La Fortune des Rougon

Émile Zola · Chapitre 6 sur 8 · partie 1/3

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La Fortune des Rougon

Chapitre V

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

 

 

Au loin s’étendaient les routes toutes blanches de lune.

La bande insurrectionnelle, dans la campagne froide et claire, reprit sa marche héroïque. C’était comme un large cou-rant d’enthousiasme. Le souffle d’épopée qui emportait Miette et Silvère, ces grands enfants avides d’amour et de liberté, tra-versait avec une générosité sainte les honteuses comédies des Macquart et des Rougon. La voix haute du peuple, par inter-valles, grondait, entre les bavardages du salon jaune et les dia-tribes de l’oncle Antoine. Et la farce vulgaire, la farce ignoble, tournait au grand drame de l’histoire.

Au sortir de Plassans, les insurgés avaient pris la route d’Orchères. Ils devaient arriver à cette ville vers dix heures du matin. La route remonte le cours de la Viorne, en suivant à mi-côte les détours des collines aux pieds desquelles coule le tor-rent. À gauche, la plaine s’élargit, immense tapis vert, piqué de loin en loin par les taches grises des villages. À droite, la chaîne des Garrigues dresse ses pics désolés, ses champs de pierres, ses blocs couleur de rouille, comme roussis par le soleil. Le grand chemin, formant chaussée du côté de la rivière, passe au milieu de rocs énormes, entre lesquels se montrent, à chaque pas, des bouts de la vallée. Rien n’est plus sauvage, plus étrangement grandiose, que cette route taillée dans le flanc même des col-lines. La nuit surtout, ces lieux ont une horreur sacrée. Sous la lumière pâle, les insurgés s’avançaient comme dans une avenue de ville détruite, ayant aux deux bords des débris de temples ; la lune faisait de chaque rocher un fût de colonne tronqué, un chapiteau écroulé, une muraille trouée de mystérieux portiques. En haut, la masse des Garrigues dormait, à peine blanchie d’une

– 188 – teinte laiteuse, pareille à une immense cité cyclopéenne dont les tours, les obélisques, les maisons aux terrasses hautes, auraient caché une moitié du ciel ; et, dans les fonds, du côté de la plaine, se creusait, s’élargissait un océan de clartés diffuses, une éten-due vague, sans bornes, où flottaient des nappes de brouillard lumineux. La bande insurrectionnelle aurait pu croire qu’elle suivait une chaussée gigantesque, un chemin de ronde construit au bord d’une mer phosphorescente et tournant autour d’une Babel inconnue.

Cette nuit-là, la Viorne, au bas des rochers de la route, grondait d’une voix rauque. Dans ce roulement continu du tor-rent, les insurgés distinguaient des lamentations aigres de toc-sin. Les villages épars dans la plaine, de l’autre côté de la rivière, se soulevaient, sonnant l’alarme, allumant des feux. Jusqu’au matin, la colonne en marche, qu’un glas funèbre semblait suivre dans la nuit d’un tintement obstiné, vit ainsi l’insurrection cou-rir le long de la vallée comme une traînée de poudre. Les feux tachaient l’ombre de points sanglants ; des chants lointains ve-naient, par souffles affaiblis ; toute la vague étendue, noyée sous les buées blanchâtres de la lune, s’agitait confusément, avec de brusques frissons de colère. Pendant des lieues, le spectacle res-ta le même.

Ces hommes, qui marchaient dans l’aveuglement de la fièvre que les événements de Paris avaient mise au cœur des ré-publicains, s’exaltaient au spectacle de cette longue bande de terre toute secouée de révolte. Grisés par l’enthousiasme du soulèvement général qu’ils rêvaient, ils croyaient que la France les suivait, ils s’imaginaient voir, au-delà de la Viorne, dans la vaste mer de clartés diffuses, des files d’hommes interminables qui couraient, comme eux, à la défense de la République. Et leur esprit rude, avec cette naïveté et cette illusion des foules, conce-vait une victoire facile et certaine. Ils auraient saisi et fusillé comme traître quiconque leur aurait dit, à cette heure, que seuls ils avaient le courage du devoir, tandis que le reste du pays, écrasé de terreur, se laissait lâchement garrotter.

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Ils puisaient encore un continuel entraînement de courage dans l’accueil que leur faisaient les quelques bourgs bâtis sur le penchant des Garrigues, au bord de la route. Dès l’approche de la petite armée, les habitants se levaient en masse ; les femmes accouraient en leur souhaitant une prompte victoire ; les hommes, à demi vêtus, se joignaient à eux, après avoir pris la première arme qui leur tombait sous la main. C’était, à chaque village, une nouvelle ovation, des cris de bienvenue, des adieux longuement répétés.

Vers le matin, la lune disparut derrière les Garrigues ; les insurgés continuèrent leur marche rapide dans le noir épais d’une nuit d’hiver ; ils ne distinguaient plus ni la vallée, ni les coteaux ; ils entendaient seulement les plaintes sèches des cloches, battant au fond des ténèbres, comme des tambours in-visibles, cachés ils ne savaient où, et dont les appels désespérés les fouettaient sans relâche.

Cependant Miette et Silvère allaient dans l’emportement de la bande. Vers le matin, la jeune fille était brisée de fatigue. Elle ne marchait plus qu’à petits pas pressés, ne pouvant suivre les grandes enjambées des gaillards qui l’entouraient. Mais elle mettait tout son courage à ne pas se plaindre ; il lui eût trop coûté d’avouer qu’elle n’avait pas la force d’un garçon. Dès les premières lieues, Silvère lui avait donné le bras ; puis, voyant que le drapeau glissait peu à peu de ses mains roidies, il avait voulu le prendre, pour la soulager ; et elle s’était fâchée, elle lui avait seulement permis de soutenir le drapeau d’une main, tan-dis qu’elle continuerait à le porter sur son épaule. Elle garda ainsi son attitude héroïque avec une opiniâtreté d’enfant, sou-riant au jeune homme chaque fois qu’il lui jetait un regard de tendresse inquiète. Mais quand la lune se cacha, elle s’abandonna dans le noir. Silvère la sentait devenir plus lourde à son bras. Il dut porter le drapeau et la prendre à la taille, pour l’empêcher de trébucher. Elle ne se plaignait toujours pas.

 

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« Tu es bien lasse, ma pauvre Miette ? lui demanda son compagnon.

– Oui, un peu lasse, répondit-elle d’une voix oppressée.

– Veux-tu que nous nous reposions ? »

Elle ne dit rien ; seulement il comprit qu’elle chancelait. Alors il confia le drapeau à un des insurgés et sortit des rangs, en emportant presque l’enfant dans ses bras. Elle se débattit un peu, elle était confuse d’être si petite fille. Mais il la calma, il lui dit qu’il connaissait un chemin de traverse qui abrégeait la route de moitié. Ils pouvaient se reposer une bonne heure et arriver à Orchères en même temps que la bande.

Il était alors environ six heures. Un léger brouillard devait monter de la Viorne. La nuit semblait s’épaissir encore. Les jeunes gens grimpèrent à tâtons le long de la pente des Gar-rigues, jusqu’à un rocher, sur lequel ils s’assirent. Autour d’eux se creusait un abîme de ténèbres. Ils étaient comme perdus sur la pointe d’un récif, au-dessus du vide. Et dans ce vide, quand le roulement sourd de la petite armée se fut perdu, ils n’entendirent plus que deux cloches, l’une vibrante, sonnant sans doute à leurs pieds, dans quelque village bâti au bord de la route, l’autre éloignée, étouffée, répondant aux plaintes fébriles de la première par de lointains sanglots. On eût dit que ces cloches se racontaient, dans le néant, la fin sinistre d’un monde.

Miette et Silvère, échauffés par leur course rapide, ne senti-rent pas d’abord le froid. Ils gardèrent le silence, écoutant avec une tristesse indicible ces bruits de tocsin dont frissonnait la nuit. Ils ne se voyaient même pas. Miette eut peur ; elle chercha la main de Silvère et la garda dans la sienne. Après l’élan fié-vreux qui, pendant des heures, venait de les emporter hors d’eux-mêmes, la pensée perdue, cet arrêt brusque, cette solitude dans laquelle ils se retrouvaient côte à côte, les laissaient brisés et étonnés, comme éveillés en sursaut d’un rêve tumultueux. Il leur semblait qu’un flot les avait jetés sur le bord de la route et

– 191 – que la mer s’était ensuite retirée. Une réaction invincible les plongeait dans une stupeur inconsciente ; ils oubliaient leur en-thousiasme ; ils ne songeaient plus à cette bande d’hommes qu’ils devaient rejoindre ; ils étaient tout au charme triste de se sentir seuls, au milieu de l’ombre farouche, la main dans la main.

« Tu ne m’en veux pas ? demanda enfin la jeune fille. Je marcherais bien toute la nuit avec toi ; mais ils couraient trop fort, je ne pouvais plus souffler.

– Pourquoi t’en voudrais-je ? dit le jeune homme.

– Je ne sais pas. J’ai peur que tu ne m’aimes plus. J’aurais voulu faire de grands pas, comme toi, aller toujours sans m’arrêter. Tu vas croire que je suis une enfant. »

Silvère eut dans l’ombre un sourire que Miette devina. Elle continua d’une voix décidée :

« Il ne faut pas toujours me traiter comme une sœur ; je veux être ta femme. »

Et, d’elle-même, elle attira Silvère contre sa poitrine.

Elle le tint serré entre ses bras, en murmurant :

« Nous allons avoir froid, réchauffons-nous comme cela. »

Il y eut un silence. Jusqu’à cette heure trouble, les jeunes gens s’étaient aimés d’une tendresse fraternelle. Dans leur igno-rance, ils continuaient à prendre pour une amitié vive l’attrait qui les poussait à se serrer sans cesse entre les bras, et à se gar-der dans leurs étreintes, plus longtemps que ne se gardent les frères et les sœurs. Mais, au fond de ces amours naïves, gron-daient, plus hautement, chaque jour, les tempêtes du sang ar-dent de Miette et de Silvère. Avec l’âge, avec la science, une pas-sion chaude, d’une fougue méridionale, devait naître de cette idylle. Toute fille qui se pend au cou d’un garçon est femme dé-jà, femme inconsciente, qu’une caresse peut éveiller. Quand les

– 192 – amoureux s’embrassent sur les joues, c’est qu’ils tâtonnent et cherchent les lèvres. Un baiser fait des amants. Ce fut par cette noire et froide nuit de décembre, aux lamentations aigres du tocsin, que Miette et Silvère échangèrent un de ces baisers qui appellent à la bouche tout le sang du cœur.

Ils restaient muets, étroitement serrés l’un contre l’autre. Miette avait dit : « Réchauffons-nous comme cela », et ils atten-daient innocemment d’avoir chaud. Des tiédeurs leur vinrent bientôt à travers leurs vêtements ; ils sentirent peu à peu leur étreinte les brûler, ils entendirent leurs poitrines se soulever d’un même souffle. Une langueur les envahit, qui les plongea dans une somnolence fiévreuse. Ils avaient chaud maintenant ; des lueurs passaient devant leurs paupières closes, des bruits confus montaient à leur cerveau. Cet état de bien-être doulou-reux, qui dura quelques minutes, leur parut sans fin. Et alors ce fut dans une sorte de rêve, que leurs lèvres se rencontrèrent. Leur baiser fut long, avide. Il leur sembla que jamais ils ne s’étaient embrassés. Ils souffraient, ils se séparèrent. Puis, quand le froid de la nuit eut glacé leur fièvre, ils demeurèrent à quelque distance l’un de l’autre, dans une grande confusion.

Les deux cloches causaient toujours sinistrement entre elles, dans l’abîme noir qui se creusait autour des jeunes gens. Miette, frissonnante, effrayée, n’osa pas se rapprocher de Sil-vère. Elle ne savait même plus s’il était là, elle ne l’entendait plus faire un mouvement. Tous deux étaient pleins de la sensa-tion âcre de leur baiser ; des effusions leur montaient aux lèvres, ils auraient voulu se remercier, s’embrasser encore ; mais ils étaient si honteux de leur bonheur cuisant, qu’ils eussent mieux aimé ne jamais le goûter une seconde fois, que d’en parler tout haut. Longtemps encore, si leur marche rapide n’avait fouetté leur sang, si la nuit épaisse ne s’était faite complice, ils se se-raient embrassés sur les joues, comme de bons camarades. La pudeur venait à Miette. Après l’ardent baiser de Silvère, dans ces heureuses ténèbres où son cœur s’ouvrait, elle se rappela les grossièretés de Justin. Quelques heures auparavant, elle avait

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écouté sans rougir ce garçon, qui la traitait de fille perdue ; il demandait à quand le baptême, il lui criait que son père la déli-vrerait à coups de pied, si jamais elle s’avisait de rentrer au Jas-Meiffren, et elle avait pleuré sans comprendre, elle avait pleuré parce qu’elle devinait que tout cela devait être ignoble. Mainte-nant qu’elle devenait femme, elle se disait, avec ses innocences dernières, que le baiser, dont elle sentait encore la brûlure en elle, suffisait peut-être pour l’emplir de cette honte dont son cousin l’accusait. Alors elle fut prise de douleur, elle sanglota.

« Qu’as-tu ? pourquoi pleures-tu ? demanda Silvère d’une voix inquiète.

– Non, laisse, balbutia-t-elle, je ne sais pas. »

Puis, comme malgré elle, au milieu de ses larmes :

« Ah ! je suis une malheureuse. J’avais dix ans, on me jetait des pierres. Aujourd’hui, on me traite comme la dernière des créatures. Justin a eu raison de me mépriser devant le monde. Nous venons de faire le mal, Silvère. »

Le jeune homme, consterné, la reprit entre ses bras, es-sayant de la consoler.

« Je t’aime ! murmurait-il. Je suis ton frère. Pourquoi dis-tu que nous venons de faire le mal ? Nous nous sommes em-brassés parce que nous avions froid. Tu sais bien que nous nous embrassions tous les soirs en nous séparant.

– Oh ! pas comme tout à l’heure, dit-elle d’une voix très basse. Il ne faut plus faire cela, vois-tu ; ça doit être défendu, car je me suis sentie toute singulière. Maintenant, les hommes vont rire, quand je passerai. Je n’oserai plus me défendre, ils seront dans leur droit. »

Le jeune homme se taisait, ne trouvant pas une parole pour tranquilliser l’esprit effaré de cette grande enfant de treize ans, toute frémissante et toute peureuse, à son premier baiser

– 194 – d’amour. Il la serrait doucement contre lui, il devinait qu’il la calmerait, s’il pouvait lui rendre le tiède engourdissement de leur étreinte. Mais elle se débattait, elle continuait :

« Si tu voulais, nous nous en irions, nous quitterions le pays. Je ne puis plus rentrer à Plassans ; mon oncle me battrait, toute la ville me montrerait au doigt… »

Puis, comme prise d’une irritation brusque :

« Non, je suis maudite, je te défends de quitter tante Dide pour me suivre. Il faut m’abandonner sur une grande route.

– Miette, Miette, implora Silvère, ne dis pas cela !

– Si, je te débarrasserai de moi. Sois raisonnable. On m’a chassée comme une vaurienne. Si je revenais avec toi, tu te bat-trais tous les jours. Je ne veux pas. »

Le jeune homme lui donna un nouveau baiser sur la bouche, en murmurant :

« Tu seras ma femme, personne n’osera plus te nuire.

– Oh ! je t’en supplie, dit-elle avec un faible cri, ne m’embrasse pas comme cela. Ça me fait mal. »

Puis, au bout d’un silence :

« Tu sais bien que je ne puis être ta femme. Nous sommes trop jeunes. Il me faudrait attendre, et je mourrais de honte. Tu as tort de te révolter, tu seras bien forcé de me laisser dans quelque coin. »

Alors Silvère, à bout de force, se mit à pleurer. Les sanglots d’un homme ont des sécheresses navrantes. Miette, effrayée de sentir le pauvre garçon secoué dans ses bras, le baisa au visage, oubliant qu’elle brûlait ses lèvres. C’était sa faute. Elle était une niaise de n’avoir pu supporter la douceur cuisante d’une ca-resse. Elle ne savait pas pourquoi elle avait songé à des choses

– 195 – tristes, juste au moment où son amoureux l’embrassait comme il ne l’avait jamais fait encore. Et elle le pressait contre sa poi-trine pour lui demander pardon de l’avoir chagriné. Les enfants, pleurant, se serrant de leurs bras inquiets, mettaient un déses-poir de plus dans l’obscure nuit de décembre. Au loin, les cloches continuaient à se plaindre sans relâche, d’une voix plus haletante.

« Il vaut mieux mourir, répétait Silvère au milieu de ses sanglots, il vaut mieux mourir…

– Ne pleure plus, pardonne-moi, balbutiait Miette. Je serai forte, je ferai ce que tu voudras. »

Quand le jeune homme eut essuyé ses larmes :

« Tu as raison, dit-il, nous ne pouvons retourner à Plas-sans. Mais l’heure n’est pas venue d’être lâche. Si nous sortons vainqueurs de la lutte, j’irai chercher tante Dide, nous l’emmènerons bien loin avec nous. Si nous sommes vaincus… »

Il s’arrêta.

« Si nous sommes vaincus ?… répéta Miette doucement.

– Alors, à la grâce de Dieu ! continua Silvère d’une voix plus basse. Je ne serai plus là sans doute, tu consoleras la pauvre vieille. Ça vaudrait mieux.

– Oui, tu le disais tout à l’heure, murmura la jeune fille, il vaut mieux mourir. »

À ce désir de mort, ils eurent une étreinte plus étroite. Miette comptait bien mourir avec Silvère ; celui-ci n’avait parlé que de lui, mais elle sentait qu’il l’emporterait avec joie dans la terre. Ils s’y aimeraient plus librement qu’au grand soleil. Tante Dide mourrait, elle aussi, et viendrait les rejoindre. Ce fut comme un pressentiment rapide, un souhait d’une étrange vo-lupté que le ciel, par les voix désolées du tocsin, leur promettait de bientôt satisfaire. Mourir ! mourir ! les cloches répétaient ce

– 196 – mot avec un emportement croissant, et les amoureux se lais-saient aller à ces appels de l’ombre ; ils croyaient prendre un avant-goût du dernier sommeil, dans cette somnolence où les replongeaient la tiédeur de leurs membres et les brûlures de leurs lèvres, qui venaient encore de se rencontrer.

Miette ne se défendait plus. C’était elle, maintenant, qui collait sa bouche sur celle de Silvère, qui cherchait avec une muette ardeur cette joie dont elle n’avait pu d’abord supporter l’amère cuisson. Le rêve d’une mort prochaine l’avait enfiévrée ; elle ne se sentait plus rougir, elle s’attachait à son amant, elle semblait vouloir épuiser, avant de se coucher dans la terre, ces voluptés nouvelles, dans lesquelles elle venait à peine de trem-per les lèvres, et dont elle s’irritait de ne pas pénétrer sur-le-champ tout le poignant inconnu. Au-delà du baiser, elle devinait autre chose qui l’épouvantait et l’attirait, dans le vertige de ses sens éveillés. Et elle s’abandonnait ; elle eût supplié Silvère de déchirer le voile, avec l’impudique naïveté des vierges. Lui, fou de la caresse qu’elle lui donnait, empli d’un bonheur parfait, sans force, sans autres désirs, ne paraissait pas même croire à des voluptés plus grandes.

Quand Miette n’eut plus d’haleine, et qu’elle sentit faiblir le plaisir âcre de la première étreinte :

« Je ne veux pas mourir sans que tu m’aimes, murmura-t-elle ; je veux que tu m’aimes encore davantage… »

Les mots lui manquaient, non qu’elle eût conscience de la honte, mais parce qu’elle ignorait ce qu’elle désirait. Elle était simplement secouée par une sourde révolte intérieure et par un besoin d’infini dans la joie.

Elle eût, dans son innocence, frappé du pied comme un en-fant auquel on refuse un jouet.

« Je t’aime, je t’aime », répétait Silvère défaillant.

 

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Miette hochait la tête, elle semblait dire que ce n’était pas vrai, que le jeune homme lui cachait quelque chose. Sa nature puissante et libre avait le secret instinct des fécondités de la vie. C’est ainsi qu’elle refusait la mort, si elle devait mourir igno-rante. Et, cette rébellion de son sang et de ses nerfs, elle l’avouait naïvement, par ses mains brûlantes et égarées, par ses balbutiements, par ses supplications.

Puis, se calmant, elle posa la tête sur l’épaule du jeune homme, elle garda le silence. Silvère se baissait et l’embrassait longuement. Elle goûtait ces baisers avec lenteur, en cherchait le sens, la saveur secrète. Elle les interrogeait, les écoutait courir dans ses veines, leur demandait s’ils étaient tout l’amour, toute la passion. Une langueur la prit, elle s’endormit doucement, sans cesser de goûter dans son sommeil les caresses de Silvère. Celui-ci l’avait enveloppée dans la grande pelisse rouge, dont il avait également ramené un pan sur lui. Ils ne sentaient plus le froid. Quand Silvère, à la respiration régulière de Miette, eut compris qu’elle sommeillait, il fut heureux de ce repos qui allait leur permettre de continuer gaillardement leur chemin. Il se promit de la laisser dormir une heure. Le ciel était toujours noir ; à peine, au levant, une ligne blanchâtre indiquait-elle l’approche du jour. Il devait y avoir, derrière les amants, un bois de pins, dont le jeune homme entendait le réveil musical, aux souffles de l’aube. Et les lamentations des cloches devenaient plus vibrantes dans l’air frissonnant, berçant le sommeil de Miette, comme elles avaient accompagné ses fièvres d’amoureuse.

Les jeunes gens, jusqu’à cette nuit de trouble, avaient vécu une de ces naïves idylles qui naissent au milieu de la classe ou-vrière, parmi ces déshérités, ces simples d’esprit, chez lesquels on retrouve encore parfois les amours primitives des anciens contes grecs.

Miette avait à peine neuf ans, lorsque son père fut envoyé au bagne, pour avoir tué un gendarme d’un coup de feu. Le pro-

– 198 – cès de Chantegreil était resté célèbre dans le pays. Le braconnier avoua hautement le meurtre ; mais il jura que le gendarme le tenait lui-même au bout de son fusil. « Je n’ai fait que le préve-nir, dit-il ; je me suis défendu ; c’est un duel et non un assassi-nat. » Il ne sortit pas de ce raisonnement. Jamais le président des assises ne parvint à lui faire entendre que, si un gendarme a le droit de tirer sur un braconnier, un braconnier n’a pas celui de tirer sur un gendarme. Chantegreil échappa à la guillotine, grâce à son attitude convaincue et à ses bons antécédents. Cet homme pleura comme un enfant, lorsqu’on lui amena sa fille, avant son départ pour Toulon. La petite, qui avait perdu sa mère au berceau, demeurait avec son grand-père à Chavanoz, un vil-lage des gorges de la Seille. Quand le braconnier ne fut plus là, le vieux et la fillette vécurent d’aumônes. Les habitants de Cha-vanoz, tous chasseurs, vinrent en aide aux pauvres créatures que le forçat laissait derrière lui. Cependant le vieux mourut de chagrin. Miette, restée seule, aurait mendié sur les routes, si les voisines ne s’étaient souvenues qu’elle avait une tante à Plas-sans. Une âme charitable voulut bien la conduire chez cette tante, qui l’accueillit assez mal.

Eulalie Chantegreil, mariée au méger Rébufat, était une grande diablesse noire et volontaire qui gouvernait au logis. Elle menait son mari par le bout du nez, disait-on dans le faubourg. La vérité était que Rébufat, avare, âpre à la besogne et au gain, avait une sorte de respect pour cette grande diablesse, d’une vi-gueur peu commune, d’une sobriété et d’une économie rares.

Grâce à elle, le ménage prospérait. Le méger grogna le soir où, en rentrant du travail, il trouva Miette installée. Mais sa femme lui ferma la bouche, en lui disant de sa voix rude :

« Bah ! la petite est bien constituée ; elle nous servira de servante ; nous la nourrirons et nous économiserons les gages. »

Ce calcul sourit à Rébufat. Il alla jusqu’à tâter les bras de l’enfant, qu’il déclara avec satisfaction très forte pour son âge. Miette avait alors neuf ans. Dès le lendemain, il l’utilisa. Le tra-

– 199 – vail des paysannes, dans le Midi, est beaucoup plus doux que dans le Nord. On y voit rarement les femmes occupées à bêcher la terre, à porter les fardeaux, à faire des besognes d’hommes. Elles lient les gerbes, cueillent les olives et les feuilles de mû-rier ; leur occupation la plus pénible est d’arracher les mau-vaises herbes. Miette travailla gaiement. La vie en plein air était sa joie et sa santé. Tant que sa tante vécut, elle n’eut que des rires. La brave femme, malgré ses brusqueries, l’aimait comme son enfant ; elle lui défendait de faire les gros travaux dont son mari tentait parfois de la charger, et elle criait à ce dernier :

« Ah ! tu es un habile homme ! Tu ne comprends donc pas, imbécile, que si tu la fatigues trop aujourd’hui, elle ne pourra rien faire demain ! »

Cet argument était décisif. Rébufat baissait la tête et portait lui-même le fardeau qu’il voulait mettre sur les épaules de la jeune fille.

Celle-ci eût vécu parfaitement heureuse, sous la protection secrète de sa tante Eulalie, sans les taquineries de son cousin, alors âgé de seize ans, qui occupait ses paresses à la détester et à la persécuter sourdement. Les meilleures heures de Justin étaient celles où il parvenait à la faire gronder par quelque rap-port gros de mensonges. Quand il pouvait lui marcher sur les pieds ou la pousser avec brutalité, en feignant de ne pas l’avoir aperçue, il riait, il goûtait cette volupté sournoise des gens qui jouissent béatement du mal des autres. Miette le regardait alors, avec ses grands yeux noirs d’enfant, d’un regard luisant de co-lère et de fierté muette, qui arrêtait les ricanements du lâche ga-lopin. Au fond, il avait une peur atroce de sa cousine.

La jeune fille allait atteindre sa onzième année, lorsque sa tante Eulalie mourut brusquement. Dès ce jour, tout changea au logis. Rébufat se laissa peu à peu aller à traiter Miette en valet de ferme. Il l’accabla de besognes grossières, se servit d’elle comme d’une bête de somme. Elle ne se plaignit même pas, elle croyait avoir une dette de reconnaissance à payer. Le soir, brisée

– 200 – de fatigue, elle pleurait sa tante, cette terrible femme dont elle sentait maintenant toute la bonté cachée. D’ailleurs, le travail même dur ne lui déplaisait pas ; elle aimait la force, elle avait l’orgueil de ses gros bras et de ses solides épaules. Ce qui la na-vrait, c’était la surveillance méfiante de son oncle, ses continuels reproches, son attitude de maître irrité. À cette heure, elle était une étrangère dans la maison. Même une étrangère n’aurait pas été aussi maltraitée qu’elle. Rébufat abusait sans scrupule de cette petite parente pauvre qu’il gardait auprès de lui par une charité bien entendue. Elle payait dix fois de son travail cette dure hospitalité, et il ne se passait pas de journée qu’il ne lui re-prochât le pain qu’elle mangeait. Justin, surtout, excellait à la blesser. Depuis que sa mère n’était plus là, voyant l’enfant sans défense, il mettait tout son mauvais esprit à lui rendre le logis insupportable. La plus ingénieuse torture qu’il inventa fut de parler à Miette de son père. La pauvre fille, ayant vécu hors du monde, sous la protection de sa tante, qui avait défendu qu’on prononçât devant elle les mots de bagne et de forçat, ne com-prenait guère le sens de ces mots. Ce fut Justin qui le lui apprit, en lui racontant à sa manière le meurtre du gendarme et la con-damnation de Chantegreil. Il ne tarissait pas en détails odieux : les forçats avaient un boulet au pied, ils travaillaient quinze heures par jour, ils mouraient tous à la peine ; le bagne était un lieu sinistre dont il décrivait minutieusement toutes les hor-reurs. Miette l’écoutait, hébétée, les yeux en larmes. Parfois des violences brusques la soulevaient, et Justin se hâtait de faire un saut en arrière, devant ses poings crispés. Il savourait en gour-mand cette cruelle initiation. Quand son père, pour la moindre négligence, s’emportait contre l’enfant, il se mettait de la partie, heureux de pouvoir l’insulter sans danger. Et si elle essayait de se défendre :

« Va, disait-il, bon sang ne peut mentir : tu finiras au bagne, comme ton père. »

Miette sanglotait, frappée au cœur, écrasée de honte, sans force.

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À cette époque, Miette devenait femme déjà. D’une puberté précoce, elle résista au martyre avec une énergie extraordinaire. Elle s’abandonnait rarement, seulement aux heures où ses fier-tés natives mollissaient sous les outrages de son cousin. Bientôt elle supporta d’un œil sec les blessures incessantes de cet être lâche, qui la surveillait en parlant, de peur qu’elle ne lui sautât au visage. Puis, elle savait le faire taire, en le regardant fixe-ment. Elle eut à plusieurs reprises l’envie de se sauver du Jas-Meiffren. Mais elle n’en fit rien, par courage, pour ne pas s’avouer vaincue sous les persécutions qu’elle endurait. En somme, elle gagnait son pain, elle ne volait pas l’hospitalité des Rébufat ; cette certitude suffisait à son orgueil. Elle resta ainsi pour lutter, se roidissant, vivant dans une continuelle pensée de résistance. Sa ligne de conduite fut de faire sa besogne en si-lence et de se venger des mauvaises paroles par un mépris muet. Elle savait que son oncle abusait trop d’elle pour écouter aisé-ment les insinuations de Justin, qui rêvait de la faire jeter à la porte. Aussi, mettait-elle une sorte de défi à ne pas s’en aller d’elle-même.

Ses longs silences volontaires furent pleins d’étranges rêve-ries. Passant ses journées dans l’enclos, séparée du monde, elle grandit en révoltée, elle se fit des opinions qui auraient singuliè-rement effarouché les bonnes gens du faubourg. La destinée de son père l’occupa surtout. Toutes les mauvaises paroles de Jus-tin lui revinrent ; elle finit par accepter l’accusation d’assassinat, par se dire que son père avait bien fait de tuer le gendarme qui voulait le tuer. Elle connaissait l’histoire vraie de la bouche d’un terrassier qui avait travaillé au Jas-Meiffren. À partir de ce mo-ment, elle ne tourna même plus la tête, les rares fois qu’elle sor-tait, lorsque les vauriens du faubourg la suivaient en criant :

« Eh ! la Chantegreil ! »

Elle pressait le pas, les lèvres serrées, les yeux d’un noir fa-rouche. Quand elle refermait la grille, en rentrant, elle jetait un seul et long regard sur la bande des galopins. Elle serait devenue

– 202 – mauvaise, elle aurait glissé à la sauvagerie cruelle des parias, si parfois toute son enfance ne lui était revenue au cœur. Ses onze ans la jetaient à des faiblesses de petite fille qui la soulageaient. Alors elle pleurait, elle était honteuse d’elle et de son père. Elle courait se cacher au fond d’une écurie pour sangloter à l’aise, comprenant que, si l’on voyait ses larmes, on la martyriserait davantage. Et quand elle avait bien pleuré, elle allait baigner ses yeux dans la cuisine, elle reprenait son visage muet. Ce n’était pas son intérêt seul qui la faisait se cacher ; elle poussait l’orgueil de ses forces précoces jusqu’à ne plus vouloir paraître une enfant. À la longue, tout devait s’aigrir en elle. Elle fut heu-reusement sauvée, en retrouvant les tendresses de sa nature ai-mante.

Le puits qui se trouvait dans la cour de la maison habitée par tante Dide et Silvère était un puits mitoyen. Le mur du Jas-Meiffren le coupait en deux. Anciennement, avant que l’enclos des Fouque fût réuni à la grande propriété voisine, les maraî-chers se servaient journellement de ce puits. Mais depuis l’achat du terrain, comme il était éloigné des communs, les habitants du Jas, qui avaient à leur disposition de vastes réservoirs, n’y puisaient pas un seau d’eau dans un mois. De l’autre côté, au contraire, chaque matin, on entendait grincer la poulie ; c’était Silvère qui tirait pour tante Dide l’eau nécessaire au ménage.

Un jour, la poulie se fendit. Le jeune charron tailla lui-même une belle et forte poulie de chêne qu’il posa le soir, après sa journée. Il lui fallut monter sur le mur. Quand il eut fini son travail, il resta à califourchon sur le chaperon du mur, se repo-sant, regardant curieusement la large étendue du Jas-Meiffren. Une paysanne qui arrachait les mauvaises herbes à quelques pas de lui finit par fixer son attention. On était en juillet, l’air brû-lait, bien que le soleil fût déjà au bord de l’horizon. La paysanne avait retiré sa casaque. En corset blanc, un fichu de couleur noué sur les épaules, les manches de chemise retroussées jusqu’aux coudes, elle était accroupie dans les plis de sa jupe de cotonnade bleue, que retenaient deux bretelles croisées derrière

– 203 – le dos. Elle marchait sur les genoux, arrachant activement l’ivraie qu’elle jetait dans un couffin. Le jeune homme ne voyait d’elle que ses bras nus, brûlés par le soleil, s’allongeant à droite, à gauche, pour saisir quelque herbe oubliée. Il suivait complai-samment ce jeu rapide des bras de la paysanne, goûtant un sin-gulier plaisir à les voir si fermes et si prompts. Elle s’était légè-rement redressée en ne l’entendant plus travailler, et avait bais-sé de nouveau la tête, avant qu’il eût pu même distinguer ses traits. Ce mouvement effarouché le retint. Il se questionnait sur cette femme, en garçon curieux, sifflant machinalement et bat-tant la mesure avec un ciseau à froid qu’il tenait à la main, lors-que le ciseau lui échappa. L’outil tomba du côté du Jas-Meiffren, sur la margelle du puits, et alla rebondir à quelques pas de la muraille. Silvère le regarda, se penchant, hésitant à descendre. Mais il paraît que la paysanne examinait le jeune homme du coin de l’œil, car elle se leva sans mot dire, et vint ramasser le ciseau à froid qu’elle tendit à Silvère. Alors ce der-nier vit que la paysanne était une enfant. Il resta surpris et un peu intimidé. Dans les clartés rouges du couchant, la jeune fille se haussait vers lui. Le mur, à cet endroit, était bas, mais la hau-teur se trouvait encore trop grande. Silvère se coucha sur le chaperon, la petite paysanne se dressa sur la pointe des pieds. Ils ne disaient rien, ils se regardaient d’un air confus et souriant. Le jeune homme eût, d’ailleurs, voulu prolonger l’attitude de l’enfant. Elle levait vers lui une adorable tête, de grands yeux noirs, une bouche rouge, qui l’étonnaient et le remuaient singu-lièrement. Jamais il n’avait vu une fille de si près ; il ignorait qu’une bouche et des yeux pussent être si plaisants à regarder. Tout lui paraissait avoir un charme inconnu, le fichu de couleur, le corset blanc, la jupe de cotonnade bleue, que tiraient les bre-telles, tendues par le mouvement des épaules. Son regard glissa le long du bras qui lui présentait l’outil ; jusqu’au coude, le bras était d’un brun doré, comme vêtu de hâle ; mais plus loin, dans l’ombre de la manche de chemise retroussée, Silvère apercevait une rondeur nue, d’une blancheur de lait. Il se troubla, se pen-cha davantage, et put enfin saisir le ciseau. La petite paysanne

– 204 – commençait à être embarrassée. Puis ils restèrent là, à se sou-rire encore, l’enfant en bas, la face toujours levée, le jeune gar-çon à demi couché sur le chaperon du mur. Ils ne savaient comment se séparer. Ils n’avaient pas échangé une parole. Sil-vère oubliait même de dire merci.

« Comment t’appelles-tu ? demanda-t-il.

– Marie, répondit la paysanne ; mais tout le monde m’appelle Miette. »

Elle se haussa légèrement, et de sa voix nette :

« Et toi ? demanda-t-elle à son tour.

– Moi, je m’appelle Silvère », répondit le jeune ouvrier.

Il y eut un silence, pendant lequel ils parurent écouter complaisamment la musique de leurs noms.

« Moi j’ai quinze ans, reprit Silvère. Et toi ?

– Moi, dit Miette, j’aurai onze ans à la Toussaint. »

Le jeune ouvrier fit un geste de surprise.

« Ah ! bien, dit-il en riant, moi qui t’avais prise pour une femme !… Tu as de gros bras. »

Elle se mit à rire, elle aussi, en baissant les yeux sur ses bras. Puis ils ne se dirent plus rien. Ils demeurèrent encore un bon moment, à se regarder et à sourire. Comme Silvère semblait n’avoir plus de questions à lui adresser, Miette s’en alla tout simplement et se remit à arracher les mauvaises herbes, sans lever la tête. Lui, resta un instant sur le mur. Le soleil se cou-chait ; une nappe de rayons obliques coulait sur les terres jaunes du Jas-Meiffren ; les terres flambaient, on eût dit un incendie courant au ras du sol. Et, dans cette nappe flambante, Silvère regardait la petite paysanne accroupie et dont les bras nus avaient repris leur jeu rapide ; la jupe de cotonnade bleue blan-

– 205 – chissait, des lueurs couraient le long des bras cuivrés. Il finit par éprouver une sorte de honte à rester là. Il descendit du mur.

Le soir, Silvère, préoccupé de son aventure, essaya de ques-tionner tante Dide. Peut-être saurait-elle qui était cette Miette qui avait des yeux si noirs et une bouche si rouge. Mais, depuis qu’elle habitait la maison de l’impasse, tante Dide n’avait plus jeté un seul coup d’œil derrière le mur de la petite cour. C’était, pour elle, comme un rempart infranchissable, qui murait son passé. Elle ignorait, elle voulait ignorer ce qu’il y avait mainte-nant de l’autre côté de cette muraille, dans cet ancien enclos des Fouque, où elle avait enterré son amour, son cœur et sa chair. Aux premières questions de Silvère, elle le regarda avec un ef-froi d’enfant. Allait-il donc lui aussi remuer les cendres de ces jours éteints et la faire pleurer comme son fils Antoine ?

« Je ne sais, dit-elle d’une voix rapide, je ne sors plus, je ne vois personne… »

Silvère attendit le lendemain avec quelque impatience. Dès qu’il fut arrivé chez son patron, il fit causer ses camarades d’atelier. Il ne raconta pas son entrevue avec Miette ; il parla va-guement d’une fille qu’il avait aperçue de loin, dans le Jas-Meiffren.

« Eh ! c’est la Chantegreil ! » cria un des ouvriers.

Et, sans que Silvère eût besoin de les interroger, ses cama-rades lui racontèrent l’histoire du braconnier Chantegreil et de sa fille Miette, avec cette haine aveugle des foules contre les pa-rias. Ils traitèrent surtout cette dernière d’une sale façon ; et toujours l’insulte de fille de galérien leur venait aux lèvres, comme une raison sans réplique qui condamnait la chère inno-cente à une éternelle honte.

Le charron Vian, un brave et digne homme, finit par leur imposer silence.

 

– 206 –

« Eh ! taisez-vous, mauvaises langues ! dit-il en lâchant un brancard de carriole qu’il examinait. N’avez-vous pas honte de vous acharner après une enfant ? Je l’ai vue, moi, cette petite. Elle a un air très honnête. Puis on m’a dit qu’elle ne boudait pas devant le travail et qu’elle faisait déjà la besogne d’une femme de trente ans. Il y a ici des fainéants qui ne la valent pas. Je lui souhaite pour plus tard un bon mari qui fasse taire les méchants propos. »

Silvère, que les plaisanteries et les injures grossières des ouvriers avaient glacé, sentit des larmes lui monter aux yeux, à cette dernière parole de Vian. D’ailleurs, il n’ouvrit pas les lèvres. Il reprit son marteau, qu’il avait posé auprès de lui, et se mit à taper de toutes ses forces sur le moyeu d’une roue qu’il ferrait.

Le soir, dès qu’il fut rentré de l’atelier, il courut grimper sur le mur. Il trouva Miette à sa besogne de la veille. Il l’appela. Elle vint à lui, avec son sourire embarrassé, son adorable sauvagerie d’enfant grandie dans les larmes.

« Tu es la Chantegreil, n’est-ce pas ? » lui demanda-t-il brusquement.

Elle recula, elle cessa de sourire, et ses yeux devinrent d’un noir dur, luisant de défiance. Ce garçon allait donc l’insulter comme les autres ! Elle tournait le dos sans répondre, lorsque Silvère, consterné du subit changement de son visage, se hâta d’ajouter :

« Reste, je t’en prie… Je ne veux pas te faire de la peine… J’ai tant de choses à te dire ! »

Elle revint, méfiante encore. Silvère, dont le cœur était plein et qui s’était promis de le vider longuement, resta muet, ne sachant par où commencer, craignant de commettre quelque nouvelle maladresse. Tout son cœur se mit enfin dans une phrase :

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« Veux-tu que je sois ton ami ? » dit-il d’une voix émue.

Et comme Miette, toute surprise, levait vers lui ses yeux re-devenus humides et souriants, il continua avec vivacité :

« Je sais qu’on te fait du chagrin. Il faut que cela cesse. C’est moi qui te défendrai maintenant. Veux-tu ? »

L’enfant rayonnait. Cette amitié qui s’offrait à elle la tirait de tous ses mauvais rêves de haines muettes. Elle hocha la tête, elle répondit :

« Non, je ne veux pas que tu te battes pour moi. Tu aurais trop à faire. Puis il est des gens contre lesquels tu ne peux me défendre. »

Silvère voulut crier qu’il la défendrait contre le monde en-tier, mais elle lui ferma la bouche, d’un geste câlin, en ajoutant :

« Il me suffit que tu sois mon ami. »

Alors ils causèrent quelques minutes, en baissant la voix le plus possible. Miette parla à Silvère de son oncle et de son cou-sin. Pour rien au monde, elle n’aurait voulu qu’ils le vissent ain-si à califourchon sur le chaperon du mur. Justin serait impla-cable s’il avait une arme contre elle. Elle disait ses craintes avec l’effroi d’une écolière qui rencontre une amie que sa mère lui a défendu de fréquenter. Silvère comprit seulement qu’il ne pour-rait voir Miette à son aise. Cela l’attrista beaucoup. Il promit ce-pendant de ne plus remonter sur le mur. Ils cherchaient tous deux un moyen pour se revoir, lorsque Miette le supplia de s’en aller ; elle venait d’apercevoir Justin qui traversait la propriété, en se dirigeant du côté du puits. Silvère se hâta de descendre. Quand il fut dans la petite cour, il resta au pied du mur, prêtant l’oreille, irrité de sa fuite. Au bout de quelques minutes, il se ha-sarda à grimper de nouveau et à jeter un coup d’œil dans le Jas-Meiffren ; mais il vit Justin qui causait avec Miette, il retira vite la tête. Le lendemain, il ne put voir son amie, pas même de loin ; elle devait avoir fini sa besogne dans cette partie du Jas. Huit

– 208 – jours se passèrent ainsi, sans que les deux camarades eussent l’occasion d’échanger une seule parole. Silvère était désespéré ; il songeait à aller carrément demander Miette chez les Rébufat.

Le puits mitoyen était un grand puits très peu profond. De chaque côté du mur, les margelles s’arrondissaient en un large demi-cercle. L’eau se trouvait à trois ou quatre mètres, au plus. Cette eau dormante reflétait les deux ouvertures du puits, deux demi-lunes que l’ombre de la muraille séparait d’une raie noire. En se penchant, on eût cru apercevoir, dans le jour vague, deux glaces d’une netteté et d’un éclat singuliers. Par les matinées de soleil, lorsque l’égouttement des cordes ne troublait pas la sur-face de l’eau, ces glaces, ces reflets du ciel se découpaient, blancs sur l’eau verte, en reproduisant avec une étrange exacti-tude les feuilles d’un pied de lierre qui avait poussé le long de la muraille, au-dessus du puits.

Un matin, de fort bonne heure, Silvère, en venant tirer la provision d’eau de tante Dide, se pencha machinalement, au moment où il saisissait la corde. Il eut un tressaillement, il resta courbé, immobile. Au fond du puits, il avait cru distinguer une tête de jeune fille qui le regardait en souriant ; mais il avait ébranlé la corde, l’eau agitée n’était plus qu’un miroir trouble sur lequel rien ne se reflétait nettement. Il attendit que l’eau se fût rendormie, n’osant bouger, le cœur battant à grands coups. Et à mesure que les rides de l’eau s’élargissaient et se mou-raient, il vit l’apparition se reformer. Elle oscilla longtemps dans un balancement qui donnait à ses traits une grâce vague de fan-tôme. Elle se fixa, enfin. C’était le visage souriant de Miette, avec son buste, son fichu de couleur, son corset blanc, ses bre-telles bleues. Silvère s’aperçut à son tour dans l’autre glace. Alors, sachant tous deux qu’ils se voyaient, ils firent des signes de tête. Dans le premier moment, ils ne songèrent même pas à parler. Puis ils se saluèrent.

« Bonjour, Silvère.

– Bonjour, Miette. »

– 209 –

Le son étrange de leurs voix les étonna. Elles avaient pris une sourde et singulière douceur dans ce trou humide. Il leur semblait qu’elles venaient de très loin, avec ce chant léger des voix entendues le soir dans la campagne. Ils comprirent qu’il leur suffirait de parler bas pour s’entendre. Le puits résonnait au moindre souffle. Accoudés aux margelles, penchés et se re-gardant, ils causèrent. Miette dit combien elle avait eu du cha-grin depuis huit jours. Elle travaillait à l’autre bout du Jas et ne pouvait s’échapper que le matin de bonne heure. En disant cela, elle faisait une moue de dépit que Silvère distinguait parfaite-ment, et à laquelle il répondait par un balancement de tête irri-té. Ils se faisaient leurs confidences, comme s’ils se fussent trouvés face à face, avec les gestes et les expressions de physio-nomie que demandaient les paroles. Peu leur importait le mur qui les séparait, maintenant qu’ils se voyaient là-bas, dans ces profondeurs discrètes.

« Je savais, continua Miette avec une mine futée, que tu ti-rais de l’eau chaque jour à la même heure. J’entends, de la mai-son, grincer la poulie. Alors j’ai inventé un prétexte, j’ai préten-du que l’eau de ce puits cuisait mieux les légumes. Je me disais que je viendrais en puiser tous les matins en même temps que toi, et que je pourrais te dire bonjour, sans que personne s’en doutât. »

Elle eut un rire d’innocente qui s’applaudit de sa ruse, et elle termina en disant :

« Mais je ne m’imaginais pas que nous nous verrions dans l’eau. »

C’était là, en effet, la joie inespérée qui les ravissait. Ils ne parlaient guère que pour voir remuer leurs lèvres, tant ce jeu nouveau amusait l’enfance qui était encore en eux. Aussi se promirent-ils sur tous les tons de ne jamais manquer au rendez-vous matinal. Quand Miette eut déclaré qu’il lui fallait s’en aller, elle dit à Silvère qu’il pouvait tirer son seau d’eau. Mais Silvère n’osait remuer la corde : Miette était restée penchée, il voyait

– 210 – toujours son visage souriant, et il lui en coûtait trop d’effacer ce sourire. À un léger ébranlement qu’il donna au seau, l’eau fré-mit, le sourire de Miette pâlit. Il s’arrêta, pris d’une étrange crainte : il s’imaginait qu’il venait de la contrarier et qu’elle pleurait. Mais l’enfant lui cria : « Va donc ! va donc ! » avec un rire que l’écho lui renvoyait plus prolongé et plus sonore. Et elle fit elle-même descendre un seau bruyamment. Il y eut une tem-pête. Tout disparut sous l’eau noire. Silvère alors se décida à emplir ses deux cruches, en écoutant les pas de Miette, qui s’éloignait, de l’autre côté de la muraille.

À partir de ce jour, les jeunes gens ne manquèrent pas une fois de se trouver au rendez-vous. L’eau dormante, ces glaces blanches où ils contemplaient leur image, donnaient à leurs en-trevues un charme infini qui suffit longtemps à leur imagination joueuse d’enfants. Ils n’avaient aucun désir de se voir face à face, cela leur semblait bien plus amusant de prendre un puits pour miroir et de confier à son écho leur bonjour matinal. Ils connurent bientôt le puits comme un vieil ami. Ils aimaient à se pencher sur la nappe lourde et immobile, pareille à de l’argent en fusion. En bas, dans un demi-jour mystérieux, des lueurs vertes couraient, qui paraissaient changer le trou humide en une cachette perdue au fond des taillis. Ils s’apercevaient ainsi dans une sorte de nid verdâtre, tapissé de mousse, au milieu de la fraîcheur de l’eau et du feuillage. Et tout l’inconnu de cette source profonde, de cette tour creuse sur laquelle ils se cour-baient, attirés, avec de petits frissons, ajoutait à leur joie de se sourire une peur inavouée et délicieuse. Il leur prenait la folle idée de descendre, d’aller s’asseoir sur une rangée de grosses pierres qui formaient une espèce de banc circulaire, à quelques centimètres de la nappe ; ils tremperaient leurs pieds dans l’eau, ils causeraient pendant des heures, sans qu’on s’avisât jamais de les venir chercher en cet endroit. Puis, quand ils se demandaient ce qu’il pouvait bien y avoir là-bas, leurs frayeurs vagues reve-naient, et ils pensaient que c’était assez déjà d’y laisser des-cendre leur image, tout au fond, dans ces lueurs vertes qui moi-raient les pierres d’étranges reflets, dans ces bruits singuliers

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