La glace et le sel
III. Des Voix de Poussière, Peut-Être du 4 au 6 Août
III
DES VOIX DE POUSSIÈRE,
PEUT-ÊTRE DU 4 AU 6 AOÛT
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Des voix de poussière, qui recouvrent tout, qui dissimulent l’immobilité du monde.
Je suis aux commandes d’un navire de fantômes.
Qu’importe ?
Les voix sont vivantes, elles, et m’entourent comme le faisaient auparavant mes hommes. Des voix qui m’appartiennent mais que je ne consignerai pas sur le livre de bord du Déméter qui, lui, a cessé de m’appartenir une fois enfermé dans la bouteille.
Le Déméter, cette forêt nue que les morts m’ont laissée en héritage.
Acketz et Joachim poussent des cris, l’horrible angoisse de ne pas savoir ce qui a transformé ces hommes forts en voix brisées pèse sur mes épaules.
— La mâture est vivante, ont-ils dit.
— Le brouillard s’est déchiré, capitaine, et nous avons pu voir… voir…
— Les voiles ont changé de couleur.
— Elles étaient noires, capitaine, en lambeaux sur les mâts, agitées par le vent…
— Un vent inexistant…
— Nous ne savons pas pourquoi ni comment elles se sont toutes arrachées, déchirées en lambeaux qui claquent…
– … et ont commencé à hurler quand nous les avons touchées, toutes autant qu’elles sont.
Et la voile obscure s’est mise à claquer toute seule, à s’agiter de son propre chef, à palpiter de manière obscène.
Avant de prendre son envol.
Des milliers de chauves-souris recouvraient les voiles intactes, des milliers d’ailes membraneuses qui battaient, montaient dans le ciel en spirale, se perdaient dans les nuages d’orage qui hurlaient leur pluie et leur vent.
Les jours se confondent, coagulés les uns aux autres par la terreur, la folie, le silence qui nous a recouverts sans savoir comment.
Le silence nous aidait-il à rester lucides ou craignions-nous de déchirer de nos voix la fragile membrane de la normalité ?
Pourtant, le silence peut aussi devenir pesant, et parfois nous le rompions pour pouvoir respirer.
À la barre, Vlahutza se mit à nous parler de son court séjour en France, à la route, au bois et à moi.
— J’ai connu Martin Dumollard, disait-il comme s’il en était fier. J’ai dormi dans l’auberge de Justine Lafayette, à Lyon. J’étais presque un enfant, alors. On peut même dire que j’étais de la chair fraîche, capitaine. J’ai dormi comme si de rien n’était sous le même toit que deux assassins, j’ai fermé les yeux sans m’imaginer qu’ils se nourrissaient de chair humaine, et mon père et moi sommes partis après avoir payé une misère, sans savoir par quel miracle nous nous en étions sortis. C’était Dumollard le tueur, il ouvrait les crânes pour les offrir à sa maîtresse, qui suçait le sang comme si c’était un crime de le laisser perdre et utilisait une lame incurvée pour découper les parties charnues des corps : les cuisses, les bras, parfois des seins qu’elle dévorerait dans sa chambre parfumée, décorée de ces dentelles et froufrous qui ont fait la célébrité de Paris, monstrueusement bouffie, blanche comme les vers qui se nourrissent de chairs. Ceux qui l’ont arrêtée refusaient de la toucher pour ne pas se souiller de fluides impurs, d’une certaine façon les cadavres qu’elle dévorait depuis des années l’avaient transformée en autre chose, elle se déplaçait comme si toute cette chair pouvait se mouvoir seule, indépendamment d’elle, avec la parfaite coordination des insectes. Il y eut un procès, des preuves, et s’il faut bien avouer que ce fut un lynchage plus qu’une exécution, il faut dire aussi qu’elle hurla jusqu’au bout : De la chair, vous êtes de la chair !, et qu’elle mordit les bourreaux et goûta une dernière fois au sang humain avant de s’embraser.
Vlahutza tira un ancien chapelet, une brillante croix de vieil argent qu’il fit tourner entre ses doigts comme pour se libérer de ses cauchemars.
Mon Dieu, pourrait-il avoir prié, libère-moi de la mémoire de mes jours, des visions que tu m’as montrées, du murmure éloquent du silence alentour ; Mon Père, concède-moi la paix de l’ignorance afin que la lame qui s’enfoncera dans mes chairs et mon sang me soit légère avant de me tuer…
Il n’ignorait pas que le maigre et nerveux Dumollard et l’obèse Justine avaient eu envie de lui.
Ils désiraient sa chair dans l’obscurité, le sang caché dans ses veines, ses fluides corporels secrets.
Et lui se demandait quel autre appétit le poursuivrait parmi les ombres.
— Vous avez envie de moi, capitaine ? me demanda-t-il dans l’obscurité d’une trop grande nuit.
— Oui, répondis-je, car rien n’avait plus d’importance, et lui craignait que les autres membres d’équipage soient déjà en train de dresser la table et de préparer les sauces pour le dévorer.
Il me regarda d’une telle manière que je regrettais ma confession. Le monde : une crevasse et moi, un rebord qui s’effrite.
— Si vous approchez, je vous tue, dit-il en crachant les mots comme si son mépris pouvait le laver de moi.
À ce moment-là, j’étais Martin pour lui, et mon désir une Justine Lafayette blanche et gonflée entre mes cuisses.
Le monstre d’une nuit obscène.
Comme cet autre monstre, Mikhaïl, abattu par l’un des mille bras de la foule. Un coup de feu, une pierre, les milliers de cris qui l’encerclèrent.
— Il a tué l’enfant, mentaient-ils, il a tué l’enfant !
Cet “enfant” avait accepté les caresses de Mikhaïl, et son mujik de père avait préféré le tuer plutôt que de reconnaître que la nudité n’est pas un péché, et que les caresses prodiguées dans l’obscurité, dans la fulgurance des sens, ne le souillaient pas irrémédiablement.
J’aurais pu crier, m’offrir en sacrifice moi aussi. Mais je suis resté sur le rivage de cette mer démontée de rage.
Mikhaïl s’est noyé dans ces eaux humaines ; et a poussé un cri en tombant.
Un seul.
Le cri de Vlahutza.
Sur sa peau se sont abattues les houes, sa chair s’est ouverte aux blessures. Le ressac : les outils qui se lèvent. L’écume : le sang qui éclabousse les visages, baptisant la foule avec l’eau maudite du meurtre.
Une eau de baptême que la foule but, satisfaite.
Ils l’enterrèrent à une croisée de chemins afin que son esprit ne retrouve pas la direction du village.
Ils ont planté des épines de roses dans ses yeux pour le condamner à l’obscurité, même dans la mort.
Ils ont rempli sa bouche d’ail pour que son haleine n’infecte personne, mais qui pourriez-vous embrasser alors que les vers vous dévorent ?
Un prêtre donnait les ordres ; lui-même sépara la tête du corps mutilé à l’aide d’un grand couteau.
Il la posa à l’envers et lui cracha une malédiction à la nuque.
Ensuite, ils fichèrent son corps en terre à l’aide d’un pieu.
Ce corps qui était celui d’une bête pour eux, et sa chair un monstre qui cédait à d’incompréhensibles instincts.
Que croyaient-ils vraiment faire cesser avec de telles cérémonies ?
La susurrante silhouette d’un inimaginable plaisir lancé à leurs trousses, collé contre leurs fenêtres, mettant le doigt sur des instincts nichés depuis des années, persuadant leurs chairs de céder… À quoi ?
Sans doute est-ce pour ne pas le savoir qu’ils semèrent de la bruyère sur la tombe, afin de condamner Mikhaïl aux infâmes racines.
S’il avait été une foule, et sans le poids de la traversée qui pesait sur son âme, Vlahutza aussi s’en serait pris à moi, avec ses armes et sa rage, résolu à recourir aux épines de roses, au pieu de bois, et à abandonner ce que je suis à une croisée de chemins.
— Je ne suis pas un monstre, dis-je au Déméter en serrant le gouvernail dans la nuit, je ne suis pas un monstre !
Mais eux, oui !
Petrofsky sortit des eaux noires pour monter sur le Déméter, comme un murmure de mer qui griffait le bois et le métal de la coque, s’accrochait aux fissures et à la rouille pour grimper, comme un insecte marin.
Je vis d’abord ses mains, qui tâtonnaient. Jamais je n’aurais cru qu’un naufragé aborderait mon bateau sans permission. Comment aurais-je pu l’en imaginer capable, avec ses doigts écorchés, sa chair ouverte jusqu’à l’os, comme un bref éclair blanc qui balafrait le bateau, de désespoir de s’y accrocher ?
Petrofsky ressemblait à cette image que nous tous qui vivons de la mer gardons au fond de nous afin de ne pas nous laisser séduire par sa beauté liquide, par le vertigineux abîme sur lequel nous naviguons, le cadeau des profondeurs et l’invitation répétée du mystère vert.
Visage boursouflé, mains grises et monstrueusement gonflées, lèvres noires ouvertes au viol continuel des eaux, dans un dernier cri que personne n’entendit mais dont ses traits portent la trace.
Monté sur le pont, il demeura là, immobile, peut-être pour me permettre de boire jusqu’à la lie l’horreur du calice de son corps.
Je n’ai pas crié.
Encore maintenant, je me demande pourquoi.
Valait-il mieux à mes côtés un homme mort que le silence qui me corrodait ?
Ou alors, est-ce vrai ce qu’on raconte, que le pire de l’horreur est de ne pas ressentir l’horreur ? Après les présages de l’orage, les disparitions successives, les rats et les rêves… un homme mort sur le pont était-il autre chose qu’un homme mort ?
Peut-être Justine Lafayette s’est-elle trouvée un jour devant une assiette pleine d’aliments qui n’avaient rien de blasphématoire, non pas de la viande arrachée à la sagesse du monde mais, tout simplement, de la nourriture trop cuite.
Les cris de ses victimes et le sang frais sur ses lèvres lui ont-ils manqué, alors ?
Est-ce pour cette raison qu’elle obligeait Martin Dumollard à séduire les femmes qu’ils dévoreraient ? Qu’elle le faisait les ramener à la pension, qu’elle épiait dans l’ombre leur lent déshabillage, un corps sur un autre corps, et qu’elle les assassinait à l’instant précis du plaisir ultime ?
N’était-ce pas le jeu qui lui rendit son joyeux appétit ?
Quels détails ces deux-là se racontaient-ils en mastiquant leurs proies ?
Quelque chose à quoi se raccrocher, un symbole qui donnerait à cette viande un sens différent, comme l’homme mort sur le pont était devenu quelque chose d’autre.
Ce n’est qu’en me rappelant la marque foncée sur le cou de Petrofsky que je retrouvai mes moyens et que vola en éclats l’indifférence qui me préservait de la terreur.
Il n’y avait pas si longtemps, j’avais désiré cette chair grise, et baiser ces lèvres noires, boire les fluides accumulés dans ce corps.
Après lui, ce fut Abranoff, qui hurle son désespoir accroché aux voiles comme une araignée géante, et Olgaren, qui s’empiffre de provisions qui ne le nourrissent plus et, dans sa faim frénétique, avale par poignées les bouts et les cordages à la recherche d’un nœud qui apaise son appétit, et puis Muresh qui se présente chaque nuit à ma porte, frappe poliment et me supplie, comme qui sollicite une petite faveur, de lui servir un peu de viande : la mienne, afin d’y mordre tendrement et de boire mon sang avec soin, et enfin Acketz, qui s’est mis à rogner son propre bras sans arrêt.
Le pire de tous, c’est sans doute Joachim, qui s’assoit au beau milieu du pont et gémit comme si la mort faisait mal.
Des spectres blêmes dans la tourmente.
Je les regarde sans aucune peur, qu’ils soient morts et assoiffés de mon sang n’y suffit pas.
Comment avoir peur d’eux alors que je les vois se rassembler dans l’obscurité et se serrer les uns contre les autres comme s’ils pouvaient se protéger du froid de la nuit dans laquelle ils vivent ?
Ils sont comme des enfants meurtris par la pluie.
Je les vois arpenter le bateau, attraper des choses qui leur furent jadis précieuses, sans leur trouver aucun sens désormais. La mort est comme une lame qui découpe la réalité de telle sorte que, depuis l’autre côté, le nôtre ne ressemble qu’à une mosaïque absurde.
Voilà donc ce que j’étais ? Ces reliquats de passé, ces souvenirs dépourvus de sens désormais ?
Plus jamais.
Est-ce pour cette raison qu’ils les jettent et les brisent ? Ils savent que la mort est le royaume de la séparation.
On ne leur a pas pris que la vie, le souffle, mais aussi le monde entier, le soleil, ce qu’ils étaient.
Ils tournent en rond sur le Déméter pour délimiter leur prison. Mais ce n’est pas cette vieille goélette qui les retient, leur vraie prison ne navigue pas dans ce brouillard.
Ils sont prisonniers de leur chair, captifs de leur simple désir de sang, de leurs besoins.
Ils sont cette soif.
Ils ont vaincu la mort, quitté la tombe et marchent de leur propre chef. Parfois, leur corps se décompose en une myriade de points de lumière blafarde, leurs pieds se transforment en milliers de rats blancs qui, à leur tour, deviennent brouillard et de nouveau des pieds qui ne les conduisent nulle part. Ils grimpent au mât comme des insectes pour en redescendre la tête en bas, comme s’ils ne pesaient rien, et que les ongles de leurs doigts écartés suffisaient à les faire tenir ; mais aucun de ces prodiges n’importe, la noire magie ne signifie rien, car ils ne sont que soif.
Ils ne parlent pas entre eux, aucun n’a essayé de me convaincre que l’autre côté est meilleur, que les noires eaux de la mort sont douces.
Comment pourraient-ils parler du royaume de l’obscurité alors que la faim les tenaille ?
D’ailleurs, peut-être n’y sont-ils pas allés, peut-être ne connaissent-ils d’autre univers que leur corps surnaturel, n’ayant pas été accueillis dans le château noir de la décomposition.
Peut-être l’insatisfaction a-t-elle amalgamé leur corps et leur âme.
Le prêtre de Dzerjinsk nous a toujours tenu un discours de peur : il faut étouffer les besoins du corps pour sauvegarder l’âme.
Laisser la voix de la chair torturer l’âme, disait-il, conduit à la Perdition.
Mais si elles ne faisaient qu’un ?
Si l’éternité de l’âme qu’on nous promet dans les églises pouvait se réaliser même dans la chair ?
Pour un tel don, la soif ne serait pas cher payé.
Comment convaincre ceux qui en souffrent ?
Mon équipage a quitté la mer dans l’obscurité pour me chercher.
Je les ai vus s’approcher, vivant brouillard, chair déchirée et, cependant, pleine de désir. J’aurais dû crier, me réfugier dans la folie à la pensée de leurs mains fouillant mon corps, du malsain contact de leurs caresses.
Comment aurais-je pu deviner qu’il valait mieux me jeter à l’eau et me perdre dans la mer avec Vlahutza ?
Mais je suis resté à la barre, à les regarder s’approcher avec leurs mouvements d’insectes, leurs lèvres couvertes de bave épaisse qui dégouline lentement, l’eau à la bouche de la saveur de ma chair.
La seule chose que j’ai pu faire, la dernière, fut de leur demander pardon pour les avoir embarqués dans ce voyage maudit.
Qui n’a jamais entendu parler de ces bateaux qu’on retrouve sans personne à bord ? Des repas encore fumants sur les tables, des cartes distribuées comme si la partie n’avait pas été interrompue ?
Qu’y a-t-il de pire : être au courant de ces disparitions ou les avoir vécues soi-même ?
La mer exige parfois un sacrifice : c’est le mystère des tout derniers instants.
De vieux bateaux résistent à des tempêtes inouïes et d’autres plus solides font naufrage par mer calme, sous le soleil.
Leur doit-on nos petites superstitions ? Cracher à la barre ou sur le quai dans l’espoir d’y revenir, la cordelette d’Olgaren qui retient le vent prisonnier, le chapelet de Vlahutza pour rendre grâce au mystère, les prières mujik que je n’ai pas oubliées, ne pas tuer d’albatros, ne pas faire couler de sang impur par-dessus bord, les petits signes en sel.
J’aurais dû gagner un port après l’apparition des rats albinos, forcer Melih à rester à bord et à me promettre que le Déméter ne courait aucun danger, nous aurions dû fuir les disparitions.
Tel est le prix de mes tergiversations : mes hommes s’en reviennent de leur tombe d’eau pour me chercher.
Le miracle obscur.
Secret.
Sortis des eaux pour me plonger dans le mystère, pour que seuls le livre de bord et le néant parlent pour nous.
— D’accord, dis-je en m’offrant à eux. N’est-ce pas là ce que j’ai toujours voulu : céder à leurs désirs, satisfaire leurs sens, apaiser leur corps ?
— D’accord.
J’avais dans les mains le chapelet que le second avait laissé tomber au dernier moment, comme s’il n’avait pas besoin de Dieu pour s’abandonner à l’oubli de la mer, et eux le regardaient comme une arme, la dernière barrière qui les retenait.
Cette chose ? Un homme mort sur une croix ?
Le symbole de l’âme et du corps séparés. L’incarnation de la peur du prêtre de Dzerjinsk, cet homme qui planta le pieu dans le corps de Mikhaïl.
J’ai lâché le rosaire, j’ai laissé les perles tomber à mes pieds.
Pourquoi repousser mes hommes ?
Ce n’était que justice qu’ils viennent à moi. Œil pour œil.
Ma mort pour la leur : sang pour sang.
Des voix d’argent tintèrent de mille tons inconnus, chaque mot plein de l’ombre de sons défiant l’ouïe humaine.
— Du sang.
Inutile d’en dire plus.
J’ai repensé à ces enfants misérables qui, lassés de mendier dans les ports, se cachent dans les bateaux en s’imaginant trouver un destin meilleur dans les voyages aux cargaisons fétides.
De la chair blanche et noueuse, les caresses d’une bouche qui sait que rien n’est plus abject que la faim.
Les mousses.
Combien de fois n’ai-je pas rêvé d’en acheter un pour couvrir sa peau de baisers, de signer le pacte qui me rendrait maître de sa chair ?
Mais on comprend tout de suite que leur esprit est ailleurs, qu’ils abandonnent leur corps à la merci de nos appétits mais qu’eux-mêmes sont à l’abri, autre part, peut-être simplement indifférents.
On raconte en Bulgarie que les obours qui quittent leur tombe sont dépourvus d’os, que leur chair est spongieuse, immatérielle, et qu’ils n’ont généralement pas d’ombre car leur essence n’est plus.
Ces enfants qui s’offraient à l’incessant déferlement des marées du sexe, peu importe qu’ils aient été des êtres vivants ou de ces spectres sans repos qui courent les bois à la recherche de ce qu’ils ont perdu.
Les membres de mon équipage n’étaient pas des obours.
Moi, si.
De la chair dépourvue de volonté, à leur disposition.
Quand on a tout perdu, n’est-ce pas là tout ce qui reste ? La peau et la mémoire.
Peu importe.
Ils ont traîné jusqu’à moi leur désir nu, dépouillés de toute humanité, comme des chiens qui cherchent les quignons qu’on leur jette.
J’ai compris alors le terrible prix à payer : la chair et l’âme qui ne font qu’un. La chair éternelle, n’est-ce pas le paradis ? Et si pour l’atteindre, il fallait cesser d’être humain ?
Ce sont des monstres qui me sont revenus. Des Justine. Elle, elle était humaine, mais pas ses appétits.
Une faim, me suis-je dit, ils ne sont qu’une faim.
Voilà ce qu’ils sont devenus. La faim est leur essence ; ils sont vides de tout.
Une fois qu’elle aura été satisfaite, l’aliment chaud en eux… que feront-ils ? Exploreront-ils leurs nouveaux pouvoirs, se féliciteront-ils d’avoir échappé à la mort, caresseront-ils leurs chairs grises ?
Ils pourraient parler d’immortalité, des cycles prodigieux dont ils seront témoins, de la course des constellations, de la terre immobile qui se déplace au cours des siècles. De l’éternité et de la beauté du monde sans la lumière du soleil.
Peut-être découvriront-ils le sens secret, des plaisirs nouveaux, la satisfaction d’exister indéfiniment.
Jusqu’à ce que la faim revienne.
Dans les ports d’Afrique où tout pousse sous la chaleur absurde et vitale des serres, et où tout paraît possible sous le soleil, on vend des monstres du Ghana. Des créatures difformes aux dents démesurées, si grandes que si elles fermaient la bouche, elles se transperceraient le palais jusqu’au cerveau.
Ce ne sont que des rats nourris de liquides depuis la naissance, la bouche attachée pour les empêcher de ronger et limer leurs dents qui poussent constamment.
Abandonnés à eux-mêmes, les monstres du Ghana mourraient ; mais les plus précieux, ceux qu’on vend dans des cages tressées, utilisent leurs crocs gigantesques pour éventrer d’autres rats et boire leur sang en frémissant de faim.
Ils ne s’accouplent jamais.
À peine leurs dents touchent-elles une autre peau qu’il leur faut la déchiqueter, ils ne connaissent d’autre plaisir que de lacérer et déchirer la chair pour se sustenter.
Ces dents sont leur difformité.
Elles se cassent facilement mais, même sans elles, ces rats ne peuvent pas redevenir ce qu’ils n’ont jamais été. Ils seraient capables de mourir dans une cale pleine de grain.
Leur paradis : une mer de sang où se désaltérer sans cesse.
Mon équipage, ces spectres aux silhouettes surnaturelles en quête de mon sang, ne sont rien d’autre que des monstres du Ghana dotés de la terrible malédiction de penser.
Nous sommes des sybarites du plaisir éternel, immortel.
Mais eux ne sont rien de plus que des rats torturés.
Et moi, leur nourriture.
Ils auraient dû se délecter de moi, déchirer la fragile barrière de ma peau et se baigner dans mon sang, y tremper leurs visages affamés. En finir à cet instant avec ce que je suis.
J’aurais trouvé le repos.
Mais ils ne m’ont pas tué.
Lui… Cela… les en a empêchés.
Cette cruauté qui déforme. Ce faiseur de monstres.
— Il est à moi, dit-il avec une arrogance infinie.
C’est alors que je l’ai vu dans l’obscurité.
Dieu me pardonne, mais Vlahutza a bien fait de sauter par-dessus bord. Mieux vaut mourir comme un homme ; personne ne peut reprocher à un marin de faire le choix des eaux bleues.
Mes hommes se sont écartés lamentablement, comme des chiens à la voix d’un maître assassin.
L’homme grand et maigre. Il n’a même pas daigné s’approcher, a donné l’ordre de loin, en regardant la mer, les yeux rivés sur la nuit qui le transformait en ombre.
Je sentais le pouvoir émaner de lui, la puissance contenue dans chacun de ses mouvements.
Un jour, je suis allé voir le Transsibérien, ce train qui signera l’arrêt de mort des voiliers et des capitaines dans mon genre, avec la sécurité de sa route de rails à travers la Russie infinie, reliant les ports importants par terre plutôt que par mer.
Sa présence d’acier vibrait à travers sa peau, transmettait aux wagons le tremblement de feu de sa machine.
J’ai eu envie de ne pas m’écarter, de rester au milieu de la voie pour le regarder s’approcher.
Cet homme, cette chose, avait la même force ; avec en plus la cruauté des hommes, comme si le Transsibérien pouvait quitter les rails pour attraper ceux qui croyaient échapper à sa fureur.
— Je ne suis pas à toi, j’ai crié, je n’appartiens à personne.
Il a ri doucement sans quitter des yeux l’horizon noir.
— Tu appartiens à Mikhaïl, dit-il, et à ton petit besoin de plaisir. Capitaine : tu appartiens au péché que tu as commis contre lui. Tu l’as initié aux jeux de séduction et au plaisir alors qu’il ne pouvait pas se défendre. Tu t’es approché de lui dans le noir, en érection, alors qu’il ne pouvait pas refuser tes caresses. Tu t’es approché et il a accepté, bien sûr ; il a même continué par-delà ta chair et à la fin, il en est mort. Tu l’as obligé à goûter à un fruit défendu et sa récompense a été le pieu qui viole éternellement son corps sans paix. Tu n’es pas à moi, capitaine. Tu ne le mérites pas. Capitaine : tu t’appartiens à toi-même et tu obéis à un maître dérisoire.
— Comment…
— Comment je sais tout cela ? C’est toi qui me l’as raconté dans tes rêves, toi qui m’as confié les secrets de la position et du cap, contre un peu de plaisir. Tu as passé un pacte avec moi. Le sort du bateau contre la satisfaction de tes désirs. Ne me regarde pas avec dégoût, petit homme, car tu es comme moi.
Sans en dire plus, il continua à profiter du voyage, observant ce monde transformé en nuit, sans terre ni aucune lumière pour marquer l’empire des hommes.
J’aurais dû l’attaquer, me mesurer à lui d’une façon ou d’une autre. Ma colère incarnée dans mes armes, laisser l’acier vivre son fragile rêve de tigre, la poudre exploser dans mes mains dans l’espoir d’effacer son visage.
Vlahutza a frappé en vain cette chair immatérielle.
J’étais incapable de le blesser et lui le savait. De quelles armes disposais-je ?
L’équipage regagna la mer lorsqu’un liseré gris apparut à l’horizon : l’aube.
L’homme quitta alors son poste d’observation et se dirigea vers la cale, paisiblement, comme s’il rejoignait une luxueuse cabine.
Pourquoi y retournait-il ?
Qui pourrait lui disputer les cabines vides ou mon propre lit défait ? Et pourtant, il regagna de son propre chef son trou malodorant.
Les caisses entreposées.
Je compris qu’il y dormait, qu’il ne pouvait reposer que dans cette terre suintante, parmi les vers aveugles venus de son domaine, protégé par les rats albinos.
Il s’y rendit, indifférent aux vagues et au tangage incessant du Déméter. Pas comme un homme de mer ni comme un terrien. Comme quelque chose d’autre, de différent. Quelque chose d’un royaume étranger à l’expérience humaine.
Souriant.
J’ai travaillé sur des paquebots assez longtemps pour reconnaître cette expression.
Celle des passagers qui savent que de l’autre côté de la mer les attendent des plaisirs inconnus mais pourtant certains. Seul le voyage les sépare de mets nouveaux, de délicieuses expériences qui n’attendent que leur arrivée, et c’est pourquoi la traversée est un plaisir qu’ils savourent longuement et sereinement.
Quels plaisirs pouvaient attendre cette chose, quelle autre chair, quelles disparitions successives dans l’obscurité ?
La chose déménageait.
J’ai repensé aux szaganys qui transportaient les caisses et aidaient la créature à monter à bord.
Denn die Todten reiten schnell.
Parce que les morts sont pressés.
L’Angleterre.
Sûrement Londres et ses quatre millions d’habitants. Quelle quantité de sang ? Combien de gens prêts à devenir comme lui ? J’imaginai un monde où nous serions le bétail, et où les étendards des monstres flotteraient sur des terres dévastées, tandis que des millions de chauves-souris feraient dans le ciel une nuit éternelle. Où d’ignorants capitaines transporteraient dans leur bateau des semences infâmes vers des rivages nouveaux, en échange d’un plaisir ambigu.
Je hurlai, je hurlai encore, je continue à hurler.
Lorsque je finis par me calmer, par m’obliger à redevenir moi-même, m’entouraient de nouveau le brouillard et l’énergie folle de la tempête, au milieu d’une myriade de teignes terreuses, sous la surveillance des yeux incandescents. De nouveau la nuit. Et mes hommes autour de moi, pathétiques de faim.
— Ce n’est pas moi qui ai tué Mikhaïl, leur ai-je dit, et je ne vous ai pas tués.
— Tu ne seras pas responsable pour Londres non plus, répondit sur un ton moqueur l’homme qui profitait du voyage.
Toujours, la haine se nourrit du désespoir. Et le mien était infini.
Il me fallait blesser cette chose, c’était mon devoir d’enfoncer en lui la souffrance qu’il avait enterrée dans les miens, lui rendre la pareille de la faim qui les pousse à se dévorer eux-mêmes et à mendier ma pauvre chair.
— Du sang, répétaient-ils comme des enfants.
— Trouvez d’autres bateaux, murmurai-je, un peu plus vil à chaque mot.
J’aurais dû me taire, les laisser mourir à nouveau, de faim cette fois-ci.
Est-ce pour eux, à cause de leur évidente souffrance, que je condamnais d’autres embarcations à l’obscurité, ou pour moi qui ne supportais plus de les voir rogner leurs propres mains, implorants et blessés ?
— Impossible. L’eau nous fait mal, dit Olgaren, en cherchant ses mots comme si la mort lui avait ôté une part essentielle de lui-même, cette chair qui retenait prisonnière une partie de ce qu’il avait été, ce n’est pas une bonne tombe pour nous. Sauf sous le Déméter.
La mer est une terre consacrée pour nous autres, les marins.
Terre bénie, terre où reposent nos ossements.
Et quelque chose de plus. Transformée en cimetière par les navires qui jettent leurs morts à la mer, par les cérémonies célébrées sur le pont.
Quand les navires s’éloignent, la mer redevient mer.
L’éphémère magie de l’enterrement disparaît avec l’embarcation.
Alors, l’eau fait mal.
Le monde hors de la tombe, un royaume de souffrance.
C’est à ce moment que j’ai compris ce que nous transportons en Angleterre.
Cette créature était parvenue à se libérer de la seule contrainte commune aux hommes. Elle avait échappé au linceul, à la mort, mais pas à la terre noire de la tombe, condamnée qu’elle était à l’emporter à jamais avec elle.
Le souvenir de la décomposition.
La paix n’est-elle pas préférable, l’incessante caresse de la terre, de l’humidité suintante qui diluera tes chairs, abolissant les hiérarchies aussi bien que la mémoire, détruisant ce que tu as été, cet être unique, pour te transformer en ce qui nous attend tous, la poussière ? La paix n’est-elle pas un prix acceptable pour une vie ?
Que racontait exactement la terre à cet homme ?
Quelle importance ?
Cette chose s’était barricadée dans la cale, de l’intérieur, enfonçant métal et cordes sous la peau du Déméter, sans aucun effort.
J’ai cru qu’il s’était emprisonné lui-même, mais il ressortit à la nuit sans le moindre problème.
Par une fissure, à mon avis. Semblable à celles des caisses que nous transportons.
Que pouvais-je contre lui ?
— Demain, dit-il, demain il vous appartiendra, dès que nous aurons touché terre.
Une destinée mesurée en heures, une vie comme du sable qui s’écoule vers nulle part, une vengeance perdue dans la chair et le sang face à la faim des victimes.
Je mourrais avec ma faute.
— Ce n’est pas moi qui t’ai tué, Mikhaïl, dis-je, et toute ma foi, toutes mes prières se réduisaient à cela. Je ne l’ai pas tué… répétai-je mille fois.
Après tant de silence, tant de temps à refuser de me l’avouer, à enterrer cette simple affirmation sous d’autres peaux, d’autres évènements, au cours de traversées sur la route de la glace et du sel, il fallait que j’en saigne désormais.
— Je ne…
— Non…
Je l’ai dit tant de fois, de tant de manières, avec tant de force que j’ai fini par m’entendre.
Par me persuader.
Je n’ai pas tué Mikhaïl.
— Ils ont peur de leurs propres appétits, m’a-t-il dit un jour, mais il avait tort. Ce ne furent pas des hommes désirant d’autres hommes qui le tuèrent.
Ce furent des faims secrètes (de chair peut-être, de plaisir, de splendeur ou de péché) qui brandirent les armes.
Des faims qui devaient rester cachées pour fermenter dans l’obscurité. Et désirées avec rage parce que interdites.
Le crime est une justification.
Commis au nom du monde, de la normalité, afin que personne ne laisse plus libre cours aux démons palpitants de la chair, des pensées, de ce que nous sommes sous le masque.
J’ai des appétits que je considère monstrueux mais… ne le sont-ils pas tous ? Le péché des autres est-il moins grand que celui que je n’ose pas réaliser, ou que je réalise en cachette ?
Ne mérite-t-il pas un châtiment que je ne peux pas m’infliger à moi-même ? Ce que je tue avec rage, n’est-ce pas ce que je désire tuer en moi, sans le pouvoir parce que ce plaisir, cette aberration, ce trésor, est plus précieux pour moi que ce que je suis, plus précieux que ma propre image de moi-même ?
Si l’ombre à l’intérieur de nous se matérialisait, on ne verrait qu’un vide face aux miroirs, le reflet du monde brillant follement.
Je sais que la soif n’est pas mauvaise en elle-même, et que la faim n’est pas un stigmate qu’il faut purifier par le feu et le sang.
Le péché non plus.
C’est ce que nous sommes prêts à faire pour les satisfaire qui les rend dangereux.
Qui furent les vrais monstres sur ce chemin de Dzerjinsk où mourut Mikhaïl : lui, supplicié, ou ceux qui se sont repus de son sang ?
J’ai commis la faute de l’obliger à accepter mes caresses. Mais j’ai eu l’insigne chance d’avoir été pardonné par son consentement.
Le sang n’aurait pas dû couler parce que nous couchions ensemble et cherchions le plaisir de nos corps.
— Je ne suis pas un monstre, dis-je au Déméter en m’accrochant au gouvernail dans le brouillard.
Je n’étais pas comme lui, pas comme cette chose.
Pour le prouver, il me fallait sauver mes hommes.
Âme et chair, tout en un.
Et si la chair périssait ? L’âme ne serait-elle pas libérée ?
La mer nous fait mal.
Voilà pourquoi je suis en vie. Pourquoi je respire encore à bord d’un navire de morts.
Le désespoir me l’a révélé durant ces jours où j’ai navigué parmi les spectres, durant ces nuits où le sentiment de culpabilité me fouillait de ses griffes.
Je suis plus lucide que l’homme que j’ai été avant toute cette horreur, d’une lucidité acquise tandis que le piège se refermait interminablement sur moi.
J’ai tout compris, j’ai finalement réussi, après avoir réalisé que je n’étais pas un monstre, en me pardonnant à moi-même un crime dont je n’avais pas brandi l’arme.
Comment les sauver, comment me sauver, comment détruire le monstre.
Je l’ai deviné en voyant ce qu’il observait avec une telle fascination chaque nuit…
J’ai abandonné le gouvernail au vent et à la tempête qui nous pousse, au brouillard qui nous enveloppe comme un linceul. Pas complètement. Par quelques déchirures, ici ou là sur la mer, je vis déferler les eaux impétueuses, l’écume furieuse que nous produisions en fendant les flots, le corps liquide de l’obscurité sous nous.
Je vis la fin de la route, le temps qui me rapprochait du lendemain où je devrais mourir.
Je vis une chose blanche indescriptible sous nous.
Une chose vivante.
Une chose aux mille bouches qui mordaient l’esprit rien qu’à la regarder.
Une chose qui ne pouvait exister que dans un univers de folie, un univers où des hommes grands et maigres observeraient fascinés l’abîme et l’un de ses habitants.
J’ai détourné le regard de l’obscène multiplicité de cette monstruosité.
J’ai senti mon âme souillée par cette chose, et que j’étais mort un peu, rien qu’en la regardant.
— Je crois qu’elle sent ma présence, dit l’homme grand et maigre.
Je crois.
Le moment de la révélation.
La mer est un monde inconnu pour cette créature, plein de secrets que même sa vision surnaturelle ne peut lui révéler.
De vivantes vagues défendant leur territoire, et une menace pour lui.
Voilà pourquoi j’étais encore en vie.
Et voilà pourquoi je sus comment le vaincre.
En rêve, je lui ai appris à calculer notre position, le cap du Déméter, la route maritime secrète déterminée par les cartes et les étoiles.
Il a écouté attentivement, des jours durant, apprenant, sans nous nuire, nous protégeant, éloignant les tempêtes, contenant son propre ouragan, s’exerçant à ses connaissances nouvelles.
Naturellement, c’est un terrien. Sans équipage de szaganys à qui confier sa sécurité. Il ignorait les bases de la navigation.
Mais je les lui ai apprises.
Moi, et ensuite les miens, dans l’obscurité.
Mais il reste un terrien, qui a dit je crois à propos de la mer.
Il ignore que la fin d’un voyage est plus difficile que le voyage en lui-même.
Les cartes des marées, les atlas de récifs, les bancs de sable dans les criques.
Voilà pourquoi il m’a gardé en vie.
Au cas où il ne saurait pas quelque chose.
Il est trop arrogant pour croire que ce ne sera pas un détail, mais c’est la raison pour laquelle je n’ai pas reçu son obscur don. Et si je perdais une faculté essentielle, comme Olgaren l’usage des mots ?
Voilà pourquoi il ne m’a pas immobilisé, pas enfermé dans le gaillard d’avant.
Il me croit nécessaire, mais pas vital.
Sous le soleil, je me déshabille, je me déshabille pour la première fois pour mes hommes, mes chairs libres du masque des vêtements, dépouillé de ce que j’ai été, de ce que je suis : un corps nu est un corps offert au monde, au climat et à la miséricorde du destin.
Nous naissons nus et faisons notre possible pour ne pas mourir nus.
Pour nous protéger du monde au moment de le quitter.
Pas moi. Je ne peux pas. Je libère ma chair et saute à la mer.
Toutes ces années de voyage, toutes ces mers, ces océans, ces climats, et dire que je n’ai jamais sauté à l’eau depuis mon bateau !
Plonger dans la route, laisser derrière soi l’univers de bois et de toile, la maturité de la mature et des cordages.
Derrière, la voix du Déméter qui murmure dans son voyage maudit, ses voiles souillées d’orage.
J’ai aspiré l’air, de l’air froid affilé, avant de laisser les eaux m’engloutir complètement.
Des images nettes défilèrent, changeantes, comme si la mer réclamait comme sien tout ce qu’elle abrite, même les paysages des profondeurs.
Des milliers de sons clairs.
Voilà ce qu’entendent les noyés.
La paix vociférante de l’océan.
Je vois mes hommes agrippés à la coque du Déméter, comme des poissons pilotes qui n’aspirent à stopper aucun voyage, ils se protègent du soleil de midi dans l’ombre du bateau.
Eux aussi m’observent de leurs yeux de poissons, sans comprendre ce que je veux.
Des enfants accrochés les uns aux autres comme des chiots sans défense, sans plus de protection que leur peau.
Ce ne sont plus des hommes, rien qu’un besoin nu, un simple appétit.
N’est-ce pas notre cas à tous, parfois ?
Le désir ne nous dépouille-t-il pas de tout, sauf du besoin ?
N’ai-je pas été longtemps comme eux ?
Voilà pourquoi j’attrape le couteau que je tenais entre les dents. Parce que je comprends que je les aime. À ce moment précis.
La pitié aussi est de l’amour, c’est pourquoi je m’ouvre une veine.
Les tuer est le seul cadeau que je peux leur offrir.
L’unique caresse à la mesure de leur désir.
Mon sang se mêle aux eaux, se répand, un nuage écarlate m’entoure, se rapproche d’eux.
Quel goût ? Le sel dans le sel !
Ces apprentis fauves ont fait ce que j’avais supposé.
Ils ont lâché le Déméter pour se jeter sur moi, sur ma chair ouverte pour eux.
Je cessais de nager, la goélette s’éloigna.
Et la mer fit ce qu’elle avait à faire.
Loin de leur tombe, dans un royaume qui n’était pas celui de leur maître, un royaume jaloux de ses prérogatives.
Ne dit-on pas en Roumanie que pour tuer les vrolocks, les vlkoslaks, les morts-vivants assoiffés de sang, il suffit d’un peu d’eau vive ?
Dans les profondeurs vertes, sous la caresse des miens, leurs lèvres sur ma peau avant le festin, à frémir de leur désir, je les ai aimés avant que l’eau fasse son office.
De l’eau vive, loin de l’ombre de la goélette, sous un soleil immergé : ils commencèrent à se dissoudre.
Arghezi et Muresh, Joachim et Olgaren, Abranoff et Petrofsky, Acketz.
Leur peau tiédie par mon propre sang, leur sexe en érection à l’idée de satisfaire leur soif, leur langue dans ma bouche, dans mes veines, mon pénis… et soudain les sensations qui s’amenuisent, je les regarde autour de moi un moment, consistants, des formes distinctes sous les eaux infinies, et puis…
Les marins sont la femme de Lot.
Des êtres de sel.
Je n’ai pas tué Mikhaïl, le comprendre a guéri mon âme. Alors, je les ai tués, eux, et j’ai racheté mes péchés.
La chair et l’âme séparées.
La poussière retourne à la poussière, à la mer.
Alors, la corde qui me rattachait encore au Déméter se tendit et m’emporta à la vitesse du bateau, loin de cette tache qui se délitait sous l’eau, avalée par le liquide.
J’aurais pu couper la corde, trouver l’ultime paix parmi les miens.
Libre de tout péché, libéré de toute faute.
Il existe tant de façons de trouver la rédemption, Mikhaïl !
Mais je dois voir l’homme une dernière fois, lui dire que la faim n’est pas un péché, ni le besoin, ni l’appétit.
C’est ce que nous sommes prêts à faire pour les satisfaire.
Mes plaisirs éphémères ne sont pas un vice ; mais qu’il sacrifie les autres pour apaiser sa soif, voilà qui l’est.
À moins que ce ne soit que pour lui cracher mon triomphe à la figure.
Depuis que je suis parvenu à remonter à bord du Déméter, je n’ai pas mangé, pas bu une seule goutte d’eau, après m’être vidé de mon sang dans l’eau.
Qui aurait pensé que l’agonie apporte une telle paix ?
Je perds des heures entières, ma vue troublée par une douce obscurité, ma chair hésitante gorgée d’un incroyable pouvoir.
Je le laisserai livré à lui-même au milieu de la mer, avec pour seule compagnie mon cadavre et les cartes des côtes que j’ai soigneusement déchirées et mâchées.
Peut-être touchera-t-il terre, peut-être : cela dépend de sa chance, et du destin.
Lui seul aux commandes d’un bateau mort parmi les récifs affamés.
Des voix de poussière m’entourent.
Non plus des voix effrayées, ni des voix terrifiantes. Pas alors que tous sont morts et que j’en ferai bientôt autant.
J’ai soigneusement revêtu l’uniforme, pour ceux qui trouveront mon corps. Les vêtements ne sont plus mon masque.
Je suis ce que je suis.
J’écris les derniers mots, il reste peu à dire dans ce mémoire de naufragé.
Quelques lignes à peine, en appendice au journal de bord.
Un brouillard persiste, que même le soleil ne peut pénétrer. Seule mon expérience de marin me fait dire que l’aube s’est levée, rien d’autre. Je l’ai vu dans l’obscurité. Le second a bien fait de sauter par-dessus bord. Mieux vaut mourir comme un homme ; personne ne peut reprocher à un marin de faire le choix des eaux bleues. Mais, moi, je suis le capitaine, je ne peux pas abandonner mon navire.
Pourtant, je saurai me jouer de ce monstre, ce démon ; j’attacherai mes mains au gouvernail quand mes forces viendront à manquer, et j’y tiendrai ce que cette créature n’osera pas toucher : le vieux chapelet.
Et puis, par vent favorable ou vent contraire, je sauverai mon âme et mon honneur de capitaine.
Je me sens de plus en plus faible, et la nuit approche.
En cas de naufrage, peut-être trouvera-t-on cette bouteille, et l’on comprendra ; sinon… tant pis, ils sauront que j’ai rempli mes obligations.
Que Dieu, la Sainte Vierge et tous les saints du ciel viennent en aide à cette pauvre âme innocente qui ne veut qu’accomplir son devoir.
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Ouvrage réalisé
par le Studio Actes Sud
Ce livre numérique a été converti initialement au format EPUB par Isako
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José Luis Zarate