La glace et le sel
I. Avant la Tempête, du 5 au 16 Juillet 1897
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.
I
AVANT LA TEMPÊTE,
DU 5 AU 16 JUILLET 1897
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Dans la nuit : l’odeur, le poids, le contact du sel. Bien plus présent que l’eau de l’autre côté du bois.
Qui connaît ces sensations ?
La nuit, nous ne rêvons pas à des sirènes au sexe incertain mais à la caresse éternelle, infatigable, de la matière cachée dans le liquide.
Quand le soleil de midi sèche les voiles mouillées par la brise ou la tempête, une poudre blanche les recouvre, qu’on retrouve dans nos cheveux, entre nos doigts, qui s’immisce avec le brouillard salé de la mer nocturne.
Nulle part, on n’est à l’abri. Elle se dépose dans toutes les anfractuosités du bateau, sur les couchettes de métal, derrière les provisions, sur ces trésors que nous protégeons de la rouille et dont la présence nous rend le sourire.
Et quand les hommes se déshabillent, ils la trouvent entre leurs jambes, protégée au creux des cuisses et des testicules.
Les marins sont la femme de Lot.
Des créatures de sel.
Quand je visite le gaillard d’avant, dans l’absurde moiteur des corps au repos sous la chaleur étouffante, je peux presque le deviner sur leurs peaux indolentes.
Lesquels d’entre eux y ont goûté ? Lesquels ont savouré l’océan et les corps dans ces recoins secrets ?
Pas moi.
Je ne peux pas.
Je suis le capitaine.
Impossible de donner l’ordre à l’un de mes hommes de me rejoindre dans ma cabine, de se déshabiller et d’accepter sans bouger que ma langue le lave, que je mordille délicatement sa chair en frémissant de l’appétit de sa peau.
Et s’il n’avait pas de goût ?
Cela signifierait qu’un autre l’aurait libéré du sel avant moi. Il me faudrait alors demander des comptes, faire régner la discipline : exiger qu’ils me réservent leur sel, la tiédeur de leur sexe.
Mais je ne peux pas leur demander des comptes.
Pas alors même que le temps est si long et que le vent immobile nous oblige à demeurer sous le soleil, mesurant le passage des heures à la lente sueur que nous perdons.
Au loin, on voit ondoyer l’horizon en un mirage inutile : de l’eau au beau milieu de l’eau, bouillante.
Facile alors d’imaginer que nous prenons feu.
Comment refuser quoi que ce soit à mes hommes alors même que les eaux nous refusent tout ?
Ne vaut-il pas mieux savoir qu’une faim immémoriale a été satisfaite, que l’un d’entre eux s’est offert de plein gré à l’un de ces appétits qui nous donnent vie en nous dévorant ?
Leur corps leur appartient.
Il n’est pas à moi ni à de possibles amants.
Leur sueur leur appartient, à eux et ceux à qui ils l’offrent.
Le sel de la vie…
Dans ces moments-là, les routes froides me manquent. Le golfe de Botnie, la mer Baltique, la mer du Nord.
Les cabines de l’équipage hermétiquement fermées. Les hommes enfouis sous des couvertures et des manteaux. En état de siège, s’évertuant à repousser l’assaut de l’éternel froid indifférent. Nous pouvons bien glisser dessus ou y mourir : il n’en a cure.
Ces capitaines pris dans les glaces subites, qui écoutent les flèches de glace éventrer leur navire, le métal céder et se tordre sous le poids de milliers d’épées translucides, comment les convaincre que le froid n’est pas leur ennemi ?
J’ai vu le froid prendre forme à l’horizon, d’immenses îles sans terre dériver au large. L’hiver et la neige ont leurs propres cycles, étrangers aux bateaux qui croisent leur route.
Les aurores boréales flamboient même si personne ne les regarde.
Pour certaines créatures, la glace est un cycle, elle a du sens pour d’autres yeux que les nôtres.
L’indifférence de Dieu, murmurée par le monde.
Le froid n’a besoin que de lui-même alors que la chaleur exige notre participation.
Nous pouvons nous en protéger, nous couvrir de peaux et nous rapprocher du feu, le froid ne nous appartient pas.
Mais que faire lorsque la chaleur est en nous-mêmes ?
Pendant le repos, le sang fait comme une sueur à l’intérieur du corps, une mer chaude qui stagne sous les chairs, sous la peau enfiévrée, palpitante.
Comment nous protéger de ce qui coule à l’intérieur de nous ?
Celui qui meurt gelé se détache de son corps, l’abandonne à un songe miséricordieux.
Celui qui meurt par le feu reste prisonnier de sa chair bouillante jusqu’à la fin, il implore en hurlant le baume de la mort.
Voilà à quoi l’on pense sous le soleil immobile, quand même l’ombre est brûlante sur la goélette. La vapeur monte des eaux, la touffeur nous poursuit.
Alors, quel bonheur d’être nu !
Mais la chair se craquelle au soleil, les premières crevasses s’ouvrent, les plaies que lèche le sel.
C’est pourquoi je dois l’interdire, obliger mes hommes à porter leurs vêtements corrosifs, des chemises qui les démangent, des pantalons qui les brûlent. Je leur demande d’enfermer la canicule avec eux sous le tissu.
Même à l’intérieur du bateau, il ne m’est pas permis de profiter du spectacle de leurs corps. Je les fixe tellement qu’ils interprètent mal mes ordres, se mettent au garde-à-vous malgré eux et se rhabillent malgré moi.
La sueur (pourrait-il en être autrement ?) me fait imaginer des muscles fermes, le dessin des veines.
On me demande pourquoi je n’engage que des hommes venus de certaines contrées, pourquoi ne travaillent sur mes bateaux que des matelots à l’accent exotique.
Comment répondre que je me moque d’où ils viennent, de leur race et des mots de leur langue ?
Ce que je veux, ce sont des corps glabres, des muscles le long desquels la sueur puisse glisser librement, liquide qui s’écoule, dégoulinant.
Voilà pourquoi j’impose strictement les vêtements.
Parce que je sais qu’en dessous, il n’y a pas de poils, rien qui s’oppose aux caresses humides, aux doigts qui dessinent le désir. Aux yeux qui semblent parcourir aussi le chemin du sel.
C’est la raison pour laquelle j’ai délaissé les routes gelées, les mers de glace, le bleu obscur.
Ce fut une erreur.
Je l’ai su dès le début.
Le soleil dessèche les hommes, son poids les accable. Il les rend conscients d’eux-mêmes, de ce qu’ils nagent dans une atmosphère bouillante.
Leur chair à fleur de peau, pourrait-on dire. Toujours présente, à susurrer ses désirs.
Mais qui est aussi une prison.
Pour cette raison, dans les rares ports glacés sur notre route, nous réduisons la garde sur le Déméter et descendons nous réfugier dans ces maisons de pierre où respirer le froid.
Notre territoire : délimité par la frontière entre notre chair et le monde. Le froid au-dehors, et nous à l’intérieur de notre peau.
Mais même là, même après le soleil brûlant, le feu nous manque.
Nous recherchons alors la chaleur d’autres peaux et le sel d’autrui.
Mes hommes m’offrent du vin et de la bière, et sacrifient parfois une part de leur solde pour me payer une de ces femmes qui sont à leur goût.
Je choisis les plus jeunes, celles qui ont les seins plats et ressemblent plus à des garçons qu’à des femelles. Plus elles ont la peau blanche, mieux c’est.
Mais elles coûtent cher et je ne me résigne pas à me les offrir moi-même.
Le temps de quelques heures, je ferme les yeux et j’imagine que ce sont d’autres lèvres qui me caressent. Je leur demande de ne pas parler, de ne pas même exister, afin que ma fantaisie les pare d’autres chairs et que j’atteigne un orgasme fragile, craintif, comme s’il s’échappait de moi-même pour se disperser comme du sable.
Les putains à matelots n’ignorent pas qu’aux heures d’inactivité sur la mer, avec la nuit et la respiration de l’équipage pour seules certitudes, il s’en trouvera toujours un pour rechercher, tôt ou tard, la saveur du sel entre des cuisses.
Voilà pourquoi elles vendent aussi leurs fils.
Des fils dévastés comme elles-mêmes, qui ne sont attirantes que pour des hommes fraîchement débarqués, le regard brûlé par le soleil et embrumé par l’alcool.
Les matelots achètent ces fils. Pourquoi pas ? Ce n’est un secret pour personne.
Ils coûtent moins cher sur les îles, il n’est pas rare d’en trouver dans les ports sur notre route.
La Grèce n’est-elle pas célèbre pour cela ?
Mais moi, je n’en achète pas. Je reste avec mes hommes à faire semblant de regarder les femmes et à raconter des anecdotes qui n’importent à personne.
Je ne peux pas en acheter.
Pas quand j’accompagne l’équipage.
Je suis le capitaine, j’ai pouvoir de vie et de mort sur mes hommes.
Mes hommes.
Sur la route du sel, l’intrigue et le meurtre sont monnaie courante. Les muscles brûlent et l’on cherche un sens à cette brûlure : en s’agitant, en se fracassant contre quelque chose, en passant à l’action.
Contre quoi ? Contre qui dans l’apathie générale ?
Sur ma goélette, pas de favoritisme.
C’est la raison pour laquelle je n’ai pas de protégé, je ne prends pas de quart avec ceux que je préfère, je ne les laisse pas rester nus.
Je n’ose pas.
Voilà pourquoi j’ai tant de difficultés à former des équipages : il me faut des hommes imberbes venus de pays froids.
C’est afin que la chaleur les abrutisse, comme une épaisse couverture sur leur tête. Je ne veux pas d’hommes habitués à la chaleur, dont la peau brune puisse résister au soleil de midi.
Je ne veux pas qu’ils se moquent de mes ordres.
Je serais incapable de m’éloigner d’eux, de résister à chercher la saveur secrète de leur corps.
Le sel de leur semence.
Les équipages vont et viennent. À chaque voyage, un nouvel homme arrive, un autre s’en va.
Ils font bien. Je ne suis pas un bon capitaine. Trop de choses me distraient.
Ma présence les gêne et sur une goélette, il n’y a nulle part où cacher son agacement.
À Varna, j’ai cru perdre tout l’équipage. Après tant de temps dans les Sporades de la mer Égée et à ravitailler les îles du Dodécanèse, ils auraient dû se lasser de la chaleur, de moi, du vieux Déméter resté si longtemps à quai pour rien dans le port de Rhodes.
La mer Noire aurait dû leur rappeler qu’ils viennent de pays froids, qu’ils sont plus familiers de ports comme Odessa, Sébastopol, Sotchi ou Batoumi, que d’îles aux noms étranges : Schinoussa, Nisyros, Cythère, Kalymnos.
Je sais (comment l’ignorer ?) qu’ils rêvent de femmes à la peau blanche, qui partageraient leur langue et leurs souvenirs des terres gelées, du craquement de la glace dans les tempêtes.
Les femmes des îles grecques, que savent-elles de la sorcière Baba Yaga qui gémit au cœur de la forêt enneigée sur ses pattes de poule infiniment fines ? Rien.
En général, cette image fait sourire les femmes à la peau sombre, elles sont incapables de faire oublier aux marins la peur que les chuchotements de leur mère ont instillée en eux, les soirs d’hiver.
Ils auraient dû s’en aller chercher ces corps blancs, aller partager leurs souvenirs de glace ; mais ils sont restés avec moi, presque tous.
Nous sommes arrivés en Bulgarie ; ils sont descendus à terre sans demander d’argent pour survivre le temps de trouver un autre bateau.
Ils passent leur temps dans les tavernes obscures, pendant que les propriétaires du Déméter préparent les contrats, organisent une autre traversée, nous concoctent un nouvel itinéraire.
Au moment d’appareiller, ils regagneront la goélette comme on rentre chez soi, comme s’ils n’avaient rien d’autre à eux sur toute cette terre étrangère.
Ils ne sont pas restés pour moi ni par amour pour ce vieux bateau.
Simplement, trouver un autre travail est difficile. Et aucun ne vaut mieux que le précédent.
J’aurais aimé qu’ils s’en aillent.
Chaque matelot qui m’accompagne pour la première fois représente une nouvelle opportunité.
On a toujours besoin de sang neuf.
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Le soir, un groupe de szaganys est arrivé au port.
Des gitans aux larges habits et aux gestes lents, les mains couvertes de crevasses et les yeux brûlés par l’éclat de la neige.
Dans le fracas de leurs montures, ils s’insultaient dans une langue qui claquait durement, même parmi les cris et les jurons des hommes du port.
Ce n’étaient pas des nomades. Il n’y avait que des armes sur le harnais de leurs chevaux : des sabres, des couteaux, de lourds fusils à un coup. Pas de couvertures, aucun ustensile pour préparer la chair du gibier.
Après avoir livré le chargement de leurs lourds chariots, ils rentreront quelque part.
Le port les attire et les repousse à la fois. Ils regardent les bateaux se balancer sur les eaux fétides de la même façon que, moi, je regarde mes équipages.
Des vaisseaux pour des contrées inconnues, par-delà leur entendement et, pour cette raison, terrifiants et pleins de promesses.
Ils laissent leurs chevaux à proximité (sans surveillance : qui prendrait le risque de voler des gens pareils, qui braverait leur acier ?) et observent les eaux noires du port.
Dans leurs yeux : la méfiance du bois à l’ancre.
Ce sont des terriens, leurs montures défient la terre, ils foulent ses chemins comme la peau de leurs maîtresses : une peau rugueuse et noire pareille à la leur.
Race voyageuse, ils aiment les distances comme moi la route du sel.
Mais ceux-là se sont fixés pour des raisons que je ne comprends pas.
Ils traitent leur chargement avec un soin qui ne leur ressemble guère, manient les caisses comme si elles pouvaient leur savoir gré de la délicatesse qu’ils s’imposent.
Ils les caressent presque, avec cette expression craintive des aveugles auprès du feu.
Jusqu’où approcher sans danger, à quel point avant qu’une brûlure féroce ne succède au plaisir ?
Un homme surveille ceux qui travaillent, pas pour les protéger car tous gardent leur long sabre même pendant les difficiles manœuvres d’embarquement, toujours prêts pour la violence.
L’homme est là pour dévisager les étrangers d’un œil torve, il adresse un message aux curieux : ne vous avisez pas de nous traiter d’esclaves.
À leur façon d’empoigner leurs épées, on comprend qu’elles ne sont pas de simples lames entre leurs mains : elles sont le prolongement de leur colère. Ils peuvent en déchirer l’air aussi facilement que les marins jouent des poings ou s’insultent : sans aucun effort, aussi naturellement et aussi simplement qu’ils respirent.
Ils ont tué.
Ils sont morts en tuant.
Il n’y a qu’à les voir pour comprendre.
Ils chargent de lourdes caisses sur mon bateau, échangeant des malédictions dans une langue ancienne connue d’eux seuls, inaccessibles et durs comme des menaces.
Et pourtant, ce sont des esclaves.
Les serfs sauvages d’un noble boyard.
Noble…
Un seigneur aussi sauvage qu’eux-mêmes. Plus encore, puisqu’il les a soumis.
Que leur a-t-il offert en échange, à eux qui arrachent à la terre le nécessaire, à cette race orgueilleuse qui ne craint pas la mort ?
Quelque chose de supérieur.
Une mort différente, peut-être. Quelque chose de plus sauvage que leur vie même. Les steppes de Valachie sont-elles toujours le théâtre d’invasions, y voit-on encore des voïvodes, des seigneurs de guerre qui incendient des châteaux et mènent leurs hordes à travers la neige obscure ?
Ces hommes, qu’ont-ils à voir avec le Déméter ? Quel rapport avec les ordres élégamment signés par les armateurs de mon bateau ? Que pourraient avoir en commun un boyard à la tête d’une armée de szaganys et l’avocat anglais S. F. Billington ?
Ce n’est pas à moi de le deviner. Tout ce que j’ai à faire, c’est d’acheminer les caisses qu’ils empilent dans la cale.
Je les regarde travailler, sans un mot. Pourquoi ne déchargent-ils la marchandise que de nuit ? Nous aurions l’air de contrebandiers sans ces gens de Varna qui vérifient chaque caisse et traquent la moindre erreur dans les papiers. Même si tout est en règle, ils trouveront bien quelque chose et exigeront le maigre pot-de-vin qu’ils croient mériter pour avoir fouillé la cargaison, supporté le froid et vu s’avancer la brume à marée basse comme si quelque chose s’y cachait.
Je me demande comment ils expliqueront aux tziganes qu’ils doivent payer pour quelque détail insignifiant.
En auront-ils le courage ?
Mais c’est à terre que tout cela se passe.
Pendant ce temps, j’attends sur mon bateau, sans rien dire.
Peut-être s’imaginent-ils que mon silence a un sens.
Peut-être est-ce le cas.
Ils me regardent, passent près de moi, sans chercher à me menacer de leur présence.
Ils savent que je suis le boyard de mon bateau, le maître absolu de ce territoire que délimite le bois de la coque.
Ils me respectent pour cela.
Le maître d’un territoire ambulant.
Ils ont franchi mes frontières. On leur a ordonné d’entrer. Ils ignorent où sont embusqués mes guerriers, dans quelle cachette connue de moi seul. Cette terre m’appartient, et ses secrets aussi.
Si je les condamnais à mort, ils ne m’en contesteraient pas le droit.
Ainsi va leur monde.
Ces gitans sont des esclaves, même s’ils n’en ont pas l’air. Ils ont remis leur destin et celui des leurs entre les mains d’un seigneur.
Je les regarde travailler en me demandant quels ordres ils accepteraient ou refuseraient d’exécuter.
Jusqu’où va l’emprise de leur maître sur leur vie ?
Tueraient-ils leurs propres enfants s’il l’exigeait, se jetteraient-ils sur leurs épées, déchireraient-ils leurs chairs pour lui ?
Resteraient-ils sans bouger s’il s’approchait l’arme à la main ou le sexe prêt à les pénétrer ?
Ils voient que je les regarde.
Pensent-ils que je peux en faire de même avec mes matelots ? Que j’arpente mes terres sans autre loi que mes désirs et que je peux jouer avec leur vie et leur mort ?
Jusqu’à quel point sont-ils esclaves ?
Ils doivent livrer leur chargement… mais à quel prix ?
Je m’approche d’eux sans savoir pourquoi, je ne peux pas m’en empêcher.
Il faut que je les touche.
Si j’étais un boyard, ils seraient mes choses. Je les observe comme j’observerais des objets.
Ils n’en sont pas. Ils sont de la chair vivante, du mouvement, de la sueur chaude…
Mais leurs décisions ne leur appartiennent plus. Ce sont des marionnettes au visage impassible, au cou nu qui s’étire pendant le travail et met en valeur leur peau qui m’invite…
Je m’approche d’un dont le visage n’a pas la moindre expression, et touche son cou ; épais, noueux de muscles, tendu, il n’exprime rien d’autre que sa force.
C’est comme toucher du bois graisseux, la chaleur humide de l’effort sous ma paume.
Je le caresse, je laisse mes doigts explorer délicatement sa peau.
Le moment est venu qu’il écarte ma main d’un coup, empoigne son arme et me tranche la gorge.
Le moment où je devrais avoir peur.
Et c’est le cas, j’ai peur du désespoir avec lequel ma main palpe cette chair, du désir dans mes doigts, de l’érection qu’il provoque en moi.
La peau sous ma paume tressaille, se durcit et s’écarte comme si je lui donnais froid, comme si c’était une statue vivante qui l’avait touchée.
Le plaisir et la peur se ressemblent parfois tellement.
Le szagany lève les yeux vers moi.
Je ne comprends pas ce que j’y lis.
Continue, arrête.
Il ne s’est pas écarté, n’a rien fait ni ne fait rien quand je me penche lentement vers lui.
Un muscle de son visage tressaute, un seul, qui finit par s’enfouir dans sa chair comme pour m’échapper.
Boyard.
Voïvode.
Maître…
J’approche mes lèvres de son cou et goûte son sel.
La langue comme une lame, un doigt court qui sonde sa peau. Rugueuse, terreuse, amère. Mienne, à cet instant. Ma bouche l’explore, je le savoure, m’écarte lentement en laissant traîner mes lèvres, un cercle sur ses muscles, de plus en plus étroit et qui ne laisse qu’une petite trace de salive en se retirant.
Je reste sur son cou, ma salive le prouve, je reste là.
Même lorsqu’il n’y a plus que ma main qui l’agrippe.
Le tzigane se retient à la caisse qu’il poussait auparavant. Ses jambes tremblent.
Pas à cause de l’humiliation. Ces gens-là savent comment traiter ceux qui les humilient. Leur acier l’a appris au fil du temps.
Les autres nous regardent mais leurs yeux ne disent rien, rien, c’est comme s’ils regardaient la neige tomber sur eux, une avalanche qu’ils ne peuvent retenir et qui, d’une certaine façon, fait partie de leur vie : un fait inéluctable.
Irrémédiable.
Ce qui s’est produit entre ce tzigane et moi nous a unis à leurs yeux. Nous participons à un rite auquel ils ne prennent pas part.
Un rite que je ne comprends pas, bien que j’en sois à l’origine.
Je ne peux pas le comprendre, j’ai sur ma langue le goût d’une peau inconnue, amère et douce à la fois. Je glisse lentement ma paume sur le cou de l’homme comme si je flattais les naseaux d’un cheval. Après quoi, je m’écarte.
Le tzigane chuchote quelque chose et reprend son travail. Les autres aussi. Personne ne s’éloigne à son approche.
Mes lèvres ne l’ont pas souillé, cet homme est ressorti immaculé de mes caresses.
L’obéissance à leur maître les purifie-t-elle de tout péché ?
Ou alors s’attendaient-ils à quelque chose de bien pire ?
Seraient-ils restés aussi indifférents si j’avais tranché sa gorge ?
Une fois, une seule, ils se retournent vers moi.
Le boyard du Déméter.
J’aimerais le croire…
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Quand le vent mord les voiles et que le bois du bateau se stabilise sur les flots sans amarre aucune, passé les vagues qui frappent le port, je sais que le voyage a commencé.
J’écris sur le livre de bord : 6 juillet, et cette date ne signifie rien. Midi pile, vent d’est froid. Rien d’autre que des paramètres.
Pas un mot sur le ciel gris, la mer couleur acier sous un brouillard persistant qui devrait avoir disparu à cette heure ou les cris des marins qui manœuvrent les voiles.
Des faits d’encre, sans signification réelle.
L’équipage compte cinq matelots, deux officiers du pont, le cuisinier et moi.
Des hommes originaires de Russie, de Voïvodine, de Slovénie, de Dalmatie, de Roumanie.
En sortant du port de Varna, nous nous élançons sur la mer Noire, nous laisserons ensuite l’Orient derrière nous pour traverser la mer Égée, la Méditerranée, longer toute l’Europe et jeter finalement l’ancre en Angleterre.
La route de la glace et du sel.
Sur leur monture, les gitans surveillent nos faits et gestes, ainsi que ceux des hommes restés au port. Dans leurs mains noires, les armes dégainées sont déjà prêtes, comme s’ils s’attendaient à ce qu’on veuille nous retenir, ils sont parés à repousser n’importe quelle attaque, déterminés à donner leur sang pour notre départ.
Une garde d’honneur démesurée pour veiller sur quelques caisses d’argile et de terre.
Quels ordres ont-ils vraiment reçus ?
Muresh, le lieutenant, a entendu dire qu’ils étaient arrivés hier midi à Varna, qu’ils sont restés debout à l’entrée du port, sous le soleil, pendant des heures, indifférents au lent passage des hommes et des bêtes qui les frôlaient sans cesse.
Ces hommes des plaines et des horizons glaciaux détestent le contact d’autres peaux, et pourtant ceux-ci sont restés sans bouger, à attendre la nuit pour livrer leur chargement.
Pourquoi ?
Leur chef m’a regardé droit dans les yeux une seconde avant que nous levions l’ancre.
Je l’ai offensé en touchant l’un des siens. Ne pas pouvoir se venger est comme une plaie ouverte.
Je les ai traités d’esclaves, de serfs.
Et mon sang leur a échappé.
Ils m’ont dévisagé avec une haine infinie, au fond de laquelle j’ai vu la terre libre qu’ils ont perdue, les vies insouciantes qu’ils ont échangées contre quelque chose de beaucoup plus précieux que cet orgueil qui a pourtant toujours été leur unique secours sur ces terres qui ne leur appartiennent pas.
Le szagany a dénudé son cou avec un petit air de défi.
Peut-être pour me faire comprendre que si son maître n’avait pas donné l’ordre que ces caisses prennent la mer, je serais mort pour avoir touché l’un des siens.
À moins que le message n’ait été différent : peut-être me faisait-il savoir que la saveur de leur peau revenait de droit à quelqu’un d’autre.
Pas à eux, jamais à eux.
Mais tant que leur propriétaire ne la réclamait pas, ils pouvaient en disposer pleinement.
Lorsque nous larguâmes les amarres et sortîmes du port, une fois leur mission accomplie sans le moindre doute, le tzigane cria quelque chose, une simple phrase.
Sa voix me parvint atténuée. Peut-être un message, une explication, une insulte, une terrible vérité.
— Denn die Todten reiten schnell.
Après quoi il éperonna son cheval, et lui et ses hommes s’éloignèrent au galop.
Parce que les morts sont pressés.
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En se faisant immense, le monde s’est réduit.
Nous avons laissé la côte derrière nous et l’horizon n’est plus que mer et ciel.
Ciel gris sans limite, obscure mer sans fond.
On peut s’y perdre. Nous le savons tous. Sans savoir pourquoi, nous gardons en mémoire le nom et les détails d’équipages qui ne touchèrent finalement terre qu’au fond des eaux.
Nous sommes seuls avec notre goélette.
Nous nous protégeons de l’infini derrière le bois du bateau, sous les voiles et les cordages qui vibrent dans le vent. Avec nos muscles sous le soleil et les ordres vociférés par le second.
Nous inspectons la cargaison et resserrons les nœuds comme pour consolider notre propre position, la certitude que nous sommes bien là, malgré l’étendue de l’indifférence de ce qui nous entoure.
Nous en prenons soudain conscience.
Toujours trop tard.
Le monde n’est rien d’autre : des hommes, le pont, la cale, la poulaine, les écoutilles, les cabines.
Notre univers se réduit à ce qui sépare la proue de la poupe.
Tomber à l’eau revient à sortir du monde.
Qu’il nous abandonne est tout à fait inimaginable.
Le monde doit rester là, avec nous. La goélette repose fermement sur la certitude de son existence éternelle ; qu’elle vienne à couler, que les eaux pénètrent à l’intérieur, est aussi inconcevable que de voir le ciel se fissurer et le néant se déverser dans le monde à gros bouillons.
Pourtant, c’est déjà arrivé.
Des bateaux transformés en coraux, des hommes servant de repas à des poissons qui ignorent le soleil.
Je n’en parle pas, je ne l’écris pas à l’encre fraîche.
Le livre de bord n’est d’aucune compagnie.
Je le tiens pour les armateurs et ceux qui hériteront de ce bateau après ma retraite.
La voix que j’offre à la mémoire du voyage est différente, la lire revient à découvrir un autre homme qui est aussi moi-même. Un homme qui ne parle que de détails et d’observations sans signification aucune.
Le soir, je monte sur le pont. J’écoute discuter les hommes de quart. Ce n’est pas qu’ils aient quelque chose à dire, mais le silence est pesant lorsqu’on le sait plus grand que soi.
Le Déméter parle, nous connaissons son langage, sa conversation de grincements, ses chuchotements, la langue sèche du bois. Il s’adresse à nous, nous l’obligeons à parler en allant contre le vent, en le forçant à suivre un cap.
Il me dit que tout va bien, que nous avons franchi des milles, des kilomètres, des nœuds, qu’il se dirige vers les côtes de Turquie comme en quête de quelque chose.
Notre première nuit en mer commence.
Le travail terminé, un homme à la barre, peut-être Acketz, entouré de lampes qui éclairent l’immense obscurité sur laquelle nous naviguons. Le dîner dans nos ventres, encore tiède, la saveur des aliments pas encore rances, l’eau sans arrière-goût et le pain frais.
Nous flottons dans nos lits sur une fatigue où nous pourrions couler, agrippés aux couvertures pour ne pas nous noyer dans nos rêves.
Il n’y a pas d’autre bruit que les vagues au-dehors et le claquement de la voilure, la longue plainte du bois qui lutte pour ne pas se disloquer. Plus près encore, une respiration, la seule dans cette cabine.
La mienne.
Le froid entre continuellement par la porte ouverte. Dans le lent balancement de la goélette, elle s’ouvre et se ferme presque sans bruit. Comme des paupières qui clignent. Que voient-elles ? Un homme qui ne trouve pas le sommeil et un couloir obscur.
Ailleurs, un autre œil observe les hommes d’équipage qui baignent dans la chaleur de leur propre fatigue, l’arôme de leur corps, une brume tiède que personne ne pénètre.
Je pose ma main sur ma bouche, j’entrouvre lentement les lèvres pour la mouiller.
Je sens la barbe naissante, la peau rude, ma salive.
Je presse doucement mes pommettes.
Si seulement ma main était libre, si elle n’obéissait pas à ma volonté…
J’ai deux peaux : celle qui donne la caresse et celle qui la reçoit.
Deux peaux et aucune à la fois, car je sais qui les contrôle.
Parfois, dans un demi-sommeil, j’imagine que je lève les mains pour les enfoncer dans la nuit. En les fermant, je la sens s’écouler entre mes doigts comme une huile lente.
Pas moyen de la saisir, d’en arracher un morceau. Je n’y tiens pas. Je veux seulement la sentir.
J’y plonge la tête : un souffle sans vie de l’autre côté de mon visage, une immense bouche qui m’engloutit.
J’écarte les lèvres, je veux me noyer dans ces sensations.
L’obscurité est un tout, elle n’a ni parties ni membres. Un corps en soi, homogène.
J’écarte les draps d’un coup, j’arrache fiévreusement mes vêtements.
Je me cambre sur ma couchette, le drap est rêche sous mon dos mais rien n’importe que mon torse qui s’enfonce dans la nuit, le lent liquide qui s’écoule, le souffle gelé qui remonte mes muscles jusqu’à mes tétons.
Je plante mon sexe dans cette chair obscure qui ne s’écarte ni ne s’ouvre, ne palpite pas lorsque j’entre et ne me mouille pas non plus.
Je plonge dans le néant tandis qu’en grossissant, c’est mon propre sexe qui retire la peau qui le recouvre, comme doté d’une volonté propre, comme si une main invisible décalottait délicatement la peau foncée.
Ces sensations glaciales n’ont rien d’une caresse, ce n’est pas moi qui les ressens, elles n’ont rien à voir avec moi. Pas plus que ce membre qui frémit, stérile dans le néant, abandonné au silence.
Rien ne le frôle, rien ne le touche, et pourtant il grossit, comprimé dans sa propre peau, comme sur le point de l’ouvrir, de se crever lui-même dans le désir.
Impossible de rester longtemps dans cette position, je me laisse retomber sur le lit, dans la réalité.
Je me palpe à la recherche d’un liquide qui n’existe pas, la froideur de l’huile : mais il n’y a que ma peau qui n’est toujours aucune peau, seulement ce qui recouvre mon corps. Un drap vivant.
Je touche mon sexe.
Tellement sensible que j’en frémis, depuis la base, le long de la peau fripée, jusqu’au prépuce humide qui espère en vain. Je ne me masturbe pas.
À quoi bon ?
J’ai renoncé aux sensations et les minutes sont seules à s’écouler.
Toutes les premières nuits se ressemblent.
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Non, pas cette nuit-ci.
Je ne ferme pas les yeux, je ne laisse pas le sommeil venir. Et pourtant mes paupières se ferment d’elles-mêmes comme si une main invisible les y obligeait.
Dormir, c’est s’abandonner à l’obscurité.
Autour, les bruits familiers, la mer derrière le bois, moi. Un bateau au beau milieu du néant.
Je sens quelque chose, quelqu’un, entrer dans la cabine. N’est-ce pas pour cette raison que je ne ferme jamais la porte ?
J’attends.
Moi, devenu l’esclave d’une autre peau qui pourrait me libérer de mes péchés.
Je ne ferai rien, ne bougerai même pas, dans l’espoir que ces lèvres-là me touchent.
Mais elles ne me touchent pas.
Je voudrais ouvrir les yeux, voir qui se tient dans l’encadrement de la porte.
Le vent doit souffler dehors, je sens l’air froid qui enveloppe mon visiteur.
Je peux presque sentir sa silhouette glacée qui attend.
Mais ces pas furtifs pourraient n’être qu’un rêve, un rêve aussi ce bruissement de linge délicat autour de moi, l’odeur discrète mais caractéristique de la terre, et celle des habits propres qui n’ont pas été mouillés et remouillés.
Les lèvres qui frôlent mes lèvres, subreptices, et l’intense humidité propre au sperme ou au sang.
Mais ces lèvres sont mortes : je dois être en plein rêve.
À en croire les habitants de Santorin, les vrykolakas s’avancent ainsi, à pas lents et légers, secrets, sans que les griffes de leurs pieds ne raclent le plancher ni ne réveillent ceux qu’ils épient de leurs yeux incandescents.
En approchant, ils tendent un bras incroyablement long pour s’agripper à tout ce qui peut résister à leur poids, se suspendent au plafond au-dessus du dormeur et descendent sur lui avec une infinie délicatesse, afin qu’il n’ouvre pas les yeux sur leur face noire en se réveillant.
Comme une caresse, ils se posent sur sa poitrine, ils s’y pelotonnent et plantent leurs griffes dans la chair fraîche de leur victime.
Ils restent là, lui coupant le souffle, pesant de tout leur poids inexorable et ne lâchant finalement le plafond que pour se laisser choir au plus profond des rêves du dormeur.
Le moment vient alors de s’emparer de son âme, quand les corps sont abandonnés à eux-mêmes dans la nuit, indifférents aux appétits physiques de la chair.
Le sommeil que provoquent les vrykolakas est profond et lourd, oppressif.
Qui en est victime rêve à des eaux noires qui l’éloignent du monde, à des ombres compactes qui en savent trop, aux péchés impossibles à se pardonner à soi-même qui nous dévisagent de leur face noire et de leurs yeux incandescents.
Le matelot de Santorin l’a dit :
“Les vrykolakas sont les suicidés, les apostats, les excommuniés, ceux qui ont pratiqué la magie noire, ceux sur le cadavre desquels un chat a marché, les victimes de mort violente, les assassinés qui n’ont pas été vengés, ceux qui sont nés pendant les Fêtes votives, ceux qui ont mangé de la chair de brebis tuées par des loups, les immoraux.”
Nous tous.
Moi.
Moi qui, dans les eaux noires du songe, m’approche d’un homme endormi dans mon lit, comme je l’ai fait jadis dans la réalité.
Je ne le lui avais pas demandé, ce n’était pas pour moi qu’il s’était étendu dans la couche tiède, pas pour me prodiguer des caresses ou du plaisir.
Il était là, tout simplement, et je n’y pouvais rien. Ce n’était qu’un enfant.
Presque un enfant.
Je m’approchais de cet inconnu, mon sexe dépassant de mes vêtements.
On nous l’avait présenté comme notre cousin Mikhaïl.
Un mensonge.
Je ne comprenais pas les raisons de la présence de Mikhaïl, en paiement d’une certaine dette. Nous le cachions sans que je sache pourquoi.
Explique-t-on ces choses-là aux enfants ?
Il nous fallait accepter. Et mon corps acceptait, disposé à héberger l’intrus dans l’intimité des draps.
À un certain prix…
Mon rêve se nourrit des souvenirs de cette nuit lointaine où je me suis approché de cet inconnu, de la silhouette cachée sous les draps, claquant des dents de désir autant que de peur, tout à cet étrange pouvoir que je possédais désormais.
Lui, il cherchait un refuge.
À l’instant même où je pris la décision de coller mon corps nu à celui de l’intrus, j’eus la sensation que quelque chose d’essentiel allait changer.
Je m’approchais.
Sans craindre de le réveiller mais lentement, sinueusement.
Qu’il m’entende, qu’il réalise ma présence, qu’il donne un prix à sa sécurité.
Une silhouette sous les draps, un jeune homme caché, portant des habits grossiers qu’il me faudrait retirer, des boutons et des lacets qui séparaient son corps de mes mains ; de la vieille laine, des peaux d’animaux morts recouvrant sa peau vivante. Et moi caché sous mes vêtements. Seul mon sexe était libre comme j’aurais voulu que nos corps le soient.
Mais dans le rêve profond du vrykolaka, un changement se produisit, des images différentes.
Je vivais une nouvelle réalité.
Je m’approchais du lit en sachant que ce n’était pas un homme qui se cachait sous les draps. Quelque chose n’allait pas, un détail pas naturel.
Cette chose était réveillée, s’agitait, se tordait comme si le drap était la fine membrane d’un œuf cassé, une toile d’araignée qu’elle tissait, une partie intégrante de la créature affamée qui me guettait.
Je le savais et je l’ignorais à la fois.
Je m’approchais comme si c’était vraiment Mikhaïl, et moi devant lui, en érection.
Je touchai le drap.
Il était plus que tiède, fébrile, palpitant, je me mis à l’écarter sans pouvoir résister.
Un rat.
C’était un rat qui se trouvait prisonnier des draps du lit, fou du désir de fuir. Un rat de cale, gros et dangereux, de ces rats qui ne craignent pas les matelots ni les coups de bâton, énorme comme on dit que le sont ceux des grands navires, presque dépourvus de ces pattes qui deviennent inutiles quand la nourriture abonde, aux dents énormes et aux yeux fous.
Un rat prêt à se jeter sur n’importe quoi.
Et moi, la poitrine serrée de désir, aveugle au danger, approchant mon sexe de la créature.
Écartant les draps d’un coup.
Un mouvement soudain vers ma verge et, avant de me réveiller en hurlant, la douleur instantanée, terrible.
Je cherchai entre mes jambes le sang, les lambeaux de chair.
Rien qu’une tache blanche et l’arôme poussiéreux du sperme.
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Il faut sortir prendre le soleil, peu importe que la brume de l’aube renferme encore un peu d’obscurité et de mer.
Sortir prendre le gris qui s’évanouit.
J’observe les eaux, elles ressemblent à la brume qui m’entoure. L’aurore au loin, comme si elle ne nous concernait pas.
Les eaux perdent de leur consistance, les ombres liquides sous le Déméter cèdent la place aux profondeurs, à ces abysses sur lesquels nous naviguons.
Joachim est à la barre, attentif, et Acketz s’affaire dans les haubans.
C’est trop d’activité à l’approche du changement de quart.
Ils devraient être presque immobiles à cette heure, rêvant de la chaleur des couvertures, une gorgée de rhum dans le ventre, à désirer une peau vive et nue pour chasser le froid dans leurs os et l’humidité de la longue veille sous leurs vêtements.
Mais ils travaillent sous l’œil attentif du second.
Ils le craignent. Ils savent que Vlahutza croit dur comme fer à la souffrance comme méthode de travail.
Ils l’observent en coin, avec l’espoir qu’il soit fatigué lui aussi, que les heures nocturnes l’aient affecté autant qu’eux.
Mais le Roumain arpente le pont comme insensible à la fatigue : il a des airs de capitaine, bien plus que moi.
Il est habillé chaudement mais ses vêtements ne le bouffissent pas : ils recouvrent son corps avec discipline et soulignent sa silhouette martiale. La chemise ajustée sur ses épaules qui fait ressortir ses puissants pectoraux, ses bras larges, son énorme cou ; le pantalon serré qui disparaît sous les bottes de cuir, moulant ses hanches fines, soulignant à peine la bosse de son sexe.
Il a fière allure.
Il ne se cache pas sous son manteau, il le garde à portée, comme un simple moyen de se protéger du climat, et moyens aussi son sang chaud, sa force, ses muscles durs qui se tendent.
Sa tenue n’a rien d’un empilement de vêtements sur un corps quelconque. Je répète : pas comme moi.
En m’apercevant, il me salue d’un geste sec. Ce n’est pas qu’il y tienne mais je suis le capitaine, c’est son devoir.
Il croit à la chaîne de commandement, et qu’une logique préside aux hiérarchies.
Dans les tavernes, les capitaines ont coutume de dire : sur mon bateau, il n’y a que Dieu au-dessus de moi, et tant qu’il ne se montre pas, c’est moi qui commande.
Vlahutza a foi en les insignes sur ces uniformes que nous ne portons presque jamais.
Je suis le capitaine de la goélette, au-dessus de moi il y a Dieu, et lui est juste au-dessous.
Il ne lui reste que deux échelons à franchir pour devenir Dieu.
J’observe son visage. Fort et ferme. Le froid a rougi sa peau, sous la barbe on devine un faciès encore frais. Ce n’est que le quatrième jour de mer et le Déméter vogue tranquillement sur les eaux.
J’aime son visage, sa mâchoire solide, ces muscles des joues qui se tendent lorsqu’il est en colère.
C’est une pierre, un roc. Je le sais.
Je voudrais forcer cette dureté, pénétrer sa tiédeur intérieure, éjaculer en lui pour diluer le sable dont il est fait.
Il pourrait me tuer si j’essayais.
Sur le bateau de son corps, il n’y a pas de Dieu au-dessus de lui.
Jouit-il des femmes qu’il achète ? Dans les tavernes, je l’ai vu les choisir presque avec indifférence.
La chaîne de commandement, les insignes : il a l’argent qu’elles désirent, elles ont ce sexe qu’il comblera. Des pièces de cuivre et du sperme, il donne les deux à la fois.
Ce n’est pas pour se mettre en condition ou pour leur plaire qu’il les caresse devant les autres matelots : ce n’est qu’une façon de signifier que le marché est conclu.
De lourds baisers, des langues qui écartent des lèvres sans plaisir pour personne. Une mêlée sans grâce pour palper la marchandise.
— Capitaine, dit-il à mon arrivée sur le pont.
— Vlahutza.
Il m’observe attentivement, on dirait qu’il se demande si je me suis réveillé en hurlant comme la première nuit.
D’un geste, je lui fais comprendre que non, mais j’ai hurlé. En réalité ou en rêve, je n’en sais rien. Ma gorge est sèche et me brûle, mais ce n’est pas une preuve. La peur répand du sel dans les poumons, dessèche la bouche, rend la salive amère.
J’examine le pont comme pour m’assurer que tout est en ordre, qu’il a bien fait son travail de la nuit.
Presque avec mépris. Pour qu’il ne se rende pas compte que son capitaine a aussi peur de lui que les matelots.
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Je me promène sur la goélette en caressant le bois, j’ai peur qu’il se désagrège sous mes doigts, peur de déchirer la fragile membrane du songe, de me réveiller dans l’eau et de réaliser que le Déméter n’est que la belle fantaisie d’un homme qui se noie.
Aucun autre bruit que le susurrement sourd de mes doigts sur les veines du bois, les plaies et les cicatrices dans la chair du bateau.
Est-ce que tout va bien ?
C’est une question qu’on ne peut pas poser aux choses inanimées, aux cadavres sur lesquels nous parcourons le monde.
Il faut vérifier les cordages un par un, palper les voiles, être attentif au rythme précis de l’embarcation. S’assurer que la mer obscure ne pénètre pas la chose morte, et qu’il n’y a pas d’autre voie d’eau que notre angoisse.
Je scrute le ciel au-dessus de nos têtes, aux aguets.
Cette sensation que quelque chose ne va pas, qu’il y a un problème sur ce bateau, que tout ne se passe pas comme il faudrait.
Mais n’est-ce pas toujours le cas ?
Il n’y a rien dans le ciel. Même pas les strigoi en quête de chair vivante. Vlahutza s’est moqué un jour de ces oiseaux démoniaques de la nuit, comme il les appelait, et de son père qui s’enduisait d’ail pour les éloigner et éviter que l’inconcevable obscurité en forme d’oiseau ne l’emporte.
Ils n’ont pas de corps, lui avait-il dit, ils ne devraient rien pouvoir attraper, ils sont la nuit, rien d’autre, des trous dans la réalité, ils ne désirent rien d’autre que le sang et laissent à ceux qui leur échappent de noires blessures toujours froides, à ce qu’on dit.
Ils font leur apparition au crépuscule, dans l’océan de l’obscurité, une obscurité affamée qui progresse en quête de chair humaine, et le coucher de soleil ressemble à un déluge d’oiseaux.
La nuit, ce grand strigoi qui dévore le monde.
Parfois, je me dis qu’il vaut mieux avoir peur de quelque chose de concret, qu’un pan de nuit fondant sur nous serait préférable au néant qui ronge nos nerfs.
À cette étrange sensation d’avoir laissé une porte ouverte quelque part, comme une invitation pour ce qui est à l’affût à l’extérieur.
Enfant, je me souviens de l’incessante neige de l’hiver, qui crissait sur les toits comme la promesse toujours renouvelée d’un ciel gigantesque sur le point de s’écrouler sur notre maison ; je me souviens des voisins qui avaient perdu des doigts à cause du gel, et de la certitude que si nous nous égarions dans la tempête, nous volerions en éclats, nous nous briserions comme un verre rempli de sang.
Avant qu’éclate la tempête, je regardais une dernière fois la terre noire, avant que le pinceau pointilliste du blanc ne le transforme en autre chose. Quelle impuissance de voir le monde tiède, connu et doux de l’automne disparaître peu à peu !
Sur le pont du Déméter, en scrutant la mer et les strigoi absents, c’est en moi que je vois tout disparaître sous une neige que personne d’autre ne ressent. Sans savoir encore pourquoi je suis certain que l’hiver a embarqué à bord.
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Le cinquième jour, les routines sont définitivement installées, chacun connaît les tâches à effectuer au quotidien. Les quarts sont répartis, le rôle de chacun, les cartes de navigation pour la traversée.
Parcourir le bateau à nouveau, vérifier l’accorage de la cargaison, notre cale stérile pour ce voyage. Cinquante caisses de terre. Sur les permis officiels, quelqu’un a noté pour toute explication : “pour expériences scientifiques”. Notre bateau a été affrété spécialement pour ces caisses. Nous ne ferons escale dans aucun port entre la Bulgarie et l’Angleterre.
Les gaillards d’avant et d’arrière, occupés respectivement par l’équipage et les officiers. Dans le leur, les matelots ont déjà mis de côté un peu de leur ration, renversé sans le vouloir de l’huile sur le sol, leurs vêtements accusent la progression confuse du désordre.
Sur ma table à moi, les papiers vont s’empiler et recouvrir les instruments de navigation, tout s’imprégnera des odeurs fortes de la fumée et de l’alcool, du fumet piquant de la cuisine d’Arghezi, et ce va-et-vient continu pour exécuter les ordres et tenter d’apaiser l’ennui.
Ce soir, si l’obscurité n’apporte pas le sommeil, on racontera des histoires, de faux souvenirs de femmes inexistantes, folles de désir pour les matelots du Déméter.
On parlera pour la première fois du second, et certains contempleront les ecchymoses provoquées par les coups de sa barre de cabestan. La rancœur fermentera, désormais.
La nuit, ce seront les premiers bruits secrets, les caresses à soi-même pour assécher le désir.
Des routines dont je ne serai pas témoin.
Ma fonction m’interdit de m’approcher d’eux pendant qu’ils mangent, d’écouter leurs interminables anecdotes dans la pénombre, de rester dans le gaillard d’avant inondé de leurs odeurs par vagues.
Je suis le capitaine, le propriétaire marin de cette maison. Le second est là pour me le rappeler et froncer les sourcils si je m’attarde à parler à l’un des hommes.
Mon rôle n’est pas de discuter : je suis leur maître à tous, ces esclaves provisoires de la solde au port.
Mais ils ne m’appartiennent pas.
Moi aussi, j’ai un maître : les armateurs du Déméter. Les bureaux en Russie, les contrats qui engagent ma responsabilité. Mes esclaves pourraient me dénoncer si je cède à mes appétits.
Je dois me consacrer à mes propres routines.
Servir la nourriture aux officiers dans nos quartiers, amphitryon quotidien de mes lieutenants.
Vlahutza déteste ces moments, je ne l’oblige pas à les partager. Voilà pourquoi j’en fais mon second, parce qu’il préfère monter sur le pont et diriger le navire pendant que je me restaure, certain que quelqu’un commande là-haut et que ma présence n’est pas nécessaire.
Arghezi lui montera sa ration, à moins qu’il ne descende manger seul, sans autre compagnie que les rats et les vagues de l’autre côté de la coque.
Le cuisinier se retire après avoir déposé les plats et Muresh se détend quand je lui sers un peu de vin en me disant qu’il est étrange de me retrouver seul à seul avec lui.
Je le regarde dans les yeux, j’esquisse un sourire. Je coupe le meilleur morceau de viande et le lui sers comme une offrande qu’il ne comprend pas.
Quand je finis par regagner le pont, Vlahutza consulte ostensiblement sa montre.
Tant de temps pour si peu de nourriture ?
Comment lui faire comprendre que le temps ne compte pas pour qui a la bouche pleine et du vin dans le gosier ?
En pleine communion pure et simple des sens.
Le plaisir suave de mordre la viande, l’âpre arôme des boissons, la sensation de la langue contre le palais, le ronron satisfait des corps qui se sustentent.
La gourmandise est un péché capital, je m’en rends compte chaque midi en resservant mon lieutenant, petit plaisir supplémentaire que j’offre en amphitryon.
Intimité des corps qui se satisfont ensemble, sans se toucher mais unis dans le rituel commun.
Rien que Muresh et moi. Partageant cette petite cérémonie quotidienne. Intime, presque conjugale, comme si ce moment nous rapprochait d’une façon ou d’une autre. Alors, on dirait presque que j’ai passé la nuit avec l’homme que je nourris, et que nous partageons un repas pour nous remettre du plaisir.
S’il suffit de nous isoler du reste de l’équipage pour ressentir une telle intimité, qu’en est-il des neuf hommes du Déméter à l’écart du monde ?
Seuls au milieu de l’océan, que devenons-nous les uns pour les autres ?
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— Les côtes de Turquie, monsieur, informe Muresh quand l’aube dévoile la ligne de terre qui brise la mer à l’horizon.
Je scrute l’entrée du détroit du Bosphore avec une telle attention que le lieutenant regarde mieux, cherchant quelque chose à voir. Mais il n’y a rien d’autre que la felouque des douanes turques qui manœuvre pour nous accoster.
J’ordonne au second de réduire la vitesse.
J’ai sur moi une bourse prête depuis le départ pour payer les taxes qu’on va nous réclamer, pour la plus grande gloire du sultan Abdülhamid II. Ainsi que l’indispensable pot-de-vin.
Une vieille cérémonie : la réception des officiers, la vérification méfiante des permis, la fouille sommaire du Déméter, la découverte d’un détail qui fera de notre goélette un danger pour les autres bateaux qui voguent vers le golfe de Marmara, la magnanimité dont ils feront preuve en nous permettant de continuer notre route, les adieux au cours desquels je leur donnerai un peu d’argent en plus, pas un pot-de-vin, rien que le prix de leur générosité.
Une cérémonie qui prendra presque une journée.
Leur chef est le capitaine Melih, qui mentionne en voyant notre pavillon, comme si de rien n’était, que son père a été tué par un Russe pendant la guerre.
Je rajoute mentalement deux pièces au pot-de-vin.
Il regarde autour de lui comme s’il pouvait lire nos intentions sur nos visages. J’observe mon équipage sans rien trouver de suspect.
Peut-être l’air fatigué d’Abranoff qui, comme moi, dort mal depuis quelques nuits ; la familiarité avec laquelle Petrofsky et Acketz se tiennent côte à côte ; le sérieux de Vlahutza.
Il me demande de l’accompagner vérifier la cargaison.
Il laisse deux hommes descendre en premier avant de les suivre, la lampe dans une main et le pistolet dans l’autre. Rien à voir avec l’attitude ferme et sûre de soi des tziganes à Varna.
Dans la cale, il n’y a que les caisses, quelques cadavres de rats gris par terre, et rien d’autre.
Le Turc me lance un regard accusateur, comme si je les avais mis là juste pour l’embêter.
Je fais comme si ce n’était qu’une curiosité sans importance, faute de quoi le bakchich sera inhabituellement élevé. Et nous n’avons pas assez d’argent pour nous le permettre.
J’en attrape un avec indifférence pour jeter un rapide coup d’œil.
— De vieux rats, dis-je en le jetant dans un coin, sans laisser paraître le dégoût que m’inspire cette carcasse vidée de sa substance, sans le moindre poids, les organes rongés. Une enveloppe vide.
Je vérifie les caisses avec le capitaine Melih.
Des planches solides et bien assemblées, trop même.
Ce n’est qu’alors que je réalise combien ces caisses sont étranges. En bois précieux, avec une triple rangée de clous pour garantir qu’absolument rien ne les endommage.
Ce ne sont pas de simples emballages ni des ustensiles de transport ; on dirait presque des meubles, à la fabrication parfaite pour un usage bien précis.
Elles n’ont aucun défaut, à part une petite fissure sur certains des couvercles.
Tandis que les Turcs comptent les caisses, je passe le doigt le long de la minuscule imperfection.
C’est comme de caresser une peau ferme, douce, rebondie… Je la détaille, elle est trop parfaite, un tracé presque idéal pour une fissure.
Sans savoir pourquoi, je ferme les yeux, je la dessine dans ma paume, je laisse sa sensation parcourir les lignes de ma main. C’est difficile, agréable… je la suis pour m’en faire plus facilement une idée en mouvement…
Entre mes doigts, je la reporte sur une autre fissure, une autre imperfection sur une autre caisse. Je pose la main sur le couvercle et ferme les yeux.
Elles sont identiques, le tracé sur le bois est le même, aucune différence.
Ce n’est pas un défaut, elles ne sont pas là par hasard.
Quelqu’un a caché cette forme dans les veines du bois pour qu’on ne sache pas à quoi elle sert. Mais pourquoi ? Les fissures sont trop petites pour servir d’aération. Pas plus larges que les trous que les vers creusent dans les fruits, et j’en imagine qui sortent de la caisse, grouillent sous la paume de ma main en prenant la forme d’un rat au pelage fait de milliers de vers albinos qui se tortillent, des milliers d’yeux aveugles qui scrutent.
Un rat comme celui qui m’attend chaque nuit sous les draps.
Quelque chose de minuscule frôle ma main, cherche son chemin entre les lignes du bout de mes doigts, humide et mobile, une langue microscopique…