par pitié, lui donnait souvent la dernière pièce blanche de la maison, pour qu’il pût passer sa soirée au café. Le cher homme était d’un égoïsme féroce. Gervaise apportait jusqu’à soixante francs par mois dans la maison, et elle mettait de minces robes d’indienne, tandis qu’il se commandait des gilets de satin noir chez un des bons tailleurs de Plassans. Jean, ce grand garçon qui gagnait de trois à quatre francs par jour, était peut-être dévalisé avec plus d’impudence encore. Le café où son père restait des journées entières se trouvait justement en face de la boutique de son patron, et, pendant qu’il manœuvrait le rabot ou la scie, il pouvait voir, de l’autre côté de la place, « monsieur » Macquart sucrant sa demi-tasse en faisant un pi-quet avec quelque petit rentier. C’était son argent que le vieux fainéant jouait. Lui n’allait jamais au café, il n’avait pas les cinq sous nécessaires pour prendre un gloria. Antoine le traitait en jeune fille, ne lui laissant pas un centime et lui demandant compte de l’emploi exact de son temps. Si le malheureux, en-traîné par des camarades, perdait une journée dans quelque
– 146 – partie de campagne, au bord de la Viorne ou sur les pentes des Garrigues, son père s’emportait, levait la main, lui gardait long-temps rancune pour les quatre francs qu’il trouvait en moins à la fin de la quinzaine. Il tenait ainsi son fils dans un état de dé-pendance intéressée, allant parfois jusqu’à regarder comme siennes les maîtresses que le jeune menuisier courtisait. Il ve-nait, chez les Macquart, plusieurs amies de Gervaise, des ou-vrières de seize à dix-huit ans, des filles hardies et rieuses dont la puberté s’éveillait avec des ardeurs provocantes, et qui, cer-tains soirs, emplissaient la chambre de jeunesse et de gaieté. Le pauvre Jean, sevré de tout plaisir, retenu au logis par le manque d’argent, regardait ces filles avec des yeux luisants de convoi-tise ; mais la vie de petit garçon qu’on lui faisait mener lui don-nait une timidité invincible ; il jouait avec les camarades de sa sœur, osant à peine les effleurer du bout des doigts. Macquart haussait les épaules de pitié :
« Quel innocent ! » murmurait-il d’un air de supériorité ironique.
Et c’était lui qui embrassait les jeunes filles sur le cou, quand sa femme avait le dos tourné. Il poussa même les choses plus loin avec une petite blanchisseuse que Jean poursuivait plus vigoureusement que les autres. Il la lui vola un beau soir, presque entre les bras. Le vieux coquin se piquait de galanterie.
Il est des hommes qui vivent d’une maîtresse. Antoine Macquart vivait ainsi de sa femme et de ses enfants, avec autant de honte et d’impudence. C’était sans la moindre vergogne qu’il pillait la maison et allait festoyer au dehors, quand la maison était vide. Et il prenait encore une attitude d’homme supérieur ; il ne revenait du café que pour railler amèrement la misère qui l’attendait au logis ; il trouvait le dîner détestable ; il déclarait que Gervaise était une sotte et que Jean ne serait jamais un homme. Enfoncé dans ses jouissances égoïstes, il se frottait les mains, quand il avait mangé le meilleur morceau ; puis il fumait sa pipe à petites bouffées, tandis que les deux pauvres enfants,
– 147 – brisés de fatigue, s’endormaient sur la table. Ses journées pas-saient, vides et heureuses. Il lui semblait tout naturel qu’on l’entretînt, comme une fille, à vautrer ses paresses sur les ban-quettes d’un estaminet, à les promener, aux heures fraîches, sur le Cours ou sur le Mail. Il finit par raconter ses escapades amou-reuses devant son fils qui l’écoutait avec des yeux ardents d’affamé. Les enfants ne protestaient pas, accoutumés à voir leur mère l’humble servante de son mari. Fine, cette gaillarde qui le rossait d’importance, quand ils étaient ivres tous deux, continuait à trembler devant lui, lorsqu’elle avait son bon sens, et le laissait régner en despote au logis. Il lui volait la nuit les gros sous qu’elle gagnait au marché dans la journée, sans qu’elle se permît autre chose que des reproches voilés. Parfois, lorsqu’il avait mangé à l’avance l’argent de la semaine, il accusait cette malheureuse, qui se tuait de travail, d’être une pauvre tête, de ne pas savoir se tirer d’affaire. Fine, avec une douceur d’agneau, répondait de cette petite voix claire qui faisait un si singulier ef-fet en sortant de ce grand corps, qu’elle n’avait plus ses vingt ans, et que l’argent devenait bien dur à gagner. Pour se consoler, elle achetait un litre d’anisette, elle buvait le soir des petits verres avec sa fille, tandis qu’Antoine retournait au café. C’était là leur débauche. Jean allait se coucher ; les deux femmes res-taient attablées, prêtant l’oreille, pour faire disparaître la bou-teille et les petits verres au moindre bruit. Lorsque Macquart s’attardait, il arrivait qu’elles se soûlaient ainsi, à légères doses, sans en avoir conscience. Hébétées, se regardant avec un sourire vague, cette mère et cette fille finissaient par balbutier. Des taches roses montaient aux joues de Gervaise ; sa petite face de poupée, si délicate, se noyait dans un air de béatitude stupide, et rien n’était plus navrant que cette enfant chétive et blême, toute brûlante d’ivresse, ayant sur ses lèvres humides le rire idiot des ivrognes. Fine, tassée sur sa chaise, s’appesantissait. Elles ou-bliaient parfois de faire le guet, ou ne se sentaient plus la force d’enlever la bouteille et les verres, quand elles entendaient les pas d’Antoine dans l’escalier. Ces jours-là, on s’assommait chez les Macquart. Il fallait que Jean se levât pour séparer son père et
– 148 – sa mère, et pour aller coucher sa sœur, qui, sans lui, aurait dor-mi sur le carreau.
Chaque parti a ses grotesques et ses infâmes. Antoine Mac-quart, rongé d’envie et de haine, rêvant des vengeances contre la société entière, accueillit la République comme une ère bien-heureuse où il lui serait permis d’emplir ses poches dans la caisse du voisin, et même d’étrangler le voisin, s’il témoignait le moindre mécontentement. Sa vie de café, les articles de jour-naux qu’il avait lus sans les comprendre, avaient fait de lui un terrible bavard qui émettait en politique les théories les plus étranges du monde. Il faut avoir entendu, en province, dans quelque estaminet, pérorer un de ces envieux qui ont mal digéré leurs lectures, pour s’imaginer à quel degré de sottise méchante en était arrivé Macquart. Comme il parlait beaucoup, qu’il avait servi et qu’il passait naturellement pour être un homme d’énergie, il était très entouré, très écouté par les naïfs. Sans être un chef de parti, il avait su réunir autour de lui un petit groupe d’ouvriers qui prenaient ses fureurs jalouses pour des indignations honnêtes et convaincues.