La glace et le sel
II. Livre de Bord du Déméter, du 16 Juillet au 3 Août
II
LIVRE DE BORD DU DÉMÉTER,
DU 16 JUILLET AU 3 AOÛT
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Près de moi, une bouteille toute prête pour le naufrage.
Quand nous coulerons, quand enfin nous nous offrirons aux eaux ou que celles-ci nous réclameront, la mer gardera en surface un sillage de débris pour marquer le lieu où nous aurons péri. De la toile noire, des morceaux de bois, et peut-être, avec de la chance (si l’on peut appeler de la chance le fait que quelque chose nous survive), le livre de bord que je conserve dans le verre, cette chronique transparente écrite de nuit dans la tempête, les mots que je ne pourrai pas dire de vive voix aux armateurs et aux propriétaires du Déméter. Je voudrais relire ce que j’ai écrit, découvrir cet homme qui a pris pour moi note de l’horreur.
Je sais que ce n’est pas moi.
Qui serait soi-même en écrivant sans connaître la silhouette que ses mots désignent ? L’éclat maladif des évènements produit une ombre incertaine, un spectre auquel on ne peut donner forme car il n’est pas notre fait, et qu’on appelle : jours, évènements, réalité.
Peu de mots pour mille péripéties.
Moi aussi, je suis un spectre quand j’écris, c’est mon âme dépouillée de tout qui s’exprime grâce à l’encre et au papier.
La voix du naufrage n’est pas celle des voiles déchirées ni du bois béant comme une plaie, elle n’est pas pleine des voix de ceux qui ont cessé de hurler dans les eaux bouillantes.
C’est la voix du bois qui grince légèrement, notre voix à nous qui susurrons alors que rien ne s’est encore passé.
Ce sont les faits, leur trivial enchaînement.
Ce n’est pas ma voix, mais c’est bien moi qui écris à toute vitesse et range chaque feuillet dans la bouteille, sans savoir combien de temps il me reste ni si quelqu’un lira un jour ces mots.
C’est peut-être sans importance.
Ou peut-être y a-t-il une raison à ce que je ne me sépare pas de cette bouteille. Il se peut qu’à la fin, je m’y accroche pour l’emporter avec moi au fond de l’oubli.
Personne alors ne saura ce qui s’est passé, et comment j’ai laissé faire.
Peut-être ma rédemption sera-t-elle de faire taire ma propre voix (qui n’est pas la mienne).
Je relis ce que j’ai écrit.
Que faire d’autre en attendant que les eaux m’emportent ?
Je lis ce qu’a écrit cet homme sans savoir que ces phrases sèches, courtes, méconnaissables, s’adressaient à lui-même.
Je lis pour me convaincre que c’est à une autre voix, à un autre homme, que tout ceci est arrivé.
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16 juillet
Ce matin, le second m’a informé qu’un membre d’équipage, Petrofsky, a disparu. Je ne sais pas, nous ne savons pas comment l’expliquer. Après le huitième coup, il a pris son quart à bâbord. Il n’a pas regagné sa couchette quand Abranoff est allé le relever. Les hommes sont plus inquiets que jamais, ils disent (ceux qui osent parler plutôt que marmonner avec terreur) qu’ils s’attendaient à quelque chose de ce genre.
Je ne peux pas leur dire que moi aussi j’avais un pressentiment, car imaginer qu’une peur infondée puisse se matérialiser en quelque chose qui nous saute à la gorge n’a pas de sens.
Vlahutza a perdu patience ; il lui en fallait plus qu’une absence : comment, quand, de quelle façon Petrofsky avait-il perdu la vie ?
Une explication aurait-elle pu mettre fin à la peur, estomper la silhouette de l’absent ?
Pourquoi faudrait-il que les fantômes soient visibles ?
Petrofsky apparaît partout où il n’est pas, son ombre se projette le long du Déméter et nous recouvre à chaque instant.
Nous regardons la mer et comprenons que – s’il n’est pas à bord – c’est au fond des eaux qu’il se trouve, sur cette terre consacrée pour nous autres, les marins.
Quelle quantité de terre murmure de l’autre côté du bois ? Combien de tombes s’arc-boutent sur la coque pour nous envoyer par le fond ?
17 juillet
Hier, Olgaren est venu dans ma cabine me dire qu’un étranger se trouve à bord.
Durant son quart, il s’est abrité de la pluie battante sous le rouf et a vu un homme grand et maigre qui ne fait pas partie de l’équipage sortir de l’écoutille et se diriger lentement vers la proue, où il a disparu.
Olgaren l’a suivi en serrant sa cordelette contre les tempêtes, l’unique amulette qu’il avait à sa disposition, hormis l’acier du couteau qu’il tenait dans l’autre main.
Il pensait le coincer, le forcer à un duel dans le vent et la nuit où l’un des deux devrait mourir.
Il était conscient que Petrofsky pouvait avoir fait la même rencontre imprévue.
C’est pourquoi il a suivi l’inconnu en veillant à ce qu’il ne s’échappe pas d’un côté ou de l’autre et ne grimpe pas aux cordages pour le surprendre du haut de la mâture.
Et pourtant, à son arrivée à l’autre bout du bateau, la poulaine était vide.
Rien d’autre que la mer au-delà.
Il était en proie à une terreur superstitieuse et je crains qu’il ne cède à la panique.
18 juillet
La description de l’inconnu est celle de notre ennemi. Un étranger infiltré parmi nous pour des raisons inconnues. Chacun porte une arme à la taille de sa peur et de ses forces. Joachim a une hache plus longue que son bras.
S’ils l’avaient pu dans cette forêt de voiles et de cordes, ils auraient empoigné des torches et se seraient lancés dans un pogrom contre un seul homme.
J’ai compris que si chacun chassait l’inconnu de son côté, nous risquions de devenir nous-mêmes les proies.
J’ai réuni l’équipage pour inspecter le bateau de la proue à la poupe, de la chose morte jusqu’à la tête du grand mât.
Personne n’a dit ce qu’il faudrait faire au cas où nous trouverions le passager clandestin.
Personne n’a rien dit en aiguisant les lames.
De mauvaise humeur, Vlahutza grommelait que c’était des bêtises, qu’il n’y avait personne d’autre à bord que des lâches effrayés par leur ombre, et que la meilleure façon de combattre la peur, c’était à coups de barre de cabestan. Donner du crédit à de telles sottises ne sert qu’à démoraliser les hommes, affirma-t-il.
Mais il valait mieux le faire plutôt que de laisser la peur fermenter plus longtemps.
Je l’ai laissé à la barre et le reste d’entre nous s’est lancé dans une fouille complète, tous à la même vitesse, lanternes et couteaux en main, en parlant entre nous et en criant parfois.
C’est ce qu’on appelle en Inde une ligne de bruit, quand des hommes avancent parmi les hautes herbes dans un fracas de tambours, de cuivres et de sifflets pour faire peur au tigre et le faire fuir devant cette ligne régulière sans qu’il puisse s’échapper par les côtés.
Avant la chasse, il y a toujours quelqu’un pour raconter que la ligne de bruit tombe parfois sur quelque chose de pire qu’un tigre et que les cris cessent d’un coup, qu’un silence sanglant dégouline sur la forêt et que ne retentit, dans le meilleur des cas, qu’un cri pour toute explication :
— Rákshasa.
L’Affamé de chair et de sang.
Affamés, nous l’étions aussi, avides de poignarder la peur, de trancher dans le vif de l’incertitude.
Nous avons exploré chaque recoin. Nous avons réalisé comme notre petit Déméter est grand, combien il renferme de recoins secrets, combien de cachettes.
Entre les cordages, sous les couchettes, sur la dunette…
Nous sommes descendus à la cale tous ensemble, nous avons encerclé les caisses de terre pour débusquer le fugitif.
Mais, une fois de plus, il nous avait échappé.
Nous ne trouvâmes personne, rien pour assouvir notre colère, laquelle s’est évanouie mètre après mètre pour laisser, au bout du compte, la place au soulagement de savoir que, d’une certaine manière, nous n’avions pas seulement éliminé la possibilité d’un passager clandestin mais son existence même.
— Il était là, affirmait Olgaren.
Mais il n’y était plus.
— Peut-être a-t-il sauté, dit Acketz, peut-être a-t-il préféré les eaux à la potence.
— Il a peut-être rejoint Petrofsky, cria Vlahutza depuis la barre.
Pourquoi pas ? Personne n’avait oublié la marque sombre laissée par une violente caresse sur le cou du disparu.
Ce devait être l’assassin de Petrofsky. Il devait être monté à bord avec son aide. Et c’était peut-être parce qu’il partageait sa nourriture avec lui que Petrofsky s’était affaibli.
Peut-être s’étaient-ils disputés dans le noir, peut-être le plaisir avait-il laissé place à la violence.
En écoutant mes hommes, je compris pourquoi ils réunissaient ces deux ombres en une seule : ne pas avoir compris nous rapprochait, nous étions tous complices parce que nous n’avions rien vu venir.
Mais la traque nous avait débarrassés de l’étranger, la vengeance de la mer valait mieux que le sang répandu sur le pont.
Les hommes se sentirent rassurés une fois la fouille achevée et s’en retournèrent contents au travail. Vlahutza fronça les sourcils mais ne dit rien.
J’ai mis du temps à comprendre. Lui seul avait encore peur.
Ne pas trouver l’étranger l’avait terrifié encore plus.
Il se passe des choses si bizarres que dorénavant, jusqu’à ce que nous touchions terre, je vais tout noter soigneusement.
22 juillet
Voilà trois jours que nous naviguons par gros temps, les hommes sont occupés à empêcher le vent d’arracher les voiles.
À la fin de la journée, quand tombe sur nous le lourd manteau de la fatigue et que nos muscles résonnent de la pulsation de la tempête dans les cordages et le long de la coque, on peut dire que nous avons oublié la peur.
Rien d’autre à signaler que les nuages noirs, le fracas du tonnerre et l’incessante voix rauque de l’océan, Vlahutza semble s’être tranquillisé.
La tempête est tangible, on peut s’y raccrocher. Vlahutza peut diluer ses inquiétudes en imposant sa volonté aux éléments. La seule chose qui nous intéresse en ce moment est que le Déméter ne fasse pas naufrage. Aussi étrange qu’il paraisse, l’harmonie règne à bord. J’ai félicité les hommes pour leur travail par gros temps. Nous avons doublé Gibraltar et franchi le détroit.
Tout va bien.
24 juillet
La dernière phrase du 22 me regarde comme une blague à l’encre de Chine.
Nous sommes entrés dans le golfe de Gascogne par temps houleux et avons perdu un autre homme.
Arghezi a disparu dans la tempête qui nous suit ces derniers jours.
Je suis allé le chercher pendant son quart et n’ai trouvé que la noire présence de la pluie.
J’ai crié son nom, seul le fracas des vagues m’a répondu.
J’ai envoyé les hommes le chercher, qui sont revenus trempés de pluie et de peur.
— Peut-être qu’une vague l’a emporté, dit Acketz.
Peut-être, mais la tempête n’a pas fait gîter le bateau et aucun des objets sur le pont n’a disparu.
Petrofsky fut un fantôme silencieux, Arghezi vocifère tout le long du Déméter, une voix de bois qui grince, de voiles tendues à tout rompre et d’objets qui tombent et roulent d’un côté à l’autre.
Comme de juste, les hommes sont terrorisés. C’est une chose que le silence ait avalé l’un d’eux, mais ils craignent encore plus la tempête, les eaux qui s’arrachent à la mer pour venir les chercher.
Laborieusement, ils ont signé une lettre demandant que la garde soit doublée : quatre hommes à chaque quart. C’est impossible, nous ne sommes que sept, mais peu importe. Pas quand le vent tambourine impatiemment aux portes pour entrer.
Le second est fou de rage. En lisant la pétition, il a perdu tout le calme que la tempête lui avait apporté.
— Nous allons nous épuiser, bande d’idiots…
Il a jeté le document au visage d’Olgaren, qui n’a fait que reculer : il s’était engagé à nous le remettre, ce que nous en ferions ne dépendait que de nous.
Si plus de sang venait à couler, nous l’aurions sur les mains.
Sont-ils assez effrayés pour tenter de prendre le contrôle du Déméter ? Deux vides, deux absences qui hantent le bateau suffisent à provoquer une mutinerie.
Je crains un acte de violence.
25 juillet
Olgaren est revenu dans ma cabine laisser sur la table son talisman, la corde qui retient le vent prisonnier.
Je regarde le chanvre pourri, la noire moisissure qui l’a rongé.
Et je comprends.
L’amulette s’est dénouée.
La tempête s’est libérée d’elle-même.
28 juillet
Quatre jours d’enfer au cœur d’une sorte de maelstrom, par un vent de tempête.
Quatre jours qui nous ont appris que l’épuisement est plus fort que la peur : pour trembler, il faut une énergie que nous n’avons plus.
La tempête a mis la pétition en application : nous avons tous dû travailler sans tenir compte des bordées ni des horaires. Qui pourrait se soucier du quart alors que le mât gémit, sur le point de rompre ? Les cordages qui retiennent les voiles s’effilochent au moindre coup de vent et l’eau lèche nos chevilles pour nous rappeler qu’elle a embarqué à bord.
Ce n’est pas pour rien qu’il faut neuf hommes à bord d’un bateau. Nous nous en rendons compte maintenant que nous ne sommes que sept.
Personne n’a dormi.
On ne peut pas appeler dormir les deux petites heures où nous tombons inconscients dans un sommeil noyé sous une mer ouverte pour nous, et qui exhibe ses entrailles obscènes d’épaves naufragées et de marins noyés.
Nous sommes épuisés.
Il nous faut de longues minutes pour nous rappeler comment faire un nœud, le sommeil ronge nos pensées.
La limite a été atteinte.
Le moment est venu de tout arrimer, de ferler les voiles, d’accorer la cargaison et d’aller dormir sans savoir si nous ne nous réveillerons pas au fond de l’océan.
Muresh est venu me dire qu’il monterait la garde tout en barrant.
Pour surveiller quoi ?
Les vagues obscures, le vent déchaîné, les nuages qui tombent sur nous par paquets, l’éternel brouillard.
Mais je comprends, garder un homme à la barre signifie qu’on n’a pas complètement abdiqué. Un espoir, si l’on peut qualifier d’espoir un homme seul au milieu de la mer.
J’aurais voulu l’embrasser, mais le désir aussi demande de l’énergie.
Nous allons dormir quatre heures.
Nous mettons nos vies en péril, mais que faire d’autre ?
J’écris ceci à la hâte et me disant (il faut parfois bien se mentir) que le vent tombe, comme si lui aussi avait besoin de repos.
Le bateau tangue moins.
29 juillet
Le silence me réveille.
La tempête s’est dissipée, nous laissant une mer d’huile et un soleil glacé.
Les hommes réparent tout ce qui est endommagé, écopent l’eau, reprisent les voiles.
Ce soir, ils dormiront toute une nuit sans rêves.
Muresh et Abranoff prendront le relais au crépuscule. Trop épuisés pour nous réjouir, nous n’attendons que la tombée de la nuit.
Nous récupérons, notre esprit vague sans but précis.
Avec la satisfaction lasse de ceux qui lui ont échappé, nous nous disons que la mort nous a frôlés avant de s’éloigner.
C’est faux. Elle n’est pas partie.
Un autre drame s’est produit.
Le cri de Joachim à une heure quelconque de la nuit.
En montant sur le pont pour prendre son quart à l’aube, il n’a trouvé qu’Abranoff à la barre. Muresh aurait dû lui tenir compagnie mais il était allé vérifier quelque chose à l’autre bout du bateau.
— Des pas.
Il n’est jamais revenu.
On a sonné l’alarme et tout le monde s’est réuni. Ils ont fouillé le bateau de fond en comble, sans trouver personne. Maintenant, privé de son lieutenant, l’équipage est terrifié.
Il n’y a pas d’étranger à bord ni de tempête pour expliquer cette disparition.
Seulement la certitude que Muresh était seul quand c’est arrivé, quoi qu’il se soit passé.
Pas un accident : une volonté.
Les pistolets chargés, le couteau à la ceinture, Vlahutza et moi guettons le moindre signe.
30 juillet
La dernière nuit. Je me réjouis que nous arrivions en Angleterre. Il fait beau, toutes les voiles sont déployées. Hier, je me suis couché épuisé ; j’ai dormi comme une souche ; Vlahutza m’a réveillé pour me dire que Joachim et Acketz sont portés manquants. Il n’y a eu personne à la barre pendant quelques heures, dans l’obscurité, et nous avons perdu le cap.
Il ne reste à bord qu’Olgaren, Abranoff, Vlahutza et moi.
1er août
Deux jours de brouillard sans discontinuer, un néant qui a dévoré la mer et les étoiles et les côtes qui pourraient nous indiquer notre position.
J’étudie les cartes de navigation, du papier mort sans information précise.
Le brouillard enveloppe le bateau dans son linceul et nous rappelle qu’il nous a expulsés du monde extérieur.
Nous n’avons aperçu aucune autre embarcation, nous ignorons si nous sommes dans la Manche ou si nous l’avons dépassée en direction d’une destination que nous n’atteindrons jamais. Il n’y a personne à qui envoyer un message de détresse.
Nous ne sommes pas assez nombreux pour manœuvrer les voiles, elles doivent se balancer quelque part là-haut, gonflées de vent et d’humidité, nous avons cédé le contrôle du Déméter à la brise et à la mer, qui nous sont, de toute évidence, contraires.
Je n’ose pas amener les voiles car nous ne serions plus en mesure de les hisser à nouveau. Et parce que je ne sais pas où nous conduirait notre terrible destin.
Vlahutza est le plus apeuré d’entre nous.
Il n’a aucun moyen de faire valoir son rang sur les disparus.
Il regarde les cordages avec indifférence, ne cherche même plus une éclaircie dans le brouillard pour utiliser le sextant.
Il s’en moque. Le sort du bois ne lui importe plus.
À aucun moment il n’a lâché ses armes mais le brouillard ne craint pas les lames, et la dérive est à l’épreuve des balles.
Mais quelque chose de vivant…
Il n’y a rien dans ce désert.
Sa forte nature paraît jouer intérieurement contre lui-même. Les hommes ont dépassé la peur, ils s’affairent imperturbables et patients, résignés au pire.
2 août
Minuit.
Un cri.
Pas dans le rêve mais derrière le hublot. Un cri de douleur.
Je me suis rué sur le pont et n’ai pas su où courir. Vlahutza m’a appelé depuis le coin qu’illuminent les lampes, le refuge d’Olgaren contre la nuit.
Il ne restait qu’une cigarette encore fumante, une absence qui hurlait son silence.
Nous avons observé la braise jusqu’à ce qu’elle s’éteigne.
Abranoff a regardé sa propre cigarette avant de la jeter par-dessus bord comme s’il y avait vu une pupille incandescente lui faire soudain de l’œil.
Seigneur, ayez pitié de nous !
Vlahutza prétend que nous avons franchi le pas de Calais et qu’au moment précis où Olgaren a hurlé, le brouillard s’est entrouvert suffisamment pour laisser voir le North Foreland.
Dans ce cas, nous avons gardé notre cap, quelque part sur la mer du Nord, et Dieu seul peut nous guider dans le brouillard qui paraît nous accompagner ; encore qu’on dirait bien que Dieu aussi nous a abandonnés.
3 août
À minuit, je suis allé relever Abranoff à la barre, mais il n’y était pas.
Le vent mordait si fort les voiles qu’il aurait pu arracher la mâture et nous faire chavirer s’il avait tourné.
N’osant pas abandonner mon poste, j’ai appelé Vlahutza. Quelques instants plus tard, il est apparu en petite tenue, indifférent au crachin mêlé de grêle qui nous fouettait férocement.
Ses yeux exorbités étaient comme fous. Son regard allait du pont à moi, et je compris qu’il y devinait des ombres que je ne voyais pas.
Il vit bien que j’avais des difficultés à barrer mais ne se précipita pas pour m’aider, il monta lentement, délicatement, les marches jusqu’à moi, en sortant un immense couteau d’entre ses quelques vêtements.
Il se faufila derrière moi, insidieux.
Je ne pouvais pas le voir, seulement attendre…
La lame…
Je sentis son souffle sur ma nuque, glisser dans mon cou, jusqu’à mon oreille.
Je sentis distinctement sa respiration profonde, la tiédeur de la bouche frôlant ma chair.
Il colla ses lèvres à mon oreille et susurra hargneusement :
— Il est là.
Ce n’était pas un geste d’amour mais de peur. Il craignait que l’air même l’entende.
— Je le sais, désormais. Je l’ai vu hier : un homme grand et maigre qui semblait briller de la pâleur morbide des champignons. Il se tenait sur la poulaine, à regarder la mer. D’un geste, il a écarté le brouillard par la force de sa volonté et j’ai pu voir les étoiles. Il a murmuré quelque chose, j’ai vu remuer ses lèvres (rouges, gonflées). La bordée, le cap. Usurpateur ! Je me suis glissé derrière lui comme je viens de le faire derrière vous, et je l’ai poignardé.
Sa voix vibrait, son ton montait et descendait, chuchotement rauque un instant, cri de femme l’instant d’après : il avait complètement perdu le contrôle de lui-même. La raison.
— Vous voyez cette lame ? Vous la voyez ? Si je la plantais dans votre œil… sentiriez-vous comme elle est froide dans le flot de votre sang brûlant ? Je l’ai toujours cru. J’ai cru la voix de l’acier… mais elle m’a trompé. J’ignore comment. Je l’ai poignardé mais l’acier l’a traversé sans rencontrer de résistance, comme s’il traversait de l’air.
En parlant, il frappa et frappa encore, comme si l’obscurité était cet homme, j’ai ressenti une brûlure soudaine, le sang a coulé sur ma joue, il venait de me blesser sans s’en apercevoir.
— Je sais où il se cache.
Il se mit à rire.
— Qu’est-ce qui n’est pas normal sur ce bateau ? demanda-t-il.
Toi.
— La cargaison, ces maudites caisses de terre dans la cale. Vous savez quoi ? C’est là qu’il doit se cacher. Un des couvercles doit être amovible. Je les ouvrirai une par une. Occupez-vous de la barre.
Il passa la tête sur mon épaule, toucha mes lèvres de ses doigts fébriles.
— Chut.
Il alla chercher une caisse à outils et une lanterne et disparut par l’écoutille de proue.
Il est fou, complètement fou à lier ; inutile d’essayer de l’arrêter.
Il ne peut pas endommager la cargaison. Et après tout, rien ne m’importe moins que cette terre.
Je n’ai plus qu’à m’en remettre à Dieu et espérer qu’il dissipe le brouillard. Alors, si la brise me pousse vers un port, je couperai tous les cordages pour laisser le vent libre dans les voiles et je demanderai de l’aide.
Voilà à quoi je pensais quand Vlahutza hurla.
Seigneur, faites que je n’entende plus hurler aucun homme !
Comme a hurlé Vlahutza, comme a hurlé Mikhaïl.
Mon sang se glaça, j’hésitai à lui venir en aide.
Mais il jaillit de l’écoutille et sur son visage, je vis la folie, pleine et entière. Il hurlait, ses yeux brinquebalaient à la recherche d’une échappatoire, on voyait qu’il s’était fait dessus.
— Sauvez-moi ! hurla-t-il, sauvez-moi !
Et soudain, aussi soudainement que son expression changeait sans aucun contrôle, il redevint Vlahutza, simplement, et me vit seul, atterré, agrippé pathétiquement au gouvernail.
Comment aurais-je pu venir en aide à qui que ce soit ?
— Venez avec moi, dit-il, dans un dernier effort de lucidité. Il vaudrait mieux que vous veniez aussi, capitaine, avant qu’il soit trop tard. Il est là. Maintenant, je connais son secret. La mer me sauvera de Lui ; il n’y a pas d’autre solution.
Et avant que je puisse faire quoi que ce soit, il sauta par-dessus bord dans la mer hurlante, les poumons éclatés au bout d’une interminable asphyxie.
Il n’hésita pas à opter pour le noir visage des noyés, la bouche tordue par le désespoir, les mains qui ouvrent des sillons sanglants dans une gorge à jamais scellée par la mer.
Je crois que moi aussi, je connais le secret.
C’est ce fou qui a éliminé les hommes un par un, et qui vient de les rejoindre.
Que Dieu me vienne en aide.
Comment vais-je expliquer ces horreurs en arrivant au port ?
En arrivant au port ?
Si seulement j’y arrive un jour…
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